I. — ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE
Dans ces recherches, qui font partie du grand ouvrage couronné en 1857 par l’Académie, l’auteur a signalé entre la onzième et la douzième vertèbre dorsale une disposition articulaire entièrement méconnue jusqu’alors, disposition qui préside spécialement aux mouvements de flexion latérale de la colonne, et offre à ce point de vue la plus grande analogie avec celles qu’on rencontre d’une manière générale chez les ophidiens. Depuis, l’auteur, partant de cette donnée anatomique principale, a montré que les mouvements latéraux de la colonne, considérés jusqu’alors comme des mouvements de totalité répartis entre toutes les vertèbres d’une manière à peu près égale et uniforme, ont trois centres principaux : à la base du cou, à la base du dos et à la base des lombes, servis dans chacun de ces centres par des dispositions articulaires appropriées, lesquelles sont appuyées dans ces trois points sur une portion de
colonne plus spécialement rigide : d’où des mouvements de totalité et des mouvements de localité.
Jusqu’alors les muscles propres de l’épine, décrits et déterminés d’une manière différente par chaque auteur, avaient donné lieu à une confusion générale. Par suite d’une étude plus approfondie des mouvements de la colonne, tels qu’ils sont indiqués dans le travail précédent, l’auteur a ramené a deux systèmes généraux les nombreux muscles de l’épine : un système ascendant et un système descendant ; l’un et l’autre comprenant trois muscles principaux, lesquels se divisent, se distribuent et fonctionnent d’une manière analogue; ceux du système descendant, partant de la tête et se rendant à l’épine et aux côtes : le splenius, les complexus et le cervical descendant; ceux du système ascendant, partant du bassinet se rendant à la colonne vertébrale et aux côtes : le sacro-lombaire, le long dorsal et le spinal. Ces deux systèmes vont à la rencontre l’un de l’autre, s’entre-croisant dans leur marche et formant un lacis inextricable, que la seule vue anatomique, privée de la détermination physiologique, n’avait pu débrouiller jusqu’alors. L’auteur a déduit, de cette nouvelle détermination des articulations et des moteurs de l’épine, la cause de la forme et du siège spécial de certaines déviations de la colonne.
Recherches sur le développement bifide du sternum,
Depuis longtemps il existait un grand désaccord entre les anatomistes sur la question de savoir si le sternum se développe par deux moitiés symétriques et isolées, ainsi que l’ont établi M. Serres et d’autres auteurs après lui, ou bien s’il se développe par trois points d’ossification principaux, dont l’un central et les deux autres latéraux. L’auteur est parvenu à fixer ce point de science en montrant qu’il y a deux périodes de développement du sternum,àchacune desquelles correspondent les deux modes indiqués par M. Serres et par ses antagonistes : la période eellulo-cartilagineuse, pendant laquelle le sternum reste bifide, et la période d’ossifcation, pendant laquelle les noyaux osseux réunissent et soudent les deux moitiés du sternum. Cette détermination nouvelle, applicable aussi à la colonne vertébrale et à l’occipital, offre un moyen de fixer la date des vices de conformation, dans lesquels les deux moitiés
symétriques de l’occipital, de la colonne et du sternum restent plus ou moins complètement séparées, en même temps qu’elle confirme la théorie de ces vices de conformation, proposée par MM. Serres et Geoffroy-Saint-Hilaire.
Ces recherches, ont eu pour but et pour résultat de faire connaître l’existence et les dispositions des enveloppes fibreuses sous-conjonctivales dans leurs rapports avec les muscles de l’œil, avec le strabisme et la myotomie sous-conjonctivale. On a voulu faire honneur des observations nouvelles consignées dans ce travail à plusieurs auteurs, notamment à M. Bonnet, chirurgien en chef del’Hôtel-Dieu de Lyon. Voici comment, après avoir pris connaissance des titres de priorité de l’auteur, M. Bourgery, auteur du Teaité complet d’anatomie de l’homme , s’exprime, à la légende des planches sur les enveloppes de l’œil (il :
« Depuis l'impression de notre texte où il est fait mention dë la membrane dermo-musculairë de M. Bonnet (de Lyon), nous avons reçu une réclamation de M. J. Guérin sur ses droits dans cette découverte. D’après des lettres autographes qu’il nous a montrées (4 et 8 février 1841), M. Pétrequin (de Lyon) aurait fait part à M. Bonnet de ce qu’il aurait : entendu professer à M. Guérin, dans ses conférences, sur. les enveloppes des muscles de l’œillet M. Bonnet, dans sa lettre, reconnaît, avec sa probité ordinaire, cette prétention rivale, mais avec les distinctions qui signalent les deux modes de description. Nous préférons, quant ànous, comme beaucoup plus complète, la description de M. J. Guérin. «
L’auteur a cherché à établir : 1” que les muscles obliques sont des muscles de l’ordre fonctionnel (vie instinctive); 2* que leur action varie suivant les plans de leur insertion, plans qui sont eux-mêmes variables à chaque mouvement des yeux; 3" qu’ils sont ainsi des auxiliaires de tous les muscles droits dans l’action collective et simultanée d a ommod s de l’œil à la distance des objets regardés.
