‹ Exposé des travaux scientifiquesChapitre 40 sur 56 · IX. — HYSTÉRIE. - PITHIATISME · texte numérisé non relu

IX. — HYSTÉRIE. - PITHIATISME

Pour préciser mon rôle dans 1 évolution qu’a subie la notion d’hystérie, il me faut avant tout rappeler ce qu’étaient les opinions régnantes sur ce sujet il y a une vingtaine d’années, à l’époque où parut mon premier travail de révision.

L’hystérie était généralement conçue comme un état névropathique défiant toute définition, sorte de Protée, apparaissant parfois sous des aspects qui lui sont propres, mais susceptible aussi de prendre les traits d’affections diverses, voire de maladies organiques.

On la disait capable de produire des troubles de motilité indiscernables, à considérer seulement leurs caractères intrinsèques, de ceux que déterminent des altérations cérébrales ou médullaires.

On la croyait en état de donner naissance à des lésions superficielles ou profondes et à des troubles de toutes sortes : à des érythèmes, des phlyctènes, des bulles, des hémorragies, des ulcérations et même à des gangrènes de la peau, à de l’œdème sous-cutané — à des paralysies laryngées, du spasme glottique, de l’œdème de la glotte, des congestions pulmonaires, des hémoptysies, — à des ulcérations gastriques, des hématémèses, du mélæna, — à de l’anurie, des hématuries, de l’albuminurie, — à de l’angine de poitrine, de la tachycardie et de la bradycardie, — à une hyperthermie, parfois très élevée.

Babinski.

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L'hystérie occuperait ainsi un domaine extrêmement vaste, dont les limites ne sauraient être fixées.

Les causes auxquelles on rapportait les accidents hystériques n’étaient pas moins variées et leur action, mal determinee, était comprise diversement. Le rôle de la suggestion, incontesté d’ailleurs, n était pas apprécié par tous de la même manière. L’école de Nancy, qui lui accordait plus d’importance que l’école de la Salpétrière, allait jusqu’à soutenir, ce que personne n’accepte plus maintenant, que sa sphère d’action englobe des affections organiques. Elle admettait cependant que les troubles hystériques peuvent se développer en l’absence de toute suggestion. L’émotion était unanimement considérée comme un agent étiologique ayant la puissance de créer des désordres hystériques sans que la conscience soit avertie de leur développement, sans que la volonté puisse intervenir pour y mettre obstacle. On saisit aisément les conséquences, au point de vue médico-légal, d’une pareille manière de voir.

Telle était l’hystérie traditionnelle, « la grande Névrose ». Cette conception, autrefois déjà objet de critiques partielles et isolées, n’avait cependant pas été profondément ébranlée.

La reflexion et 1 observation attentives m’en éloignant peu à peu m ont conduit à lui en opposer une autre, sur certains points fondamentaux, toute nouvelle.

L etude comparative des paralysies hystériques et des paralysies 01 0 an iques avait d abord fixé mon attention et, comme l’occasion s’est déjà présentée pour moi de le dire, l’insuffisance des moyens dont on disposait pour les distinguer m avait frappé. On croyait, je le rappelle, que ces deux espèces de paralysies étaient capables de se manifester pai les memes caractères intrinsèques ; on ne pouvait onc cheicher que dans les circonstances concomitantes le trait distmcti ( l u e ^ es ne possèdent pas en elles-mêmes. Par exemple, une

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hémiplégie qui, survenant chez un sujet jeune, ni cardiaque, ni syphilitique, s’accompagnait des « stigmates » de « la névrose » (hémianesthésie, insensibilité du fond de la gorge, rétrécissement du champ visuel, etc.), était généralement considérée comme hystérique ; dans les conjonctures inverses on l’attribuait, au contraire, à une lésion des centres nerveux. •

Il y avait là un manque de précision et un défaut de logique. On savait, en effet, depuis longtemps déjà que, d’une part, les manifestations variées de l’hystérie ne sont pas indissolublement liées auxdits stigmates, que ceux-ci, d autre part, peuvent s’associer à une paralysie organique ; la présence ou l’absence d’une anesthésie sensitivo-sensorielle ne saurait donc autoriser à affirmer ou à nier la nature hystérique d une paralysie ; de même, la présence ou l’absence de signes soit d’une affection cardio-vasculaire, soit de la syphilis, ne donne pas le droit d’admettre ou d’écarter l’idée d’une paralysie organique. Dès lors la nécessité de soumettre les troubles paralytiques à une analyse plus approfondie et de s’appliquer à trouver en eux-mêmes des caractères différentiels m’apparaissait et s’imposait à mon esprit.

Des recherches méthodiques, dont les premiers résultats, déjà décisifs, furent publiés en 1893, m’amenèrent à cette conclusion que dans les paralysies et les contractures hystériques pures il n’existe aucune perturbation des réflexes tendineux ( 4 o). Cette donnée, qui paraît fort simple aujourd’hui où elle ne rencontre plus guère d’opposition, a longtemps été contestée et, périodiquement, pendant des années, elle a suscité des contradictions. Les objections reposaient invariablement, d’ailleurs, sur des faits inexactement observés ou faussement interprétés, comme j’ai pu le démontrer toutes les fois que j’ai été à même de les contrôler. En compulsant les Bulletins de la Société de Neurologie de Paris, on trouve bien des cas de ce genre : ici, c est une hémiplégie prétendue hystérique accompagnée d une exagération unilatérale des réflexes tendineux ; là, une paraplégie, avec de la surréflectivité aux membres inférieurs, de la trépidation épileptoïde du

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pied, que l’on rapporte également à l’hystérie. Mais, pour aucun de ces faits, la vérification du diagnostic porté n’a été fournie ; généralement, ceux qui avaient présenté de pareils malades venaient déclarer ultérieurement que la marche de l’affection les contraignait d abandonner leur première hypothèse et de reconnaître que, conformément à mon opinion, il s’agissait de quelque affection organique. D’autres fois, l’erreur avait une origine bien differente : chez tel malade, réellement atteint d’une paralysie hystérique, on croyait à tort trouver des réflexes tendineux très exagérés avec épilepsie spinale. La conviction, si répandue jadis, que 1 hystene, comme les lésions du système pyramidal, peut provoquer de la surreflectivite, tenait pnncipalement à ce que l’étude des réflexes tendineux à l’état normal avait été négligée et que la gamme de leurs différences individuelles n’avait pas été suffisamment fixée. En l’établissant avec précision, en distinguant (voir p. 3i) la trépidation épileptoïde « parfaite », phénomène pathologique, de la trépidation épileptoïde « fruste », phénomène physiologique, observable, cela va sans dire, chez un individu atteint de paralysie hystérique aussi bien que chez un sujet sain, j’ai fourni le moyen d’éviter un écueil sur lequel autrefois on a si souvent donné.

