III. — INTRODUCTION RATIONNELLE
Si haut dans l’histoire et en quelque endroit qu’on prenne l’homme, partout et toujours il nous apparaît avec des besoins physiques, de la satisfaction desquels dépend l'accomplissement de sa destinée en ce monde. Vainement se révolterait-on contre la vulgarité de ces besoins, ils existent, ils sont impérieux, ils sont inhérents à notre nature, et pour quiconque ne se tient pas à la surface des choses, ils constituent l’instrument divin et comme tel assurément bien respectable de notre avancement dans les voies de la civilisation. Mais pour nous garantir contre la faim, la soif, le froid, pour répondre à des nécessités que le progrès social augmente incessamment, ce qu’il nous faut, c’est consommer, c’est-à-dire nous appliquer privativement, en les enlevant à la circulation, en les détournant de tout usage non personnel, des biens appropriés à ces exigences et à défaut desquels nous serions voués au malaise, à la souffrance et à la mort. C’est donc la consommation qui est l’objectif au moins immédiat de tout être humain, en ce sens que jusqu’à ce que les conditions de notre existence matéiielle soient remplies, l’instinct en quelque sorte intraitable de la conservation nous rend indifférents à tout le reste, conformément à ce dicton populaire, si vrai sous sa forme pittoresque : Ventre affamé n a point d’oreille.
Eh bien, c’est aussi cette consommation que vise l’Écon. pol., et encore même que dans le cadre de l’Écon. pol. on fasse généralement entrer à côté de la consommation la production et la distribution des richesses, il semble qu’on pourrait, sans trop d inconvénient, supprimer ces deux derniers termes de l’énumération, comme étant implicitement compris
INTRODUCTION
dans le troisième, qui est leur véritable raison d’être. La consommation commande, en effet, la production et la distribution ; ceux qui produisent, soit en labourant le sol, soit en transformant les matières brutes par les voies manufacturières, soit en alimentant le travail de leurs capitaux, ne poursuivent apparemment qu’un but, qui est la création de produits appropriables; ceux qui, par les mille conduits commerciaux, concourent à répandre ces produits n’ont en vue, dans un intérêt personnel sans doute, que de faire arriver aux consommateurs les approvisionnements indispensables; si donc l’on produit, c’est pour la consommation ; si l’on achète ou échange, c’est encore pour la consommation; mais que Dieu nous garde de penser et de dire que si l’on consomme, ce dût être pour la consommation... Non, c’est pour la réalisation de notre haute et complexe mission dans l’ordre physique, moral et intellectuel, car, ainsi que le dit encore un proverbe bien juste dans sa vulgarité : il s’agit non de vivre pour manger, mais de manger pour vivre. Nous entendons ici la vie sous tous les aspects, les aspects les plus humbles et les plus élevés. Et en cela, précisément, les sociétés modernes paraissent se différencier de l'antiquité paj^enne, à la recherche incessante dejouissances qui étant considérées comme un but final bien plus que comme un moyen de provoquer de nouveaux efforts, manquaient en conséquence de tout correctif, de tout tempérament, et atteignaient des proportions démesurées, au bout desquelles il y avait, au lieu du renouvellement des richesses, leur épuisement; au lieu de l’amélioration des individus, leur abâtardissement; au lieu de la vitalité persistante ou même croissante des États, leur affaissement graduel et leur disparition infaillible. Aujourd’hui, au contraire, que l’Épicuréisme est regardé moins comme un système philosophique que comme un vice, aujourd’hui que l’exemple de la sobriété nous est donné par ceux même que favorise le plus la fortune, aujourd’hui que la doctrine à peu
RATIONNELLE
près universellement accréditée de la solidarité humaine flétrit toute satisfaction personnelle qui ne tourne pas au profit de tous, aujourd’hui que la consommation ne marque plus le dénouement, par absorption, de l’activité productive ou distributive des hommes, mais bien le point de départ ou la condition de cette activité, et que les divers actes de la vie économique se succèdent perpétuellement dans le meme ordre, comme sur une circonférence les divers points qui la composent et dont on ne peut dire s’ils sont initiaux ou extrêmes, il est permis de repousser le pronostic de ceux pour qui l’apparition continue de races nouvelles à la place de races puissantes qui déchoient et s’éteignent serait une loi inexorable, et de prédire aux nations contemporaines une existence constamment glorieuse, à condition que tous leurs membres se maintiennent invariablement dans les voies du travail envisagé lui-même comme la source de jouissances la plus pure et la plus réelle.
