‹ Exposé élémentaire de l'économie politique à l'usage des écolesChapitre 1 sur 305 · A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

A. MARESCQ AÎNÉ, ÉDITEUR

20, jRlJE JSOUFFLOT, 20

(Au coin de la rue Victor-Cousin)

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INTRODUCTION

)e l’enseignement de l’Économie politique.

L’Économie politique est une science récente, /érudition, qui en recherche les origines jusque ans les ouvrages d’Aristote et de Xénophon, 'ourrait remonter beaucoup plus loin encore, arce que, depuis le jour où l’homme a commencé vivre sur la terre, il y a eu du travail dépensé, e la richesse créée et consommée, en un mot es phénomènes économiques et, par suite, des atérêts et des institutions dérivant de ces phéomènes. Mais, en réalité, c’est seulement à époque où le développement de l’industrie et du ommerce a donné aux faits économiques une nportance considérable, où la politique a dû ompter sérieusement avec eux et où, d’autre art, le sentiment de l’humanité a induit à rehercher les meilleures conditions d’existence ’une population, que l’observation scientifique 'est portée de ce côté et que des philosophes se Tnt appliqués à découvrir les lois générales qui agissent ces phénomènes complexes.

L’honneur de cette découverte revient au .VIIIe siècle, qui a eu, plus que les siècles précéents, la passion de pénétrer les secrets de la nature ; d’analyser le mécanisme des sociétés humaines. L’Économie politique, en effet, est née, en rance, avec les physiocrates (1750) qui, voyant s entraves que le système mercantile, consacré ir les réglements de Colbert, et la mauvaise spartition de l’impôt apportaient à l’accroissement } la richesse, s’ingénièrent à dresser dans un ordre gique le tableau du mouvement économique et irent en relief les avantages de la liberté, sans

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parvenir toutefois à placer la science sur sa véritabl base. Cette science s’est constituée en Grande-Bn tagne avec Adam Smith (1776), qui, habitué traiter les problèmes de philosophie morale et v vant dans un pays que les manufactures et le com merce avaient alors élevé au-dessus des autres n; tions de l’Europe, comprit la puissance du travai en fit avec raison la cause première de la crôatio de la richesse, et subordonna ainsi la nature l’activité et à l’intelligence de l’homme. Dès loi l’Économie politique, qui de tout temps avait e dans les phénomènes économiques son objet, mai qui avait été impuissante à le saisir tout entier, fi en possession de ses principes fondamentaux t forma un corps de doctrines ; elle fut une science

Cependant, on conteste encore la solidité et 1 portée de ses principes.

Il y a des sciences de la nature qui ne sont pai plus anciennes qu’elle et qui ont pleinement acqui le droit de cité dans le domaine des connaissance! humaines : telles la chimie et la géologie. Et pou tant la géologie n’a pas eu, dès le premier jou; des principes définitivement arrêtés ; aujourd’hi même, les savants ne sont pas fixés sur le mode c formation des premières couches terrestres. Ma, la nature est une matière docile dont les phénomène sont relativement simples et faciles à étudiei chaque fait bien observé, s’ajoutant aux faits déj connus, vient grossir le trésor des observation;

Les sciences qui ont l’homme pour objet r. jouissent pas du même privilège, parce que ] liberté de l’homme et ses passions rendent 1( phénomènes beaucoup plus complexes et les lo générales beaucoup plus difficiles à démêler témoin la philosophie, la plus noble et la pli ancienne des sciences morales, dont les principe

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fondamentaux resteront toujours l’objet de débats oitre les diverses écoles, et la politique, qui, malgré le génie de certains écrivains, n’est pas en- ;ore parvenue à former véritablement une science.

L’Economie politique est une des sciences moules : elle en a la grandeur et elle en a les inïonvénients. Bien qu’elle rencontre dans les faits Matériels des données exactes qui la rapprochent les sciences de la nature, elle doit compter avec a liberté et avec toutes les diversités de l’activité tiumaine. Elle trouve même sur sa route un Dbstacle de plus que les autres sciences morales, ^.yant à traiter des rapports qui naissent de la traduction ou de l’échange de la richesse, elle >ose les règles générales des intérêts matériels, st par là elle se met souvent en opposition avec el ou tel intérêt particulier ; elle touche à la those que la plupart des hommes recherchent le dus avidement et défendent, quand ils la posaient, avec le plus d’opiniâtreté, la fortune; nenaçant les uns parce qu’elle démontre que la ource de leurs profits n’est pas légitime, méconentant les autres parce qu’elle fait voir le néant le leur prétention à obtenir plus qu’il ne leur est lû. Ceux dont elle contrarie les intérêts ou les >assions sont portés à la combattre comme un innemi personnel, et parfois à la nier comme l’ayant pas les caractères d’une science ou, ce [ui est pis encore, à la dénaturer pour plier ses inclusions au gré de leurs préférences.

Au XIXe siècle, chez une grande nation, il est langereux de laisser les esprits sans direction u milieu de cette mêlée des intérêts privés et de a confusion des idées et des projets qu’ils suggèrent. Dans les siècles passés, lorsque les^ phétomènes économiques se produisaient obscurément

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et demeuraient en quelque sorte dans les bas-fond de la vie sociale, il n’y aurait pas eu lieu, même f la science économique eût existé, de l’introduire dan 1’enseignement public ; elle serait restée une simp] curiosité de l’esprit. Dans un temps où la produc tion, la conservation et l’accroissement de 1 richesse sont une des principales et des plus légi times préoccupations de la politique, où les question de liberté du travail, de monopole, de protection d’association, d’impôt sont agitées chaque jour ave vivacité, non seulement dans les conseils du gou vernement et à la tribune, mais dans les journau qui pénètrent jusqu’au fond des campagnes, dan les conversations de la famille et de l’atelier, en u mot quand, dans un État démocratique, le bon ordr économique est devenu une des conditions essen tielles de l’ordre politique, il y a un intérêt publi à faire pénétrer aussi profondément que possibl dans les esprits les principes de la science écono mique. Il faut une boussole pour guider l’opinio: dans cet ordre d’idées comme il faut une moral pour régler la conduite privée des hommes.

Les principes fondamentaux de l’Économi politique sont d’ailleurs simples, quand on es une fois parvenu à les dégager du chaos apparent des faits et à les élever au-dessus de, accidents confus et changeants de la vie journa lière. L’homme vit de la richesse qu’il con; somme; plus cette richesse est abondante, é meilleure est sa condition matérielle. L’hommi crée cette richesse par son travail, en utilisan les ressources que la nature lui fournit par soi sol, par ses forces, par ses matériaux et par le: êtres animés qui la peuplent; le travail es d’autant plus productif qu’il est mieux secondé non seulement par une nature propice, mais pai

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une direction intelligente, par une complète liberté d’expansion, par des capitaux abondants, lesquels sont eux-mêmes le résultat du travail et de l’épargne. Les hommes ne sont pas maîtres de créer les conditions de la nature, mais ils se portent en plus grand nombre ou se multiplient davantage dans les lieux où ces conditions sont favorables. Ils ont le pouvoir d’agir sur euxmêmes, et ils doivent savoir que les conditions morales ont beaucoup plus d’influence sur l’accroissement de la richesse que les conditions matérielles. Rendre par une bonne éducation les hommes appliqués au travail, répandre l’instruction et hâter le progrès des sciences qui donnent le moyen de mieux utiliser les forces de la nature, favoriser l’épargnequi est la sourcedu capital, établir, partout où il est possible, la liberté de la production, de la circulation, de l’échange, de manière à ce qu’aucune force utile ne soit perdue ou entravée, voilà en quelques mots la politique économique qui résulte des principes. C’est le fonds commun que tous les esprits éclairés devraient posséder.

Ce n’est pas par les lectures journalières que de telles notions peuvent se fixer sûrement dans les esprits ; ces lectures ne font voir que des aspects particuliers de certaines questions qu’elles ne montrent même pas toujours sous leur vrai jour ; elles ne sauraient constituer un fonds de doctrine. Il convient d’agir par l’enseignement qui expose d’une manière dogmatiquela suite des idées et qui s’adresse à un âge où les esprits, encore malléables, reçoivent aisément et gardent l’empreinte d’une doctrine.

Des hommes dévoués au bien ont été tellement convaincus de l’intérêt qu’il y avait à ne pas laisser la jeunesse dans l’ignorance de ces principes, qu’ils ont demandé qu’on introduisît l’en-

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seignement de l’Économie politique même dan l’école primaire. Nous n’oserions pas les suivr j jusque-là. Le programme de l’école primaire doi embrasser peu de matières; les pédagogues saven que le progrès consistera pendant longtemps, noi à les multiplier, mais à les bien enseigner et à s’ei servir avec art afin d’ouvrir l’intelligence de; enfants. Mais le sentiment des vérités économique, n’a pas besoin de leçons directes et suivies pour pé nétrer dans l’école. L’instituteur ne fait pas un cour; de morale ; cependant son enseignement doit êtr< tout imprégné des idées de morale qu’il inculque : ses élèves. Il peut agir de même pour les vérités éco nomiques et trouver des occasions de les faire com prendre dans une anecdote qu’il raconte ou dan: une dictée qu’il choisit à dessein et qu’il commente Mais, pour être capable de telles leçons indi: rectes, plus difficiles souvent à faire qu’un cour; suivi, il faut qu’il possède lui-même des notion, nettes et simples, solidement enchaînées. Je ni vois que l’École normale primaire où il puisse le; recevoir. Aussi doit-on applaudir aux efforts de? économistes qui se sont dévoués pour y créer ur enseignement de ce genre, aux Conseils généraux qui ont voté des fonds pour cet usage, aux auteur; qui se sont proposé d’écrire dans ce dessein des manuels courts, clairs et dégagés des problèmes controversables. On ferait bien même, lorsqu’or révisera le programme du brevet de capacité, d’in traduire les notions d’Économie politique parmi les matières facultatives. Une des difficultés, je le sais, est de trouver des professeurs capables euxmêmes dp donner avec sûreté cet enseignement dans les Écoles normales. Mais cette difficulté, qui se retrouve jusque dans l’enseignement supérieur, subsistera tant que l’enseignement même n’aura

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ias sollicité des hommes intelligents à se préparer i cette carrière par des études spéciales.

L’enseignement secondaire semble mieux ilacé pour admettre des leçons d’Économie lolitique; il dispose en effet d’un plus grand lombre d’années pour donner une culture plus complète, et il forme des hommes dont beaucoup mront plus tard, à un titre quelconque, à traiter l’importantes affaires économiques. Mais là aussi ;e dresse l’objection des programmes surchargés. 1,’ Uni ver si té peut apporter et apportera sans doute futiles réformes à ses méthodes, en fortifiant ’enseignement primaire dans les classes infé- ‘ieures, en simplifiant certains procédés d’étude les langues mortes sans rien sacrifier du goût des lelles-lettres; elle pourra se montrer plus exigeante iour les langues vivantes, et elle invitera, comme die l’a déjà fait, le professeur à profiter de l’his— oire et surtout de la géographie pour donner des dées justes sur les productions des pays, sur les ■apports de l’agriculture et de l’industrie avec le sol, >ur la nature et sur les destinées du commerce. Mais tous ne pensons pas qu’on puisse demander auourd’hui à l’Université d’introduire dans une des lasses de son enseignement classique un cours expressément consacré à l’Économie politique.

Toutefois la philosophie prête accessoirement à uelques leçons de ce genre; il ne faut pas oublier u’Adam Smith professait la philosophie morale t que, lorsqu’un maître aborde dans une chaire je lycée les questions de la morale sociale, il ieste incomplet s’il ne dit pas comment le travail rée la richesse, comment se forment les capitaux, ourquoi la propriété est à la fois respectable t avantageuse, en un mot, comment les prinipes de l’Economie politique font partie inté-

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grante des principes de la morale sociale, suffirait d’introduire, comme y avait songé M. . Simon pendant son ministère, les questions fou damentales dans le programme de philosopha les maîtres comprendraient peu à peu l’intérêt qi s’y attache et les étudieraient pour les enseigne] Ce serait assez, non pour communiquer la sciern même, mais pour imprimer aux esprits — ce qt importe avant tout — une direction juste.

Il y a une autre branche de l’enseignemei secondaire pour laquelle nous nous montror plus exigeants : c’est l’enseignement secondaii spécial, qu’on désignerait plus exactement sot le nom d’enseignement industriel, d’enseignemei moyen ou même d’enseignement primaire supé rieur. C’est, en effet, un terme moyen, un degi intermédiaire entre l’école primaire, à laquelle ni enfant ne doit échapper, et le lycée, qui conviei surtout à ceux qui entreront dans les carrières 1; bérales ou qui se placeront, à quelque titre, dans h rangs supérieurs. Cet enseignement très-utile, qi a pour principal débouché les carrières indus trielles et qui forme en quelque sorte les contre maîtres ou, si l’on veut, les sous-officiers de l’armé sociale, s’adressant à un nombre d’enfants moindi que l’école primaire, mais beaucoup plus consid; rable que le lycée, a été trop peu développé jusqu’i en France. La loi de 1850 avait arrêté, à cet égar< les bons effets de la loi de 1833 ; la loi votée sot le ministère de M. Duruy a donné à cet enseigm ment une nouvelle forme et un nouvel essor, ma il reste encore beaucoup à faire pour y attin toute la partie de la jeune génération qui en besoin. Cet enseignement moyen n’est pas moir nécessaire d’ailleurs pour les biles, qui en sont ju qu’ici entièrement privées, que pour les garçon;

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mais les programmes ne sauraient être les mêmes pour les deux sexes. Si la philosophie est le couronnement des études classiques, l’Économie politique, qui est, en quelque sorte, la philosophie de l’industrie, doit être le couronnement des études industrielles des garçons . Aussi a-t-on eu raison de placer un cours d’Économie politique dans la quatrième année de l’enseignement secondaire spécial et d’exiger que les candidats à l’agrégation pour cet enseignement fissent leurs preuves sur cette faculté comme sur les autres. Il faut maintenir ces sages dispositions et les généraliser autant que possible dans toute école industrielle.

Toutefois ce n’est encore là qu’un cours élémentaire. La véritable place de l’Economie politique, somme celle de toutes les fortes études, est dans l’enseignement supérieur. Celui-ci fournit des auditeurs suffisamment préparés par l’âge, parles études intérieures ou du moins par la tournure d’esprit, et 1 peut susciter de véritables disciples. Il oblige les irofesseurs à creuser les problèmes et il leur donne e loisir et le goût de contribuer par leurs travaux lersonnels à l’avancement de la science qu’ils exlosent dans leurs leçons. On peut dire que dans ous les pays et dans toutes les branches de l’acti- /ité intellectuelle, le haut enseignement est le principal laboratoire dans lequel se perfectionnent les sciences morales, comme les sciences de la nature.

Longtemps la France n’a possédé qu’un très- >etit nombre de chaires d’Économie politique : celle lu Conservatoire des Arts-et-Métiers et celle du Collège de France. Elles ont toutes deux été occupes d’abord par un des fondateurs de la science tconomique, J. -B. Say, qui n’a lait que reproduire [ans ses livres la doctrine libérale et la méthode ogique qu’il suivait dans ses cours; elles l’ont

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été ensuite, l’une par Blanqui, l’autre par Rossi et leurs leçons, qui ont été imprimées, resten au nombre des textes classiques de l’Économi politique. Déjà ayant eux, en Grande-Bretagne Adam Smith avait mûri par un long enseigne' ment les idées qu’il a plus tard mises par écri dans la retraite et qui ont placé définitivement 1; science du travail sur sa véritable base. On peu dire qu’en France la plupart des écrivains qu ont embrassé dans leurs ouvrages l’ensemble d< cette science ou une de ses branches importantes ont puisé dans l’enseignement leur inspiratioi première. Wolowski professait au Conservatoire des Arts-et-Métiers lorsqu’il entreprit de compléter Roscher en le traduisant; M. Michel Chevalier professait au Collège de France, M. Joseph Garnier à l’École des Ponts-et-Chaussées, M. Courcelle Seneuil au Chili, M. Batbie à l’École de droit M. Fr. Passy à Montpellier, M. P. Leroy-Beauliei à l’École des Sciences politiques, lorsqu’ils onl donné au public leurs traités d’ Économie politique ou de finances qui ont éclairé ou fixé de nombreux points de la science économique et qui ei ont répandu et continuent à en propager les doc trines. L’enseignement supérieur est donc double ment fécond, en premier lieu par la parole dii maître qui instruit ses auditeurs, en second lier par les travaux qu’il suscite et qui ont une portée plus lointaine et plus générale que la parole;

Le Gouvernement français a longtemps hésite à augmenter le nombre cîes chaires d’Economie politique ; les préjugés hostiles à cette science lui faisaient échec. L’Université lui a fait, enfin, une place dans les Écoles de droit, à Paris d’abord, dans les autres Facultés ensuite. Elle a bien choisi le terrain. Il est nécessaire, en effet, de

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connaître les lois naturelles du travail pour apprécier sainement la valeur et l’influence de la législation industrielle et commerciale, et même les dispositions de la législation civile relatives à la propriété. L’Économie politique se lie logiquement à l’étude du droit ; elle complète l’éducation d’un juriste, comme l’esthétique complète celle d’un peintre ou la philosophie celle d’un esprit cultivé. Depuis qu’elle a été inscrite parmi les matières exigées pour la licence, elle a acquis une clientèle assurée ; il ne dépend que des professeurs de la rendre attrayante en la présentant toujours avec des démonstrations claires et des vues élevées, comme il convient à une philosophie des intérêts matériels qui repose sur des faits précis. Les appréhensions des jurisconsultes, qui craignaient de n’y trouver qu’un enseignement vague parce qu’il n’est pas le commentaire d’un texte positif, se dissiperont à mesure qu’on se convaincra qu’elle repose sur un fondement solide.

