‹ Exposé élémentaire de l'économie politique à l'usage des écolesChapitre 2 sur 305 · SERVICES DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

SERVICES DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE

L’historique, dont nous prenons congé, nous aura montré les vicissitudes d’une branche du savoir humain qui a affecté, selon les temps, des manières d’être bien diverses, et à qui on ne saurait, dans l’avenir même, promettre un aspect absolument semblable à celui qu’elle présente aujourd’hui. Mais afin de ne pas être étonné et attristé outre mesure de cette instabilité, de ces transformations dans un ordre de connaissances pour lequel on ambitionne la qualité de science, il suffit de se représenter la place qui lui appartient dans le groupement des autres sciences. Tout le monde connaît la distinction entre les sciences du raisonnement et les sciences d’observation. Les premières, comme par exemple les mathématiques, remarquables moins par leur étendue que . par la pénétration dont elles sont capables dans une direction déterminée, partent de principes fondamentaux peu nombreux et incontestables, tels que des axiomes, pour en déduire des conséquences à l’infini. Quant aux sciences d’observation, elles procèdent par l’observation, elles soumettent à l’examen des : phénomènesdumêmeordre,et après avoir longuement ' fait des constatations très-variées, elles en induisent, ; avec une autorité qui dépend de la valeur des ob- . servations et de l’observateur, des propositions ou lois dont l’ensemble peut offrir un caractère scientifique. Parmi les sciences d’observation, on discerne ensuite les sciences naturelles, alimentées par des observations qui portent sur la nature elle-même et qui s’appellent, selon les cas, la physique, la chimie, la botanique, la géologie, et les sciences morales, qui étudient l’homme lui-même envisagé comme être intelligent et libre. Le droit, qui formule les lois gou-

l’économie politique. 65

vernant les rapports des hommes entre eux, est une science essentiellement morale. Et il en faut dire autant de l’Écon. pol., car bien qu’elle dirige ses investigations à la fois sur le produit et l’homme, il est d’autant plus convenable de donner le pas au producteur sur les produits dont les évolutions pourraient être, en effet, l’objectifd’une science naturelle, que les produits aboutissent ou tendent, en définitif, à leur consommation par l’homme. Mais par cela que l’Écon. pol. est une des sciences d’observation, elle partage le sort de ces sciences, qui est d’être exposées à des constats défectueux ou incomplets. C’est ce que l’on établit fréquemment même pour les sciences naturelles, dont l’élément si capricieux, inhérent aux agissements indépendants de l’homme, est cependant absent, et si la botanique a vu plus d’une fois ses classifications mises en défaut, ses genres ou ses familles bouleversés par une flore nouvelle, si elle parait même entrer actuellement dans une voie tout-à -fait neuve en s’attachant désormais pour ses classifications à l’apparition successive des organes dans le développement graduel des plantes, il arrive encore, en chimie, que des corps réputés’ simples soient dépossédés de cette qualification, grâce par exemple à la spectromanie, ou que d’autres substances viennent en grossir le nombre. À plus forte raison, dans le domaine des sciences morales, où la liberté et les fantaisies et les passions de l’homme jouent un si grand rôle pour provoquer les événements aussi bien que pour les apprécier, faut-il s’attendre à des tâtonnements, à des méprises, à des insuffisances dues parfois uniquement à l’état peu avancé encore de la civilisation et que des expériences plus complètes viennent ensuite corriger. C’est dans ce domaine surtout que le temps fait son œuvre pour l’arrondir, le niveler, introduire la proportion dans ses parties, l’harmonie dans son ensemble, et c’est en supposant une telle œuvre déjà partiellement accomplie — comme c’est d’ailleurs aussi le

SERVICES DE

cas dans notre science — que nous abordons les quelques explications commandées par notre rubrique.

