VIII - CONDITIONS DE L’ÉCONOMIE NATIONALE
Gomme le besoin que nous avons de biens matériels se renouvelle incessamment, chaque Économie doit tendre à se maintenir dans une condition au moins uniforme, c’est-à-dire à se maintenir au moins au même niveau. Tandis que le particulier prend souci de la condition de fortune des siens pour l’époque où il ne sera plus, un peuple doit être considéré comme absolument immortel. Il serait dès lors contraire aux principes de vivre exclusivement sur la fortune souche, ce qui aurait pour effet inévitable d’en amener finalement le complet épuisement. Le montant du capital ne doit en aucune façon être amoindri, sans quoi le revenu qui en découle partiellement décroîtrait aussi, et il ne faut pas retirer de l’approvisionnement d’usage plus qu’on n’y peut remettre tous les ans, si l’on ne veut pas voir s’en suivre un resserrement graduel de la jouissance de biens.
Il résulte de là que l’état favorable de chaque Économie, c’est-à-dire la mesure en laquelle elle assure la satisfaction des besoins et procure même une jouissance de biens supplémentaire, doit être apprécié avant tout d’après le revenu qui s’y rencontre, eu égard à l’étendue des besoins. Notons seulement ici, à titre de différence marquante, que le simple individu peut se faire des revenus par son travail ou une branche acquisitive de fortune, ou par la combinaison de ces deux moyens. Pour une même grandeur du revenu intégral, le travailleur est manifestement dans une situation moins avantageuse que celui dont le revenu repose sur la possession d’une fortune et est par conséquent assuré d’une manière durable. Or, ceci est sans application à un peuple tout entier.
CONDITIONS DE
Même un grand approvisionnement de biens non acquisitifs, que n’accompagneraient pas de riches revenus, ne pourvoirait pas son proprietaire d’une façon durable et complète de tout ce dont il a besoin, s’il n’était pas possible de convertir ces biens en biens acquisitifs. La prudence économique conseille donc de 11e pas porter l’approvisionnement d’usage audelà d’un certain rapport aux revenus.
Chez les particuliers, on peut distinguer :
1° Des besoins universellement humains, qui tendent à la conservation de la vie et de la santé ;
2° Des besoins qui sont communs aux membres d’un peuple à part. Ainsi les besoins seront plus grands dans les pays froids et chez les peuples plus civilisés. Il y a une grande différence, selon qu’on juge le genre de vie modeste d’un peuple peu développé d’après ses besoins restreints ou d’après les besoins d’un peuple plus avancé et habitué à bien des jouissances;
3° Des besoins qui correspondent à la situation qu’un tel occupe dans la société;
4° Des besoins individuels qui prennent leur source dans des conditions personnelles tout-à-fait particulières, par exemple dans l’éducation reçue, les habitudes contractées, la manière de voir, la constitution physique, dans le nombre, l’âge et l’état physique des membres de la famille, etc., et qui pour cela varient extrêmement selon les individus. Gomme ces besoins, à l’exception de la situation de famille, ne sont pas, ainsi que c’est aussi le cas pour la valeur individuelle, reconnaissables extérieurement et doivent passer pour accidentels, 0 p a coutume de n’en point faire état quand les conditions de fortune d’un homme sont jugées à un point de vue général d’Éc. nationale ou par le Gouvernement, à l’occasion par exemple de la mesure des traitements à allouer.
Celui-là se tire d’affaire qui, par ses revenus continus, est mis à même de satisfaire ses besoins essentiels et ceux de sa famille. Quand le revenu dépasse
l’économie nationale. 151
les besoins, on voit se produire les conditions suivantes :
1° L’aisance (wealth,Wohlstand) lorsque la satisfaction réclamée par les besoins du pays, de la position, de la famille, laisse un reliquat pour des jouissances supplémentaires ou dont puisse s’emparer l’épargne ;
2° La richesse, lorsque le revenu de l’individu n’excède pas seulement notablement les besoins, mais résulte encore, indépendamment de la vie et de l’activité de celui-ci, d’une fortune acquisitive. Des fonctionnaires de l’Etat et des artistes, quoique possédant des revenus relativement très-importants, ne sont cependant pas pour cela seul très-riches ;
3° Le superflu, lorsque le revenu est tellement grand qu’on ne saurait le consacrer entièrement à des choses utiles ou véritablement agréables et qu’on n’y trouve aucun stimulant à l’économie. Le superflu qui pourrait être utilisé à seconder efficacement d’autres hommes n’est que trop souvent, hélas, gaspillé en dépenses non dirigées par des mobiles raisonnables, c’est-à-dire n’est que trop souvent gâché en débauches. Ce qui fait que chez les peuples plus civilisés, on aperçoit moins les signes du superflu appartenant à des particuliers, c’est que ceux qui sont très-riches pour leur condition ont coutume de s’approprier le genre de vie et les besoins d’une classe supérieure à la leur, et aussi que l’art de raffiner la jouissance s’élève assez haut pour avoir raison même d’un bien grand revenu.
