CHAPITRE ÏÏI
VUES GÉNÉRALES (l) .
On n’aurait donné qu’une idée imparfaite des travaux qui viennent d’étre rappelés si l’on ne prenait en même temps le soin de faire ressortir les vues qui les dominent et les enchai-
La simple indication des sujets traités montre qu’ils se rapportent presque tous à un même ordre de faits; qu’ils sont la conséquence d’une même idée, étudiée successivement dans son principe et ses applications, de façon à s’élever graduellement du particulier au général. Telles sont les recherches sur les difformités , sur la théorie de la rétraction musculaire, sur le rachitisme, sur la ténotomie et la myotome, sur la méthode sous-cutanée. Chacun de ces sujets a été l’objet d’une série d’études particulières; mais reliées plus tard par des vues d’ensemble, ces recherches sont devenues des matériaux d’une même œuvre, d’une seule et même généralisation.
Le mécanisme de cette généralisation mérite peut-être qu’on s’y arrête quelques instants pour en mieux faire ressortir la signification et le caractère.
Dans l’étude des questions scientifiques, l’auteur ne s’est pas borné à rechercher et à signaler les faits nouveaux. Quelque intéressante que soit à ses yeux cette méthode, il en comprend une plus féconde, plus élevée et plus sûre dans ses résultats. Pour lui, les acquisitions de la science n’ont de véritable valeur qu’à la condition d’être éclairées à la lumière des causes. La détermination empirique d’un fait est presque toujours incertaine et stérile. La notion de sa cause révèle sa nature propre, son étendue et ses attributs; elle dévoile bientôt à l’esprit toutes les conséquences dont il est susceptible.
, Mais la considération de la cause, si puissante et si féconde dans son caractère théorique et absolu, ne l’est pas moins dans son caractère expérimental, dans l’application.
Dans l’ordre idéal ou mathématique pur, la cause est simple et fonctionne toujours d’une
(1) Vues générales sur l'étude scientifique et pratique des difformités du système osseux-, in-8", 1840.
manière absolue. Dans l’ordre réel, elle est complexe et fonctionne au milieu de < con anc et dans des conditions qui varient : de là une complexité et une diversité d’actions étiologiques qui s’impriment aux faits et se traduisent par une diversité d’effets adéquate à la diversité des causes. Nulle part cette considération n’a autant de portée, et n’est d’une application plus féconde que dans l’étude des faits de l’ordre pathologique.
G’est en se fondant sur ce point de vue que l’auteur a établi pour chaque espèce pathologique, en prenant la difformité pour type, trois ordres de causes : la cause essentielle ou primordiale, les causes secondaires ou adjuvantes, et enfin les causes intercurrentes. On le reconnaît : la nature ne sépare pas ce que l’esprit divise; mais à la faveur de ces distinctions, on peut, dans l’évolution des faits, suivre les différentes catégories d’effets en rapport avec les différentes catégories de causes qui se les subordonnent.
L’importance de ce principe diffère singulièrement encore suivant que l’on considère la complexité des éléments étiologiques au point de vue de l’observation ou de la science, et au point de vue de l’application ou de l’art.
Dans l’observation scientifique, l’omission d’une circonstance étiologique rend le travail moins parfait; mais cette imperfection n’apparaît qu’à l’esprit, et le travail où elle existe n’en brille pas moins de toutl’éclat des qualités qui s’y trouvent réunies; dans l’application pratique, au contraire, une opération, par exemple, cette omission se traduit toujours par l’imperfection matérielle du résultat, lequel annihile d’emblée tons les autres mérites de la conception pratique ou artistique. Cela n’est nulle part plus appréciable qu’en chirurgie.
C’est guidé par ces considérations que l’auteur s’est efforcé d’imprimer à ses travaux et à ses méthodes le double caractère de la rigueur scientifique et de la précision pratique ; c’est à ce titre encore qu’il croit pouvoir dire qu’il a jeté les bases de la chirurgie de précision.
Ces considérations ne sont pas de vaines prétentions déguisées. On peut les justifier immédiatement en les appliquant à quelques-uns des travaux analysés dans cet exposé.
L’auteur a établi que le pied-bot congénital est le produit de la rétraction musculaire convulsive, ayant agi pendant la vie intra-utérine sous l’influeuce d’affections générales ou partielles du système nerveux. Telle est la vraie cause d’un fait méconnu dans son origine depuis trois mille aps. Voici les conséquences de ce simple fait. La rétraction musculaire produite par l’affection convulsive ne se borne pas aux muscles de la jambe et du pied. Par la généralité du système nerveux dont elle émane, et par la généralité du système musculaire où elle aboutit, elle peut occuper successivement ou simultanément tous les muscles du corps, au même titre qu’elle envahit ceux de la jambe et du pied, et produire consécutivement toutes les difformités du squelette. La rétraction, ainsi considérée dans toute l’étendue de son théâtre et de son action, n’est plus la cause du pied-bot seulement, mais la cause de toutes les difformités congénitales. De l’étude du fait particulier, on s’est donc élevé successivement à toutes ses propriétés étiologiques, et de ces dernières à la notion synthétique, à la conception d’en-
semble de ses effets, lesquels ont été groupés et reliés en un seul tout : la théorie générale de la rétraction, musculaire considérée chez les monstres, le fœtus et Y enfant. De là un ensemble de faits nouveaux aussi nombreux que variés, s’éclairant réciproquement, et réalisant d’un seul coup le chapitre le plus vaste de l’histoire des difformités.