Chaque professeur lui donnera probablement dans l’exposition qu’il en fera quelque chose de la tournure particulière de son esprit. Il est bon qu’il en soit ainsi. On n’enseigne pas les sciences morales en répétant des formules toutes faites; il faut que le maître, se pénétrant de son sujet, le refonde dans le moule de sa propre pensée et lui donne une vie nouvelle par l’exposition qu’il en fait; on n’est véritablement utile en ces matières qu’à condition d’être quelque peu original. ^

L’enseignement des Facultés de droit a déjà produit à cet égard des résultats. Indépendamment du cours publié par M. Batbie, je citerai le remarquable volume sur le capital, qu’a écrit M. Jourdan, professeur à la Faculté d’Aix et que l’Académie des sciences morales et politiques a couronné, le ma-

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nuel d’une composition claire et d’une lecture facile qu’a composé M. Rozy, professeur à la Faculté de Toulouse, le traité encore inachevé de M. Cauwès, qui se distingue par l’abondance de recherches consciencieuses et par la finesse de certains aperçus, et dont l’auteur sera peut-être amené à mieux comprendre l’avantage du libre développement des forces productives dans toutes les branches du travail, à mesure qu’il dominera de plus haut les détails de son sujet ; enfin le présent ouvrage, dont M. Worms a préparé la rédaction par son enseignement à la Faculté de Rennes.

M. Worms est familier avec la science allemande comme avec la science française, avec le droit comme avec l’Économie politique. La diversité de ses études fait précisément une partie de son originalité et constitue un des caractères remarquables de ce nouveau Traité d’Économie politique qui sera non seulement pour les étudiants un manuel substantiel, mais pour toutes les personnes qui veulent connaître l’Économie politique un ouvrage intéressant et instructif par l’ordre dans lequel les questions s’enchaînent et par les méthodes d’après lesquelles chacune d’elles est analysée et résolue. Je n’aborderai pas l’examen de ces solutions ; le lecteur a le volume entre les mains : je l’invite à le lire attentivement. Je me contenterai de dire que ce volume est un témoignage de plus en faveur de l’enseignement de l’Economie politique dans les Facultés de droit et un mérite nouveau ajouté à ceux qui avaient valu à M. Worms le titre de correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques.

E. LEVASSEUR, membre de l’Institut.

i. - INTRODUCTION HISTORIQUE

Quand , au milieu de nous, surgit un homme nouveau que les événements ont mis brusquement en lumière, nous recueillons avidement les détails concernant sa personne, et nous aimons à nous faire raconter sa vie; ainsi en est-il, aussi de certaines sciences nouvelles, telles que l’Économie politique, qui s’emparent un beau jour de l’attention générale, parce que la société attend d’elle, par un secret pressentiment souvent, une influence heureuse sur ses destinées, et c’est pour répondre à cette curiosité naturelle que nous nous proposons d’esquisser à grands traits l’histoire de la science économique, avant d’entrer dans le vif des questions qui sont de son domaine.

Si les faits économiques sont anciens comme le monde, attendu que de tout temps il a fallu engendrer, mettre en circulation et consommer des produits, on n’en saurait dire autant de l’Économie politique, considérée comme le recueil des lois régissant les phénomènes sociaux de l’ordre matériel ; ses titres à une ! qualification scientifique ne remontent pas bien haut ; sa perfection doctrinale est récente, bien que sa dénomination, celle même dont nous nous servons, puisse se retrouver déjà dans les écrits d’Aristote. Mais alors, comment se fait-il que les anciens, dont la vie intellectuelle était cependant en certains endroits fort intense, n’aient ni possédé, ni même entrevu cette science ? Ce n’est pas à dire que les hommes supérieurs de ces temps reculés n’aient effleuré ou traité quelquefois certains sujets rentrant dans sa sphère ; ainsi les philosophes grecs exprimaient des vues fort exactes sur la nature de l’argent, mais ils ne soupçonnaient pas le rôle du capital ; s’ils ne contestaient pas au commerce son utilité, en raison des biens qu’il amène, ils ne le rangeaient pas moins parmi les occupations usuraires ; tous les autres travaux in-

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dustriels ou salariés étaient d'ailleurs frappés aussi de réprobation, comme inconvenants par eux-mêmes et plaçant dans une dépendance honteuse, et il n’y avait que la culture des champs à trouver grâce devant eux: c’était, parmi les moyens de sustentation, le seul digne à leurs yeux de la recherche d’un homme libre et bien élevé, sans doute parce qu’il se rattachait à la propriété foncière, tenue en si haute considération, et aussi parce que, contenant la soif des richesses dans des limites raisonnables, il réagissait d’une façon heureuse sur le physique et le moral de ceux qui y recouraient ; car ce qui préoccupait avant tout ces philosophes, dans l’acquisition des biens comme dans toutes les autres manifestations politiques ou sociales, c’était le côté moral et même idéal, d’après lequel la fortune par exemple n’était désirable qu’autant qu’elle permettait de réaliser une existence libérale, dans le sens artistique et charitable de ce mot.

Or, si cette préoccupa tion a droit à tous nos hommages, à tous nos respects, on ne saurait méconnaître que, par cela qu’elle était exclusive, par cela qu’elle était absorbante, et que tout était subordonné au beau, sans égard pour Y utile , qui envisagé moins dédaigneusement, moins fugitivement, eût pu leur révéler cependant des harmonies bien attachantes et leur procurer des satisfactions de l’ordre le plus élevé, ils étaient conduits souvent à des propositions manquant dejustesseoude mesure, et on s’explique déjà, rien que par leur point de vue restreint, qu’ils n’aient eu nulle vocation pour doter leur époque d’un ensemble de lois gouvernant tous les phénomènes économiques.

Quant aux Romains, ils ne distancèrent pas, en général, sur ce terrain, leurs maîtres, les Grecs. Des hommes d’une instruction variée et d’une intelligence exercée, tels que Cicéron, émirent plus d’une fois des appréciations fort saines sur certains sujets d’Économie politique, notamment sur des notions fondamentales, en mettant, par exemple, en ligne

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toutes les modalités de l’activité industrielle, en proclamant la haute importance du travail, en attribuant à la science une influence marquée sur la production, en incitant les forces et les facultés individuelles a s’entr’ aider, à se compléter harmoniquement. Ils ne se doutaient guère toutefois qu’il y avait lieu a la combinaison scientifique de ces vérités avec d autres vérités encore inconnues, et ne sougèrent par conséquent pas à se mettre sur la trace de ces dernieres. L’éloge qu’ils font fréquemment de l’économie et de la tempérance se rattache à une opinion subjective de la fortune, opinion d’après laquelle la fortune devait principalement trouver sa mesure dans les besoins à satisfaire. D’autre part cependant, tant la vérité a d’empire, ils ne méconnaissaient pas toujours le charme et les avantages de jouissances abondantes, l’intérêt général que peut présenter la richesse particulière, et la mission du Pouvoir de favoriser le bien-être et l’aisance d’une nation. Ils ne se firent pas faute, d’ailleurs, de déverser également le mépris sur toutes les professions lucratives, autres que la profession de l’agriculture, dont l’immortel auteur du Traité des offices disait lui-même : omnium autem rerum, auïbus aliqind acguiritur , nihil est agriculticra melius, nihil uberius, nihil dulcius, nihil homme Ubero dignius... ce qui n’empêchait pas au surplus les industries ignominieuses, le petit commerce et le travail manuel de continuer à rendre humblement a la société des services nécessaires jusqu’au jour, encore peu éloigné de nous, où le concours de tous, le travail sous toutes ses formes, pourvu qu îlfuthonnete, a enfin trouvé justice. .

* Maissipourjugerdudegred avancement de notre science dans l’antiquité, on n est pas réduit à la lecture des auteurs, il faut avouer que l’examen des institutions en usage chez les anciens peuples, en tant que ces institutions peuvent être prises pour le produit de doctrines économiques, ne conduit pas non plus à des conclusions bien satisfaisantes. Que de

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bonne heure se soient formées des opinions déterminées en politique économique, cette partie pratique en quelque sorte de l’Economie politique, quoi d’étonnant en presence de l’obligation qui incombait aux gouvernements d’agir; mais par cela que l’Économie politique proprement dite, c’est-à-dire que les lois de la physiologie des nations n’étaient encore dévoilées qu’en bien petit nombre, la politique économique, qui a besoin de connaître ces lois pour les respecter, demeurait forcement dans l’enfance : elle se bornait à dicter quelques mesures fort simples dont il était facile d’apprécier 1 opportunité. G est ainsi encore que l’administration financière, qui rentre dans cette politique économique, était dépourvue de principes qui lui assurassent unebase solide, et ne manifestait que trop souvent une tendance à procurer des revenus au trésor par les voies les plus courtes, sans s’inquiéter autrement des conséquences de ces perceptions (1). Mais de ce que 1 antiquité n a pas connu l’Économie politique et n’a pu lui demander des règles de conduite, il ne résulte pas qu elle ait dû être déshéritée invariablement de toute prospérité, de tout épanouissement de la richesse. Les i essorts de 1 humanité, ses besoins, ses désirs ne vai îent pas beaucoup et tendent à produire des résultats identiques. Si les principes importent en toutes choses, parce qu’ils donnent la continuité, la stabilité, parce qu ils éloignent des écueils et conjurent les désastres, ils ne suppléent cependant pas à tout, notamment pas à l’action d es circonstances et aux d ispositions naturelles; absolument commeilest vrai de dire qu’on peut etre orateur sans avoir suivi un cours de rhétoi îque et que les leçons du Conservatoire ne donneront jamais une belle voix à ceux que la nature n’en a pas gratifiés. 1

(1) Le chemin parcouru sous ce dernier rapport se mesure aisément par la lecture de travaux comme le Traité des impôts, de M. de Parieu, ou le Traité, plus récent encore, de la science financière, de M. P. Leroy-Beaulieu.

Aussi convient-il de rappeler les noms tout au moins de quelques-uns de ces points lumineux du passé, de Babylone, de Ninive, de Suze, d’Ecbatane, de Palmyre, capitales gigantesques, dépassant en magnificence nos capitales modernes les plus renommées, au prix, hélas, des larmes, des souffrances, de l’oppression des peuples !

Et puis, comment passer sous silence, en parlant des nations d’Orient, ces Phéniciens entreprenants, surnommés les Anglais de l’ancien monde, qui, quoiqu’établis sur une rive étroite, resserrée entre de hautes montagnes et la mer, surent conquérir une si grande place parmi leurs contemporains, et dans l’histoire, par leur commerce, leur navigation et leur industrie ?

C’est dans cette contrée restreinte, mais où les ports abondaient, qu’ils étaient venus chercher un refuge contre les migrations de la haute Asie, qui les avaient déjà réduits à délaisser les environs du golfe Persique. Par cette nouvelle situation, ainsi que par les nécessités de l’existence, ils semblaient tout naturellement poussés à servir d’intermédiaires — ce dont ils ne se firent pas faute — entre l’Orient et les rivages de l’Occident, et à ouvrir un marché à tous les pays, depuis l’Inde et l’Arabie jusqu’à l’Océan Atlantique. Un système colonial des plus étendus appuyait solidement le rôle fructueux qu’ils jouaient entre deux civilisations extrêmes, et leur navigation, trouvant devant elle un champ immense, s’enrichissait des perfectionnements les plus notables. Mais si leur commerce maritime fut gigantesque, s’ils firent faire à l’art nautique des progrès décisifs, si leur commerce de terre lui-même fut loin d’être languissant, il est incontestable qu’ils se vouèrent également avec succès aux principales branches de l’industrie, telles que l’extraction et le travail des métaux, la tisseranderie et la teinture, la fabrication du verre, appropriée aux exigences du luxe comme aux usages de la vie, et qu’ils se montrèrent même si soucieux des choses de l’esprit et des spéculations scientifiques qu’ils passent encore pour

INTRODUCTION

les inventeurs de récriture en lettres, pour les premiers mathématiciens et astronomes. Aussi comprend-on qu'ils aient pu arracher à un de leurs voisins inspirés, au prophète Isaïe, cette exclamation significative : « Qui réserva un tel destin à la ville de Tyr, distributrice des couronnes, et dont les marchands furent des souverains ? » Les Économistes, s’il y en avait eu en ce temps, auraient certainement répondu : le travail, le travail fécondé par l’intelligence, le travail fécondé par la liberté, car la position des ouvriers, si dure chez la plupart des peuples d’Asie, paraît avoir été très-supportable chez les Phéniciens, où l’esclavage n’était pas la condition nécessaire du travailleur.

C’étaient les Phéniciens qui pourvoyaient aux approvisionnements de la Grèce, tant avec les produits de leur industrie qu’avec ceux de l’Ethiopie, de l’Arabie, de l’Inde et d’autres contrées étrangères, et parmi les substances importées, nous remarquons notamment l’ambre jaune.

Mais les Grecs finirent par secouer cette dépendance et par donner à leur commerce et à leur navigation une impulsion décisive, notamment au moyen de colonies qui, à la différence des colonies phéniciennes, poursuivaient des tendances tout autant politiques que mercantiles.

A la tête de ce grand mouvement, nous voyons Egine, Sicyone, Athènes, les Cyclades, l’illustre Corinthe dont les richesses et l’autorité étaient devenues proverbiales, et les colonies ioniennes d’Asie, parmi lesquelles notamment Miîet,quià elle seule fonda près de cent établissements sur les rivages de la mer Noire ; mais il ne faudrait pas oublier non plus la puissante Phocée, qui étendit son commerce maritime vers l’Italie, la Corse, la Gaule et l’Espagne.

Le commerce de l’île de Rhodes, à laquelle se rattache le souvenir du premier phare et du plus antique droit maritime, acquit une grande importance vers l’Ouest et survécut même aux guerres intestines qui amenèrent la décadence d’Athènes.

T Mie de Gorfou rendit de grands services au commercè6 occidental de la Grèce, et fonda des établissements notables sur les cotes d Illyne, tels qu Lpi

d^nnombmiseseexpéditions finirent par transformer l’Italie inférieure, qui reproduisit bientôt l image

animée des côtes de l’Asie mineure, avec Sybaris, Tarente, Syracuse, Agrigente et tant d autres villes Grâce aux guerres avec les Perses et aussi a la le mslaüon de Solon, bien plus propice au commerce crue celle de Lycurgue, la ville d Athènes était c venue le cent/e intellectuel, politique, industriel de la Grèce Mais sa prospérité reçut un coup funeste de a S du Péloponèse et des guerres intérieures nufla suivirent, et s’évanouit avec sa liberté. Parmi les villes qui héritèrent de ses dépouilles, Carthage réussit à établir sa prépondérance en Sicile et devint à son tour la reine de la Méditerranée ; Carthage, colonie phénicienne, qui nous ofirele fl’nn État qui ne vécut que pour et par le commerc et de nombreuses institutions appropriées à des ten-

<laAinsi nrnis ^y^rencontrons des signes monétaires se rapprochant de notre papier-monnaie, «n système de douanes qui fonctionne régulièrement, des emprunts d’Etat et des lettres de marque; sa * PO1^® commerciale, tout exclusive, tend a condamner ses colonies au rôle passif d’entrepôts et à en eloignei les vaisseaux étrangers dont la concurrence pourra menacer son monopole. Il n’y a pas jusqu a des traités qu’elle n’ait conclus avec des puissances etiane-éres et les historiens nous en offrent quelques exemples Mais une lutte s’étant engagée entre elle ef Rome au sujet de l’Italie inférieure et de la Sicile, elle succomba non sans avoir tenu bien longtemps en

échec sa redoutable rivale, et s » »"XTseCe la ville d’Alexandrie, qui, sauf Antioche et beieuc , avait seule jusque lit tenu entré ses mains le commerce d’Orient.