L’hystérie n’a pas d’action appréciable sur les réflexes tendineux ; elle n’est pas plus en mesure de les exagérer que de les affaiblir ou de les abolir. Il en va de même des réflexes pupillaires et du réflexe pharyngien. Ces données, qui résultent de mes investigations et qui sont aujourd’hui classiques, jointes à d’autres faits nouveaux, ont sapé les fondements de l’ancien édifice de l’hystérie.

J ai indiqué ailleurs (p. 116) toute une série de signes appartenant aux paralysies organiques et faisant défaut dans les paralysies hystériques. Il n est pas necessaire dy revenir. De plus, dès 1892, j’avais montré comment, en considérant uniquement les caractères des troubles moteurs, on peut distinguer la paralysie faciale hystérique de la paralysie faciale organique (35, 38 ).

Ces travaux successifs, confirmés de toutes parts, ont entraîné avec

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eux les premiers changements, du veste très importants, dans la doctrine traditionnelle de l'hystérie. Il découle, en effet, de ce qui précède que cet état n'est pas, tant s’en faut, capable « de tout faire » comme on le disait jadis ; qu’il ne peut, en particulier, reproduire divers phénomènes appartenant aux paralysies organiques dont ils constituent par conséquent, des attributs; que le diagnostic de ces deux espèces de paralysies, au lieu de s’appuyer sur des caractères extrinsèques, d etre ainsi arbitraire, livré au « flair » du médecin, est soumis à des règles précises et, dans la grande majorité des cas, peut être porté avec certitude, maintenant qu’il repose sur la recherche des caractères intrinsèques.

Mais ce ne sont pas la les seules conséquences de ces données nouvelles.

Logiquement, les résultats auxquels j’étais arrivé et que je viens d’exposer devaient m’entraîner plus loin. Il devenait indispensable de soumettre à une révision générale les troubles circulatoires, trophiques et caloriques prétendus hystériques, car la notion de troubles de cette nature semble avoir en partie pour origine des observations faites sur des hémiplégies indûment rapportées à l’hystérie. Il n’est pas rare, en effet, de voir, dans l’hémiplégie organique, des phénomènes vaso-moteurs, de l’hypothermie du côté paralysé; en pareil cas, d’un diagnostic erroné d’hémiplégie hystérique on devait inévitablement déduire que l’hystérie a la faculté de produire des troubles circulatoires; de là à conclure qu’elle peut donner naissance à des hémorragies et à des lésions cutanées diverses, il n’y a qu’un pas ; et alors, pourquoi n’y aurait-il pas aussi des hémorragies viscérales hystériques? La fièvre hystérique semble aussi chose toute naturelle, car si l’hystérie est apte à exercer une action perturbatrice sur les centres des réflexes tendineux et les centres vaso-moteurs, il y a des raisons de penser qu’elle peut aussi troubler dans leur fonctionne-

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ment les centres régulateurs de la température. Toutes ces déductions, étant logiques et en apparence corroborées par des observations, ont été acceptées par les meilleurs esprits ; mais, ayant une erreur à leur point de départ, elles étaient vaines, entachées de nullité. J’eslimai donc qu’on devait faire table rase et se mettre, sans parti pris, en quête de nouveaux faits relatifs à cette question.

Mes observations personnelles me firent de plus en plus douter de l’authenticité des troubles que je viens d’énumérer ; il ne me fut pas donné d’en voir un seul exemple probant. Pendant des années, sans cesse je réclamai de mes collègues la présentation de faits de ce genre au cas où ils en constateraient. On crut d’abord en trouver, mais à leur propos se renouvela ce qui s’était passé pour « la surréflectivité tendineuse hystérique » ; les événements prouvèrent bienlôt qu’on s’était mépris ; ce fut tantôt un œdème qualifié au début d’hystérique qui se révéla dans la suite en rapport avec une synovite tuberculeuse, tantôt des plilyctènes attribuées également à l’hystérie, et que le malade — on le découvrait plus tard — produisait volontairement par des irritations artificielles. Aucune de ces observations ne put résister à un examen rigoureux. Ceux qui s’obstinaient à rester fidèles à la vieille doctrine conservaient l’espoir de rencontrer un jour ce que leurs prédécesseurs affirmaient avoir vu, répétant que <( les faits négatifs ne sauraient prévaloir contre des faits positifs ». Quant à moi, je ne cessais de soutenir que les documents anciens étaient suspects et qu il en fallait de nouveaux pour résoudre le problème posé. Afin de donner à mon enquête toute l’ampleur désirable, je conseillai à un de mes élèves, Mendicini Bono, de procéder à une information sur ce sujet auprès d un grand nombre de médecins chargés de services hospitaliers à Paris. Aucun d’eux ne fut en mesure de fournil un seul fait qui confirmât 1 hypothèse de troubles circulatoires trophiques d origine hystérique. Il ne se trouva non plus personne pour s’en porter garant, lorsque leur réalité fut discutée en 1909 à la Société de Neurologie de Paris,

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Sans doute, on savait autrefois déjà que, parmi les cas publiés sous ce titre, il en était de controuvés. C’est ainsi qu’on avait reconnu la nature fictive de certaines « fièvres hystériques ». Charcot lui-même avait mis en garde contre les erreurs d’interprétation et les supercheries. Il n en est pas moins vrai que l’éminent neurologiste admettait l’existence des hémorragies, des lésions cutanées hystériques et qu’il avait décrit sous la dénomination d’œdème bleu un trouble circulatoire qu’il rattachait à la névrose.

Ce qui m appartient, c est d avoir vu la nécessité de remettre sur le chantier tout ce chapitre de pathologie et d’avoir établi, par une inspection sévère des faits, qu’il n’en était pas un justifiant son maintien. De temps en temps surgit encore quelque contradicteur, mais n’en est-il pas d.e même pour les vérités médicales le plus solidement établies ?

En résumé, autrefois, on attribuait à l’hystérie la faculté d’engendrer des phlyctènes, des ulcérations, des gangrènes superficielles, des hémorragies cutanées et viscérales, de la fièvre; on lui prêtait aussi le pouvoir de créer de l’albuminurie, de l’anurie. Tout cela était enseigné dans les traités classiques et les communications sur ce sujet abondaient. A partir de 1901, époque où a paru mon premier travail d’ensemble sur la délimitation de l’hystérie, ces publications sont devenues de plus en plus rares ; on en chercherait vainement une seule dans les Bulletins de la Société médicale des Hôpitaux de Paris et de la Société de Neurologie de ces six dernières années. Cette histoire n’est plus qu’une légende 1 .

Les travaux que je viens de résumer ont eu pour effet de restituer à des affections organiques, aujourd’hui bien connues, ce que 1 hystérie s’était indûment approprié ; de plus, ils ont contribué à la désencom-

1. Je fais abstraction pour le moment des troubles vaso-moteurs, superficiels, transitoires (érythèmes, dermographisme), qui seront plus loin.l'objet dune discussion (p. aoi).

HYSTÉRIE. - PITHIATISME brer des produits de la supercherie. Ils ont une valeur pratique sur laquelle nous reviendrons plus loin et constituent des acquisitions dont l’importance h’est nullement subordonnée — je tiens à le faire remarquer — à l’opinion que l’on peut avoir sur les autres questions dont nous allons maintenant aborder 1 examen.

