PROPHYLAXIE DE LA SYPHILIS PAR LE TRAITEMENT
(Académie de médeeine, 1899.)
I. — Les divers moyens qui peuvent concourir à la prophylaxie de la syphilis se répartissent naturellement en trois groupes, de la façon que
Moyens d’ordre moral et religieux ;
Mesures répressives de la prostitution et de la provocation publique ;
Moyens médicaux, constituant la prophylaxie par le traitement.
Ceux du premier groupe, dérivant de Yéducation morale et visant une prophylaxie par épuration des mœurs, sont du ressort des familles et des éducateurs religieux. Ce sont, à coup sûr, les meilleurs de tous; mais ils échappent à la compétence, à l’action, à la direction du médecin.
Ceux du second groupe comprennent l’ensemble des mesures administratives destinées à combattre la prostitution et la provocation publique.
Appliquées de vieille date à la répression de la prostitution, les mesures administratives et policières ont sans doute produit, relativement à la prophylaxie de la syphilis, tout ce qu’elles sont capables de produire, du moins telles qu’elles ont été comprises et qu’elles ont fonctionné jusqu’à ce
Or, sans en méconnaître les bienfaits (ce dont je me garderais comme d’une ingratitude et d’une erreur), force est bien de les considérer comme insuffisantes par rapport au but qu’elles poursuivent, étant donné que leur action se limite forcément à un public restreint. La police ne surveillé que quelques milliers de femmes, alors qu’il en est 6, 8 et 10 fois plus qui déversent professionnellement la syphilis sur la population parisienne. Elle fait consciencieusement le peu de bien qu’elle peut faire, et il nous faut l’en remercier. Mais elle est impuissante à endiguer le flot débordant des contaminationsjvénériennes.
Et j’ajouterai même : il est à croire que le rendement utile de ces mesures de répression ne fera que décliner dans l’avenir, et cela pour toute une série de raisons, à savoir :
1“ Abaissement continu et progressif du nombre des maisons de tolérance, c’est-à-dire des milieux où la surveillance policière peut s’exercer de la façon la plus complète et la plus efficace.
2° Inversement, et cela grâce au changement des mœurs, nombre toujours croissant des centres clandestins de prostitution où ladite surveillance devient difficile, voire à peu près illusoire. Il est positif, en effet, que la prostitution s’est réfugiée des maisons publiques dans les brasseries à femmes, les théâtres, les cafés-concerts, les maisons de rendez-vous, qui vont se multipliant dans des proportions considérables, et surtout (pour la
basse classe et l’armée) les arrière-boutiques de marchands de vin, etc., etc.
3° Enfin et surtout, tendance singulière de l’esprit public actuel, répugnant à toutes les mesures de répression et de coercition, alors même qu’elles sont dirigées contre les individualités les plus indignes ; — confondant la licence avec la liberté; — et, comme conséquence, n’aboutissant que trop souvent à tolérer la licence, sous prétexte de respect pour la liberté.
D’ailleurs, voici treize ans que, par un vote unanime, l’Académie de médecine a réclamé des Pouvoirs publics « une loi sanitaire », réglant toutes choses relatives à la prostitution. Or, les Pouvoirs publics n’ont pas répondu à cet appel, et tout porte à croire qu’ils n’y répondront pas davantage dans l’avenir.
Il ne reste donc, comme salut , que le recours au troisième ordre des moyens précités, à savoir les moyens d 'ordre médical. Il faudrait qu’un effort sérieux fût institué en ce sens, de façon à constituer, et cela par un faisceau de mesures d’ordre médical ayant toutes pour visée la stérilisation de la syphilis quant à ses dangers pour autrui, ce qu’on pourrait appeler une prophylaxie par le traitement.
Comment pourrait être conçue et constituée une prophylaxie de ce genre? C’est à cette étude qu’est consacré le présent mémoire dont je ne puis donner ici, vu la multiplicité des sujets en cause, qu'une idée très sommaire.
II. — Dans l’état actuel des choses, notre organisation hospitalière pour le traitement de la syphilis est-elle comprise et dirigée comme elle pourrait et devrait l’être pour répondre à cette intention spéciale de prophylaxie? Non, bien certainement non.
Car, c’est non pas avec des hôpitaux qu’on peut traiter et stériliser la syphilis, maladie chronique par excellence et exigeant un traitement de plusieurs années, mais bien avec un système fortement organisé de consultations externes.