Rien ne serait facile comme de compléter et de multiplier ces indications; telles quelles, elles peuvent suffire à montrer que, même chez les anciens, l’activité sous ses formes les plus diverses a su plus d’une fois réaliser des miracles, et elles expliquent en même temps que des écrivains du plus grand mérite, comme Boeck, Reynier, Dureau de la Malle, aient pu publier des livres fort estimés, intitulés par eux : de l’Éc. politique des Athéniens, de l’Éc. publique et rurale des Perses, des Phéniciens, des Arabes, des Juifs, des Egyptiens, des Carthaginois et des Grecs ; de l’Éc. politique des Romains ; non pas assurément pour nous révéler l’existence et l’observance chez ces peuples de la science économique, mais simplement pour exposer comment et à l’aide de quelles dispositions, souvent judicieuses, s’accomplissaient parmi eux les fonctions organiques, qui rentrent dans le cadre bien arrêté à présent de cette science. Car, encore une fois, l’Économie politique elle-même, avec le sens que nous attachons à cette locution, est bien loin de remonter à l’antiquité, malgré la fascination qu’à plus d’un titre cette première phase connue de l’humanité exerce sur ses contemplateurs. Que si, comme nous le faisions tantôt, l’on s’inquiète de la cause de cette absence, on ne tarde pas à la découvrir dans l’état général de l’ancien monde. Cet état général, dans lequel viennent se perdre en quelque sorte les apparitions brillantes que nous signalions tout-à-l’heure, sortes d’éclairs traversant des nuées épaisses, sortes de fusées éclatant et s’évanouissant dans une nuit sombre, cet état, disons-nous, ne saurait nous préserver d’impressions et de réflexions assez pénibles, qui tournent jusqu’à un certain point à l’honneur de notre époque. Ce qui dans l’antiquité domine en effet et refoule toute autre aspiration , c’est le bruit de la guerre, l’amour insatiable des conquêtes qui délaisse les acquisitions lentes et pénibles pour les enrichissements rapides à main armée, qui, loin de seconder les diverses évolutions de la richesse, sème devant lui la dévastation et la

uine,et qui reconnaît bien aussi une loi, mais une seule, aquelle s’appelle la loi du plus fort. Les nations qui béissentà de pareilles tendances doivent, pour mieux ervir leurs desseins, abdiquer toute initiative entre 3s mains de leur chef, d’un autocrate, comme l’his— aire ancienne enfournittant d’exemples, dont la vointé farouche et absolue conduit d’immenses troueaux d hommes à la victoire ou à la mort; aussi ces ations cessent-elles d’être de véritables peuples pur réduire leur rôle à celui de simples armées; le ays qu’elles occupent, au lieu d’offrir le spectacle 'une ruche ou d’un atelier gigantesque, se transforme i caserne et les pays environnants se convertissent î déserts. Incursions, invasions, pillages, reprédlles, tel est le cercle sanglant dans lequel, sans ’ofit pour personne, si ce n’est peut-être pour quelques dividualités étranges, se meut une bonne partie de mtiquité. L autre partie, la moindre en surface, >rse dans un autre extrême, et quoique d’humeur en- ’re assez belliqueuse, se renferme assez volontiers tns ses limites, où elle vise par trop ardemment à des nquetes, à des satisfactions purement abstraites.

Là le règne exclusif de la pensée conduit à laperfecindela forme; la parole, organe de la pensée, procure î grand crédit à ceux qui la manient habilement; la ace publique attire à elle toutes les forces vives, et la asse des citoyens, dédaigneuse des arts utiles, des ivaux modestes, grandie qu’elle est à ses yeux par 5 spéculations de ses philosophes et les flatteries teressées de ses orateurs, se jette à corps perdu ns les agitations de la politique. Et pendant que le oyen faisait si grand cas de sa personne et la réserit pour les pures jouissances de l’âme et de l’esprit, ns la pensée, sans doute, qu’il convenait d’enlever nature humaine au terrestre sillon, il violait à *e, de lui cette nature humaine de la façon la plus nique dans la personne des malheureux ilotes, îdamnés au labeur le plus rude et aux traitements plus barbares. N’avons-nous pas d’ailleurs appris

nous-mêmes, par une expérience récente, à quel poin la métaphysique, quand un peuple y a été voué, peut s’allier chez lui à des instincts brutaux et à des extorsions systématiques? Mais il ne s’agit en ce moraen que de l’antiquité , et sur quelque point de cett< époque qu’on fixe le regard, partout on ne voit qu< luttes guerrières ou luttes oratoires, que luttes extérieures ou luttes intestines, et il n’y a d’ignorées oi plutôt de répudiées que les luttes pacifiques du tra vail, ces luttes qui ne font cependant pas de victime et qui tournent à l’avantage des vaincus eux-memes Comment, en effet, avec ce fol engouement pour le camps, la tribune, la grandeur personnelle, se serait on intéressé à la grandeur bien comprise de 1 Eta et au bien-être de tous, et se serait-on abaisse d’obscures occupations sans retentissement au dehors telles que les occupations productives, mercantile; et même artistiques, que l’usage, d’accord avec la le gislation, abandonnait aussi invariablement a de: mains serviles? Mais le travail, qui par son dis crédit devint ainsi le partage exclusif des esclaves n'était pas non plus de la sorte placé dans des con ditions à se relever; car quels résultats attendre d ces efforts contraints, dont ceux qui y étaient assu iettis ne recueillaient même, pour aucune part, 1 bénéfice; et comment dès lors les anciens, éloigné, du travail économique par tempérament, ^t n étant pas ramenés par un éclat qu’ils ne lui voyaier guère projeter, auraient-ils pu songer a en faire mem la théorie ? Que le souvenir de 1 asservissement d travailleur antique console au moins et fortifie le tra

vailleurmoderne; qu’il y mesure le chemin fait pari m

inanité, et qu’il y apprenne à aimer nos institution! notre civilisation ! L’esclave grec et romain n eta pas un homme, mais une chose dont le maître du posait à sa guise ; l’ouvrier contemporain n est ps seulement un homme, niais personne ne songe mem chez nous h lui contester ses droits de citoyen. L e. clave antique n’acquérait pas à lui , mais a so

maître; et qui donc aujourd’hui s’aviserait de disputer à l’ouvrier le fruit de son industrie ? L antiquité ne connaissait les esclaves que pour leur forger des chaînes et les livrer aux bêtes fauves; les classes ouvrières tiennent, au contraire, une si large place et une place si honorée dans les sociétés modernes qu’elles ont trouvé leurs historiens (1), que les économistes se chargent d’être leurs théoriciens, et que même, comme tous les grands de la terre, elles ont leurs flatteurs

Ajoutons que grâce au progrès des siècles, le travail a enfin obtenu sa réhabilitation, et de même qu’à Athènes ou à Rome le maître affranchissait quelquefois son esclave à cause des services qu’il en avait reçus, de même les services incontestables du travail lui ont valu de nos jours la liberté. A l’heure solennelle de notre histoire, où le travail fut débarrassé de ses dernières entraves et où le travailleur monta au rang de toutes les autres classes sociales, nous imaginons que cette conquête inappréciable de la liberté et de l’égalité dut inonder son cœur d’une joie immense, parce qu’elle lui montrait et lui aplanissait la route de la fortune, de la gloire et du bonheur. Ce qu’il a vu depuis n’était pas d’ailleurs de nature à le décourager dans ses justes espérances, car est-il une position, si enviable qu’elle soit, à laquelle on n’ait pu et l’on ne puisse encore parvenir sans autre point de départ que le sien ? La libôrté seule, nous entendons le bon et intelligent usage de la liberté, est devenue désormais le dispensateur de tous les biens de ce monde. C’est elle qui élève les uns, fait descendre les autres et maintient confondus des citoyens entre lesquels se dressaient autrefois des^ barrières insurmontables. Par quel égarement peut-il donc arriver qu’au sein des classes ouvrières, en présence des maux qui les assaillent, on demande des re-

(1) Levasseur, Histoire des classes ouvrières avant et depuis la Révolution .

INTRODUCTION

mèdes à des combinaisons ou organisations liberticides ? Que leurs plaintes — il en est qui partent de bien d’autres camps encore — dussent éveiller en nous l’intérêt le plus vif et solliciter notre attention la plus soutenue, nous l’admettons assurément. Aussi ne saurait-on louer trop haut les corps savants et les corps politiques qui ont songé et songent encore à mettre sérieusement à l’étude la question de l’amélioration du sort des classes laborieuses. Ce qui nous parait hors de doute, c’est que la panacée ne se trouve pas dans le socialisme qui, compatissant par trop aux souffrances qu’engendre la vie, ne recule pas devant la suppression de la vie elle-même, à l’instar du meurtrier qui prétendrait avoir bien mérité de sa victime pour l’avoir débarrasséedesnombreusesinfirmités qu’il lui connaissait. Et si, en ce grave débat, il n’était pas trop téméraire d’émettre un avis personnel, nous dirions que selon nous, un certain apaisement des esprits, un soulagement réel ne peuvent être attendus d’une part que de la propagation des saines doctrines économiques, et d’autre part d’une plus grande extension encore, si c’est possible et s’il y a lieu, de la liberté que nous possédons déjà. Yit-cn jamais, en effet, des pays en possession de la liberté, tels que l’Amérique, la Hollande, la Belgique, l’Angleterre, inquiétés par le socialisme, qui y est un myte, tandis qu’il mine au contraire et menace des plus épouvantables catastrophes dans l’avenir des régions très-considérables de l’Europe? Ah ! qu’ils sont donc mal inspirés les ennemis de la liberté qui, dans l’intérêt prétendu de leur sécurité, prônent une compression où germent les desseins les plus subversifs, et qui, ne voulant pas de l’égalité — peu gênante — dans la liberté, s’accommodent ou vont au devant de l’égalité dans la servitude. Loin de refuser la liberté aux classes ouvrières, il faudrait au contraire bien plutôt, le cas échéant, la leur imposer! Mais ne nous écartons pas trop de l’histoire de l’Économie politique.

**, L’Écon. pol,, qui, ainsi que nous venons de le

ce ne date pas de l’antiquité, ne date pas non plus de ttê époque troublée et semi-barbare qui s appelle moyen-âge. C’est que loin de justifier cette quali •ïïion de moven-âge, qui dans la vie des hommes au oins ^mplique^e point culminant de la gravite et de Raison, la période dont il s’agit nous montre , au mtraire, notre société moderne a ses débuts, împ •e encore aux abstractions de la pensee, et affectant utes les allures d’une enfance turbulente, însouise volontaire, souvent féroce et fantasquetoujours. our parler sans métaphore, c’est au moyen-age, dans sève, que l’individualisme, si fécond en bons results quand il fonctionne comme un ressort et non mme une tendance ou un principe, accusa ses rs les plus déplorables; vainement chercherait-on me un lien entre les peuplades ou les individus ^st au contraire, entre les divers groupes sociaux les membres qui les composent un assaut perpétue^ isaut qui n’a pour mobile que la cupidité, qui p de par la ruse et le guet-apens, et qui se termine irlaspoliation. Il fallait bien, en effet, vivre delavionce, puisqu’on ne voulait vivre du travail. Ma lur faire comprendre à quel point 1 anarchie s était U» sur ces malheureux temps, il «Mm; ir ce passage d’auteur qui n explique que t p ■ansformation volontaire déjà accomplie au comlencement de la troisième race u un nombre infini e Francs libres en serfs ou colons : << Hors d état, it-il, de conserver leur propriété et la dignité de mr origine, des hommes libres ; se soumettent ; a humble condition de colon ; réduits ainsi à cette excémité que les exacteurs les dépouillent non seuleient de leurs biens, mais de leur état, non seulement e ce qui est à eux, mais d’eux-memes, qu ils se pei ent eux-mêmes en même temps que ce qui est a eux, t’ont plus de propriété et renoncent au droit de la ihprtd

Chaque bourgade, chaque hameau finit par avoir on petit tyran, qui suçait sa substance, et nous

INTRODUCTION

laissons à penser ce qu’une société ainsi morceli en opprimés et en oppresseurs qui eux-mlmes combattaient incessamment pouvait fournir nous i

nomiqueï ^ theones» mais même ea résultats écc

Cependant un beau jour une fièvre religieuse s’en para de tous les esprits, et réunissant pour la promit lois toutes ces forces éparses, les mit au service d’un entreprise a laquelle son mobile déterminant et k récits d un écrivain enthousiaste conserveront été nellement un charme poétique.

Quelque jugement que l’on porte, d’ailleurs sur le croisades envisagées dans leurs causes, ce qui est cei

cidenf et un" coasolidt;rent les relations de l’Oc m'™Lei|de J Orient ; qu elles amenèrent une plu grande intimité entre les diverses nations et lesdi verses classes de la société ; que le pouvoir royal, grâc à leur influence s agrandit aux dépens de la nôbless et pour le bien des peuples; que le clergé leur dut s; ïîe5" sur la marche de la civilisation et que h

î.itn l fT- fut redevable d’un accroissement di bien-etre et d importance.

l’Orient1 TI11^8 ltalierines> estait à qui accaparerai i Orient, et le commencement du XIII * siècle nom

ïvecït Pvnn? 6t Gêl‘eS’ ÇIacées a la tête du commerce avec le Levant, arrivées a une haute prospérité mul-

tipliant leurs etablissements sur les rivages de la mer hvoire et intervenant dans les affaires de l’empire d Orient qui se meurt. 1 '

deGlnSli^nfSr 3U XI,n<!siècle (lue remontent les origines la ligue hanseatique, cette association fameuse et

SonV mflUn’lét àA ^tés du nord de

tiX r°i Je’ 3.U1 neut d abord d autre but que de protruflle pt rn°rtS pa.rt.iculiers daas la direction indusatioL pt .I ?erClalf COntre les vexations, les spoleÆsnrLl bn2?nda"es d une époque livrée à tous ltffîcilpcfnn ;imaLS’ neeau raiIieu de circonstances

de la sSiSSt 1 auvegarde des intérêts de la liberté,

de la sécurité et du commerce, elle fit de rapides pro-

historique.

très, et poussée par aes veuts

oorains elle arriva graduellement à cette prospérité !nas?la^6éSuvOTte de l’Amérique et d’une route ma-

tesii!i*!Sli3e

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prement dit, qui par se*r^;^ ^considération «•fTïïJl “ n?po va « fournir’ .^S-tatkn»

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d%1nfcefcondmon1s: femo^n-âge n’était pas fait

Zest sSroï? ï'tŒreîtérieure plaçant d’ailleurs au milieu de ce splendide mouvement de renais

INTRODUCTION

sance qui rendit aux sciences politiques un culte des plus assidus. Les nationalités avaient fini, en effet, par se constituer définitivement; le pouvoir central s’était affermi en tout lieu; toutes les branches de l’administration avaient reçu une impulsion plus vigoureuse, mais par contre les dépenses de l’Etat se trouvèrent accrues, et la nécessité d’y pourvoir incitait non seulement à mettre plus d’ordre dans les finances, mais encore à s’intéresser davantageàl’activitéindustrielle des citoyensetà l’accroissement du bien-être général. Mais faute de posséder des principes directeurs sûrs, faute de savoir embrasser dans un regard d’ensemble l’Economie tout entière et de saisir le lien qui rattachaittoutes ses parties, on s’en tenait davantage à des phénomènes isolés , on cherchait à porter remède à quelques inconvénients saillants et à favoriser certainesbranches d’industrie. Un apolitique économique précédant la doctrine économique ne pouvait guère être exempte d’étroitesse et d’erreur. Et comme au cours du moyen-âge c’est dans les villes, notamment dans les villes de commerce libres, que le bien-être s’était principalement répandu, qu’une grande activité et de grandes connaissances industrielless’étaientfait jour, que des métiers, des fabriques, des entreprises commerciales avaient prospéré, et que divers établissements auxiliaires étaient venus en aide aux affaires, on inclinait à leur emprunter des règles pour le gouvernement des choses industrielles, sans songer que ces règles pouvaient ne pas convenir pour de plus vastes contrées.

En franchissant ces ténèbres, on n’est pas tout de suite transporté en pleine lumière, car l’humanité, cheminant vers la vérité économique complète, n’y est arrivée qu’après avoir parcouru un certain nombre d’étapes. Ces étapes sont représentées notamment par trois, systèmes fameux se répartissant entre les trois derniers siècles, où iis jalonnent en quelque sorte la pensée en mouvement, qui, trop exclusive et par conséquent sujette à erreur dans les deux premiers sys-

les, corrige ses écarts et prend un développement eprochable dans le système le plus récent. Toute- 5 il ne serait pas possible de grouper conformément a succession de ces trois systèmes toutes les vues momiques qui se manifestèrent, a ttend uque tous les itemporains ne se rangeaient pas nécessairement ic doctrines qui y étaient émises. C’est ce que l’on Kplique très-bien quand on pense à toutes les enves qui, dans l’état de la société civile d’alors, s’op- ;aient à la possibilité et à la propagation du biene parmi les citoyens; ces entraves faisaient son- ■ à des remèdes, à des améliorations dont l’opporiité sautait aux yeux de tous ceux qui observaient, me d’une façon superficielle, mais sans prévention parti pris, et dont le regard ne pouvait pas ne pas e blessé, par ex. par les charges féodales qui écraentl’agriculture, par l’esprit jaloux qui régnait dans maîtrises et jurandes, par les monopoles attachés srtaines professions, par l’état défectueux des routes les monnaies, par les péages élevés établis à l'inleur des États, par l’arbitraire qui présidait à la ■ception de diverses taxes, par les vices des sysîes d’impôt, par la prodigalité des dépenses de l’État, 'le détournement des fondspublics et partant d’aus infirmités du temps. Aussi l’histoire noussignale- Ue quelques hommes d’État illustres qui tinrent à meurdeguérir ces plaies et de prodiguer une égale licitude à toutes les branches d’activité, comme îsi nous voyons plus d’un écrivain qu’un sentiment te sut préserver des égarements des théories en >ue, ou qui, s’il n’échappa pas complètement à leur luence, sut acquérir un mérite durable par d’autres ipositions parfaitement justifiées.

\ Parmi les personnages publics que la compréhenn intelligente et indépendante de leur mission porta emer à pleines mains dans toutes les directions les nfaits d’une politique réparatrice, les Allemands mt avec grand éloge et revendiquent pour leur pa- 3 l’électeur Auguste de Saxe, mort en 1586 ; quant

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à nous, comment oublierions-nous ici la grande i sympathique figure de Sully, ce conseiller bienfaisai du plus populaire de nos rois ?