Le domaine de l’hystérie ainsi déblayé, il restait encore un grand nombre de matériaux. Le reliquat était composé de troubles ayant pour caractère commun l’absence de substratum anatomique, dans la mesure du moins où les moyens d’investigation dont nous disposons permettent de l’affirmer. Mais ce point de ressemblance ne suffit pas pour les assimiler complètement. Y a-t-il là un tout homogène aux diverses parties duquel le terme « hystérique » puisse être appliqué ? Ne s’agit-il pas au contraire d’un assemblage artificiel composé d’éléments disparates ? Tel est le nouveau problème que je me posai.

De mes observations et expériences comparatives je retiens seulement celles qui m’ont paru décisives et m’ont permis d’atteindre le but visé.

Depuis longtemps, comme je l’ai rappelé plus haut, on connaissait le rôle de la suggestion dans la genèse des troubles hystériques, et celui de la psychothérapie dans leur traitement. Cependant, malgré 1 importance attribuée à ces agents, on s’accordait à dire que leur influence ne s’étendait pas sur toutes les manifestations de l’hystérie. Pouvait-on du reste avoir une autre opinion à l’époque où l’on faisait entrer des états organiques dans le cadre de cette névrose? Il est évident qu on courait à un échec inévitable lorsque, par exemple, on s acharnait a traiter par des procédés d’ordre psychique, la considérant comme hystérique, une hémiplégie due à une hémorragie cérébrale. Mais les progrès de la sémiologie ayant donné le moyen d’éviter de pareilles erreurs et, l’intrusion d’accidents organiques dans 1 hystérie n étant plus à redouter, je pensai qu’il y avait lieu de reprendre l étude de la suggestion et de la contre-suggestion dans leurs rapports avec les divers troubles que nous avons en vue. Mes recherches

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dirigées dans cette voie m’ont permis de diviser ces phénomènes en deux groupes bien distincts : la suggestion produit les uns et n’a pas d’action sur les autres. Toutefois, afin de prévenir un malentendu, il me faut donner quelques éclaircissements complémentaires.

Au premier de ces groupes appartiennent : des crises convulsives, des paralysies, des contractures variées, des tremblements, des mouvements choréiques parfois irréguliers, mais généralement rythmés, des troubles de la phonation, de la respiration, de la sensibilité (anesthesie, hypereslhesie), des troubles sensoriels, accidents ayant pour caractère commun de pouvoir être reproduits par la suggestion expérimentale qui, fait capital, est capable d’en déterminer la forme, l’intensité et la durée. Ces accidents, soit dit en passant, peuvent être imités par un simulateur habile et éduqué, ce qui constitue une source de difficultés dans les expertises médico-légales relatives à ce qu’on appelle F « hystéro-traumatisme ».

Ces troubles sont susceptibles aussi de disparaître, parfois instantanément, sous la seule influence de la persuasion ou contre-suggestion. On peut même dire que la psychothérapie les guérit presque immanquablement à moins qu’elle ne soit contre-balancée par une influence opposée : soit une action contre-psychothérapique exercée involontairement par l’entourage du malade, soit, dans les cas d’associations hystéro-organiques, par F auto-suggestion qu’entretiennent les désordres dus à la lésion. J’ajouterai incidemment que ces manifestations peuvent encore être réfractaires au traitement chez un sujet atteint d’une affection mentale telle que l’hébéphrénie.

Le deuxième groupe comprend d’une part le dermographisme, qui traduit une exagération des réflexes vaso-moteurs cutanés, et d autre part des réactions émotives anormalement intenses et prolongées . tachycardie, érythèmes, hypersécrétion sudorale ou intestinale. La suggestion n’est pas en mesure de les reproduire et la contresuggestion est sans action sur eux. On m a objecté la possibilité de provoquer chez certains sujets, presque au commandement,

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une accélération des battements cardiaques et des réactions vasomotrices qui seraient ainsi les effets d’une suggestion. Ce n’est pourtant qu’une apparence. En réalité, l’influence de la suggestion sur ces désordres est très indirecte ; lorsqu’elle les fait naître, c’est par l’intermédiaire de l’émotion qu’elle peut occasionner. Elle n en est pas maîtresse ; une fois qu’ils ont apparu, ils échappent à son influence ; elle est incapable d’en déterminer la forme, l intensité et la durée.

Ainsi donc, un caractère fondamental sépare ces deux groupes de troubles. Voilà un nouveau point bien établi.

Cependant, malgré leurs différences, il serait possible qu’ils fussent rattachés par quelque lien ; on aurait le droit de le soutenir s’il y avait entre eux comme une attraction mais en fait il n en est rien. Ainsi que je l’ai montré par une étude comparative, le dermographisme et l’émotivité excessive s’observent aussi fréquemment chez des individus d’ailleurs normaux que chez ceux qui présentent des accidents du premier groupe : attaques de nerfs, contractures, etc. Il n’y a donc aucune raison de réunir ces deux ordres de phénomènes et de leur donner une dénomination commune. Ils doivent être complètement dissociés et recevoir chacun un nom différent. Cette conclusion à laquelle je suis arrivé n’est nullement arbitraire, comme certains l’ont prétendu ; elle est imposée par la logique.

Il serait évidemment irrationnel de continuer à appeler hystériques les troubles que nous avons rangés dans le deuxième groupe ; du reste, les termes : « dermographisme, troubles vaso-moteurs ou troubles de la réflectivité vaso-motrice, troubles émotifs ou troubles de 1 émotivité » ne suffisent-ils pas à traduire les idées qui s’y attachent ?

Il y aurait meme quelque avantage à abandonner l’usage du terme hystérie qui, pris dans son sens étymologique, ne répond à aucun des faits que nous envisageons. Si pourtant on veut le conserver, il est légitime de le réserver au premier groupe qui comprend les troubles impressionnants dont ce mot évoque presque automatiquement le sou-

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venir (grandes attaques de nerfs, chorées épidémiques du moyen âge, paralysies guéries « miraculeusement »).

J’ai P^posé de le remplacer par le vocable « pithiatisme », de îmôo) persuasion et cari; guérissable, qui exprime l’un des caractères fondamentaux de ces accidents : la possibilité de les guérir sous l’influence de la persuasion. C est là un point de terminologie qui n’a pas un intérêt capital et sur lequel je n’insiste pas.

Le démembrement de l’hystérie traditionnelle se trouve donc accompli : les éléments hétérogènes, avec lesquels celle-ci avait été constituée grâce à un assemblage artificiel, ont été séparés et chacun d’eux a été mis à sa place naturelle.