Or, telles qu’elles fonctionnent actuellement, nos consultations hospitalières pour la syphilis sont bien plutôt faites pour en dégoûter et en détourner les malades que pour les y appeler et les y retenir; et cela :
1° Parce que ces dites consultations sont insuffisantes comme nombre et conséquemment encombrées à l’excès ;
2“ Parce qu’au lieu d’être gratuites, elles sont (comme je l’ai démontré) payées et chèrement payées par les malades, à qui elles coûtent le plus souvent une demi-journée ou même une journée de leur salaire. On ne leur prend pas d’argent, c’est vrai; mais on leur prend leur temps (en moyenne, trois ou quatre heures d’attente), ce qui revient au même pour des gens qui vivent de leur temps;
3° Parce que, sous leur forme actuelle, elles sont déplaisantes, inconvenantes, vexatoires, odieuses de parla promiscuité, de parle déshabillage en commun, de par l’interrogatoire en public, de par l’énoncé public du traitement, et surtout de par la confession publique de la syphilis 1 1
III. — Conçu dans un tout autre esprit, le traitement prophylactique de la syphilis devrait avoir pour organes des dispensaires rattachés à nos hôpitaux; — dispensaires multiples; — dispensaires méthodiquement répartis
tions, à la mienne, par exemple, il l’hôpital Saint-Louis? Le voici, avec une exactitude pho-
Une grande salle. — Au centre, une grande table, autour de laquelle se groupe le service. — Derrière cette table, 30, 40, bO étudiants ou médecins. — Devant, une trentaine ou une quarantaine de consultants, les uns se déshabillant, les autres attendant l’ordonnance qui vient de leur être prescrite, les autres déshabillés, demi-nus, et attendant leur tour de consultation. Ces derniers se pressent, s’entassent devant moi (car c’est à qui, naturellement, passera le plus tôt, tout le monde étant pressé). Eh bien, l’un d’eux, je suppose, se présente à moi avec une éruption ou des lésions buccales qu’au premier coup d’œil j’ai lieu de croire ou de supposer syphilitiques. Alors, forcément, s’engage de lui à moi, publiquement, le dialogue que voici :
— De la syphilis? Comprends pas.
dans les divers quartiers de la capitale, en vue d’éviter aux malades de longs déplacements et des pertes de temps considérables; — dispensaires, fonctionnant à jours et heures propices aux malades, voire peut-être le Soir , si une expérience tentée en ce sens était bien accueillie du public parisien; — fonctionnant avec distribution gratuite de médicaments; — fonctionnant avec le système expéditif et indispensable des fiches individuelles ; — offrant à tout malade, au verso de chaque ordonnance, une Instruction élémentaire propre à l’éclairer sur les dangers de la syphilis non pas seulement pour lui-même, mais par rapport à autrui.
IV. — Et surtout, il faudrait qu’à l’intolérable système de la consultation publique par fournées fût substituée la consultation individuelle, privée, secrète.
Bref, l’idéal serait qu’üNE consultation hospitalière pour la syphilis se. rapproché le plus possible de ce qu’est en ville une consultation de même ordre. — Or, cet idéal n’est pas irréalisable (j’en parle par expérience,
pour avoir essayé le procédé en question à ma policlinique des femmes, dans mon service de l’hôpital Saint-Louis).
Je voudrais en somme que l’ouvrier, le petit employé, le prolétaire,, venant réclamer gratuitement à l’hôpital un avis médical pour la syphilis, y fût reçu, interrogé et examiné de la même façon que l’est en ville, dans nos cabinets de consultations, le bourgeois aisé qui s’y présente avec un porte-monnaie bien garni.
Je réclame donc énergiquement pour le consultant d’hôpital le privilège jusqu’alors accordé seulement au client de ville, à savoir le lête-à-léte avec lè médecin.
V. — Devenant le pivot du système que je propose, les consultations externes constitueraient un service exclusif de tout autre, confié aux, médecins titulaires des hôpitaux.
VI. — D’autre part, il y aurait intérêt général, comme intérêt scientifique, à ce que le traitement de la syphilis et des maladies vénériennes fût confié à un personnel de médecins qui, à tous les degrés de l’échelle hiérarchique, seraient recrutés par concours spéciaux, et que ce service médical eût son autonomie, à la façon du corps des Accoucheurs des hôpitaux.
VII. — Bref et pour tout résumer d’un mot, il conviendrait que, dans cette organisation nouvelle, tout convergeât, tout fût aiguillé, comme ensemble et comme détails, vers cet objectif, la prophylaxie, etla prophylaxie dérivant de moyens dordre médical.