Sully, devenu surintendant des finances, s’attach principalement àrétablir les finances désorganisées d royaume et à mettre un terme aux violences et à l’i charnement des traitants; il y réussit à force de fei meté, d’économie et d’ordre, en dressant même le pr< mier budget qui ait servi de base à la comptabilil publique, et la prospérité croissante du Trésor vint’ récompenser de n’avoir pas séparé cette prospérité d celle des régnicoles et du soulagement des contr buables. Considérant l’agriculture comme la sourc principale de toute richesse, voyant, selon ses ex pressions favorites,« dans le labourage et le pastourag les deux mamelles dont la France est alimentée, h vrayes mines et trésors du Pérou, » il prit gran souci de cette branche de production, qui avait d’ai leurs tant souffert du fléau si longtemps déchaîné c la guerre. Ici encore ses efforts furent couronnés c succès, car il affranchit la terre d’un grand nombr de charges, conféra la liberté au commerce de graii et accrut par là l’activité du pays tout entier. Ma l’excellent esprit de Sully lui-même n’échappa pas certaines erreurs et à certaines préventions qu’ faut bien mettre en partie sur le compte du temps C il vivait.

Ainsi, pendant qu’il vouait une préoccupation u peu trop exclusive aux intérêts de l’agriculture, il 1: arrivait de négliger ou de léser même ceux de l’in dustrie en renforçant les réglements restrictifs desco* porations d’arts et métiers et en comprimant certain! branches de la production qu’il regardait comme p£ rasites et nuisibles. La fabrication des soieries éta de ce nombre, et des lois somptuaires tendirent à r< fréner le luxe des habillements, qui ne paraît à vr< dire condamnable que quand il dépasse les ressource particulières. La liberté commerciale n’avait pas no plus en lui un partisan bien zélé, puisqu’il refusa

rl’abolir la douane de Valence, qui interceptait les relations de la France avec l’Italie, et qu’il créait des obstacles réglementaires à la circulation des monnaies étrangères sur notre territoire. Mais ce ne sont là que des taches isolées, qui ne peuvent affaiblir l’éclat d’une administration dont les tendances, sinon [toutes les mesures, méritent d’être de tout temps proposées en exemple, et sur l’esprit de laquelle il a pris soin d’éclairer lui-même la postérité dans ses ameux Mémoires dont nous extrayons les lignes suivantes :

« Pour voir, dit-il, si mes idées se rapportaient lux siennes, le roi voulut que je lui donnasse une note le tout ce que je croyais capable de renverser ou amplement de ternir la gloire d’un puissant royaume, te la présente ici comme un abrégé des principes lui m’ont servi de règle. Ges causes de la ruine ou le l’affaiblissement des monarchies sont : les subsides mtrés; les monopoles, principalement sur le blé; le iégligement du commerce, du trafic, du labourage, les arts et métiers ; le grand nombre de charges c’était la forme qu’affectait alors la maladie du foncionnarisme si connu de nos jours), les frais de ces offices, l’autorité excessive de ceux qui les exercent ; es frais, les longueurs et l’iniquité de la justice ; l’oi— iveté , le luxe et tout ce qui y a rapport ; les détauches et la corruption des mœurs; la confusion Ses conditions (nous en demandons bien pardon au hic de Sully, mais nous avouons que cette confusion ffecte notre époque moins que lui, qui se plaçait 1 est vrai à un point de vue monarchique) ; *les ariations dans la monnaie ; les guerres injustes et nprudentes (il y en avait déjà en ce temps) ; le desotisme des souverains ; leur attachement aveugle à ertaines personnes ; leur prévention en faveur de ertaines conditions ou de certaines professions ; la upidité des ministres et des gens en faveur ; l’avilis— ement des gens de qualité ; le mépris et l’oubli des ens de lettres; la tolérance des méchantes coutumes

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et l’infraction des bonnes lois; la multiplicité des édits embarrassants et des réglements inutiles. »

On s’explique aisément que recevant de pareils conseils, un roi aussi avisé que l’était Henri IV ait refusé de se séparer jamais du serviteur dévoué qui les lui donnait, et de le sacrifier, lui cependant si galant et si empressé, même à une maîtresse séduisante comme Gabrielle d’Estrées, à laquelle il aurait un jour riposté en ces termes : « Je me passerais mieux de dix maîtresses comme vous que d’un serviteur comme lui. »

Quoiqu’il en soit, les contemporains de Sully ne se montrèrent pas suffisamment en communion d’idées avec lui, entraînés qu’ils étaient dans une direction differente. La découverte de la route maritime qui conduisait aux Indes orientales avait ouvert aux Portugais le commerce si lucratif qu’alimentaient ces contrées, tandis que la découverte de l’Amérique avait procuré aux Espagnols l’accès des mines d’or et d’argent du Mexique, du Pérou et du Chili, au sujet desquelles l’écrivain et ministre espagnol Ustaritz estime que,,de 1462 à 1724, son pays a tiré de l’Amérique 9 milliards 160 millions de piastres ou 53 milliards de francs. Vers la fin du XVPsiècle, les Hollandais, dont plusieurs villes jadis membres de la ligue hanséatique avaient partagé la fortune étonnante de cette célèbre association, purent entrer en compétition avec les Portugais, qu’ils réussirent d’ailleurs à supplanter complètement, et s’élevèrent ainsi à un degré remarquable d’opulence et de puissance que Louis XIV eut lui-même l’occasion d’expérimenter à ses dépens. Les Anglais prirent également part à ces profits à partir du moment où Elisabeth et Cromwel eurent commencé à favoriser leur commerce maritime. Les métaux précieux affluèrent du Nouveau-Monde en Europe et y élevèrent le prix de toutes choses, ce qui valut aux entreprises industrielles une rémunération plus large et encouragea leur extension. Et voilàcomment l’or et l’argent se firent considérer comme de

ous les biens le plus désirable, dont la possession endait inévitablement riche et puissant, car on parut le pas s'apercevoir que l'ardeur industrielle et la •rospérité grandissantes devaient être attribuées en rande partie au trafic avantageux des denrées colotiales, à l'esprit d’entreprise plus vivace, au déve- ^ppement des relations commerciales et aux efforts nergiques provoqués par des jouissances et des beoins nouveaux. Mais par cela que le commerce xtérieur parut généralement de nature à pouvoir atisfaire cette soif d’or et d’argent, c'est aussi vers le ommerce, comme vers le dispensateur principal de i richesse, que se dirigea l'attention des gouvernelents, et ainsi se formèrent insensiblement, grâce à engouement à peu près uniforme des masses, des ouvernants et de la plupart des écrivains, les conaptions et les règles dont l’ensemble est connu sous > nom de système mercantile .

Cette doctrine malencontreuse a été très-bien résiliée par un publiciste du XVIIPsiècle, ce même Ustatz cité tout-à-l’heure, dans le passage suivant de sa Théorie et Pratique de Commerce» : «Il est néceslire, dit-il, d'employer avec rigueur tous les moyens li peuvent nous conduire à vendre aux étrangers us de productions qu’ils ne nous vendront des leurs; est là toutle secret et la seule utilité du commerce. » ngulier pays vraiment que celui qui a toujours icommandé et pratiqué la contrainte dans les doaines, réclamant comme le domaine commercial religieux le plus de ménagements et d’indépenmce, et dont les destinées, jusqu'à ce jour au moins, nt peupropres, au surplus, à lui créer des imitateurs. Mais le système mercantile était surtout fortaccrété aux XVIe et XVIIe siècles, sans qu’il fût permis de oire l’antiquité elle-même complètement désintéssée dans les questions de liberté et de protection, i effet, des douanes paraissent avoir fonctionné au -fins chez les Grecs, les Carthaginois et les Romains; itefois, elles avaient surtout en vue les ressources

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qu'elles pouvaient procurer au fisc. C'est ainsi qu'au dire des historiens, le philosophe Xantus ayant acheté l'esclave Esope à Samos, au VIe siècle avant J.-C.3 obtint, pour l’emmener en Lydie, la remise des droits de douane.

Des droits de douane ont été aussi perçus dans le cours du moyen-âge, et ils atteignaient généralemenl les marchandises à la sortie. Ce n’est que plus tard quand les considérations fiscales ont été dominées e dirigées par l’idée mercantile, qu’on voit s’opérer ur revirement complet, en ce sens qu’aux droits à la sortie, écartés pour la plupart, se substituent les recettes par les droits à l’importation.

Bien que la théorie mercantile ne puisse être considérée comme l’œuvre d’aucune personne déterminée on peut citer Colbert, devenu contrôleur général de: finances en 1661, comme celui des hommes d’État qui le premier, l’appliqua d’une façon continue et index! ble, justifiant ainsi jusqu'à un certain point l’appellà lion de Colbertisme donnée quelquefois à cette théorb et le culte ou l’exécration vouée à son nom comme ï l’ancêtre le plus reculé du protectionnisme et mêm« de la prohibition. Ce qui a donné naissance aux essaf d’amélioration exécutés par ce ministre, qui, malgr ses erreurs, fut un grand ministre par la fermeté d son caractère, sa sollicitude infatigable pour l’intérê général, l’étendue et la profondeur de ses vues, cefu le besoin deremettre, comme avaitfait autrefois Sully de l’ordre dans les finances. 11 réussit si biej à les restaurer qu’il porta le revenu net de l’État d 89 à 105 millions de livres. Pour lutter contre les dé penses d’une cour fastueuse et de guerres incessantes il avait songé, en effet, à procurer au Trésor des res> sources nouvelles, en vivifiant, lui qui était sorti d< la boutique d’un marchand de draps de Reims , l’industrie et le commerce nationaux, et en répandan ainsi l’aisance dans toutes les classes de la société Des encouragements et des primes attirèrent d’habile, ouvriers, les produits des manufactures étrangère:

furent frappés aux frontières de taxes considérables, îles conseils de prud’hommes furentinstitués pour faire régner la paix dans le monde du travail, et grâce à le semblables mesures, on ne tarda pas à voir fabriiuer à Sedan, à Louviers, à Abbeville, à Elbœuf, des Iraps recherchés; à la Savonnerie, des tapis de Perse ît de Turquie; à Lyon et à Tours, des étoffes de soie ; mx Gobelins, à Paris, des tapisseries plus belles que Selles de Flandre. Rien que pour la laine seulement, »n comptait, en 1669, 44,200 métiers et plus de 60,000 mvriers.

Mais la sollicitude de Colbert s’étendait sur le îommerce au même degré que sur la production, ’armi les voies de communication qui lui sont dues, 1 faut citer le canal du Languedoc, creusé par lecéèbre Riquet et qui unit l’Océan à la Méditerranée. Comprenant qu’une législation équitable et uniforme ist un stimulant énergique des transactions, il préuda à notre codification commerciale moderne par on immortelle ordonnance de 1673 sur le commerce e terre. Son ordonnance sur la marine, qui fut puliée en 1681 et qui excita l’admiration de l’Europe aut entière, fixa de son côté, pour la première fois, une manière précise, les règles essentielles du ommerce maritime, auquel il souffla la vie en favoisant notre marine marchande à l’encontre des avires étrangers.

Des traités de commerce ouvrirent d’ailleurs des ébouchés aux articles français, et c’est sous ses ausices que se formèrent les compagnies privilégiées des ides, du Nord, du Levant, du Sénégal, comme aussi est sous ses inspirations que fut rendu l’édit de 1669, sclarant que le commerce de mer ne dérogeait pas la noblesse.

L agriculture fut loin, toutefois, de partager les iccès qu’obtenaient le négoce et l’industrie, non pas îe Colbert y fût hostile, car il défendit de saisir pour it de taille les instruments servant au labour, pres- •ivit le dessèchement des marais, rétablit les haras et

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jeta les bases de notre code forestier par l’édit de 166! sur les eaux et forêts, qui lui coûta huit années de tra vaux ; mais une des causes du dépérissement manifesti de l’agriculture résultait de la défense maintenue par c< ministre d’exporter les grains , défense conforme ai préjugé régnant, qui voyait dans la liberté du commerce des grains une menace incessante de disette. Ei exemptant de contributions tout chef de famille, pèn de dix enfants, Colbert sacrifiait encore à d’autre; idées de son temps sur la population, dont la densiti parut longtemps un signe et une cause de prospérité. I échoua aussi dans ses projets de suppression complèti des douanes intérieures et d’amélioration du systèim d’impôt, attendu que la taille (impôt foncier) qu’il eû voulu à juste titre rendre réelle, c’est-à-dire payabl par les biens fonds, sans égard pour la qualité de détenteurs, continua à rester personnelle, c’est-à-diri payable par les roturiers. Mais ce qui réveille surtou le souvenir et caractérise l’administration de Colbert ce sont d’abord les nombreuses ordonnances, dictée par l’esprit autoritaire de l’époque, à l’aide desquelle on entendait contraindre à l’observance scrupuleus; des procédés alors en usage dans les diverses branche industrielles ; ce sont ensuite les droits de douane protecteurs des manufactures nationales, qui furen établis principalement par un édit de 1664, expriman le dessein d' attirer l’ abondance à l’aide du commerc extérieur, et par un édit subséquent de 1667, dont le fixations renchérirent encore sur les précédentes. O; sait que la guerre de 1672 avec la Hollande fut la con séquence de l’exclusion d’une foule de marchandise hollandaises, exclusion à laquelle les Pays-Bas répondirent aussitôt par l’interdiction de nos vins, d nos eaux-de-vie et des produits de nos manufactures et force fut bien à la France d’accorder aux Hollan dais, dans le traité de Nimègue (1678), l’abolition di tarif de 1667. L’ignorance des choses économiques s révèle hautement dans le sans-façon avec lequel de résultats jugés désirables étaient poursuivis par de

moyens de contrainte brutale, comme par ex. la prohibition d’importer ou d’exporter, ou les entraves créées aux entrepreneurs d’industrie, ce qui ne pouvait avoir pour effet que d’étouffer l’esprit d’entreprise dans la sphère industrielle et de susciter des représailles innombrables au dehors. Quoi qu’il en soit , après avoir introduit dans le débat la personnification la plus illustre, la plus glorieuse du système mercantile, c’est ce système en lui-même qu’il nous faut maintenant apprécier.

Rien n’est plus vrai que de dire que chacun de nous, pris isolément, s’enrichit par l’augmentation du nombre de ses écus ; l’erreur fondamentale du système mercantile consiste à avoir étendu cette proposition incontestable à une nation entière, comme si l’accroissement de la masse métallique, chez cette dernière, élevait de la façon la meilleure et la plus sûre son bien-être. Nous nous rappelons les événements mémorables qui donnèrent le branle à cette opinion exagérée des mérites de l’argent métallique, opinion dont on finit par ne plus pouvoir se détacher, tout en ne pouvant cependant méconnaître que cet argent en lui-même est impropre à satisfaire des besoins humains. Et c’est chose assez piquante que de voir les partisans de ce système qui exhorte à Y accumulation de matières non consommables , s’ingénier à échapper à une contradiction manifeste, en appelant par ex. à leur aide cette observation, que l’argent est du moins le plus indestructible des biens et comme tel se prête tout particulièrement au rassemblement de fortune, ou en motivant leur prédilection pour le plus fort stock métallique possible sur ce que l’argent donnerait le moyen de conserver et de développer la production. Sacrifiant donc à cette illusion qui attribuait au numéraire circulant une valeur absolue, invariable, et qui découvrait dans ce numéraire la richesse par excellence, celles des contrées qui étaient déshéritées de mines dont elles pussent retirer de l’or ou de l’argent, devaient, pour

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se procurer ces substances d’une façon durable, tourner leurs vues du côté du commerce avec le dehors. Le commerce au loin n’a-t-il pas, d’ailleurs, été déjà considéré dans la plus haute antiquité comme la source des richesses les plus abondantes? Mais afin d’atteindre le but qu’on se proposait, il convenait, pensait-on, d’exporter à l’étranger le plus possible de produits créés à l’intérieur du pays, et de ne réclamer, au contraire, à l’étranger que le moins possible de produits, parce qu’on admettait que l’excédant intégral de l’exportation sur l’importation serait réglé en argent par les commettants extérieurs. La marge qu’il y avait entre le montant de l’importation et de l’exportation était qualifiée de balance du commerce, et comme toute importation semblait une diminution d’espèces, une perte, un tribut payé à l’étranger, cette balance n’était jugée favorable qu’autant que l’exportation l’emportait sur l’importation (1) . Aussi la détermination statistique de la balance du commerce s’éleva-t-elle dans chaque État au rang des préoccupations les plus graves, tandis que le commerce intérieur, impuissant à grossir les épargnes métalliques de la nation, paraissait dénué d’intérêt ou tout au moins d’importance.

Mais la balance du commerce, pour être favorable, semblait nécessiter le développement à l’intérieur du pays de toutes les branches de l’activité manufacturière, développement qui dispensait non seulement ce pays de faire appel aux produits étrangers, mais qui lui permettait en outre de répandre des siens propres au dehors ; par contre, on se souciait à un moindre degré de l’exportation des matières premières, dont le rendement en argent était moins considérable. Voyons donc maintenant quelles étaient en somme, en vue

(1) Aujourd’hui môme, les protectionnistes argumentent volontiers contre leurs adversaires de la circonstance que l’importation l’emporte en fait chez nous depuis quelque temps sur l’exportation.

du résultat poursuivi, les principales des mesures effectivement prises ou tout au moins recommandées.