L’hystérie, a dit Lasègue, n’a jamais été définie et ne le sera jamais. En effet, comme il est impossible de donner une définition s’appliquant à la fois à divers objets de nature toute différente, il était impossible autrefois de définir ce qu’on englobait sous ce titre. Aujourd’hui, il n’en est plus de même. La délimitation du groupe des phénomènes que l’on peut appeler indifféremment hystériques ou pithiatiques est chose faite. Ils ont des caractères qui n’appartiennent qu’à eux, dont tous les autres états morbides sont dépourvus, et qui par suite constituent les éléments de la définition de l’hystérie ; je l’ai énoncée de la façon suivante :

« L’hystérie est un état pathologique se manifestant par des troubles qu’il est possible de reproduire par suggestion, chez certains sujets, avec une exactitude parfaite et qui sont susceptibles de disparaître sous l’influence de la persuasion {contre-suggestion) seule . » (19 1 )

1. Je ferai remarquer que j’ai déjà exprimé cette idée, en partie, il y a plus de vingt ans, en 1890 (27). Voici du reste un extrait du travail dont je viens de donner l’indication, p. n

^ « Lorsqu’on essaye, chez une hystérique (ce procédé réussit surtout si on est en présence 4’un sujet hypnotisé), à développer par la suggestion des symptômes dus par exemple a

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8 Quelque» auteurs ont critiqué celte définition, soutenant que la persuasion ou contre-suggestion serait capable de guértr des troubles névropathiques non hystériques, en particulier des symptômes neurasthéniques. Il y a là une confusion évidente ; on est d accord pour reconnaître que les phénomènes d’épuisement, caractères essenttels de la neurasthénie, ne sont pas susceptibles de guérir sous l’influence de la contre-suggestion seule ; les symptômes qu’on fait disparaître au moyen de ces pratiques ne sont que des accidents hystériques, pithiatiques, greffés sur la neurasthénie. Du reste, il y a vingt et un ans, en 1892, j'ai insisté sur la fréquence des associations de ce genre ( 36 ).

Je crois donc pouvoir dire que ma définition est adéquate : elle convient à l’objet défini tout entier et ne convient qu’à lui seul.

Ce fait que la suggestion a le pouvoir de reproduire expérimentalement d’une manière parfaite tous les troubles hystériques ne prouve sans doute pas, à priori, que ceux-ci soient eux-même dus à la suggestion. Cependant, je lai déjà dit précédemment, la possibilité de sa participation à la production des accidents hystériques en apparence spontanés n’a jamais été niée ; l’observation clinique l’établit avec une telle évidence qu’une pareille vérité n’aurait pu passer inaperçue. Mais dans quelle mesure la suggestion intervient-elle alors ?

quelque maladie organique du système nerveux, on obtient souvent une reproduction qui peut paraître parfaite à un observateur peu attentif. Mais il n’y aura pas de méprise pour un neuro-pathologiste exercé ; l’hystérique, en effet, parviendra, dans ce cas, à présenter un aspect symptomatique qui rappellera l’affection en question, soit grâce à la faculté d’imitation que nous possédons tous à un degré plus ou moins accentué (mais la copie se distinguera aisément de l’original), soit en faisant éclore chez elle des manifestations hystériques qui ne ressemblent que grossièrement aux phénomènes dont il s’agit. On cherche, par exemple, à faire reproduire les signes cliniques de l’hémiplégie faciale périphérique en montrant le malade au sujet hypnotisé ou en lui suggérant qu’une des commissures labiales s eleve ou s abaisse. On pourra obtenir ainsi, il est vrai, une déviation faciale due à une contraction musculaire ou à une contracture, un spasme glosso-labié, mais ses caractères seront faciles à distinguer de ceux qui appartiennent à la paralysie faciale. »

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On ne le savait pas autrefois et l’on était loin de se rendre un compte exact de ses divers modes d’action. Il en est un en particulier, la suggestion médicale, longtemps méconnue, sur laquelle Bernheim a attiré 1 attention et dont j ai montré toute l’importance. On peut bien 1 apprécier dans l’étude des prétendus stigmates hystériques qui se développaient, disait-on, à l’insu des malades, à la manière d’un trouble organique, sans représentation mentale préalable; Bernheim lui-même admettait la possibilité d’une hémianesthésie et d’une amblyopie hystériques n’ayant pas la suggestion pour cause. Jadis, on constatait chez la plupart des hystériques lesdits stigmates « permanents » qui, suivant la croyance ancienne, donnaient aux accidents transitoires un cachet d’authenticité. C’était une erreur ; elle tenait à ce qu’on ignorait l’action inconsciente que, par ses questions et par son attitude, le médecin peut avoir sur la genèse de ces désordres. Je m’en suis assuré par l’étude systématique d’une série de malades atteints d’accidents hystériques et qui jusque-là n’avaient été soumis à aucun examen médical ; j’ai exploré l’état de leur sensibilité et de leur vision, avec la préoccupation constante d’éviter pendant mon interrogatoire les réflexions, les gestes inopportuns qui auraient pu troubler la spontanéité de leurs réponses; or, chez aucun de ces sujets, dont le nombre s’élevait à plus de cent, je n’ai constaté ni hémianesthésie, ni rétrécissement du champ visuel, ni dyschromatopsie. Tout commentaire serait superflu.

C’est la suggestion se manifestant par un besoin d’imitation qui explique la contagiosité des phénomènes hystériques, en particulier des attaques nerveuses ; elles se propageaient autrefois dans les salles de malades sous forme d’épidémie, lorsqu’on n’en connaissait pas bien le mécanisme.

La suggestion peut intervenir sous une forme différente dans les associations hystéro-organiques : l'auto-suggestion remplace l’hétérosuggestion ou s’y ajoute. On conçoit bien que des symptômes produits par une maladie tant soit peu tenace, sur lesquels se concentrent

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l’attention et l’inquiétude de l’intéressé, fassent éclore des troubles qui sont du domaine de la suggestibilité.

Parfois, cette épine organique peut être minime; c’est un trouble passager, une légère douleur, un petit traumatisme, un froissement musculaire qui, rencontrant un terrain favorable, sera le point de départ d’un complexe travail d’auto-suggestion dans lequel l’analyse psychologique aura bien de la peine à démêler le rôle joué par les diverses causes qui ont pu y prendre part : les méditations du sujet, toute son expérience antérieure et ses croyances, la sollicitude maladroite de son entourage, enfin les examens médicaux avec leur appareil impressionnant bien propre à eveiller 1 attention du malade et à diriger son imagination dans des voies souvent imprevues, lous ces éléments se mêlent, s’enchevêtrent, et de leur action combinée résulte l’accident hystérique qui désormais subsiste seul tandis que risque de passer inaperçu tout le travail d’auto- et d’hétéro-suggestion qui l’a précédé et préparé.

Il est inutile d’insister davantage sur l’importance de la suggestion dans la genèse des accidents hystériques. Mais je n’ai pas encore prouvé qu’elle en soit la condition sine quâ non. D’autres agents, l’émotion en particulier, ne peuvent-ils pas les engendrer, conformément à l’opinion unanimement admise autrefois ?