L’Écon. pol., seule en cause dans cet ouvrage, ne doit pas être confondue avec la Politique, et même, s’il ne dépendait que de nous, nous remplacerions le mot d’Écon. pol., qui est usité, mais qui a l’inconvénient de sembler couvrir une marchandise en rapport avec ce pavillon quelque peu trompeur, par celui d’Économique, proposé quelquefois par des auteurs et ne prêtant pas au même degré à l’équivoque. Seulement il existe certainement entre ces deux disciplines des rapports de voisinage, qu’il est d’autant plus nécessaire de préciser qu’on pourrait être tenté davantage de les exagérer.

Il y a des gens qui font de la politique pour la politique. Malheur à un pays dont une pareille maladie a pris possession. La politique, c’est-à-dire les questions constitutionnelles, c’est-à-dire l’organisation des pouvoirs publics, veut avoir pour base le terrain solide des nécessités auxquelles nous obéissons tous, des satisfactions auxquelles tous nous aspirons, et ces nécessités, comme ces satisfactions, rentrent dans l’ordre économique. Pouvoirposséder, pouvoir acquérir, voilà peut-être les pôles entre lesquels se meut l’activité des hommes considérés nous ne disons pas en eux-mêmes, mais considérés entre eux, considérés socialement parlant. Car l’homme est assujetti à des besoins incessants et même croissants, auxquels l’état social est seul à même de pourvoir. Or la propriété antérieure, la propriété actuelle et la propriété future donnent la clef de toutes les politiques dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, des politiques détestables et des politiques recommandables. L’appropriation des biens est la vraie cause de conflit entre les hommes, dont chacun cherche à en tirer à lui le plus possible, et qui sont gouvernés par une constitution tranchant ces questions fondamentales en droit, sinon en équité. Pour empêcher, dans l’antiquité, certaines gens d’être propriétaires,

l’économie politique.

311 plutôt pour faire que d’autres puissent l’être à leur place, il s’est trouvé des peuples, pratiquant chez 3ux l’esclavage, voire même de grands philosophes le oréconisant, et si quelque chose peut ajouter encore i l’amertume d’un pareil souvenir, c’est d’y voir compromis quelquefois le nom de la République, plus îabituellement symbole d’affranchissement, d’émancijation, et qu’il n’est possible de laver quelque peu il’une pareille souillure qu’en y voyant l’esclavage ipparaître comme une institution du droit des gens, )ien plus encore que comme une institution natioîale. Plus tard, pour empêcher certains hommes de ortir de leur condition, de l’améliorer, d’accroître eur puissance et leur bien-être, pour restreindre enin leur participation aux biens disponibles, des naions ont constitutionnellement entrepris le morcelement immuable de leurs habitants en plusieurs fiasses superposées, au haut desquelles trône le souverain aussi nécessaire au maintien de cette construction qu’elle-même est profitable à ses propres ntérêts.

Supposez maintenant que cçnformément aux don- Lées les plus élémentaires de l’Éc. pol., le droit de pro- >riété dont quelques-uns s’imaginent être les défenseurs privilégiés et tous les autres droits qui y conduisent oient virtuellement l’apanage de tous, et aussitôt l’égaité et la liberté, avec toutes les institutions politiques ui doivent le mieux sauvegarder ces biens inappréiables, s’implanteront d’elles-mêmes. C’est pourquoi ous nous élèverons toujours contre des discussions onstitutionnelles, qui pour être purement théoriques ous paraîtraient stériles, et nous considérerons tou- 3urs comme la garantie la plus sûre et la voie natuelle d’une bonne constitution un régime économique ivace, où prévaudraient les saines doctrines et où 3ut chacun, déjà consommateur par essence, cumula encore plus ou moins avec ce rôle celui de proucteur ou de distributeur de richesses. Nous penons même que si tant de contrées moins favorisées