Voici un autre point de vue qui porte encore plus loin :
Depuis les beaux travaux de MM. Geoffroy-Saint-Hilaire et Serres, depuis le monument si complet que M. Isidore Geoffroy a élevé à l’histoire des anomalies de l’organisme, les monstres ne sont plus considérés comme les produits du hasard, échappant aux lois de la physiologie générale et abandonnés pêle-mêle dans les curiosités de la nature. Grâce aux déterminations aussi neuves que précises du dernier de ces auteurs, les monstres constituent r a mt un système d’êtres, ayant, en quelque façon, leurs classes, leurs genres, leurs espèces, leurs varitétés, comme tous les systèmes les plus normaux de la nature. Or, en montrant et poursuivant sous une multitude d’apparences et de combinaisons diverses, la coïncidence de certaines monstruosités avec des difformités de toute espèce, de l’épine, du thorax, du bassin, des hanches, des genoux et des pieds, en un mot, des différentes brisures du squelette, l’auteur a cherché la signification de cette coïncidence. Les monstres, a-t-il dit, forment, comme les autres êtres, un ensemble dont toutes les parties, liées entre elles et se subordonnant l’une l’autre, sont des manifestations d’une même cause et ont une commune origine. Considérés à ce point de vue, les pieds-bots et les autres difformités constituent des caractères précieux, utiles à la détermination et à la classification des monstres chez lesquels ils se rencontrent. Ce n’est pas tout. Par leurs rapports intimes avec la monstruosité et en tant qu'émanant de la même cause, ils ont pu et ont dû mettre à découvert la nature de cette dernière. En effet, pour l’auteur de cet exposé, la monstruosité, dans les circonstances qui viennent d’être définies, n'est plus que la difformité élevée à sa plus haute signification, c’est-à-dire l’affection cérébro-spinale et la rétraction musculaire dans toutes leurs conséquences. Sans s’expliquer davantage sur ces deux ordres de rapports, il suffit de montrer comment l’étude des difformités, sortant du cercle spécial de la maladie, peut s’élever aux questions les plus transcendantes de la philosophie organique, et contribuer peut-être plus que toute autre à la solution de ces questions.
Ainsi de la ténotomie et de la myotomie, qui, dans leurs applications particulières comme dans leur généralisation, ne sont que l’application pratique ou chirurgicale du fait de la rétraction scientifiquement généralisée. Avant l’auteur, on avait coupé empiriquement un tendon et un muscle, et la chirurgie s’était arrêtée là pendant deux siècles. Du jour où il a été reconnu que le muscle ou le tendon coupé était rétracté ; que par sa rétraction il avait produit la difformité ; que la rétraction distribuée et combinée différemment dans tous les muscles du corps, peut engendrer autant de difformités différentes qu’il y a de théâtres et de combinaisons différentes de cette action ; de ce jour, la ténotomie ou la myotomie, jusqu’à-
lors empirique et bornée à un tendon et à un muscle, est devenue la ténotomie rationnelle généralisée, c’est-à-dire un principe, c’est-à-dire une méthode adéquate à l’idée dont elle émane.
Ce n’est pas tout. On avait remarqué que les plaies résultant de la section du tendon guérissaient généralement vite et sans accident ; mais on avait remarqué aussi quelquefois un résultat contraire : bon nombre de sections de tendons avaient suppuré. Pourquoi cette différence? Pourquoi cette guérison immédiate dans le plus grand nombre des cas? Parce que, disait-on, le tissu tendineux ne jouit que d’une vitalité obscure ; parce que les plaies cutanées n’avaient que de petites ouvertures. Ce n’était pas cela, certes. Les plaies tendineuses pratiquées sous la peau ne suppurent pas, parce qu’on les fait et les maintient à l’abri du contact de l’air. Si cela est, les autres tissus participeront au bénéfice du tissu tendineux : l’expérience, consultée à cet effet, a établi la justesse de l’induction ; et dès lors est née la méthode sods-cutanée, c’est-à-dire la généralisation du principe physiologique de l’organisation immédiate des tissus divisés sous la peau, et l’application de ce principe à toutes les opérations qu’il a été possible de convertir en plaies sous-cutanées substituées aux plaies- ouvértes.
C’est ainsi que l’étude d’un seul tendon coupé, comme remède empirique du pied-bot, a conduit successivement : 1° à la notion de la rétraction musculaire comme cause de la difformité; 2“ à la généralisation delà rétraction comme cause de toutes les difformités congénitales ; 5‘ à la notion de la monstruosité, considérée comme dépendance relative ou absolue de la rétraction ; 4° à la généralisation de la ténotomie, corrélative à la généralisation de la rétraction ; 3° finalement à la méthode sous-cutanée comme généralisation de la section souscutanée du tendon. Qu’a-t-il fallu pour cela? Élever le fait particulier à sa plus haute signifition : le généraliser.