Avant d’aborder cette question, il importe de la poser en termes précis. Sans doute, il y a lieu de penser, à priori, que les ébranlements physiques et surtout les secousses morales peuvent amoindrir la personnalité, affaiblir le sens critique, augmenter la suggestibilité et jouer ainsi un rôle indirect dans le développement des troubles pithiatiques ; mais ces agents ne feraient alors que préparer le terrain à la suggestion. Sont-ils capables, comme on l’a soutenu, de créer par leurs propres forces, toute suggestion étant écartée, des phénomènes hystériques? En d autres termes, une paraplégie, une monoplégie hystériques, par exemple, pourraient-elles apparaître sous 1 in-

Hystérie. - pithiatisme

fluence d une émotion’ sans aucune représentation mentale préalable automatiquement, à la manière d'une sécrétion sudorale, d'un flux intestinal, d un érythème ? Tel est le problème, capital pour qui veut pénétrer la nature et le mécanisme de l’hystérie, qu’il fallait, selon moi, soumettre de nouveau à l’étude, car la méthode dont on s’était servi pour la résoudre est défectueuse. Voici en quoi elle consiste : étant donné un malade atteint d’un accident hystérique, on tâche d’établir par son interrogatoire et par celui de son entourage les circonstances dans lesquelles cet accident a pris naissance ; si parmi ces circonstances on relève une émotion, on la considère comme une cause de 1 accident produit. Ce sont des observations de cet ordre qui ont conduit à l’opinion classique sur le rôle de l'émotion dans l’hystérie.

J ai montre qu en suivant une pareille voie, on ne saurait atteindre la vente, en cette matière il faut tenir pour suspects les renseignements fournis par les malades, enclins, même quand ils sont atteints d une affection organique, à faire dépendre de quelque émotion, ancienne ou récente, les troubles dont ils souffrent; de la meilleure foi ils peuvent induire en erreur. D’ailleurs, étant donné le problème posé, il ne suffirait pas d’établir que l’éclosion d’un de ces accidents a été précédée d’un choc psychique ; il faudrait encore prouver que la suggestion est restée étrangère à son développement. Or, celle-ci

i. Dans un travail fait en collaboration avec J. Dagnan-Bouveret, ayant pour titre « Emotion et Hystérie » (191), nous avons insisté sur la distinction qu’il y a lieu de faire entre l’émotion choc et l’émotion lente. A la première nous avons réservé le nom d’émotion et nous avons appelé la seconde état affectif.

Nous avons défini l’émotion de la façon suivante : « Une modification brusque de l’affectivité se produisant sous l’influence d’une représentation soudaine et qui rompt, pour un temps généralement assez court, l’équilibre physiologique et l’équilibre psychique. »

Nous avons montré qu’il fallait opposer dans la vie affective les phénomènes diffus à ceux qui sont systématisés. Le premier groupe comprend toutes les émotions proprement dites et certains états affectifs comme la tristesse vague non motivée. Au second appartiennent les états affectifs organisés dont les types principaux sont les sentiments d’espérance et de crainte, ces états possédant le pouvoir d’entrer dans des complexus représentatifs et de leur donner de la vie.

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implique l’idée d’une perturbation de la conscience, et tant qu’on la subit on n’en a pas une notion nette.

La méthode dont on s’est servi, où les recherches, se font au moyen d’une rètrospection, ne peut conduire au but vise.

J’en ai adopté une autre qui procède d’une manière inverse : étant donnée la présence ou l’absence de certaines conditions qui sont ou semblent être propres au développement d’accidents nerveux, on se met en quête de troubles hystériques; on peut dire que c’est une recherche par prospection. Il n’est pas fait appel au témoignage des malades et à leurs interprétations. Cette méthode permet, si l’on varie les observations, de discerner les causes supposées de l’hystérie, de les dissocier et d’apprécier la valeur de chacune d’elles. Déjà je l’ai appliquée à la critique des « stigmates », comparant, comme on l’a vu, deux groupes d’hystériques, dont l’un avait été exposé et l’autre soustrait à l’action de la suggestion médicale ; ce rapprochement a montré que sans son intervention ces stigmates ne se développaient pas ; la suggestion semble donc constituer pour leur genèse une condition indispensable.

L’étude comparative de milieux hospitaliers, dans le passé et le présent, ressortit aussi à cette méthode ; autrefois, il n’était pas rare d’observer dans une salle plusieurs malades à la fois en proie à des contorsions, à des crises avec arc de cercle ; cela ne se voit plus jamais main tenant. Et cependant le cœur humain n’est pas de nos jours plus préservé des chocs moraux qu’il ne l’était jadis.

Pourquoi donc ce changement? C’est qu’autrefois le médecin « cultivait » inconsciemment l’hystérie ou du moins, n’en connaissant pas bien le mécanisme, ne prenait pas, comme il le fait actuellement, les mesures propres à en faire disparaître les manifestations dès leur apparition et à préserver les voisins de la contagion.

De ce qui précède ne semble-t-il pas se dégager que l’émotion, du moins 1 émotion seule, ne crée pas de crises hystériques?

On pourrait faire des remarques analogues à propos des épidémies

HYSTÉRIE. - PITHIATISME 2Q9

“tr- j *p“ ,i..

La méthode par prospection trouve une application directe et fourmtdes donnée, plu, démonstrative, sur le point qui nous occupe dan, les enquête, faite, auprès de personne, qui. fortuitement ou en raison de leur profession, ont été en contact avec un grand nombre d individus placés dans des conjonctures où l’émotion semble immanquable, et ont été à même de les observer au moment du choc, avant la phase dite « de méditation » pendant laquelle la suggestion entre en jeu si souvent. Voici, brièvement résumés, les résultats de diverses recherches de ce genre dont les premières se rapportent à des catastrophes frappant à la fois un grand nombre de personnes.

Plusieurs médecins, ayant assisté à de grands accidents de chemin de fer et soigné immédiatement les blessés, m’ont fait part de leurs observations qui toutes étaient concordantes : aucun deux n’avait constaté de troubles hystériques.

Les renseignements communiqués par Neri sur le tremblement de terre de Messine sont également très instructifs. Quoique ses investigations aient porté sur plus de deux mille sujets, il ne lui a pas été donné, aussitôt après la catastrophe, d’en voir un seul atteint de paralysie, de contracture ou de crises convulsives. Les études qu’il fit ultérieurement, dans les quelques semaines qui suivirent le désastre, à un moment où cependant la suggestion aurait déjà pu entrer en jeu et accentuer des phénomènes produits par la secousse psychique, lui donnèrent les mêmes résultats. Il est à noter en particulier que Neri examina soigneusement l’état de la sensibilité et mesura au périmètre le champ visuel de plus de 600 « rescapés » dont quelques-uns souffraient de troubles nerveux divers constituant un véritable état morbide, une « névrose émotive » ; il ne trouva pas un seul cas d’hémianesthésie ou de rétrécissement du champ visuel. Pourtant on est bien en droit de penser que l’émotion, dans de pa-

2l0 HYSTÉRIE. - PITHIATISME

reilles circonstances, a dû atteindre son summum d’intensité et manifester son action d’une manière éclatante.