Et tout d’abord des prohibitions formelles ou des droits de douane élevés devaient créer un empêchement à Y importation des produits d’art étrangers et à Y exportation des matières brutes nationales. Les difficultés dont on entourait ou proposait d’entourer Y exportation des matières brutes nationales avaient un double but: contraindre le marché extérieur à s’approvisionner deces matières transformées préalablement par l’industrie nationale et procurer aux fabricants nationaux à meilleur compte ces mêmes matières retenues dans le pays.Voilà comment, aux frontières respectives des États, se sont établies, pour la perception du droit d’entrée ou desortie, ces barrières artificielles qui se sont encore pour la plupart maintenues jusqu’à nos jours, en fonctionnant toutefois aussi pour partie comme expédients fiscaux.

Bien entendu, les sévérités déployées dans les directions indiquées faisaient place à une tendresse infinie pour Y exportation des articles manufacturés à l’intérieur du pays et pour Y importation des matières brutes, exportation et importation affranchies souvent de toute taxe, et même activées parfois par des primes d’encouragement. Grâce, en effet, à ces ménagements/le pays qui en usait pouvait, d’une part, s’approvisionner abondamment de matières premières, et d’autre part, inonder l’étranger de ses produits, ce qui était tout-à-fait conforme à l’esprit étroit et égoïste du système mercantile, aux yeux duquel la prospérité ne pouvait être obtenue par une nation qu’au prix de l’appauvrissement des autres. Ce n’est donc pas sans étonnement qu’on voit des écrivains de mérite comme Blanqui invoquer ces dispositions, exemptes en elles-mêmes de tout reproche, pour essayer de justifier Colbert, qui en avait pris de semblables,dureproched’illibéralisme si souvent formulé à l’encontre de son administration. Sans doute, Colbert annonçait lui-même dans son mémoire au roi qu’il

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fallait « réduire les droits à la sortie sur les denrées et sur les manufactures du royaume, et diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques » ; mais malheureusement pour lui et ses panégyristes, dont les tentatives sont d’ailleurs fort louables, Colbert ne séparait pas ces propositions d’un ensemble d’autres propositions qui témoignent manifestement de sa tendance à asseoir la grandeur de notre pays sur la protection et la prohibition, ces deux béquilles du système mercantile. Or, si par libéralisme il faut entendre cette disposition qui nous porte à faire, soit par sagesse, soit par habileté, des concessions véritables à des adversaires ou à des compétiteurs, on reconnaîtra que rien n’est moins applicable à Colbert, dans l’espèce, que cette qualification, puisque les concessions qu’il faisait n’étaient faites que dans un intérêt personnel et exclusif. Mais poursuivons :

Comme c’était vers l’acquisition de l’or et de l’argent que tendaient tous les efforts, l’exportation de ces métaux devait être nécessairement interdite de la façon la plus formelle. Cette interdiction se retrouve d’ailleurs déjà, au .dire de Cicéron qui l’approuvait (plaidoyer pour L. Flaccus), sous la République romaine, et fut même souvent, quoique très-inutilement, renouvelée par les Empereurs. Vers la fin du XIVe siècle, Florence s’arrêtait au même parti. Mais la politique commerciale de Venise, plus éclairée, défendait à ceux de ses marchands qui se rendaient dans des pays comme la France ou les Flandres, dont les produits étaient particulièrement estimés, d’en rapporter del’argent comptant. En Angleterre, on prenait, dès le XIVe siècle, des dispositions pour retenir et accroître l’approvisionnement métallique dans l’intérieur du pays. Recommandation était faite aux corporations marchandes de certaines villes de veiller à ce qu’une partie de leur exportation de laine fit retour en monnaies étrangères ou en lingots. Les commercants étrangers qui importaient des marchandises étaient tenus de consacrer leurs recettes à l’acquisi-

tion d’articles anglais et placés à cet effet sous la surveillance de citoyens notables (1440). Les pèlerins qui quittaient le royaume n’emportaient que des effets de commerce, et quand le tireur d’une lettre de change était étranger, il devait s’engager à exporter des produits britanniques pour le montant de la traite. Il existe un statut, publié sous Henri VIII en 1512 et déclarant que toute personne qui transporterait en pays étranger des espèces métalliques, de la vaisselle ou des joyaux, si elle venait à être découverte, encourrait une confiscation équivalente au double de la valeur des marchandises saisies. Il a fallu , comme on le voit, à l’Angleterre elle-même, pas mal de temps pour arriver, dans l’ordre économique, à ces réformes libérales qui commencent à Huskisson, ministre en 1825, qui s’accusent davantage encore à partir de 1842, grâce à la ligue anglaise et à l’héroïque initiative de Robert Peel, et qui ont si puissamment contribué à la prospérité actuelle de ce grand pays.

L’engouement pour le système mercantile se traduisait d’ailleurs encore par de constants appels à de nouvelles industries, auxquelles ni les récompenses, ni les subventions, ni les encouragements d’aucune sorte ne faisaient défaut.

; De même on négociait des traités de commerce avec d’autres États, afin d’y assurer un placement aux productions nationales, et on conférait des privilèges à de grandes compagnies, afin de les déterminer à aborder des branches difficiles du commerce extérieur. Enfin on s’attachait également à la possession de colonies, présentant ce double avantage d’ouvrir des débouchés à la métropole et de fournir elles-mêmes par leurs produits les éléments d’un trafic lucratif. Aussi, afin de rendre la vie à notre système colonial, Colbert, à qui l’on ne pourra jamais au moins reprocher d’avoir été un ministre à expédients, alors que personne plus que lui n’a jamais procédé d’après des vues mieux arrêtées, plus complètes et plus solidement reliées entre elles, Colbert, disons-nous, racheta-

t-il la Martinique, la Guadeloupe, Sainte-Lucie, Grenade et les Grenadilles, Marie-Galande, Saint- Martin, Saint-Cristophe, Saint-Barthélemy, Sainte- Croix et la Tortue dans les petites Antilles (1664); c’est ainsi encore qu’il fit partir de La Rochelle des colons pour aller peupler Cayenne, et qu’il en envoya d’autres prendre possession du Canada; une troisième colonie s’établit à Madagascar. Il commença l’occupation, dans la vallée du Mississipi, de la Louisiane, qui venait d’être explorée, et en Afrique, enleva Gorée aux Hollandais, dans le Sénégal. En Asie, la compagnie des Indes, une de ses créations, s’établit à Surate, à Chandernagor et plus tard à Pondichéry.

Nous arrêtons ici l’énumération des voies et moyens mis au service de la théorie mercantile. Il serait difficile d’en entreprendre à présent une réfutation en règle, qui devrait s’appuyer sur des notions économiques non encore exposées ; mais nous pouvons au moins rappeler la réfutation humoristique qu’en faisait Bastiat, observant ironiquement que cette doctrine offrait à la France un moyen bien simple de doubler à chaque instant ses capitaux, puisqu’il suffirait pour cela qu’après les avoir fait passer par la douane, elle les jetât à la mer. En ce cas, en effet, les exportations seraient égales au montant de ses capitaux ; les importations seraient nulles ou même impossibles, et nous gagnerions tout ce que l’Océan aurait englouti.

Ce qui suffit, à part cette démonstration de sa fausseté par l’absurde, à condamner le système mercantile, c’est que faux dans son point de départ, qui fait du commerce extérieur la branche du travail la plus productive d’une nation, poursuivant un avantage imaginaire dans l’entassement fiévreux de monnaie envisagée comme la seule richesse, il a fourni des arguments à la réglementation, à la protection, à la prohibition, aux préjugés nationaux; il a poussé la plupartdesindustriesdans une voie factice, pour avoir méconnu l’utilité de la division du travail entre les nations; il a élevé aux frontières, pour soutenir cer-

laines tranches du travail, des entraves douanières, préj udiciables à toutes ; il a tué l’initiative qui est l’âme de l’industrie et la liberté qui est l’âme du commerce ; il a introduitunelégislationbarbare, au regard notamment de la contrebande ; il a excité le désir des possessions lointaines, l’esprit de conquête et de spoliation; il a, au mépris de la religion, de la philosophie et de l’humanité, conduit à ressusciter l’esclavage ; il a provoqué des représailles, semé et entretenu la discorde parmi les peuples, suscité des guerres, fait répandre des torrents de sang, sans que ses effets calamiteux, qui lui forment comme un cortège funèbre, aient réussi à en détourner, même de nos jours, bon nombre d’hommes qui dans le maniement des affaires publiques vont encore chercher à cet arsenal les armes de leur politique commerciale.

Mais si la théorie de la balance du commerce conserve encore des partisans, les détracteurs ne lui ont jamais fait défaut, même au temps qui s’étend du XVIe à la première moitié du XVIIIe siècle, où elle était le plus en faveur et où elle n’obtint pas toujours complètement raison d’écrivains judicieux comme Bois- Guillebert en France, Faxardo en Espagne, Davenant en Angleterre, Serra en Italie, Serra, que ses compatriotes considèrent comme le père de l’Ec. politique, et qui, s’il songea également trop à renforcer le stock monétaire, s’éleva au moins contre la défense d'exporter les métaux précieux. C’est toutefois surtout à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’opposition s’accentue et prend corps dans un système nouveau, qui pour ne s’être pas fait faute d’incriminer l’exclusivisme du précédent, versa cependant cà son tour dans une partialité non moins regrettable au sujet d’une autre branche de l’activité humaine, à . savoir l’agriculture. Ce système nouveau est dû à une des plus brillantes pléiades de penseurs du dernier siècle, appelés de leur temps du nom d 'Economistes, et plus tard de celui de Physiocrates, parce que c’est sur la nature des choses, sur l’ordre naturel qu’ils enten-

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daient fonder leur doctrine qui avait été enseignée tout d’abord par Quesnay, en qui ils honoraient leur maître. Quesnay, qui est mort en 1774, à l’âge de 80 ans, après avoir été premier médecin consultant de Louis XV, dont il habitait le palais, a d’abord émis ses idées économiques en 1756, dans les articles Fermiers et Grains de l’Encyclopédie, puis successivement dans le Tableau économique qui eut un grand retentissement, dans les Maximes du gouvernement écc • nomique et dans quelques opuscules sur le droit naturel et l’organisation économique des sociétés. Sa liaison avec de Gournay, un Breton d’une expérience consommée en affaires, qui sans avoir laissé delivre, alaissé une mémoire honorée et qui résumait sa manière de voir par ces mots fameux : Laissez faire, laissez passer, parait d’ailleurs avoir exercé une influence heureuse sur le libéralisme de ses convictions en matière d’industrie et de commerce, c’est-à-dire en des matières qui subissaient encore le joug tyrannique de la réglementation et de l’intervention administratives. Autour de ce chef d’école, qui s’était efforcé de substituer à des conceptions superficielles des constructions scientifiques fondées sur la base solide de l’observation, s’étaient groupés un grand nombre de disciples, parmi lesquels on peut citer Dupont de Nemours, Mirabeau le père, l’abbé Beaudeau, Mercier de la Bivière, Charles-Frédéric, margrave de Bade, le Trosne, et le plus illustre de tous, Turgot qui durant son court ministère préluda dans la constitution du travail aux grandes réformes opérées plus tard par l’Assemblée constituante, et qui ne réalisa que trop tôt la prédiction de Voltaire disant de lui : Ce ministre fera tant de bien qu’il finira par avoir tout le monde contre lui. Il est vrai que Voltaire excluait sans doute mentalement la postérité, qui sait venger après coup et consoler par anticipation les grands hommes qui consentent à prendre pour eux les persécutions et les douleurs dont ils cherchent à délivrer leurs semblables (1).

(1) Dans son livre : « Les Économistes français du

C’est le spectacle affligeant du dépérissement visible de l’agriculture qui semble avoir provoqué les premières méditations de Quesnay, et comme Sully avait voué à la fécondité du sol la sollicitude la plus soutenue, c’est cet illustre homme d’État que les physiocrates se proposèrent comme modèle. L’origine de cette seconde école est assez bien rappelée dans une note de Dupont de Nemours, à laquelle nous empruntons le passage suivant : « Les économistes français, fondateurs de la science moderne de l’Écon. pol., ont eu pour précurseurs le duc de Sully, qui disait : « Le labourage et le pâturage sont les mamelles de l’Etat » ; le marquis d’Argenson, de qui est la belle maxime : « Pas trop gouverner » , et M. Trudaine le père, qui, dans la pratique, opposait avec courage cette utile maxime aux préventions des ministres et aux préjugés de ses collègues, les autres conseillers d’État. Les Anglais et les Hollandais avaient entrevu quelques vérités qui n’étaient que de faibles lueurs au milieu d’une nuit obscure. L’esprit du monopole arrêtait la marche de leurs lumières. Dans les autres pays, si l’on excepte les trois hommes respectables que nous venons de nommer, personne n’avait même songé que le gouvernement eût à s’occuper de l’agriculture en aucune façon, ni du commerce, autrement que pour lui imposer des réglements arbitraires et du moment, ou soumettre ses opérations à des taxes, à des droits de douane et de péage. La science de l’administration publique, relative à ces intéressants travaux, était encore à naître. On ne se doutait pas même qu’ils puissent être l’objet d’une science. Le grand Montesquieu n’y avait jeté qu’un regard si superficiel que dans son immortel ouvrage on trouve un chapitre intitulé : « A quelle nation il est désavantageux de faire le commerce. »

XVIIIe siècle, » M. L. de Lavergne a consacré aux principaux d’entre eux des études biographiques tout-ù-fait dignes de l’homme politique dont la vie, dans les derniers temps, est devenue un martyre, mais aussi une apothéose.

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» Vers 1750, deux hommes de génie, observateurs judicieux et profonds, conduits par une force d’attention très-soutenue à une logique rigoureuse, animés d’un noble amour pour la patrie et pour l’humanité. M. Quesnay et M. de Gournay, s’occupèrent avec suite de savoir si la nature des choses n’indiquait pas une science de l’Écon. pol. et quels seraient les principes de cette science, etc., etc. »

Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que les physiocrates s’en tinssent à leurs propositions économiques, car en même temps qu’ils étaient économistes, ils étaient philosophes et hommes politiques, mais philosophes et hommes politiques dans la meilleure acception de ces mots; comme philosophes, en effet, ils n’entendaient pas reléguer le règne de la morale, de la vertu, du droit, de la fraternité entre les hommes et les peuples dans des régions idéales ou supérieures, mais bien le transporter dans les choses de ce monde, où le juste, le bien et le beau seraient corrélatifs de 1 utile ; et comme politiques, ils estimaient qu’on ne saurait traiter de la politique sans avoir au préalable acquis des connaissances sur l’économie de la société. C’est que c’étaient des hommes supérieurs et complets, qui, après avoir reconnu l’existence et l’enchaînement de lois gouvernant le monde physique et moral, avaient pensé devoir implanter le respect de ces lois dans l’organisation sociale, objet de leur constante préoccupation, théâtre où se meut l’activité de l’individu, à la fois être moral et physique, en donnant pour fondements à cette organisation la liberté et la propriété, comme dérivant de la nature humaine, et en n’attribuant aux gouvernements d’autre mission que de sauvegarder ces droits essentiels, qui, à bien prendre les choses, embrassent tous les besoins matériels et moraux de la société. Ainsi s’explique la réponse que Mercier Larivière fit à Catherine, qui l’avait fait venir à Saint-Pétersbourg et qui lui demandait : A quoi réduisez-vous donc la science du Gouvernement? « A bien étudier,

répondit le philosophe, à reconnaître et à manifester es lois que Dieu a si manifestement gravées dans /organisation même des hommes, lorsqu’il leur a lonné l’existence ; vouloir aller plus loin serait un *rand malheur et une entreprise destructive. » Il paraîtrait que l’impératrice, peut-être médiocrement ^vie du conseil, aurait brusquement rompu l’entre- ;ien en disant : Monsieur, je suis bien aise de vous ivoir entendu; je vous souhaite le bonjour. On conçoit qu’une pareille doctrine devait par sa forme spéculative, aussi bien que par ses énonciations praiques, heurter radicalement de front le système mercantile. Nous n’avons d’ailleurs à envisager ici cette loctrine que dans ses données économiques. Sur le ;errain économique, les Physiocrates partaient de cette mérité, que tous les biens matériels sont engendrés aar la nature et conquis sur la terre par l’effort de /homme, — ce qui les conduisait à conclure en ce sens, que la seule occupation propre à accroître la nasse des biens consistait dans l’obtention des madères brutes à l’aide d’un travail appliqué à la surface ou aux entrailles de la terre. Or, cette conclusion serait légitime si la grandeur des richesses acquises s’évaluait seulement d’après la masse des substances irutes. Quoi qu’il en soit, aux yeux de ces savants, a manipulation ultérieure, la transformation des natières premières et les échanges qu’opère le commerce, n’ont pas la vertu de faire naître de nouveaux biens; ils n’élèvent la valeur des matières orutes que dans la mesure où, durant l’accomplissement de ces fonctions industrielles ou commerciales, l’autres produits naturels sont consommés; et ils difërent en conséquence essentiellement de l’agriculure, par laquelle seule un excédant de produits sur es débours effectués peut être obtenu, comme caleau des forces de la nature. C’est pour cet excédant, se boni, ce revenu territorial, qu’a été imaginée l’ex- )ression technique de produit net , expression qu’on •etrouve quelquefois employée plaisamment, sous la

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plume de certains auteurs, comme Linguet par ex. traitant l’abbé Morellet, un physiocrate sagace et trèsindépendant, « d’archimandrite de l’ordre des Frères de la doctrine économique, de champion invincible du produit net. » Mais pour arriver au produit net, il faut retrancher du produit brut les reprises de la culture, comprenant d’après cette école : 1° la bonification des avances annuelles qui doivent être constamment renouvelées pour l’acquisition du produit brut; 2° les intérêts des avances dites primitives, c’est-à-dire de ces avances faites pour le fonctionnement d’une exploitation agricole et portant par ex. sur l’achat d’instruments aratoires, de bétail, etc. etc. Le docteur Quesnay évaluait ce dernier déboursé au quintuple environ des avances annuelles.