SERVICES DE

que la nôtre ont, jusqu’à ce jour, refusé à beaucoup de leurs habitants, dans l’ordre politique, les satisfactions auxquelles ils avaient certainement droit, c’est qu’il s’y sera trouvé sans doute constamment des violents, des désœuvrés et des incapables, trouvant plus commode de demander leur entretien à la force et à la spoliation légale qu’à l’effort et au travail. Dans tout cela, nous ne perdons pas de vue, en dehors des intérêts matériels, les intérêts moraux et intellectuels, la culture des arts, l’épanouissement de la civilisation, toutes ces exigences enfin avec lesquelles doit compter sans aucun doute une organisation bien avisée; mais comment nier que ces légitimes soucis doivent d’autant moins détourner le législateur d’appliquer à une société travailleuse le système politique qui semble s’y adapter spontanément, qu’il n’y a pas d’école de moralité supérieure au labeur économique, et que sans la prospérité développée parle mouvement économique, le règne des lettres, des sciences et des; arts, des bonnes mœurs, de la civilisation enfin, ne deviendrait jamais possible.

Que si le raisonnement ne suffisait pas à nous éclairer sur la bonne intelligence existant entre une poli tique équitable et généreuse, quelle que soit la bannière qu’elle déploie et la science du laisser faire et du laisser passer, ces excellents rapports, qui ne reposent pas cependant sur un enchevêtrement ou une dépendance directe quelconque (attendu que chacune de ces branches se meut dans une sphère propreet distincte), seraient encore mis en lumière par une coïncidence remarquable. Le besoin de se relever, de; travailler plus ardemment que jamais et d’abandonner de regrettables et fatales tendances n’avait pas plutôt été éprouvé, le désir d’investir les citoyens de toutes les prérogatives compatibles avec le fonctionnement de l’État ne s’était pas plutôt emparé de tous les esprits que l’Écon. pol. conquit une popularité inconnue jusqu’alors et devint l’objet des mesures les plus libérales, On comprit avec cette lucidité que don-

l’économie politique.

nent ladétresse et la recherche du salu tou d’un meilleur avenir que sans se donner le mot, 1 Econ. pol. et une politique pacifique en même temps que vraiment démocratique travaillent l’une pour l’autre. Les économistes, dans lesquels on reconnut des amis dévoués et intelligents de leur pays, cessèrent de paraître ridicules ou odieux, et le titre qu’ils portaient commença à devenir un titre d’honneur. De toutes parts se fit en leur faveur un mouvement qui ne parait pas sur le point de s’arrêter, et tous les moyens continuent désormais à leur être donnés de plus en plus de répandre leurs principes et leurs doctrines à telle enseigne qu’on peut prévoir le moment où ils auront une tribune dans toutes les écoles normales, dans tous les lycées, voire même dans toutes les écoles primaires. . . , ,

Or, tant d’intérêt pour une science dont les adversaires vont tous les jours en diminuant de nombre et ne se recrutent plus que parmi ceux qui ne sont pas seulement les siens, mais encore les adversaires de l’itinéraire qu’elle montre, tant d’intérêt, tant de sympathies et d’empressement ne laissent pas que de créer l’obligation de produire plus longuement encore les raisons justificatives d’une faveur aussi générale.

Assurément elle ne frappe et ne subjugue pas les imaginations dans la même mesure que l’astronomie par exemple ou la chimie. Mais il est permis oe dire, sans exagération, qu’elle est liée au bonheur et au bien-être de l’humanité plus que toutes les autres : spéculations réunies. Le champ d investigation des astronomes se trouve dans les régions glacées de ; l’espace. Nous nous inclinons avec respect et admiration devant la puissance intellectuelle de certains savants qui, à l’aide de chiffres jetés sur le papier, révèlent l’existence et déterminent la position d’une planète jusqu’alors ignorée. Cependant , tout en demeurant confondus par des résultats si merveilleux, nous ne saurions méconnaître qu’ils restent sans influence sur les affaires de ce monde, et que s ils font