J’ai eu l’idée de procéder à une information auprès des garçons d’amphithéâtre des divers hôpitaux de Paris. Il est incontestable, en effet, que la reconnaissance des morts par les parents est de nature à déterminer chez ceux-ci une émotion profonde que le milieu où elle s’effectue doit accentuer encore. Parmi ces enquêtes, qui toutes d’ailleurs ont donné les mêmes résultats, je mentionnerai spécialement celle que j’ai faite, en compagnie de mon collègue Richardière, à l’hôpital des Enfants Malades. Pendant une période de dix-huit ans où près de 20000 décès y furent enregistrés, le garçon d’amphithéâtre a vu environ 10000 femmes venir reconnaître le corps de leur enfant et assister à sa mise en bière ; on peut certes affirmer qu’il a été le témoin d’émotions sincères. Or, cet homme, d’après les renseignements très circonstanciés qu’il nous a fournis en réponse aux questions que nous lui avons posées, n’a pas vu se développer devant lui un seul trouble dont la nature hystérique fût avérée ; il se rappelle que cinq ou six fois seulement, dans sa longue carrière, des femmes tombèrent comme en syncope et restèrent quelques instants sans connaissance, mais jamais il n’a assisté à une crise convulsive; il affirme n’avoir pas constaté un seul cas de paralysie ou de contracture.

Des enquetes du même ordre ont été faites auprès de confrères, de surveillantes, de garde-malades ayant eu maintes fois l’occasion d observer les effets des secousses morales les plus vives ; elles ont abouti au même résultat.

Ainsi, les recherches par prospection nous présentent sous un aspect tout nouveau les relations de l’hystérie avec l’émotion ; elles montrent que 1 émotion seule, quelle que soit son intensité, n’engendre pas de troubles h)stériques. On peut même dire que si les émotions, en affaiblissant le sens critique, peuvent préparer l’esprit à subir la suggestion, elles 1 excluent sur le moment et empêchent, lorsqu’elles

hystérie. - pithiatisme 211

sont intenses, le développement des phénomènes pithiatiques; c’est pour ce mot,! que les émotions violentes les font même disparaître. Quand une émotion sincère, profonde, secoue lame humaine, il n’y a plus de place pour l’hystérie .

Ce qui précède permet de comprendre la variabilité des manifestations hystériques quant à leur forme et à leur fréquence suivant les époques et les lieux, variabilité qu’on peut opposer à la fixité, à 1 invariabilité des autres maladies mentales. Cette mutabilité s’explique quand on sait que les phénomènes hystériques sont un produit de la suggestion. Si 1 émotion, comme on le pensait autrefois, pouvait les engendrer, elles devraient être de nos jours à peu près aussi communes que par le passé, car les tristesses de la vie n'ont pas cessé de provoquer des commotions morales.

Une nouvelle question se pose. Les états affectifs, que nous avons distingués de l’émotion, peuvent-ils être assimilés à celle-ci, en ce qui concerne leurs relations avec l’hystérie, ou en diffèrent-ils ?

Comme l’émotion, ils sont incapables à eux seuls de créer des manifestations pithiatiques, mais, contrairement à l’émotion qui est incompatible avec de pareils accidents, ils jouent dans la genèse de certains d’entre eux un rôle accessoire, ainsi que nous allons chercher à l’établir.

A ce propos, je dois dire qu’à mon interprétation des accidents hystériques on a opposé l’argument suivant : des idées, de simples idées ne peuvent avoir sur la conduite, sur la santé morale une influence assez grande pour produire de pareils troubles.

Cette objection, d’ordre spéculatif, ne saurait prévaloir contre les faits que j’ai rapportés, mais, même au point de vue théorique, elle ne me paraît pas fondée; j’ai cherché à la réfuter dans mon travail en collaboration avec Dagnan-Bouveret.

Elle aurait quelque portée s’il s’agissait, par suggestion, d’entendre l’influence d’une idée pure, abstraite, si tant est même que de pareilles

212 HYSTÊH 1 E. - PITHIATISME

idées répondent psychologiquement à une réalité quelconque. De nombreux travaux, entre autres ceux de Ribot, ont montré que toutes les idées, même les plus abstraites, possèdent un certain coefficient affectif, si faible soit-il. De plus, dans les faits considérés ici, il n’est pas question d’idées de ce genre; il s’agit d’idées qui enveloppent un contenu affectif extrêmement riche dont la part n’est certes pas à négliger. Souvent j’ai insisté sur ce point que le processus psychique de suggestion participe de la simulation, dans une mesure d ailleurs variable avec les sujets, et suivant les circonstances au milieu desquelles apparaissent les phénomènes hystériques. Ceux-ci, peut-on dire, sont dus à une simulation inconsciente ou subconsciente, ou encore à une sorte de demi-simulation. Tous ces termes, qui marquent bien le mécanisme sur lequel repose la pathogénie de l’accident pithiatique, permettent de le rapprocher, au moins par l’un de ses aspects, de l’acte volontaire. Cette comparaison me permettra de faire comprendre ma pensée. Si l’on considère un acte volontaire, on voit qu’il est la réalisation d’une idée, d’un projet formé à l’avance et, en partie tout au moins, le résultat d’une opération intellectuelle. Mais si l’on recherche les causes qui ont fait adopter, pour la mettre à exécution, telle idée de préférence à telle autre, on constate que ce choix a été déterminé par les sentiments qu elle a suscités. Semblablement, l’hystérique saisit l’idée d’un état pathologique et le réalise lorsque cette idée s’impose à lui par ses éléments affectifs systématisés (voir la note de la p. 207), c’est-à-dire lorsqu elle éveille chez le malade le désir de certains avantages, ou des inquiétudes obsédantes, ou un besoin anormal d étonner, d’attirer 1 attention, en un mot, les mobiles infiniment variés qui peuvent solliciter la volonté facile à influencer de ces sujets. Le rôle des éléments affectifs systématisés apparaît dès lors clairement ; ils fixent l’idée et lui donnent la puissance de réalisation plastique.

En résumé, l'émotion (émotion-choc) ne peut par elle-même provoquer l'apparition d'accidents hystériques, contrairement à ce qui

HYSTÉRIE. — PITHIATISME 213

était autrefois admis sans conteste ; elle s'oppose même à leur développement et n’est pas compatible avec eux. Ces accidents, pour apparaître, ont besoin de l’intervention d’une idée suggérée, soutenue, il est vrai, par des états affectifs systématisés, idée dont ils ne sont que 1 expression. 1

Avant de terminer ce chapitre, je dois dire quelques mots de Y hypnotisme qui, selon moi, n'est qu’une dépendance de l’hystérie.

Quelques extraits d’un travail récent (i 7 5) exprimeront ma manière de voir sur certains points essentiels de cette question et me donneront l’occasion de compléter ce que j’ai dit sur les rapports entre l’hystérie et la simulation.

(( Les phénomènes hypnotiques, comme les phénomènes hystériques, résultent de la suggestion et disparaissent sous l’intluence de la contre-suggestion, de la persuasion.