Par suite de la restitution des frais de culture sur le produit brut, les entrepreneurs de culture, décorés par exclusion du titre de classe productive, reçoivent leur revenu. A cette classe va s’ajouter celte des propriétaires, dans laquelle il faut ranger aussi ceux à qui est due la dîme et le chef de l’Etat; c’est à cette deuxième classe que les cultivateurs versent le produit net. En face de ces deux groupes se tient la classe dite stérile, qui comprend toutes les autres et qui par l’activité de ses membres n’est sans doute pas sans utilité pour la société, mais qui ne peut rien pour l’augmentation de la richesse et qui économiquement ne peut rendre des services que par ses épargnes. Ce sont les premières classes qui pourvoient naturellement la dernière des biens corporels dont elle a besoin, en retour des bons offices qu’elles ont pu en recevoir. Il est curieux de voir Turgot, dans un petit traité, d’ailleurs fort remarquable, sur la formation et la distribution des richesses, paru à la fin de 1769, professer sur ce point la théorie physiocra tique, faire de la classe des cultivateurs la classe productrice par excellence et du reste de l’espèce humaine la classe stipendiée, sauf cependant que les propriétaires sont appelés la classe disponible pour les besoins généraux

de la société, comme la guerre et l’administration de la justice, etc.

Cette manière d’envisager le rôle respectif des habitants devait conduire infailliblement les physiocrates à une considération plus grande pour les propriétaires fonciers, qui leur apparaissaient comme particulièrement dignes de faveur, comme les citoyens proprement dits, comme les protecteurs et tuteurs des autres catégories d’individus, et comme seuls qualifiés en conséquence pour prendre part à la représentation nationale. Un de leurs adeptes et défenseurs, le prince Gallitzin {Esprit des Economistes, Brunswick, 1796), n’a-t-il pas, en effet, écrit cette phrase, qui peut être considérée comme leur credo en quelque sorte, dans le domaine politique : « L’Etat ne réside essentiellement que dans le souverain, qui en est le chef, dans les propriétaires du prod uit net et dans les entrepreneurs de culture. » Aussi s’explique-t-on, jusqu’à un certain point, l’accusation portée quelquefois contre les économistes du XVIIIe siècle, d’avoir, sans le vouloir sans doute, leur part de responsabilité dans la Révolution française.

Quoi qu’il en soit, il ne nous reste plus, pour finir avec cette école, qu’à rappeler les principales propositions qu’elle déduisait de son point de départ et qui étaient les suivantes :

L’agriculture a droit à la principale sollicitude du gouvernement, et il importe surtout que les dépenses productives, loin d’être amoindries, soient plutôt au contraire accrues.

Toutes les charges entravant la liberté d’utilisation du sol doivent être supprimées en faveur des agriculteurs, et pour que leurs recettes s’augmentent, le placement de leurs produits doit être favorisé tant à 1 intérieur qu’au dehors.

L’affranchissement de toutes entraves doit s Retendre également au commerce et à l’industrie, parce que les dépenses consacrées à ces deux branches sont improductives, et que la libre concurrence

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a pour effet de procurer à la société, par ces dépenses, la satisfaction de ses besoins au meilleur compte possible.

Enfin, comme le Trésor ne peut être alimenté qu’avec l’excédant des produits sur les frais qui servent à les engendrer, et comme le produit net ne se trouve originairement qu’entre les mains des propriétaires fonciers, c’est à ces derniers qu’incombent au fond toutes les charges publiques, car les autres classes ne sont mises à même d’acquitter des contributions et des taxes à l’Etat qu’en raison de ce qu’elles reçoivent de ces propriétaires en échange de leurs services ; de telle sorte que le parti le plus simple et le plus expéditif consisterait à substituer à tous les impôts existants un impôt unique, l’impôt foncier, qui prélèverait sur les propriétaires par la voie la plus directe et sans grands frais de perception, ce qui tout de même, quoique médiatement et sous les formes les plus diverses, retombe sur eux.

Ainsi s’explique la conversation du premier Consul avec l’abbé Morellet, qui l’a rapportée: «Vous êtes économiste, n’est-ce pas? Vous voulez l’impôt unique? Vous voulez aussi la liberté du commerce des grains? »

C’est que Napoléon, qui n’aimait pas les économistes, n’en était pas moins très au courant de leurs doctrines, qui étaient de nature à lui porter ombrage plus encore qu’à provoquer son dédain. Mais il va sans dire que nous ne nous arrêterons pas là, etqu’après avoir parcouru avec ces doctrines une bonne partie de la route qui doit conduire à la vérité économique tout entière, nous ne suspendrons notre marche qu’après avoir atteint notre but.

Assurément le système auquel les philosophes économistes, comme les appelle de Mably, ont attaché leur nom péchait par la base, en prenant la matérialité pour le caractère fondamental de la richesse, en mesurant la valeur et l’utilité du travailsur la quantité même de matière brute dont il parvenait à se saisir. Mais, s’il était de la sorte entraîné dans des écarts,

dans des préventions, on ne saurait cependant lui refuser le mérite d’avoir inauguré des recherches approfondies en matière économique, d’avoir fourni un contingent d’idées et d’expressions techniques nouvelles, d’avoir mis en relief l’importance de l’agriculture, d’avoir plaidé la cause de la liberté industrielle, d’avoir ébranlé la foi dans la haute signification de la balance du commerce et commencé à saper la théorie mercantile, et d’avoir, par cette réaction contre des erreurs accréditées, préparé la voie aux principes irréprochables, qui constituent le fond de notre science.

C’est même un ami desphysiocrates, qui avait vécu un certain temps dans leur intimité, et qui déclara plus tard que leur doctrine était celle qui se rapprochait le plus de la vérité, c’est l’Écossais Adam Smith à qui était réservé l’honneur d’asseoir l’Économie politique sur sa base définitive. Pour émettre et mûrir les idées qui devaient constituer cette science, l’en faire considérer comme le père ou le fondateur et assurer à son nom l’immortalité, ce grand penseur et écrivain s’était condamné pendant dix ans à une retraite absolue dans le petit village de Kirkaldy, où il avait vu le jour en 1723, et il ne la quitta qu’après avoir donné au monde, en 1776, l’oeuvre^capitale de laquelle seulement date, à vrai dire, l’Économie politique : « les recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. » Si l’on voulait s’attacher à la filiation de ses idée^, on retrouverait sans doute le point de départ et peut-être même la substance de son livre dans les leçons, malheureusement détruites sur ses ordres, qu’il avait faites autrefois à l’université de Glasgow, comme professeur de philosophie morale, dans une chaire occupée par lui avec le plus grand éclat pendant treize années, c’est-à-dire jusqu’en 1763, époque à laquelle il accompagna le jeune duc de Buccleugh dans ses voyages et vint passer près d’une année à Paris, dans le commerce assidu des économistes. Il paraît en effet, d’après certains témoi-

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gnages, que le cours du professeur, divisé en quatre parties, dont les trois premières comprenaient la théologie naturelle, la morale et particulièrement les principes moraux qui se rapportent à la justice, portait dans la quatrième ou dernière, sur divers réglements politiques qui ne sont pas fondés sur le principe de la justice y mais sur celui de la convenance , et dont l’objet est d’açcroitre les richesses, le pouvoir et la prospérité de l’État. Mais pour s’occuper de législation ou d'institutions économiques , Adam Smith devait avoir voué son attention aux questions fondamentales de l’Économie politique. Ce qui est en tout cas digne de remarque, c’est que c’est l’enseignement de la philosophie morale, de cette philosophie qui s’occupe notamment de nos devoirs envers nos semblables et l’État, qui a conduit à des excursions dans le domaine économique, à telle enseigne qu’on a pu se demander quelle est, parmi les facultés qui se partagent l’enseignement supérieur, celle à laquelle^ revient plus particulièrement l’enseignement de l’Économie politique. L’examen de ce point constituerait, toutefois, ici une digression, et l’important n’est-il pas, après tout, que cette science soit réellement enseignée où que ce soit, pourvu qu’elle le soit avec l’indépendance d’esprit, la largeur de vues, l’amour du vrai, qui se rencontrent à un si haut degré chez Adam Smith.

A la suite donc du système mercantile et du système des physiocrates, voici venir, fermant définitive-, ment l’ère des tâtonnements, le système dit « d’Adam Smith, » appelé parfois aussi système industriel , si tant est qu’il convienne de conserver le nom de système à la construction scientifique, où la vérité a trouvé son expression la plus satisfaisante et la plus complète. Smith sut en effet, par la pérception exacte des phénomènes économiques et la pénétration de leurs causes, se soustraire à l’étroitesse, à l’exclusivisme des deux premiers systèmes, en attribuant indistinctement et simultanément à l'industrie ma -

nufacturière , aussi bien qu’à V agriculture et au commerce , la puissance d’enrichir les peuples. Quand on interroge donc comparativement chacun des trois systèmes sur la conception économique qui lui servait de base, c’est-à-dire sur sa façon d’envisager le mode de formation du bien-être national, on constate que le système de la balance du commerce s’attache à l’affluence du numéraire provoquée par l’exportation de marchandises, que le système des physiocrates ne voit d’accroissement de la fortune publique que dans le produit net obtenu par la culture du sol, et que le dernier système enfin fait découler la production de tous biens du travail, du travail dirigé soit vers l’agriculture, soit vers le commerce, soit vers l’industrie. Si pour l’édifice solide qu’il a élevé, le philosophe écossais a pu emprunter d’assez nombreux matériaux aux travaux des physiocrates, si bon nombre des propositions qu’il a formulées furent déjà émises avant lui par d’autres écrivains, tels que l’Italien Galiani et son illustre compatriote et ami David Hume, il lui reste le titre incontestable d’avoir fondu ces matériaux et ces propositions en un corps compacte et d’avoir démêlé et exposé mieux qu’aucun de ses devanciers l’essence de l’Économie des nations, au plus grand avantage de la Politique économique, dont les règles reposaient désormais sur un support moins mobile. Ce n’était en somme ni plus ni moins qu’une révolution qu’il accomplissait dans les idées économiques, en faisant descendre l’or et l’argent et la fécondité du sol de la position culminante qu’ils avaient jusque là occupée, et en élevant au sommet de la science le travail, ou mieux encore, l’homme lui-même, dont le travail est la manifestation ; et cette révolution opérée peut-être dans son esprit par le spectacle de plus en plus animé de l’industrie européenne semblait devoir avoir aussi son contre-coup politique dans l’émancipation et le relèvement des travailleurs.

Mais il importe d’exposer sur ce système, comme

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sur les précédents, les idées, les données fondamentales qui en éclairent le côté scientifique et la portée pratique.

Or, pour Adam Smith, c’est donc au travail humain, au travail secondé par les fonds de terre et des capitaux, qu’il faut rapporter la création des biens matériels, ainsi qu’il le dit d’ailleurs fort bien lui-même au début de son ouvrage, en ces termes : « Le travail annuel d’une nation est le fonds primitif, qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie, et ces choses sont toujours ouïe produit immédiat du travail, ou achetées des autres nations avec ce produit. » Le rôle efficient que les capitaux et les forces naturelles jouent dans l’œuvre de la production n’est nullement méconnu dans le cours de l’ouvrage, car comment ne pas mettre en ligne de compte ces capitaux qui alimentent le travail et ces forces naturelles qui, provoquées, engendrent en vertu d’une puissance qui leur est propre ; et il est vrai seulement de dire que l’effort de l’homme y est considéré comme la source primordiale de toute richesse, parce qu’en effet, sans cet effort les capitaux demeureraient improductifs et les terres en friche, les forces naturelles n’étant pas placées dans les conditions voulues pour se manifester. Toute la production passée, présente, à venir, pouvant donc être ramenée au travail, on devait aussi, par voie de conséquence, arriver à admettre que la valeur des biens se détermine par la somme de travail qui y a été consacrée, ce qui culbutait la théorie des physiocrates, pour lesquels il n’y a de valeur que celle que constitue le rendement de la terre; tandis que ces physiocrates devenaient, au contraire, les alliés d’Adam Smith, quand celui-ci, se retournant contre les partisans du système mercan tile, faisait ressortir l’importance des forces naturelles enfouies par Dieu au sein de la terre. C’est ainsi que redressant les préventions des deux premières écoles, s’appropriant les vérités qu’elles professaient, et du

haut d’un principe supérieur disposant ces vérités sur un même plan, en les combinant avec une affîrmation nouvelle, Adam Smith était arrivé à appuyer indifféremment l’augmentation des richesses sur l’obtention des matières brutes enlevées au sol, sur les opérations commerciales et sur la transformation de ces matières par les procédés manufacturiers ou industriels, déclarant productive toute activité qui s’exercait dans l’une ou l’autre de ces trois directions. Parmi' les moyens les plus propres à renforcer la vertu productive de cette activité, il range et l’emploi des capitaux, qui ne comprennent pas le numéraire seulement, et la division judicieuse du travail ; et pour rendre sensibles les effets remarquables de la division, il cite l’exemple, bien souvent reproduit depuis, d’une fabrique d’épingles mal outillée, dans laquelle dix ouvriers se partageant dix-huit opérations, produisaient déjà de son temps 48 mille épingles, soit environ 4,800 chacun, tandis que si un seul homme avait dû par lui-meme établir complètement chaque épingle, c’est-à-dire dresser le fil, le couper, faire la pointe, faire la tête, blanchir, etc., il aurait eu de la peine à venir à bout d’une vingtaine. C’est qu’en effet, par la séparation on obtient la simplification, l’abréviation, résultant de la suppression des transitions, la dextérité, la vitesse, résultats qui se traduisent à leur tour par l’augmentation des quantités produites et par des économies dans les frais de production.

Mais du moment que Smith était arrivé à reconnaître en chacun des trois éléments précédemment nommés un véritable agent de production, il devait — ce qu il fit en effet — les proclamer dignes tous les trois, dans la même mesure, de l’intérêt et del appui du Gouvernement. Il avait soin d’ailleurs de mettre en saillie les services éminents rendus à l’Économie par la libre concurrence, qui a notamment pour effet de fixer de la façon la meilleure et la plus naturelle le prix de toutes choses, de tendre à équilibrer les approvi-

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sionnements avec les exigences ou les besoins, et de procurer à ceux qui s’emploient à la production une rémunération correspondant à leur concours, sous forme de rente foncière, de bénéfice des capitaux ou de salaire. Aussi le gouvernement ne doit-il, selon lui, s’ingérer dans le mouvement économique d’un peuple que pour s’efforcer d’écarter les obstacles s’opposant au développement de l’activité industrielle, et doit-il, sous cette seule réserve, abandonner complètement ce mouvement à lui-même, le laissant ainsi bénéficier d’une liberté entière dans tous les sens, etnotamment aussi dans la direction du commerce extérieur.

Mais le gouvernement a aussi à pourvoir à ses propres besoins, et pour les recettes à son usage, il convient qu’il s’abstienne personnellement d’entreprises industrielles et se borne à demander de la façon la moins perturbatrice ce qui lui est nécessaire à l'impôt sur le revenu net des habitants.

Nous nous en tiendrons à cette analyse succincte des « recherches sur la richesse des nations », analyse dont la sécheresse et la sobriété quelque peu intentionnelles constitueront pour ceux qui parcourront cette œuvre un contraste assez saillant avec la vie et les développements qui y sont répandus à profusion. Écoutez par ex. avec quelle verve et quelle indignation à peine contenue il s’élève contre l’esprit de monopole :

« C’est ainsi, dit-il, que les rampants artifices de trafiquants subalternes sont érigés en maximes de politique pour la conduite d’un grand empire. C’est par de telles maximes qu’on a enseigné aux nations que leur intérêt consistait à réduire tous leurs voisins à la mendicité. On leur a appris à voir d’un œil d’envie la prospérité des peuples qui commercent avec elles, et à regarder tout le gain qu’ils font comme une perte pour elles-mêmes. Le commerce, qui, pour les nations et pour les individus, devrait être un lien d’union et d’amitié, est devenu la source la plus féconde des animosités et de la discorde. L’ambition capricieuse des rois et des ministres n’a pas été plus fatale

an repos de l’Europe, dans le cours de ce siècle et de celui quil’a précédé, que l’impertinente jalousie des commerçants et des manufacturiers. La violence et l’injustice de ceux qui gouvernent le monde sont un mal qui date de loin et contre lequel la nature des affaires humaines laisse peu espérer de remède assuré. Mais la basse rapacité, le génie monopoleur des négociants et manufacturiers, qui ne sont ni ne doivent être les maîtres du monde, sont des vices incorrigibles peut-être, mais qu’on peut très-aisément empêcher de troubler le repos de personne, si ce n’est de ceux qui en sont possédés. »

Quoi qu’il en soit, si quelques-unes des propositions avancées, chemin faisant, par Smith demandaient à être précisées davantage, si d’autres avaient besoin d’être amendées, si son livre laissait à désirer aussi sous le rapport de la coordination méthodique de toutes ses parties, les idées fondamentales n’en étaient pas moins si bien puisées dans la nature des choses que des explorations plus récentes, impuissantes à enfanter un système nouveau, n’ont servi qu’à mieux remplir les anciens cadres, ou, si l’on veut, qu’à élargir peut-être, mais non à déplacer les bases établies.