Il existe dans l’œil des muscles et des mouvements volontaires, et des muscles et des mouvements fonctionnels ou à’accommodation ; les uns et les autres concourant d’une manière différente à l’exercice de la vision et à la production du strabisme. Ces idées ont depuis été généralisées par l’auteur; elles sont adoptées partout, et plus ou moins explicitement rapportées à leur origine.
Ce travail, destiné à établir que la pression atmosphérique joue un rôle très-actif dans le mécanisme des exhalations séreuses du corps humain, renferme deux ordres de faits nouveaux, à savoir : f° que toutes les cavités closes du corps humain, articulaires et viscérales, sont le siège d’ampliations périodiques liées au mouvement des parties qui les confinent; 2° que ces ampliations des cavités closes ont pour effet expérimental de détruire l’équilibre des pressions intérieure et extérieure au profit de cette dernière, avec une différence qui peut s’élever jusqu’à 6 centimètres de mercure : d’où l’exhalation des séreuses rendue plus facile. L’auteur a indiqué les conséquences pratiques de ces faits physiologiques.
Prenant explicitement les faits nouveaux renfermés dans ce travail, pour base d’une théorie nouvelle des attitudes pathologiques dans les arthropathies, M. Bonnet (de Lyon) a montré expérimentalement que, dans les hydarthroses, les liquides articulaires commandent des attitudes en rapport avec la plus grande amplitude des cavités closes.
Voici comment la commission du prix Montyon s’exprime sur cet ordre de faits, par l’organe de M. Milne-Edwards, rapporteur :
« Pour mieux connaître certains effets mécaniques produits par les hydarthroses, M. Bonnet a simulé sur le cadavre les accumulations de liquides qui constituent ces maladies, et à l’aide de ces injections forcées il a pu déterminer avec une grande rigueur quelle est la position que prend nécessairement chacun des membres sous l'influence de ces sortes d’hydropisies, constater les rapports qui s’établissent alors entre les surfaces articulaires, et reconnaître la route suivie par les-liquides qui s'échappent des capsules synoviales, lorsque les membranes de l'articulation, ne pouvant plus se distendre, viennent à se déchirer sous la pression qu’exercent ces matières accu-
mutées. Dans quelques-uns des résultats ainsi obtenus, M. Bonnet avait été en partie devancé par M. Jules Guérin. » (Séance publique annuelle de ]'Académie des sciences du 1 i mai 1846,).
(Résumé f
Les grandes difformités du squelette ne peuvent exister qu’à la condition de changer tous les rapports des parties composant la charpente animale, et d’entraîner dans le contenant et le contenu des cavités viscérales des changements corrélatifs, d’où résultent une anatomie et une physiologie entièrement nouvelles.
Voici comment l’auteur a présenté ce point de vue lors du concours pour le grand prix de chirurgie, et comment il l’a pris pour point de départ des recherche^ scientifiques qu'il a exécutées :
« Le premier fait qui m’a frappé, dit-il, dès le jour où je suis passé des livres à la nature, est » celui-ci : c'est que les grandes difformités du système osseux, les difformités de la colonne » vertébrale, par exemple, portées à un haut degré, changent, bouleversent toute la charpente » animale, réalisent en quelque sorte une économie nouvelle, avec des organes et des fonc- » tions tellement modifiés, tellement altérés, qu’il en résulte une vie spéciale pour ceux qui » ont subi cette profonde révolution. En effet, ce ne sont plus ni le thorax, ni les poumons,. » ni le cœur, ni le foie, ni le canal vertébral, ni la moelle, ni l’estomac, ni les intestins, dans » les rapports de direction, de dimension, de volume, de consistance, que la nature a déter- » minés pour l’entretien de la vie : c’est une autre respiration, c’est une autre circulation.