D’autres conditions de nature défavorable se présentent quand le revenu reste au-dessous de l’étendue des besoins.
1° Il y a, pour nous servir de la nomenclature de M. de Gérando (De la Bienfaisance publique), il y a pauvreté dès que les besoins les plus urgents sont les seuls qui puissent encore trouver satisfaction. Certaines privations sont inséparables de la pauvreté, et comme parmi les besoins cités plus haut les besoins attachés à la situation qu’on oc-
CONDITIONS DE
cupe sont encore ceux qui peuvent le plus facilement rester sans satisfaction, les privations des pauvres s’y réfèrent principalement.
2° Au-dessous de la pauvreté, il y a V indigence ou l’incapacité de pourvoir, avec ses moyens propres, à l’entretien de la vie. Cette condition place dans la dépendance de secours étrangers, sans lesquels la santé et même la vie seraient en péril.
3° Que si ce secours étranger fait défaut aux indigents, c’est alors le dénûment et la misère .
Pour appliquer les notions qui précèdent à un peuple tout entier, il faut avant tout confronter le revenu brut et net d’un peuple donné avec la masse d’hommes entre lesquels il se répartit. Mais meme, lorsqu’on aura divisé les deux grandeurs par la population et reconnu la participation moyenne par tête, il sera encore extrêmement difficile de conclure de cette indication à la situation de fortune du peuple, abstraction même faite de la circonstance que de tels nombres peuvent être obtenus seulement au regard de la valeur d’échange, et non relativement à la valeur d’usage. Un peuple ne peut être riche ou pauvre en ce sens qu’il se composât de membres exclusivement riches ou pauvres ; il révèle plutôt chez ses membres toutes ces conditions de fortune à la fois; d’ailleurs, la mesure usuelle des besoins se règle en partie dans un pays sur le revenu, de manière qu’avec ce revenu le genre de vie dominant se modifie et que le besoin moyen relatif à une tête croît ou décroît. Ce n’est que transitoirement, jusqu’à ce que toutes les conséquences de la modification se fussent produites et tant que persisteraient les habitudes contractées en des temps meilleurs, qu’un abaissement considérable et subit du revenu pourrait mettre en évidence les indices d’une pauvreté régnante et la sensation de la gêne. Par contre, le revenu intégral peut certainement être supérieur à la somme des besoins; seulement, il est difficile de cal-
l'économie nationale. 153
ciller ces besoins, eu égard aux habitudes des diverses classes sociales.
On se fait plus facilement une idée de l’état de fortune d’un peuple quand on le compare à d’autres peuples. A cet effet, on peut supposer tous les peuples, entre lesquels s’opère le rapprochement, placés à un même degré de culture ou marchant pour leur développement dans des voies identiques, laisser de côté leurs besoins comme également grands et s’en tenir exclusivement au montant moyen du revenu. Alors un peuple se trouvera plus riclie qu’un autre si une masse de biens plus considérable correspond par an à chaque tête. D’après cette détermination, il y a des peuples plus riches et plus pauvres, alors qu’aucun d’eux, considéré en lui seul, ne peut être taxé de riche ou de pauvre.
Divers signes permettent de reconnaître si tel peuple est plus riche ou plus pauvre que tel autre auquel on le compare. Au nombre de ces signes, on peut ranger les suivants :
1° Le genre de vie des classes laborieuses, c’està-dire la quantité de jouissance de biens que cellesci sont à même de se procurer à l’aide de leur salaire. Ainsi serait un bon signe l’usage croissant chez elles des aliments non indispensables, tels que viandes, denrées coloniales, comparativement à l’accroissement de population ; cet accroissement de population lui-même est en général de bon augure. On pourrait peut-être faire également .état du degré de mortalité, sous la supposition qu’une mortalité infime soit démonstrative chez les classes inferieures d’une situation de fortune satisfaisante. Toutefois, il faudrait en même temps tenir compte du climat, des occupations (agricoles ou manufacturières), de la conformation des habitations, du nombre des naissances, du caractère dominant des maladies, etc.
2° De grandes et coûteuses entreprises de la part des citoyens, notamment quand un grand nombre de particuliers y concourent. Citons à titre d’exemples
CONDITIONS DE
les sociétés par actions à fin commerciale, financière ou industrielle.
3° De grandes dépenses faites par le Gouvernement dans un but d’utilité publique, quand il y est fait face sans pressurage et appauvrissement des habitants.