Aussi, bien même que l’Écon. pol., dans son état actuel, ne s’en tienne plus exclusivement aux doctrines énoncées par Smith, bien que Malthus par sa théorie de la population, Ricardo par celle de la rente du sol, J.-B. Say parcelle des débouchés et Dunoyer par ses études sur les services productifs, aient plus ou moins enrichi son domaine, qui a bénéficié aussi du grand nombre de manifestations et d’expériences économiques nouvelles se plaçant au XIXe siècle, c’est encore d’après le sagace Écossais quecontinue et que continuera sans doute toujours à se dénommer cette science, acquittant de la sorte une dette imprescriptible de reconnaissance envers son véritable fondateur.

D’ailleurs, depuis que la doctrine économique a été élevée par lui sur ses fondements définitifs et que

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les enseignements originaires de celte doctrine se sont accrus encore d’une façon notable, elle a conquis une influence de plus en plus marquée sur les déterminations des gouvernements, et n’est-ce pas ainsi qu’à l'ombre du grand nom d’Adam Smith et à l’aide de ses arguments, a triomphé finalement, par les efforts de ses adeptes avérés, cette politique commerciale de son pays, qui a fini aussi par devenir la nôtre au moins jusque dans les derniers temps?

Espérons même que la politique de liberté commerciale, loin de se démentir désormais, ira chez nous et ailleurs en s’accentuant tous les jours davantage, sans tenir compte des suggestions intéressées qui voudraient nous faire reculer pour le moins jusqu’au XVIIe siècle. Les causes les plus compromises ont rarement manqué de s’abriter derrière des mots solennels et à effet ; et c’est ainsi que les retardataires économiques battent volontiers monnaie, quant à eux, avec la politique dite nationale. Comme si une politique vraiment nationale consistait à élever autour des frontières d’un pays des murailles chinoises, immobilisant la civilisation non moins que les produits, et ne devait pas pousser plutôt à ce que, sans répudier, tant s’en faut, les nationalités, mais en considérant tous les peuples comme des membres de la grande famille humaine, et en faisant des vœux pour leur prospérité respective, on se piquât seulement d’appartenir au plus poli, au plus ouvert, au plus aimable, au plus recherché, et par là même, au plus expansif et au plus prospère de tous !

Ceux qui font l’histoire du mouvement des idées, ayant prévalu successivement sur le terrain économique, s’en tiennent communément à l’exposition des trois systèmes qui viennent d’être passés en revue, et quand ils ont relaté la doctrine du célèbre Écossais, ils pensent avoir par là même fait connaître le dernier état, les bases fondamentales et définitives de la science.

Si répandue que soit cette manière de voir et de faire,

adoptée par presque tous les auteurs et dans presque toutes les chairs, il s’élève contre elle des réclamations, formulées à notre connaissance par un écrivain au moins, l’Anglais MacLeod.Orcette voix, même

isolée, mais autorisée, suffirait à faire un devoir d’examiner en conscience si jusqu’ici on a fait fausse route, si la doctrine d’Adam Smith n’était qu’une halte, si enfin il y a place pour une quatrième école déjà fondée ou à fonder encore, professant sur l’essence de l’Economie des notions encore inaperçues ou négligées seulement depuis longtemps et dignes d’une restauration, comme contenant le dernier mot, la formule vraie, la définition irréprochable, auxquels il convienne de s’arrêter.

Pour M. Mac Leod, l’Econ. pol. n’est autre chose que la science des échanges. Déjà, quand les physiocrates parlaient de production, distribution et consommation de richesse, ils auraient eu en vue uniquement le commerce ou les échanges, sauf que leur pensée, trop étroite, ne se référait qu’à des produits strictement matériels.

Ainsi production aurait signifié alimenter le commerce de produits bruts conquis sur la terre, la distribution aurait visé les transactions intermédiaires et la consommation aurait figuré l’acquisition finale que couronne l’usage. L’école industrielle, tout en conservant à la science le nom d’Economie politique ou d’Économique, aurait introduit dans son domaine des objets qu’en avaient exclus les pliysiocrates, ce qui ne se serait pas passé sans porter la perturbation dans sa nomenclature. Plusieurs membres anglais de cette dernière école auraient aperçu dans le travail la cause, la source de toute valeur. Démêlant alors la tendance générale de leurs oeuvres, M. Mac Leod, partisan avéré des produits immatériels qu’il défend énergiquement dans ses « principes de philosophie économique, » serait arrivé à cette conclusion formulée tout-à-l’heure, qui ne voit dans l’Econ. pol. que la science des échanges, et qui fait entrer dans

son champ d’exploraaon tout ce qui est échangeable. A ce dernier sujet, nous ne sommes pas éloigné de croire, nous, qui pour notre compte fermons le sanctuaire de l’Écon. pol. à tous autres produits que les produits matériels, que malgré les bonnes raisons qu’il peut y avoir à n’y laisser, en effet, pénétrer que ceux-ci, M. Mac Leod aura subi l’entraînement d’une conception sur laquelle il se félicitait d’avoir mis la main, conception flattant sans doute son esprit par un caractère en apparence mathématique et rigoureux, et à laquelle il ne se sentait pas la force de refuser ses conséquences, même extrêmes.

Quoi qu’il en soit, M. Mac Leod, après avoir joui quelque temps de sa trouvaille, à la façon de tous les inventeurs convaincus, eut occasion de constater, sans déplaisir d’ailleurs, puisqu’il y découvrait la confirmation de ses propres vues, que celles-ci étaient conformes aux vues expriméesdéjà par Whately, dans ses leçons d’Oxford.

Ainsi, quand dès la première édition de son ouvrage, parue en 1857, M. Mac Leod considérait les droits présents à un paiement futur, qui sont de nature immatérielle, comme des quantités économiques, et faisait une exposition du mécanisme actuel du commerce de créances ou du grand système de crédit et de banque, il se trouvait d’accord avec Whately ; comme aussi il se trouvait d’accord avec lui, quand, pénétré, dit-il, de la grosse erreur qui plaçait la cause de la valeur dans le travail, il montrait dans la même édition que la valeur a uniquement son origine dans la demande, et que ce n’est pas le travail qui est le fondement de la valeur, mais bien la valeur qui est la cause ou le mobile déterminant du travail.

Mais une surprise plus grande encore était réservée à l’auteur des Principes de la philosophie économique, en ce qu’il finit un jour par avoir la preuve que le véritable père de l’idée qu’il avait jadis caressée comme sienne était Condillac, le métaphysicien bien connu, qui a pris place parmi les économistes

mx-mêmes par son livre sur le Commerce et le Gouvernement considérés relativement l’un à '.'autre, publié en 1776, c’est-à-dire la même année exactement où Adam Smith livrait au monde ses fameuses recherches sur les causes et la nature de la richesse des nations. Selon M. Mac Leod, le destin, bien prodigue envers Smith, dont l’écrit ne tarda pas à servir de guide et de point de ralliement dans les matières qu’il traitait, fut bien injuste envers Condillac, dont l’œuvre tomba promptement dans l’oubli pour ne revivre que de nos jours par certaines desesénonciations, qui commenceraient maintenant, il est vrai, à faire de plus en plus de chemin en Europe et en Amérique. Aussi, en présence de ce rapprochement tenté entre les deux écrivains, songe-t-on involontairement à Vespuce et à Christophe Colomb, et à la dénomination du Nouveau-Monde, si malencontreusement arrêtée au détriment de ce dernier. Ce qui est certain, c’est que M. Mac Leod professe pour le célèbre abbé de Mureau une bien autre déférence, que par ex. J. -B. Say, disant de lui dans son traité d’Écon. pol. : « Condillac a cherché à se faire un système particulier sur une matière qu’il n’entendait pas ; mais il y a quelques bonnes idées à recueillir parmi le babil ingénieux de son livre. » M. Mac Leod, que nous classerions volontiers parmi les romantiques, car l’Écon. pol. a aussi ses romantiques, va plus loin : il dresse son héros sur un véritable piédestal, aperçoit dans ses vues la dernière expression, la dernière évolution de la science, et le proclame le digne fondateur de la nouvelle école, à laquelle doit passer ou est passée déjà la succession de l’école dont Adam Smith a été jusqu’ici le chef incontesté. Qu’il nous soit permis de louer au moins ici, sans réserve, dans M. Mac Leod, cette abnégation nationale dont ne se montrent guère capables certains savants d’autres contrées, plus enclins peut-être à s’attribuer ou à taire ce qui nous appartiendrait en propre qu’à immoler leurs gloires aux nôtres. Ajou-

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tons que c’est là une avance que notre patriotisme déjà, à défaut de notre conscience scientifique, nous interdirait de repousser sans un examen préalable et sérieux, qui ne pouvant toutefois consister que dans 1 analyse du livre de Condillac et dans les réflexions que ses assertions, aussi bien que celles de ses imitateurs ou adeptes, suggèrent, dépasserait manifestement le cadre exigu de notre travail.

Ce qui a dû, en tout cas, causer beaucoup de tourment à M. Mac Leod, c’est que Condillac ait pu être assez résolument jusqu’ici classé parmi les physiocrates et être dépouillé quelque peu de la sorte de son auréole de novateur. Un pareil classement n’a d’ailleurs rien de bien téméraire, quand on voit l’érudit français affirmer en un endroit que la terre est la source de toutes richesses, quand on le voit demander ailleurs qu’il n’y ait qu’un impôt unique, établi directement, sur le produit net, et maintenir que toute taxe indirecte, imposée tout de même, retomberait en fin de compte sur la rente du sol. Aussi M. Mac Leod se borne-t-il à cet égard à répondre que la conception fondamentale et la doctrine formulées par Condillac en un endroit se trouvent contredites en un endroit différent ; que Condillac a avancé que l’Économique était la science du commerce qui est l’échange de deux choses, et que toute chose échangée est marchandise ; et que la généralité de cette définition doit couvrir certaines choses nouvelles qui peuvent être mises dans le commerce, encore que son attention ne se fût pas spécialement portée sur elles.

Quelque mal que se donne M. Mac Leod pour faire de Condillac le père d’un système nouveau, et surtout le père d’un système qui dût définitivement prévaloir, il ne réussira jamais parfaitement à laver chez lui cette tache en quelque sorte originelle que lui impose sa qualité prédominante de physiocrate. C est parce que Condillac était imbu des préjugés physiocratiques qu’il s’est fait le défenseur de l’im-

pot unique, issu de cette supposition erronée que la

I culture des champs serait la seule source des richesses.

II est certain que tel était encore le point de vue de Condillac, qui tout en ne dédaignant sans doute le travail dans aucune de ses manifestations, ne le considérait comme vraiment productif que dans la direction agricole. Pour ce qui est notamment du travail artistique, industriel, manufacturier, qui s’empare de la matière brute, pour la transformer ou la façonner, son importance au point de vue de la production proprement dite ne parait pas avoir été beaucoup mieux comprise par Condillac que par les autres physiocrates, rangeant, comme on sait, tous ceux qui y étaient adonnés dans la classe stérile . Condillac ne se montre plus accommodant que lorsqu’il s’agit du commerce, qu’il considère comme doué d’une vertu productive. Or, si les appréciations de Condillac, à propos des manipulations de l’artiste, de l’artisan ou du manufacturier, nous paraissent arriérées ou tout au moins en retard sur celles d’Adam Smith et de son école, nous serions disposés à blâmer ici, en ce qui concerne la portée attribuée au commerce, ce que nous considérons comme une exagération, comme une prétention très-risquée, à laquelle nous ne pourrions en tout cas souscrire sans réserve ni distinction.

Que le commerce, qui déplace les objets et les fait arriver aux lieux où leur possession est le plus avidement recherchée, exerce une influence marquée sur leur prix, qui peut être fort différent selon qu’on l’interroge à leur point de départ ou d’arrivée, nous l’accordons sans peine ! Mais il faudra peut-être aussi nous accorder, en revanche, que le commerce ne modifie pas la nature des choses et ne les rend pas plus propres qu’elles ne l’étaient auparavant à satisfaire les besoins auxquels elles correspondent. Et ici, nous croyons justement toucher au nœud de la difficulté soulevée par les articulations de M. Mac Leod, soit que M. Mac Leod soit seul de son avis et ait par conséquent seul droit aux honneurs ou aux désenchantements ré-

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servés aux initiateurs, soit que le passé lui donne des devanciers, le présent des coreligionnaires et l’avenir des imitateurs! Un mot, dont il nous paraît avoir abusé non moins que beaucoup des écrivains qui l’ont précédé, c’est celui de valeur . L’ambiguité de cette locution, longtemps seule usitée dans les dissertations de nature économique, a répandu partout la confusion et l’erreur. Il appartenait à l’analyse moderne de faire fuir l'équivoque, en déterminant avec plus de précision le sens des vocables et en les multipliant entant que besoin. Ainsi les Allemands, démêlant parfaitement que sous cette locution valeur, valor, value, Werth, se cachaient deux idées distinctes, ont mis, ainsi que nous le verrons plus loin, à leur service, grâce à l’élasticité^ de la langue allemande, deux expressions également distinctes, qui permettent de les dégager. Ces expressions sont : Gebrauchswerth, Verkehrswerth, qui trouvent leur équivalent chez nous dans la valeur d'usage et la valeur d'échange. La première caractérise spécialement les services qu’un bien est apte à rendre grâce à sa nature propre, la somme d’apaisement qu’en peuvent attendre les consommateurs pour les besoins dont ils sont tourmentés. Les rapports que la valeur d’usage met en cause sont, en quelque sorte, sous la réserve des variations apportées par le temps et la civilisation, des rapports constants et absolus. Rien de plus inconstant au contraire, de moins invariable que les rapports dérivés de la valeur d’échange, qui trouve son expression habituelle dans le prix; qui, elle, mais elle seulement, est réglée par la loi de l’offre et de la demande ; qui représente le sacrifice moyennant lequel on est disposé à acquérir un bien eu égard aux propriétés de ce bien, aux dépenses nécessitées par son engendrement et son transport, à la grandeur de la concurrence dans les rangs des débitants et des amateurs. D’ailleurs, la science française subissant les mêmes nécessités, y a fait également face par sa terminologie, en déclarant que le Gebrauchswerth

des Allemands, qu’on serait tenté d’appeler familièrement la valeur intrinsèque, porterait le nom (Y utilité, et que le Verkehrswerth des Allemands, dont on peut faire, si on n’y cherche malice, la valeur extrinsèque, recevrait simplement la dénomination de valeur, prise alors dans une acception tout-à-fait technique.

La campagne faite par M. Mac Leod, de compte à demi avec des alliés véritables ou présumés, et plus particulièrement par M. Mac Leod lui-même, qu’on est ainsi autorisé, peut-être, à prendre directement à partie, contre le fondement assigné à la valeur dans le travail, est donc une campagne qui court risque de ne pas atteindre son but, puisque, selon ce qui vient d’être exposé, la valeur, expression vague et indéterminée, présente à la fois deux faces, l’utilité et la valeur proprement dite. Il se peut que ce soit véritablement la loi de l’offre et de la demande, surtout si on tient à s’exprimer aussi elliptiquement et aussi synthétiquement que possible, qui gouverne la valeur tout court ou valeur d’échange, formulée principalement, comme nous l’avons dit, dans le prix. Et il se peut encore que le travail, mis par le système d’Adam Smith à la base de la richesse, soit qu’il se déployât dans les champs, dans les ateliers ou dans le négoce, ne fût qu’un des éléments, quoique cepen- 1 dant un élément incontestable, pour l’appréciation de la valeur d’échange et dans le fonctionnement de la loi de l’offre et de la demande. Mais, en ce qui concerne l’utilité pure ou la valeur d’usage, que peut sur elle la loi de l’offre et de la demande ? Et cependant, une utilité, ou, si l’on veut, une chose douée d’utilité, offrant une valeur d’usage, n’est-elle pas aussi telle quelle une richesse, encore que par hypothèse, et pour une raison ou une autre, elle ne fût pas dans le commerce et ne donnât dès lors pas lieu à une valeur d’échange. De quelle façon justifier à son égard l’ostracisme de la science, alors que l’Écon. pol. n’a d’autre souci que la satisfaction donnée aux besoins

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matériels de l’homme, et qu’avec Futilité pure et par ex. gratuite, telle qu’elle peut nous être prodiguée par la nature, nous tenons la satisfaction recherchée dans son essence et sous sa forme la moins enveloppée ?

Mais, si sous ce rapport la théorie de M. Mac Leod assigne à l’Écon. pol. des limites beaucoup trop étroites, en excluant des objets dignes de toute la considération de la science, elle prend sous un autre rapport un développement démesuré en s’annexant, pour tirer de la définition malencontreuse une fois admise ce que la logique oblige en effet à en tirer, toutes les choses susceptibles d’un échange. Ce n’est pas en ce lieu, puisque nous y avons pourvu ailleurs, que nous entendons nous élever contre une extension qui ferait perdre au champ économique les bornes raisonnables où il doit rester enfermé. Et il nous suffira de disputer à M. Mac Leod les appuis derrière lesquels il prend si grand soin de se retrancher. A supposer, comme l’allègue M. Mac Leod, que Condillac et même les physiocrates n’eussent réellement vu dans l’Écon. pol. que la science du commerce et des échanges, ils seraient nécessairement arrivés à englober dans leurs spéculations les services personnels qui sont assurément échangeables et auxquels s’attache même souvent une rémunération très-élevée. Et cependant les économistes du XVIIIe siècle ne songeaient guère à laisser envahir le domaine économique par ces services auxquels on a donné, de nos jours, le nom de produits immatériels, et ceux qui se sont occupés de la question n’ignorent pas que les détracteurs et prescripteurs des produits immatériels, en tant que ceux-ci prétendraient au droit de cité en Écon. pol., invoquent justement entre autres, au profit de leur résistance, l’autorité des physiocrates, dont la doctrine, très-positiviste, si nous pouvons nous exprimer ainsi, ne pouvait guère non plus se montrer favorable à des efforts, à des travaux fixés sur l’homme et non sur la matière.