70 SERVICES DE

éprouver la satisfaction philosophique attachée à la conquête de toute vérité, il importe peu, après tout, pour la prospérité des nations, que la théorie de Copernic l’emporte sur celle de Ptolémée, ou la théorie de l’émission sur celle des ondulations. La hauteur à laquelle plane, la distance à laquelle opère l’astronome, en séduisant peut-être la raison, n’entraînent pas cependant les cœurs. Par contre, les hommes éminents auxquels on est redevable de cette vérité, que dans l’échange les deux parties réalisent un bénéfice, ont révolutionné le sentiment public, agi profondément sur la politique nationale qui affecte si directement le bonheur de tout être humain et tari pour toujours une source permanente d’hostilité entre les hommes. L’Economique est une science d’intérêt essentiellement humain, et elle joue parmi les sciences le rôle que le poète romain assignait à ses compatriotes parmi les autres nations, en ces vers immortels : .

Excudent alii spirantia mollius aéra Credo equidem ; vivos ducent de marmore vultus ; Orabunt causas melius, cœlique meatus Describent radio et surgentia sidéra dicent.

Tu regere imperio populos, Romane, memento ;

Hae tibi erunt artes : pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbos.

Si la guerre est le plus^ cruel ennemi de notre espèce, elle trouve dans l’Économique qui enseigne, la solidarité son antagoniste le plus décidé et le plus redoutable. Si des monopoles tyranniques dans les échanges constituent une des plaies sociales les plus douloureuses, c’est l’Économique surtout qui se charge de la fermer. Quand les conséquences de celle-ci seront clairement perçues, quand ses enseignements auront conquis tous les suffrages, l’univers cessera, grâce à elle, d’être un champ de carnage ou, ainsi que le dit M. Mac Leod, un étal de boucherie pour devenir un grenier d’abondance. Comme notre orgueil doit être

l’économie politique.

humilié en découvrant qu’il y a six générations, les hommes d’État les plus consommés, les marchands les plus expérimentés, les nations les plus éclairées, étaient engoués d’une phrase sous l’influence pernicieuse de laquelle tout peuple s’armait contre chaque autre, les États les plus puissants étaient dépouillés de tous leurs avantages, la torche incendiaire, la ruine et la désolation promenées aux quatre coins de l'Europe, alors que lorsque l’Écon. pol. se mit à examiner attentivement l’aphorisme consacré, il se trouva qu’il n’était que chimère, illusion, déception. Au milieu de l’insanité et du chaos général, le génie de l’Écon. pol. prit son vol, emportant sous ses ailes l’unique moyen de guérir cette humanité qui saignait par tous ses membres. Une seule phrase malheureuse avait fait tout le mal; la magie d’une autre phrase en devait marquer le terme.

Il n’y a pas d’ailleurs de doctrine erronée en Econ. pol. — et Dieu sait que nous souffrons plus de la circulation de fausses notions que de l’absence de notions économiques quelconques — qui n’ait déchaîné sur l’espèce humaine des calamités sans nombre. Que de souffrances n’ont pas été causées par des théories hasardées sur le crédit, et est-il besoin de réveillera cet égard le souvenir, par ex., des terribles catastrophes qu’amena chez nous le système de l’Ecossais :Law? Des vues inexactes sur la valeur dont le socialisme éteint la notion ont enrayé la prospérité de bien des industries, apporté la misère à des milliers de familles, conduit leurs chefs dans les prisons, les workhouses, là où il en existe, et à la mort. Sans doute le progrès des idées saines n’est pas rapide et peut-être leur faut-il des siècles pour exercer tout leur empire. Mais dès maintenant, elles ont un point d’appui solide dans l’opinion publique. L’Economique apparaît comme un corps de doctrine important, où chaque proposition s’étaye sur une démonstration rigoureuse. Ce n’est pas par pur caprice que l’Angleterre s’est engagée dans les voies du free-