4° Des prêts considérables consentis par les citoyens aux pays étrangers. C’est même à ce signe que Storch s’est attaché exclusivement, en divisant les peuples en peuples emprunteurs (ou pauvres), en peuples prêteurs (ou riches) et en peuples indépendants, placés entre les deux.
Pour un seul et même peuple, on peut plus facilement et plus sûrement encore conclure à l’accroissement ou à l’affaiblissement du revenu national d’après divers phénomènes, tels que les changements dans le nombre des pauvres, dans la mortalité, dans l’étendue de la production des biens, de l’importation et de l’exportation, des assurances contre l’incendie, dans le produit des taxes somptuaires, etc. A l’appui, on peut mentionner les progrès de l’Empire britannique, tels qu’ils ont été signalés par G. Porter (1852, Statistical Tables, publication annuelle du Board of Trade sur le commerce, l’industrie et les finances du Royaume-Uni). La production du fer s’y est élevée de 4802-1848 de 170,000 à 2 millions de tonnes; l’exportation de fer, de 37,000 à 701,000 tonnes; le tonnage des vaisseaux y entrés de 1801-49 a grandi de 1,702,000 à 6,920,000; les assurances contre l’incendie, après avoir représenté une somme de 232 millions au début de la période, en représentaient finalement une de 756 millions 1. st.
Dans quelle mesure le revenu d’un peuple contribue-t-il à sa prospérité économique ?
La mesure ne dépend pas seulement de la grandeur de ce revenu, mais encore
1° De la façon dont il est distribué. La fortune remplit mieux sa destination, quand elle permet à tous une jouissance modérée, que quand elle s’accumule chez quelques-uns en masses considérables. Quand
l’économie nationale.
même un peuple posséderait un revenu supérieur à celui d’un autre peuple, il pourrait encore se trouver dans une condition moins bonne que ce dernier, si un petit nombre d’hommes vivait au milieu d’une opulence avoisinant le superflu, tandis que la majorité manqueraitplus oumoinsdunécessaire. L’Angleterre, p. ex., présente une distribution de fortune désavantageuse. D’après les Statistical Illustrations, le revenu national ne s’élèverait, pour un million de familles, qu’à 22 1. st., et pour un second million, que de 33-50 1. st.
2° De la source de laquelle il découle. C’est seulement quand le revenu est dû au travail propre d’un peuple qu’il opère avantageusement de tous les côtés et qu’il repose sur une base solide. En tout cas, la plus grande partie du revenu national n’a pas d’autre origine, et une plus légère partie pourrait cependant encore provenir de tributs versés par des États soumis ou du produit de possessions étrangères.
Que si la condition dans laquelle un peuple retire du propre labeur de ses habitants un revenu opulent et bien réparti prend le nom de bien-être (Wohlstand), cette désignation se réfère à la caractéristique la plus florissante et la mieux en rapport avec les fins de l’État, de l’Éçon. publique. Étant donc donnée une mesure égale de fortune, le plus grand bien-être existe chez ce peuple qui compte le moins de pauvres et d’indigents.
avec les Économies privées.
Rien qu’à s’en tenir à l'observation, on voit se dresser devant soi cette existence imposante des sociétés humaines, qui se perdent dans la nuitdes temps, qui constituent un fait providentiel, voulu, éternel, et qui offrent en quelque sorte le cadre au développement de l’être humain isolé. C’est là, d’ailleurs, un fait qui s’affirme et prévaut dans l’ordre économique aussi bien que politique. Politiquement, quels ne seraient pas les dangers de tous les instants courus par la sécurité et la liberté de l’individu si la force collective ne pouvait pas s’interposer entre lui et la brutalité et les appétits d’un plus puissant? Et de même, économiquement, que pourrait pour la satisfaction de ses besoins continuellement grandissants, sans l’assistance et la coopération des autres hommes, cette chétive créature, qui vient au monde et passe sa première jeunesse dans un état d’impuissance absolu, et qui, à l’apogée de sa force et de son intelligence dont l’épanouissement ne saurait sans doute non plus être obtenu que par le contact, serait tout au plus propre à faire face par elle-même à l’une ou l’autre seulement des innombrables nécessités qui l’assiègent. De même que Dieu a donné à l’enfant qui voit le jour le cerveau, la langue et le cœur avec lesquels il pensera, parlera et aimera plus tard, de même il a placé l’homme dans une société humaine dont il a fait le milieu, où petit à petit se développera chez celui-là le sentiment de l’intérêt commun pour son plus grand profit personnel. La perception de la collectivité sur le terrain politique trouve son expression dans la société politique , et quand naît la perception ou le sens de la collectivité sur le terrain écono-