Si maintenant on examine de près la portée du

système déjà ancien ou nouveau, dont M. Mac Leod veut bien partager l’honneur avec d’autres auxquels il parait même disposé à le céder tout entier, on ne tarde pas à reconnaître, abstraction faite des vices signalés, combien sont minces les résultats qu’il comporte. Etant donné que ce système voulût revendiquer pour lui la conquête, l’adjonction au domaine économique, des qualités personnelles, du travail, des services, et que nous vissions personnellement un avantage, un profit, une justification pour la science dans cet agrandissement, nous nous mettrions certainement en travers de cette revendication, en rappelant qu’il n’est pas besoin de faire de l’échange le pivot de l’Écon. pol. pour réclamer l’incursion de celle-ci dans les produits immatériels, puisque des savants comme Storch, Jean-Baptiste Say, Dunoyer, ont pu soutenir la même thèse sans cesser d’être et de se dire les disciples et les admirateurs d’Adam Smith, Et alors qu’est-ce qui se dégage, au demeurant, d’utile, d’efficace, d’appréciable, d’inédit, de cette exhumation d’une vieille doctrine, puisque tant est que M. Mac Leod ne veuille pas en assumer seul la responsabilité ? Le conseil peut être, donné aux gouvernements de se rendre compte mieux que par le passé de l’importance du commerce et d’en gêner le moins possible les évolutions? Pas même, et l’histoire des systèmes économiques qui ont été tour à tour en faveur prouve que les exhortations de M. Mac Leod, voire même de Condillac, arrivent un peu sur le tard. Est-ce que le système mercantile, qui plaçait la prospérité dans l’accumulation fébrile d’or et d’argent, ne la faisait pas, comme son nom le révèle assez luimême, rechercher par les voies commerciales, et surtout dans le commerce extérieur, plus particulièrement adapté au but poursuivi? Il est vrai cependant qu’ici le point de vue était encore trop exclusif; que les ménagements, les encouragements, les franchises allaient uniquement au commerce d’exportation ; que le commerce d’importation était réprouvé et entouré

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d’entraves, et que si on eût voulu prêter des ailes au commerce actifde la nation, le commerce actif des étrangers était au contraire l’objet d’un votum mortis des moins dissimulés. Mais avec les physiocrates, cet exclusivisme s’émousse, la tolérance prend les caractères de généralité et d universalité que lui assignent si justement les vœux de Gond illac, et bien que ces philosophes n’aperçussent de vraie richesse que dans le produit net du sol, il n’y eut pas, dans l’intérêt même de la production agricole et de son écoulement, de défenseurs de la liberté commerciale plus sincères qu’eux, ainsi que le prouve par ex. la lutte courageuse que plusieurs d’entre eux soutinrent pour la liberté du commerce des grains. Enfin, comme Adam Smith est venu donner à la richesse une triple base, comme le travail appliqué au commerce et à l’industrie a été déclaré par lui aussi productif que le travail des champs, il est aisé de comprendre que ni lui, ni aucun de ses adhérents n’aurait pu, sous peine d’inconséquence, exiger des gouvernements moins de sollicitude éclairée, c’est-à-dire moins de condescendance pour le négoce que pour la culture de la terre et l’activité industrielle.

, donc, nous le demandons, était le grand intérêt a ressusciter avec ce fracas une définition qui ne pouvait, selon nous, assurer à Condillac un rang supérieur à celui qu’on a assignée celui-ci parmi les économistes, et qui, malgré les prédictions de M. MacLeod, ne sera probablement adoptée par les siècles futurs que dans la mesure où la musique de Richard Wagner semble prédestinée à devenir la musique de l’avenir.

» * Pe n es^ Pas a dire toutefois que là où les préceptes de 1 Econ. pol. régnent sans partage ou que là où se rencontrent tout au moins avec la propriété privée et l’indépendance économique delà famille et la compétition de ceux qui librement optent pour certaines branches d’existence, les traits distinctifs et permanents de tous les États véritables, certains abus et certaines misères ne puissent se rencontrer en même

temps. Gomment, en effet, dans de pareilles conditions, si irréprochables qu’on voulût les supposer, économiquement parlant, proscrire sans retour la dissipation, la dureté des riches, l’oppression du travailleur déshérité, les appauvrissements particuliers, les pertes résultant d’une concurrence ■ outrée? Or, c’est la vue de ces infirmités qui a fait naître en maintes circonstances la pensée de procéder à une réorganisation sociale où la libre disposition de soimême serait plus ou moins complètement confisquée, et qui a suscité de la sorte à l’Écon. pol., depuis du moins qu’elle existe, des théories rivales, pas plus menaçantes d’ailleurs pour son prestige et son autorité que peut l’être l’astrologie pour l’astronomie. Chaque fois, en effet, que le cerveau de l’homme en révolte contre la force même des choses voudra ériger une doctrine sur la méconnaissance d’une des lois fondamentales de notre nature — et on estimera sans doute avec nous que la liberté humaine en est une — il bâtira sur le sable, et si des circonstances malheureuses peuvent, de temps à autre, maintenir en équilibre cette construction artificielle, il suffira du moindre vent frais et pur pour balayer ce qui n’est qu’un château de cartes. A diverses époques, la recherche d’une condition nouvelle a eu son point de départ dans un mobile religieux, ou dans l’engouement pour un idéal emprunté au domaine de la philosophie morale. C’est ainsi que Platon, en quête d’un État parfait, un, incorruptible et immobile comme le lien absolu, a fourni, dans son livre de la République , œuvre plutôt morale encore que sociale, le plus ancien et le plus captieux modèle de créations imaginaires, en proclamant la communauté pure et en s’appliquant à en rechercher les combinaisons.

Toutefois les utopies communistes modernes ne procèdent pas aussi directement qu’elles le croient peut-être du système de communauté imaginé par Platon. Car ce système était imaginé par lui non pas à l’usage de la majorité, non pas à l’usage des artisans,

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des laboureurs, du peuple enfin, race inférieure qu’il tenait en mince estime et voulait savoir gouvernée despotiquement par une aristocratie de magistrats et de guerriers très-vigoureusement constituée, mais à l’usage seulement de cette aristocratie, c’est-à-dire des classes supérieures et privilégiées, de la fine fleur enfin de la République, seule propre aux vertus difficiles qu’exige la mise en œuvre de la communauté. Or, nous pensons que la démocratie saine de tous les temps devra se féliciter d’un dédain lui valant, de par le philosophe grec, la conservation des biens les plus précieux, tels que la propriété et la famille, qui paraissentnécessiteretdéveloppertout autant, au moins, que la communauté la pratique de toutes les vertus, et auxquels la démocratie moderne ne pourrait renoncer qu’en faussant, qu’en altérant son véritable principe ; principe ne résidant pas seulement dans l’égalité, laquelle, réduite à elle seule, peut entraîner vers les régions les plus aventureuses de la fantaisie, mais; dans l’égalité inséparable de la liberté... et nous ajouterons de la fraternité, comme couronnement harmonieux et divin des efforts et des tendances individuels selon cette grande parole : aimer, c’est toute la loi.

Les Esséniens n’avaient rien non plus qui leur appartînt en propre, ni maisons, ni terres, ni denrées; et cependant, les membres de cette secte juive, unis par un lien mystique, vivant sous un toit assigné, prenant leur repos en commun, gardant le plus strict célibat, excitèrent même chez Philon, chez Josèphe; une sorte d’admiration, difficile en effet à refuser à leur continence, à leur désintéressement, à leurs', mœurs pures et à leurs habitudes hospitalières, c’està-dire à la compression même outrée de nos instincts les plus indestructibles, mais que ces historiens n’auraient certes pas accordée aux débordements, aux orgies et aux convoitises qui n’ont été malheureusement que trop souvent le mobile déguisé de semblables aspirations.

Le dualisme de la philosophie orientale, défrayé par

la lutte entre le bon et le mauvais principe, suggéra aussi plus d’une fois la pensée de réduire la sensualité, et de vivre isolément ou en corps au milieu des plus dures privations, à l’exemple de certaines sectes exaltées comme les Manichéens.

Encore si l’attitude des sectaires avait toujours été aussi inoffensive et n’avait jamais relevé que du domaine de la conscience ! Mais la France n’a-t-elle pas vu à l’œuvre, au temps de la captivité du roi Jean (1358), cette association des Jacques révoltés contre les seigneurs, et dont les revendications politiques dissimulaient assez mal des poursuites évidentes de pillage et de partage ? Et l’Allemagne n’at-elle pas été pendant deux siècles en butte aux attentatsdes anabaptistes, qui sous le couvert d’un schisme religieux se prononcèrent hautement contre la propriété privée et ne conformèrent que trop leur conduite à leurs doctrines subversives ?

Aussi éprouve-t-on même une sorte de soulagement relatif, quand on peut du désordre matériel rentrer dans le ^désordre purement moral avec le chancelier Thomas Morus d’Angleterre, mort en 1535, qui, dans sa célèbre Utopie , revendiquait la terre et les fruits de la terre pour le domaine social, et confiait à des magistrats le soin d’apprécier, pour y faire droit selon les cas, les besoins et les réclamations de chacun, comme aussi d’assigner à chacun sa tâche, en disposant des bras, de l’intelligence et du temps de tous. C’est cette fiction de laquelle part la série des plans fantastiques, élaborés complaisamment dans le cours du XVIe, du XVIIe et du XVIIIe siècle, et qui nous montrent, défilant à la suite de Morus, et s’évertuant, semble- t-il, à le dépasser dans cette spécialité des chimères, le moine Campanella, ajoutant au code de la communauté celui de la promiscuité, Harrington, l’abbé Saint-Pierre (avec son projet de paix perpétuelle) et Morelly, décidant dans un « modèle de législation conforme aux intentions de la nature » (4e partie de son livre intitulé Code de la nature ), que

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tout citoyen convaincu d’avoir voulu introduire dans le pays la détestable propriété soit enfermé toute sa vie, comme fou furieux et ennemi de l’humanité, dans une caserne bâtie dans le lieu des sépultures publiques.

De nos temps, c’est la condition difficile faite à bon nombre de travailleurs qui a surtout inspiré les créateurs de mondes à l’envers. Il est, au surplus, incontestable que l’essor de l’industrie moderne, les progrès étonnants de la science appliquée, l’extension et la multiplication des entreprises manufacturières ne sont pas étrangers aux tribulations et aux épreuves des classes qui ne possèdent rien ; et comment dès lors, à la vue de tant de misères souvent imméritées, se défendre d’un sentiment de compassion et de sollicitude? Dominé par ces impressions, on est arrivé plus d’une fois à s’élever contre la puissance prépondérante du capital , comme aussi contre la distance qui sépare les riches des pauvres, et à formuler des projets d’amélioration , s’attaquant tantôt plus, tantôt moins aux institutions existantes, mais, avec un succès d’une durée en général bien éphémère. La grande divergence des conceptions de cette nature, qu’une philanthropie dévoyée a fait éclore, rend leur classification , leur groupement assez difficile ; cependant on a ordinairement réparti leurs auteurs en deux camps principaux, occupés l’un par les socialistes et l’autre par les communistes.

Associer les hommes, les arracher à leur isolement, mais leur enlever aussi une portion de leur indépendance en échange de laquelle on les admettra à la distribution des fruits dus à leur coopération, tel est le fond du socialisme. Celui-ci peut revendiquer notamment, pour ne mettre en cause aucun de nos contemporains, le. système industriel de Sl-Simon, lequel, sans vouloir de la communauté complète, entendait confier la répartition des tâches et des produits à une autorité directrice, d’après les aptitudes de chacun et une loi de justice distributive; et la

doctrine de Charles Fourier, qui, désireux d’imprimer aux passions une direction plus harmonieuse, afin de les rendre, autant que possible, inoffensives et profitables, projetait l’agglomération d’environ 1,800 individus dans de vastes palais ou phalanstères à l’intérieur desquels le travail accompli pour le compte commun serait, grâce à foule de combinaisons, telles que les courtes séances et les rivalités d’atelier, rendu aussi attrayant qu’il était rebutant jusqu’alors.

Plus la communauté assise sur l’association s’étendra à tous les éléments économiques, plus on se rapprochera du communisme, entassant pêle-mêle les avoirs respectifs et les acquêts, mais dont les adeptes entendent, soit comme Babeuf et Cabet, introduire une égalité mathématique dans les taches à remplir et les jouissances à recueillir par chacun, soit comme Dezamy, laisser à tous une liberté absolue relativement à ce travail et à ces jouissances.

Que si aucune de ces divagations n’a eu des résultats bien encourageants, il convient d’y voir au moins l’indice d’un malaise et de griefs qui imposent à la science, ainsi qu’à tous les gens de cœur, le devoir de s’intéresser plus que par le passé à tout ce qui a rapport au bien-être des diverses couches sociales, et notamment de celle dont le salaire constitue l’unique ressource. A la lumière d’une analyse consciencieuse et d’une discussion cordiale, bien des malentendus pourront être dissipés, bien des égarés pourront être ramenés, bien des malheureux, nouveaux bûcherons, pourront, en face de cette mort sociale qui s’appelle le communisme ou le socialisme, être tentés de ramasser leur fardeau. Des instigateurs, spéculant sur le malheur lui-même, y perdront leur prestige; le peuple, acceptant ce mélange de bien et de mal, qui est le lot de l’humanité, ne demandera que ce qui est possible, et on ne lui refusera pas ce qu’il est raisonnable de lui accorder. Il a été question souvent du droit d’association; qu’on le lui reconnaisse donc comme un droit fondamental et

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nécessaire, qui n’a rien de commun avec le socialisme, et dont l’exercice en est, au contraire, la négation absolue; car, tandis que le socialisme élève l’inertie à sa plus haute puissance, le droit de s’associer, de se réunir, de se concerter, multiplie indéfiniment la force et l’effort individuels. Qu’il soit permis seulement, en présence de l’engouement légitime, d’ailleurs, pour ce droit, de faire une petite réserve quant aux associations où l’on parle, et auxquelles paraissent préférables les associations où l’on travaille. Ces associations pour travailler, qu’elles se produisent comme sociétés commerciales ou industrielles, ou plus particulièrement comme sociétés coopératives, n’ont-elles pas une bien autre importance pour l’avenir des classes laborieuses? N’ofïrent-elles pas la solution pacifique, sans coalition, ni grèves, ni coups de fusils, des problèmes qui s’agitent autour de nous, en dissipant, par ex., grâce à la combinaison puissante d’actions particulières, la terreur puérile et insensée qu’inspirent encore quelquefois les capitaux, et en préparant cette transition, jugée si difficile aujourd’hui, de la condition du salariat à celle du patronat. Faire connaître le mécanisme, la manière d’être de ces sociétés, le libéralisme incontestable du dernier état de la législation en cette matière, les réformes dont la loi pourrait néanmoins paraître encore susceptible, voilà surtout à quoi nous convierions volontiers les amis véritables, les amis sérieux des classes laborieuses. Ce qui importe au dessus de tout, c’est que nous nous gardions de répondre par la colère ou le dédain aux suggestions de l’ignorance ou de l’infortune ! Assurément, il est bien regrettable que, méconnaissant l’efficacité supérieure et durable de la liberté, des natures débiles, aux prises avec les difficultés de la vie, qui, vaillamment combattues, pouvaient les porter très-haut, aient placé leurs espérances dans l’abandon d’elles-mêmes, dans l’abdication de leur individualité, prêtes à troquer contre un morceau de pain, si facile à gagner

dans tontes les conditions, cette flamme céleste qui fait de nous, au sein de la création, des êtres privilégiés, et qui nous asservit cette création.

Mais de quel droit se montreraient trop sévères pour ces sortes d’aberrations ceux qui n’auraient pas l’excuse de l’ignorance ou de la misère, et qui, amants longtemps inconsolables, semblait-il, de la linerté absente, n’auraient d’autre souci, la liberté une fois reconquise, la direction de leurs propres destinées une fois recouvrée, que de maudire leur délivrance et de solliciter de nouvelles chaînes, semblables à des esclaves flétris par une longue servitude à qui la condition libre apparaît comme la plus insupportable des conditions ? Ne sont-ils pas, eux aussi, dans leur genre, par les résultats auxquels ils aboutissent, de véritables socialistes, à qui la science doit des avertissements tout aussi pressants qu’aux autres ?

Ainsi, la tâche impartialement remplie de la science est une tâche souvent ingrate et ardue pour ses interprètes, en ce que cette science, cherchant son point d’appui et trouvant sa récompense en elle-même, rappelle successivement à l’observance de ses enseignements tous ceux, quels qu’ils soient, qui s’en écartent, de sera l’honneur de ce temps, qu’on y ait vu les pouvoirs publics, l’administration aussi bien que la législature, tenir la main à son introduction dans les établissements d’instruction publique, et représenter ddèlement de la sorte la population tout entière, qui aime assez encore la vérité pour consentir à ce qu’on a dise.

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