(( On comprend aisément que l'hypnotisme, étant un produit de l’imagination, de la suggestion, se présente sous des aspects très divers.

(( Le sommeil hypnotique ne crée pas la suggestibilité ; il n’est même pas démontré qu’il l’accroisse; il en constitue simplement une manifestation 1 . »

(( Les sujets hypnotisables et les hystériques sont susceptibles de présenter des troubles (phénomènes hypnotiques, phénomènes hysté-

i. Je crois bon de rappeler quelques propositions traduisant des idées autrefois admises, complètement ou partiellement, par la plupart des neurologistes et par moi-même, je le confesse.

a. L’hvpnotisation pourrait être opérée parfois contre le gré du sujet.

b. Le sujet hypnotisé ne se rappellerait plus, au réveil, ce qui aurait eu lieu pendant le sommeil.

c. Dans l’état léthargique, il serait complètement inconscient.

d. Dans l’état somnambulique, sa propre volonté n’agirait plus et il accomplirait par contrainte, pendant l’hypnose, ou après son réveil, les actes suggérés.

J’ai soumis ces propositions à la critique et je crois avoir fourni des arguments établissant qu’aucune d’elles ne peut être maintenue aujourd’hui.

214 HYSTÉRIE. - PITHIATISME

riques) à la réalité desquels ils croient, mais seulement dans une cer • taine mesure ; leur sincérité connaît des limites.

« Dans toutes sortes de circonstances, l’hystérique se comporte comme s’il était en partie maître de sa maladie et si sa sincérité n’était pas absolue : contrairement à l’épileptique, il n’a guère d’attaques que dans des lieux déterminés ; il sort presque toujours, sans s’être contusionné, des crises clowniques qui ont épouvanté l’entourage; en proie à des hallucinations terrifiantes, il ne commet pas, à la manière d’un alcoolique halluciné, des actes dangereux pour lui ; atteint d’une anesthésie thermique en apparence très profonde, il ne sera pas, comme un syringomyélique, exposé à se brûler ; un rétrécissement du champ visuel, quelque prononcé fût-il, ne l’empêchera pas, ainsi que cela a lieu dans les rétrécissements organiques, de circuler et d’éviter tous les obstacles. Tout cela rapproche l’hystérie de la simulation et j’ai l'habitude de dire que l’hystérique est en quelque sorte un demi-simulateur.

(( L hypnotisme peut donner lieu à des réflexions analogues ; suggèret-on, par exemple, à un somnambule que la pièce où il se trouve et 1 escalier de sa maison sont la proie des flammes, il manifestera bien de 1 épouvante, mais il se gardera de sauter par la fenêtre, fût-elle à deux mètres au-dessus du sol. »

Comment donc faire la part du vrai et du faux? C’est là un problème difficile a résoudre puisque, comme on l’a vu (p. 201), tous les phénomènes pithiatiques peuvent être simulés. Il faut avouer qu’il est impossible dans chaque cas particulier de déterminer avec certitude le degré de sincérité du sujet en présence duquel on se trouve; les circonstances seules permettent de se former sur ce point une opinion p obable. Je serais tenté de dire d une manière générale que, sans compter les faits relatifs à l’hystéro-traumatisme, les manifestations ruyantes théâtrales, et l’hypnotisme fait partie de ce groupe, sont ce es qu il y a surtout lieu de suspecter, que les troubles discrets

HYSTÉRIE. - PITHIATISME 215

dont le sujet ne fait pas étalage sont au contraire ceux où sa bonne foi paraît le plus vraisemblable; il en est ainsi, en particulier, dans hystérie associée où les phénomènes pithiatiques se greffent sourdement sur les accidents organiques sans que le malade semble avoir conscience de leur mécanisme.

Mes travaux sur l’hystérie, outre l’intérêt spéculatif qu’ils peuvent présenter, ont des conséquences thérapeutiques, médico-légales et prophylactiques que je vais sommairement indiquer.

i° 11 est de toute évidence que posséder des moyens permettant de discerner avec certitude les troubles hystériques des troubles organiques est chose utile.

D une part, en effet, un accident hystérique une fois reconnu et combattu comme il convient ne tarde pas à disparaître, tandis qu’il peut s’éterniser si sa nature est méconnue.

D’autre part, l’erreur qui consiste à prendre pour pithiatique une affection organique expose à négliger le traitement qu’un tel état comporte.

De plus, dans les cas d’association, en déterminant exactement ce qui revient à l’hystérie et à l’affection concomitante, on acquiert le moyen de se conformer aux indications thérapeutiques posées par chacune d’elles.

2° La médecine légale a aussi tiré parti de mes recherches. Les données qui en résultent ont conduit experts et magistrats à mieux dépister la supercherie (œdèmes, ulcérations cutanées, etc., prétendus hystériques), à apprécier plus exactement la valeur de l’hystérie traumatique, enfin à reconnaître plus sûrement les troubles organiques et l’incapacité qu’ils entraînent.

Par suite, la loi sur les accidents du travail prête moins aux divers abus qu’elle avait d’abord suscités, en même temps que sont mieux sauve-

HYSTÉRIE. - PITHIATISME zib

gardés les intérêts légitimes de ceux qui ont droit h un dédommagement.

3 ° Depuis que l’on connaît toute la portée de la suggestion dans la gen'ese des désordres hystériques, suggestion exercée soit par le milieu familial, soit par le milieu hospitalier, soit par le médecin lui-même, et que l’on en préserve ceux qui seraient susceptibles de subir ses effets, les manifestations de l’hystérie sont devenues beaucoup moins fréquentes qu’elles ne l’étaient dans le passé.

(Voir à l’Index les n° s 27, 3 o, 34 , 35 , 36 , 38 , 4 o, 5 g, 77, 89, 100, iot, 104, i34, r35, 141, 142, i 44 , 1 45 , i 46 , 147, i 48 , i 53 , i 54 , i 55 , i 56 , i 58 , 162, i 7 5 , 191, 196-)

Neurologistes, cliniciens s’occupant de médecine générale et aliénistes ont presque tous admis, au moins dans ce qu’elle a de fondamental, ma conception de l’hystérie, du pithiatisme. Cela est pour ainsi dire de notoriété publique et il ne me serait peut-être pas nécessaire de fournir de témoignage. Quelques citations ne seront cependant pas inutiles : elles montreront la transformation qui sur cette question s’est opérée dans les esprits.

Voici quelques extraits d’une communication de Brissaud au « Congrès international de Rome des accidents du travail » et intitulée : « Les troubles nerveux posttraumatiques » (Voir : Revue clinique médico-chirurgicale, I er juin 1909, n° 6).