» c’est une révolution générale telle, que si nous n’assistions pas tous les jours à cette trans- » formation prodigieuse, et si cette transformation ne s accomplissait pas progressivement et » en donnant à l’économie le temps de s’adapter graduellement aux nouvelles conditions » d'existence qui lui sont imposées, nous ne concevrions jamais la possibilité de la vie avec » des altérations si profondes de ses conditions fondamentales. Or ces changements, si im- » portants et si sensibles pour les grandes fonctions de la vie, retentissent encore sur les » organes et sur les fonctions secondaires. La direction nouvelle des vaisseaux, la réduction » de leur calibre, les obstacles qu’ils apportent au cours du sang, se traduisent par une » nutrition différente, alternativement pauvre ou exagérée, modifiée dans sa nature comme » dans la quantité de ses produits. Les systèmes musculaire et ligamenteux subissent à leur tour » l’influence des déplacements de leurs points d’attache ; leur direction, leur dimension, leur » forme, leur tissu, changent par le déplacement et la déformation des leviers sur lesquels ils » agissent; et de ces changements naissent d’autres conséquences dynamiques qui nécessitent
» des lois différentes, puisqu’elles ont à formuler des conditions phénoménales nouvelles.
» Ainsi, dans les déviations de l’épine, les muscles de la respiration, les pectoraux, les inter-
» costaux, les dentelés, le diaphragme, les muscles du dos et de la colonne, et dans un ordre » de difformités moins importantes, les muscles mêmes des membres subissent quelquefois » de3 modifications et des déplacements tels, qu’il en résulte jusqu’à des fonctions diamétra- » Iement opposées à celles qui leur avaient été primitivement départies. Cette expression n’a « rien d’exagéré, du moins dans la limite de certains faits. Que résulte-t-ilde ce grand phé- » nomène, de cette révolution générale du corps humain qui se modifie si profondément » dans ses agents comme dans ses fonctions, sinon que la science destinée à tracer l’histoire » des faits qui en dépendent, sinon que la philosophie chargée de déterminer les lois qui pré- » sident à la formation d’aussi importants ré ultats, doit avant tout les étudier dans leurs » divers éléments, et remonter de la découverte de chacun d’eux à la découverte des causes » qui les produisent? Or, quelle est l’étendue de cette tâche et quelle en est la limite, sinon » l’étendue des faits qu’elle doit atteindre? Si la plupart des organes, si la plupart des systèmes, » la plupart des fonctions arrivent à être profondément altérés dans leurs conditions maté- » rielles, dans leurs rapports et leur mécanisme ; si la série des phases par lesquelles cette » métamorphose passe pour arriver à être complète constitue elle-même une succession de » faits, d’aspects, de rapports et de résultats differents; si la vie enfin reçoit le dernier mot » de cet enchaînement d'altérations, au point d’en revêtir une autre physionomie générale, et » même d’être arrêtée prématurément dans son cours, n’y a-t-il pas presque toute une science » dans cette application nouvelle de la science de la vie normale? N’est-ce pas une anatomie, » une physiologie, unepathologie spéciales?N’est-ce pas un ensemble de faits et de lois, autres » que les faits et les lois que l’observation et l’expérience avaient enregistrés jusqu’alors? Èt » qu’on ne regarde pas un tel point de vue comme le résultat d’une exagération enthousiaste ; » qu’on n’y cherche pas surtout la justification des développements auxquels j’ai été entraîné : » non, je ne crains pas de le dire, l’histoire des difformités du système osseux chez l'homme » sera une histoire immense, et la science qui arrivera à enregistrer tous les faits qui s’y » rapportent sera une application générale des sciences anatomiques, physiologiques et pa- » thologique telle, qu’il n’est pas possible d’en concevoir une plus vaste et plus féconde en » résultats nouveaux (1)....» ■■
En reproduisant elle-même dans son rapport le passage qui précède, la commission l’a présenté comme la formule la plus exacte et la plus générale des recherches de l’auteur : elle l’a pris en quelque façon sous son patronage ; et pour justifier cette marque de haute bienveillance, elle a signalé parmi les faits et les résultats nouveaux consignés dans l’ouvrage de l’auteur ceux qui suivent :