SERVICES DE

trade, et elle n’a cédé qu’à la pression de la vérité scientifique. Pour quelques pas seulement qui se font en avant, il ne s’en fait au moins pas un en arrière, car qui pourrait s’imaginer que la Grande-Bretagne voulût retourner jamais à ses anciens errements, et n’avons-nous pas vu notre propre pays se roidir contre les sollicitations antilibre-échangistes de la voix cependant bien patriotique et bien entraînante de M. Thiers? Le raisonnement et la réussite, cette réussite qui, en amnistiant souvent de bien mauvais actes, couvre au moins aussi de son égide les expériences louables, s’unissent ici pour assurer le triomphe final des bonnes solutions. L’Economique bien entendue est la source vive de la prospérité constante des nations; elle est l’agent le plus efficace pour réduire la barbarie et civiliser les hommes. Plus qu’aucune autre cause, elle contribuera à hâter, selon l’expression d’un écrivain étranger, l’avénement de l’époque où ne s’entendra plus le sifflement lugubre des boulets et où on laissera les sabres se rouiller dans leurs gaines.

Il est fort à espérer, en effet, que du moment ou tout le monde sera imbu de cette croyance que les! intérêts de l’humanité entière sont attachés à la paix, que chaque nation ne peut que profiter de l’état florissant de ses voisins, et que les infortunes d’un pays réagissent fâcheusement sur tous les autres, de ce moment aussi ce qu’on a appelé les points noirs se dissiperont de plus en plus à l’horizon, et pour nous servir encore du langage du poète :

Placatumque nitet diffusé lumine cœlum.

Nous nous sommes appesanti jusqu’ici plus particulièrement sur les bienfaits internationaux de l’Écon. pol., devant substituer au système usé de conquête et de civilisation par la guerre le système moderne de conquête et de civilisation par les produits, qui l’emporte tout au moins sur le premier par la douceur des moyens et par l’exclusion de toute pensée de revanche. Mais l’Econ. pol. opère au dedans

l’économie politique.

des nations comme en dehors d’elles. Faute de principes économiques justes, nous trouvons la guerre partout au sein d’un pays. Nous la trouvons entre les producteurs et les consommateurs qui désireraient, ceux-ci, pour leur avantage, et sans s’en remettre même au libre jeu d’une concurrence effective, voir apporter aux prix une limitation arbitraire, comme si cette limitation ne devait pas amener la dispersion , la fuite , la rareté des produits , accompagnée fatalement de leur renchérissement. Nous la trouvons même entre diverses classes de producteurs, entre les travailleurs spécialement et les entrepreneurs ou capitalistes ; car il ne manque jamais de déclamateurs pour attiser le feu entre ces deux espèces de coopérateurs dont l’union est aussi nécessaire à chacun d’eux qu’à la production. Oui, on viendra avec plus ou moins de succès prêcher aux classes non arrivées encore à l’épargne que le salariat est un esclavage qui correspond à une tyrannie, comme si le loyer d’ouvrage n’était pas, ainsi que tant d’autres contrats, un contrat librement consenti, surtout depuis que la loi libératrice du 2 mars 1791 a permis à tout Français de se livrer à tel commerce, à telle industrie qu’il jugerait convenable; comme si la condition faite par le salariat et qui est en effet une condition inférieure, faute d’économies déjà réalisées, n’était pas susceptible d’amélioration ; comme si tant de sociétés en commandite florissantes ne nous montraient pas l’alliance, Y association heureuse du capital et du travail ; comme si les combinaisons coopératives n’ouvraient pas aux ouvriers, réduits à euxmêmes, les riantes perspectives du patronat ; comme si, en tout cas, la possibilité d’un concert, d’une entente entre ces mêmes ouvriers depuis une loi de 1864, comme si la possibilité de la formation de syndicats ne leur permettait pas d’abriter suffisamment leurs intérêts individuels derrière un rempart commun.