« Ce n’est pas un effet de pure coïncidence si, depuis l’entrée en vigueur de la loi de 1898, l’hystérie a fait l’objet de recherches si nombreuses. La révision de l’œuvre de Charcot est, en grande partie, une conséquence de cette loi. Or, c’est un des plus actifs collaborateurs de Charcot qui a démasqué «la grande simulatrice» et fourni la preuve évidente quelle simulait mal. M. Babinski s’était, d’ailleurs, bien rendu compte que la maladie avait changé avec le temps ; que l’hystérie d’aujourd’hui n’était plus celle d’autrefois, celle de la Salpêtrière, celle de Charcot ; qu elle ne pouvait plus imiter les réactions spasmodiques authentiques et sincères, comme la trépidation épileptoïde ; qu’elle ne savait plus faire que ce qu’on lui enseignait : bref, que les seuls symptômes dont elle fût capable — en dehors des attaques de nerfs (ou des vapeurs, comme on disait jadis) — se bornaient à certains phénomènes, en quelque sorte consentis d’avarice, ceux qui peuvent être provoques par suggestion et supprimés par persuasion. Ces phénomènes, M. Babinski les appelle pithiatiques.

« Le pithiatisme, tel serait le nom de l’hystérie nouvelle. Peu importe que ce nom plaise ou déplaise.. Il a une valeur incontestable : quiconque crée un mot est le maîtie absolu de 1 acceptation qu’il lui donne ; j et personne n’a songé à nier que

HYSTÉRIE. — PITHIATISME 217

ce mot — d’une formation étymologique irréprochable — correspondît exactement au sens visé par M. Babinski. Les phénomènes pithiatiques sont donc bien définis. Le seul point sur lequel 1 opinion n’est pas absolument unanime est le suivant: tous les symptômes de l’hystérie sont-ils pithiatiques? A la Société de Neurologie de Paris, deux ou trois voix se sont élevées contre cette formule catégoriquement affirmative. Mais aucune discordance ne s’est manifestée sur la nature pithiatique de la contracture, de la paralysie flasque, des anesthésies hystériques, qui sont justement les stigmates fondamentaux de l’hystérie traumatique.

«Les contractures pithiatiques, tout comme les paralysies proprement dites, sont devenues faciles à reconnaître : jamais elles ne témoignent (par la trépidation épileptoïde vraie ou par le signe de l’orteil) de l’hyperexcitabilité des centres réflexes de la moelle, telle que peut la produire la dégénérescence du faisceau pyramidal

«M. Babinski n’admet pas les troubles trophiques de l’hystérie, en dehors d’une supercherie qui n’a rien de pithiatique. La Société de Neurologie, depuis que la question est à l’ordre du jour, attend le fait probant qui permettra de conclure dans un sens contraire. Mais s’il n’existe pas encore un seul cas, scientifiquement démontré, de trouble trophique imputable à l’hystérie, quelqu’un affirmera-t-il que tous les autres troubles hystériques possèdent des caractères d’authenticité excluant la simulation ? Bien loin de là. Le diagnostic différentiel de l’hystérie et de la simulation est impossible. »

Dans sa leçon inaugurale, ayant pour sujet : « Stabilité et conditions de variation des espèces morbides » (La Presse Médicale, 17 janvier 1912), Chauflard s’exprime sur l’hystérie en ces termes :

« Mans que d’autres variations, et de tout genre, l’on pourrait citer, et quoi de plus curieux que ce que, de nos jours et sous nos yeux, nous avons vu se passer en matière d’hystérie.

« Ici encore, Sydenham va nous servir de témoin, quand, dans sa dissertation sur l’affection hystérique, il nous déclare que celle-ci « est la plus fréquente de toutes « les maladies chroniques » et que « les affections hystériques font la moitié du « troisième tiers des maladies, c’est-à-dire la moitié des maladies chroniques». Ainsi un sixième des cas de maladies lui paraissait imputable à 1 hystérie ! Et pour voir à quel point Sydenham connaissait bien l’hystérie, il suffit de lire cet admirable chapitre qui lui est consacré.

« Nous aussi, nous avons, sous l’influence d’un autre maître, de Charcot, connu une grande époque de l’hystérie, et pendant des années nos services nous ont montré chaque jour les plus beaux types de l’hystérie telle qu’on la décrivait à la Salpêtrière.

HYSTÉRIE. - PITHIATISME

« Prenons l’exemple de Y hystérie mâle. En la seule année de 1889, dans mon service de Broussais, mon interne d’alors, mon collègue d’aujourd’hui, M. Souques, relevait « dans une salle de 3a malades, 26 cas d’une authenticité indiscutable», avec anesthésie sensitivo-sensorielle partielle ou généralisée, anesthésie pharyngée, rétrécissement concentrique du champ visuel ; et à ces stigmates classiques s’ajoutaient tous les accidents possibles de tremblement, d’hémiplégie, monoplégies, hémispasme glosso-labié, attaques apoplectiformes, etc.

« Et Broussais n’était pas, croyez-le bien, un hôpital privilégié en matière d’hystérie masculine. A la même époque, dans le service de M. Raymond, à Saint- Antoine, huit cas étaient observés dans les deux seuls mois de février et mars 1890; à Bordeaux, dans le service du Professeur Pitres, en quatre années, dans une salle de clinique générale de 38 lits, passaient 22 cas d’hystérie mâle indiscutable.

« Et maintenant ? Par un singulier changement à vue, il rYy a presque plus d'hystérie dans nos services, pas plus chez les femmes que chez les hommes, et, pour ma part, je crois bien qu’il y a plus de dix ans que je n’en ai observé un cas sérieux dans mes salles.

« C’est que, depuis Charcot, nos idées se sont profondément modifiées, en grande partie, par le fait de la critique objective à laquelle M. Babinski a soumis la doctrine de l’hystérie. Ces hystériques si nombreux, si démonstratifs, si typiques, c’est nous, médecins, qui, par nos méthodes imprudentes d’examen, en faisions la culture artificielle et intensive. Aujourd’hui que nous sommes avertis, l’hystérie a à peu près disparu de notre clinique hospitalière, pour se réduire à un substratum mental sur lequel l’avis des plus compétents que moi est encore très partagé. »

Enfin, Ph. Chaslin, dans son livre: «Éléments de sémiologie et clinique mentales », paru en 1912, termine ainsi l’article consacré à l’hystérie :

« Conclusion. — Seulement... il y a un seulement à tout ce que je viens de dire, et cela me ramene aux idées de Babinski et aux résultats pratiques importants qui en sont decoulés : on ne voit presque plus d’hystériques. Dans mon service à la Salpêtrière, je n en reçois plus ; il n’y en a plus, et les anciennes hystériques, qualifiées telles, sont seulement des débiles, des arriérées, des instables,.voire des épileptiques vraies, qui avaient eu aussi des attaques, mais qui n’ont plus aucune des manifestations qui florissaient si aisément du temps de Charcot, et même un peu après lui. C est à peine si j’ai rencontré cinq hystériques à la consultation externe de la Salpêtrière depuis dix-huit mois. Et ce qu’on rencontre c’est de la toute petite hystérie. »

1. Observations de rechutes pendant la convalescence de la fièvre typhoïde (Journal des connaissances médicales, 19 et 26 octobre 1882).

2. Ramollissement cérébral ( Bulletins de la Société anatomique, 2 mars i 883 ).

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