Tels ont été l’origine et le développement des recherches de l’auteur sur un des sujets qu’il a abordés. On peut se dispenser de montrer que ses autres travaux ont été conçus dans le même esprit et ont produit le même résultat.
Le caractère de précision que ces principes sont susceptibles d’imprimer à la pratique ne saurait mieux se démontrer que par quelques-unes des applications de la méthode sous-cutanée et de la myotomie.
Et d’abord, la méthode elle-même. Avant sa constitution rationnelle, les premières sections de tendons pratiquées empiriquement donnaient lieu tantôt à la suppuration, tantôt à la guérison immédiate. En vertu de règles précises établies par l’auteur, on peut toujours et à coup sûr éviter la suppuration.
En ce qui concerne spécialement la ténotomie, on avait divisé un tendon, le tendon d’Achille, indistinctement pour toutes les formes de pied-bot : la ténotomie rationnelle a montré comment cette section, généralisée et diversifiée comme la cause de la difformité, doit atteindre les divers tendons qui tiennent sous leur dépendance les différents éléments de la déformation.
Dans la guérison d’une difformité, la conservation ou la restauration de la fonction n’est pas moins importante que la restauration de la forme. On a vu que la ténotomie du pied, des doigts et de l’œil, peut ou non être suivie de la conservation du mouvement de ces parties. La ténotomie rationnelle, éclairée par la vraie méthode sous-cutanée, assure la réunion des tendons et des muscles, sans nodosités ni intermédiaire anormal : de là, liberté, souplesse, harmonie des mouvements du pied, des doigts et de l’œil opérés. C’est à l’œil surtout que la chirurgie de précision peut le mieux montrer la légitimité de ses prétentions. La moindre déformation, la moindre saillie anormale, la moindre exagération de l’ouverture palpébrale, la moindre réduction des mouvements de l’œil redressé se trahissent par une désharmonie dans la forme, la direction et lie mouvement des deux yeux. La chirurgie qui assure, à un millimètre près, la perfection de ces résultats, et qui, dans le strabisme consécutif, peut, à un millimètre près, substituer cette précision aux résultats grossiers des méthodes empiriques, cette chirurgie n’est-elle pas en droit de croire qu’elle a jeté les premiers fondements d’une nouvelle phase de l’art : la chirurgie de précision?
La chirurgie de précision est donc le corollaire et l’application de l’observation scientifique la plus rigoureuse : c’est l’art adéquate à la science : la science et Yart étiologiques.
Toutefois, il est une dernière observation à présenter pour prévenir une interprétation ou plutôt uné qualification inexacte déjà donnée aux travaux de l’auteur. En raison du caractère spécial de leurs applications pratiques, on a pu dire qu’ils ont trait à une spécialité de l’art, qu’ils sont le produit d’un spécialiste. Les esprits éminents qui composent l’Académie des sciences ne se méprendront pas sur la portée d’une telle qualification. Est-il besoin d’ailleurs de le faire remarquer : les recherches les plus spéciales à leur point de départ peuvent, suivant la manière dont on les conçoit, devenir les plus générales dans leurs conséquences. Le chimiste qui étudie à fond les diverses combinaisons d’un corps, le physicien qui s’occupe exclusivement d’acoustique, d’hydrodynamique ou de la théorie de la lumière, ne sont pas à coup sûr taxés de spécialisme.
En effet, il n’y a pas de science spéciale, il n’y a que des hommes spéciaux. Aucun fait de la nature, et principalement de la nature organique, n’est, isolé ni circonscrit; il n’y en a pas un qui ne soit le reflet et comme l’écho d’une loi générale de l’économie : et c’est la découverte de cette généralité qui constitue la science et la distingue de l’empirisme. Les difformités, qui ont plus particulièrement fixé l’attention de l’auteur, sont, dans leurs moindres détails comme dans leurs traits les plus apparents, des résultats des lois générales de l’organisme. L’être difforme, c’est toujours l’être normal, mais placé dans des conditions qui modifient le cours de la puissance vitale ; et l’histoire des difformités, élevée à sa plus haute signification, est l’histoire de la vie tout entière.
Cette manière de considérer les faits n’est pas moins applicable à l’art qu’à la science. Toutes les méthodes, tous les procédés opératoires, en ce sens qu’ils tendent, dans leurs appli-
cations les plus particulières, à modifier quelque point de l’organisme, sont tributaires de ses lois les plus générales. Telle est la méthode sous-cutanée ; partie d’un fait spécial, la section sous-cutanée d’un tendon, cette méthode ne s’est-elle pas élevée, par ses innombrables applications, au rang des méthodes les plus générales de la chirurgie.
Telles sont les vues générales qui ont présidéaux travaux scientifiques et pratiques de l’auteur.