D’ailleurs, aux ouvriers qui jalouseraient le patron dont ils trouveraient les avantages injustifiés et qui

SERVICES DE

se découvriraient des mérites supérieurs au sien, pour savoir plus habilement que lui manier leurs outils, nous rappellerons ces franches paroles que leur adressait, à une séance générale de rassociation philotechnique, M. Jules Simon, tout en leur faisant saisir les risques si considérables courus sans cesse par le patron, en argent et en honneur, et la légitimité d’une situation dont celui-ci est redevable à une épargne, à des privations antérieures ou à des héritages que consacre le droit de propriété :

« Si vous vous asseyiez, leur disait-il, dans le comptoir du patron, je me demande si vous sauriez, comme lui, faire les commandes, placer les marchandises, choisir les ouvriers, diriger l’atelier, modifier les machines. Voyez un navire en pleine mer; il y a là un homme dont l’autorité est absolue. En quittant le port, le patron emporte avec lui l’autorité de toute la société; il n’y a pas de juge-de-paix chez qui on puisse le conduire; il est maître après Dieu sur son bord, et personne ne songe à s’en plaindre. Tout le monde sait que la science du capitaine est la force qui conduit le navire sur l’océan immense; et il n’y a pas un matelot, pas un mousse de l’équipage qui ne comprenne qu’il vaudrait mieux pour lui voir les mats s’abattre, la machine éclater, que de voir s’éteindre la lumière intellectuelle qui lui sert de guide au milieu des flots! Voilà ce que l’ouvrier ne voit pas et ce qu’il faut qu’on lui montre! »

Eh bien, c’est encore à l’Econ. pol. à relever l’injure faite à la saine raison par cette hostilité prétendue de deux forces appelées à agir de concert pour le plus grand bien général et particulier. C’est àl’Econ. pol. à réduire au silence ces sophistes intéressés ou aveugles qui cherchent un remède à des contrastes inévitables, permanents, fondés sur notre nature, dans une uniformité hideuse, équivalant à la mort pour tous indistinctement.

Aussi, est-ce grâce seulement à ses efforts qu’on peut espérer la fin ou au moins l’adoucissement de

l'économie politique

cette lutte perpétuelle et intestine entre riches et pauvres, la seule peut-être, si on veut aller au fond, qui déchire le sein des sociétés, et dont toutes les autres, quelques noms qu’elles prennent, ne sont que des dérivées.

A pacifier ou éteindre cette lutte, la religion emploie sans doute tous ses moyens; la politique, du moins la vraie, y emploie aussi les siens ; nous est avis cependant que c’est là un problème qui est surtout du ressort de l’Écon. pol., et que la paix troublée par des considérations d’intérêt matériel ne peut être définitivement rétablie qu’à l’aide de considérations fournies par la science des intérêts matériels.

Que dans ce rôle de médiatrice, l’Écon. pol. puisse être en butte aux outrages réservés à tous les arbitres intègres, ne voulant favoriser personne au détriment d’autrui, voulant le réglement du conflit conformément au droit et à la justice, il n y a à cela rien que de très-normal, et les économistes ne feraient donc pas exception à la règle s ils subissaient les invectives de presque toutes les classes de la société, dont ils ne veulent flatter ni les passions, ni les convoitises, et dont ils entendent uniquement faire triompher les revendications légitimes. En cela, ils seraient tout-à-fait dans le cas de Turgot, et I on en pourrait dire comme de lui : Ges hommes ont lait tant de bien qu’ils finiront par avoir tout le monde

contre eux. . , ,

Quoi qu’il en soit de ces dénigrements entaches d’ingratitude, non, les hommes qui analysent les évolutions de la richesse pour y faire apparaître des lois constantes, immuables, lesquelles sont comme 1 empreinte du Dieu éternel mise sur les choses humaines, ces hommes ne sont ni des impies, ni des athées; non,

les hommes qui recherchent les conditions dubien-etre,

lequel, par les moyens qu’il emploie comme par ses résultats, fraye la voie aux bonnes mœurs, a la culture des arts et des lettres, à toutes les découvertes, à tous les progrès, développe toutes les res-

Page 1