LIVRE I
tiels, la production est d’autant plus infime qu’il y a plus d’hommes qui ne travaillent pas du tout ou qui ne sont occupés qu’à des services ne favorisant pas la production des biens matériels. Ceci relève du rapport existant entre les diverses classes de la société et de la distribution de la propriété foncière. Il importe qu’il existe une juste proportion entre les diverses branches du travail et de ne pas donner, par ex., aux services personnels une prépondérance excessive, comme il est arrivé à l’Espagne, notamment, qui est restée pauvre malgré les conditions favorables où elle était placée. Le caractère national y a de tout temps incliné à la morgue nobiliaire et à la paresse économique. La seule préoccupation des industriels y était de gagner vite assez pour se suffire avec leurs rentes, après quoi ils se dirigeaient sur une autre province pour y vivre noblement ou se retiraient dans un couvent. L’esprit public apparait assez clairement par cette question que mettait au concours encore en 1781 l’Académie de Madrid : « L’exercice des industries utiles n’a rien de déshonorant. » En 1787, on comptait dans ce pays 480,589 gentilshommes, 280,092 domestiques, 188,625 ecclésiastiques, 964,571 journaliers, 907,197 cultivateurs, 310,739 artisans et fabricants, 34,339 marchands. Les États-Unis d’Amérique donnent la con tre-partie de ce tableau : en 1840, ils renfermaient 77,5 % de cultivateurs, 16,8 % d’hommes consacrés aux industries diverses et à l’exploitation des mines, 4,2 % de marins et commerçants, et seulement 1,3 % de citoyens voués aux professions libérales. Sans aller jusqu’en Amérique, on comptait en Belgique, en 1846, en groupant les membres dépendants sous la profession du chef de famille, 51,2 % de laboureurs, 31,1 % d'industriels, 6,6 % de commerçants, 6,03 % d’individus exerçant des professions libérales, 3,6 °/0 sans profession. En ce qui concerne enfin la France, dans les 36,905,788 habitants que lui attribue le recensement opéré en 1876, figu-
rent pour 53 % les personnes adonnées à l'agriculture, pour 26 % celles appartenant à l’industrie et pour 14 % les commerçants, tandis que c’est entre les 7 % restants seulement de la population que se répartissent les rentiers et les professions libérales. Quant à la propriété foncière, si elle se trouve en grandes portions au pouvoir d’un petit nombre^ de personnes, le produit du sol peut facilement être employé à l’entretien de beaucoup d'oisifs ou de gens sans occupation productive, et la production intégrale, ainsi que la jouissance en biens de la société, restent nécessairement de mince importance. Rappelons à cet égard le grand nombre de commensaux des riches propriétaires fonciers au moyen-âge ou encore dans la Russie contemporaine !
Que si l’art progresse dans l’accomplissement des travaux substantiels, il devient possible à un nombre considérable d’hommes de se vouer, sans qu’il y ait réduction du revenu national, à d’utiles services personnels qui non seulement assurent la culture assidue des biens personnels, mais desquels on peut encore attendre une réaction heureuse sur la production des biens matériels. Plus une contrée est prospère à même degré de civilisation, plus elle aura de maîtres, d’artistes, de médecins, etc., pour un même nombre d’habitants. En Prusse, il y avait, en 1849, un médecin pour 2,787 habitants, alors que dans la province de Brandebourg il y en avait, par suite de l’influence de la capitale, un pour 1,827, en Saxe, un pour 2,155, et en Posen, un pour 5,200 habitants, seulement.
Parmi les facteurs les plus importants de la production d’ouvrage, il faut placer à un rang très-élevé le zèle de l’ouvrier. Ce zèle varie incontestablement selon le caractère, le tempérament, les habitudes propres aux individus, comme à des peuples entiers, chez lesquels on trouve à des degrés différents une application au travail, une tempérance, des aptitudes, un penchant pour la vie domestique, et d’autres qualités qui exercent nécessairement une influence sur