Avant toutefois de nous expliquer plus amplement sur les titres du labeur économique à la tolérance et aux respects de tous, il convient de nous arrêter un instant au caractère des développements dans lesquels nous aurons à entrer par la suite, et de nous demander si l’Écon. pol. est à vrai dire, comme on l’a affirmé, une science. En jetant les yeux autour de nous, mais en limitant nos observations à une contrée déterminée quelconque, la nôtre par exemple, nous remarquons en tout temps, à côté souvent d’agitations bien stériles, une agitation véritablement féconde, qui tend à procurer aux habitants les biens nécessaires à leur existence matérielle. Il faut bien, en effet, que les préoccupations et les efforts dirigés en ce sens soient continus, soient incessants, étant sanctionnés, en cas de cessation, par la cessation de la vie des peuples, et l’exemple à jamais mémorable donné naguère par d’héroïques cités, telles que Strasbourg et Paris, est venu une fois de plus prouver que le patriotisme le plus ardent, que
labnégation, poussée jusqu’à ses dernières limites, nepeut rien contre la famine, pas plus, d’ailleurs, qu’une armée animée du meilleur esprit, conduite par les chefs les plus habiles, ne pourrait lutter avec succès contre l’ennemi sans une intendance prévoyante! Aussi ces préoccupations et ces efforts forment-ils une branche spéciale et essentielle de l’activité humaine, dans laquelle le monde extérieur est terrassé et discipliné tour-à-tour, et qui progresse à mesure que nos connaissances des lois naturelles vont en s’étendant. Quand on entre dans l’examen des actes qui concourent à l’important résultat qu’il s’agit d’atteindre, on voit que malgré leurs variétés innombrables, ils portent en somme sur la création, la répartition et l’absorption des richesses. L’Écon! pol. s’empare de tous ces actes pour coordonner, pour grouper systématiquement les vérités qui s’y rattachent; c’est elle qui montre, dans sa partie théorique, de quelle façon une nation se trouve constamment pourvue du nécessaire, grâce à l’œuvre économique de ses membres, en enseignant :
1° Gomment, au sein de cette nation, les éléments de la richesse sont engendrés et rassemblés ;
2°Gomment, des mains du producteur, ils passent en d’autres mains et se répartissent entre les diverses classes et les divers individus;
3“ Gomment, enfin, ils sont employés à des destinations humaines qui en déterminent tôt ou tard la consommation.
Remarquons que toutes ces manifestations économiques s'accomplissent spontanément, par la force même des choses, sans nécessiter l’intervention, l’immixtion du pouvoir public, qui peut sans doute les régler, les protéger, les purifier, comme aussi il peut plus ou moins les compromettre ou les enrayer. Aussi la doctrine — nous ne voulons pas dire encore — la science économique a-t-elle pour mission d’exposer la condition matérielle des peuples, indépendamment des lois et institutions qui peuvent agir
RATIONNELLE
sur elle, à peu près comme eu médecine renseignement de l’anatomie ou de la physiologie doit faire abstraction des règles de la thérapeutique et de la chirurgie.
Mais la tâche qui incombe à l’Économiste n’est pas absolument celle du peintre, qui se borne à fixer sur la toile un spectacle naturel ou une scène d’intérieur, laissant au public le soin de percevoir le sentiment qui y respire ou la moralité qui s’en dégagé. L’Économiste est sans doute tenu aussi — et .c’est même son premier devoir — d’observer exactement les faits, de les recueillir avec un soin extrême, d’employer en un mot cet auxiliaire précieux qu’on appelle la statistique et qui est pour lui ce qu’est le scalpel pour le médecin, le microscope pour le naturaliste, le creuset pour le chimiste; mais s’il collectionne les faits, s’il met en lumière les effets, c’est pour en reconnaître, c’est pour en proclamer les causes. Il arrive ainsi à formuler de véritables lois, établissant qu’une cause donnée produit ou tend à produire des effets déterminés; que p. ex. les capitaux se tournent vers les placements les plus fructueux, qu’une récolte abondante déprime le prix des denrées, que l’accroissement de production est de nature à influer sur l’accroissement dépopulation, etc.
On peut toutefois se demander si de pareilles lois sont bien compatibles avec les conformations différentes des pays, avec les phénomènes variables de la nature, et surtout avec les conceptions, les tendances, les dispositions si diverses des hommes libres dans leur volonté ; on peut se demander s’il y a place pour de pareilles lois au milieu du -disparate, des contrastes, des bigarrures innombrables que présente le mouvement économique, par suite précisément des circonstances que nous venons de relater. Mais, en y regardant de près, il est impossible de méconnaître l’action de causes générales qui déterminent dans les procédés des hommes une certaine uniformité. Ces causes reposent en partie sur les lois du monde physique,
INTRODUCTION
conformément auxquelles les diverses espèces de biens corporels naissent, se transforment et disparaissent, de telle sorte que quand les activités humaines s’emparent de tels biens, elles doivent se ployer à ces lois naturelles et affecter par conséquent une même manière d’être, tant que nos connaissances de la nature resteront stationnaires ou que notre façon de nous en servir ne se sera pas modifiée. Et ces causes reposent encore sur les rapports invariables qui unissent l’homme aux choses matérielles en tant que celles-ci lui procurent l’instrument indispensable à la poursuite de la plupart de ses fins; d’où l’acquisition, la conservation et l’emploi des biens terrestres se trouvent être l’objet d’une recherche générale et semblable, donnant naissance à des principes qui s’affirment nécessairement en grand, bien même qu’en entrant dans le détail, nous apercevions dans les satisfactions données à nos besoins et dans les moyens de les satisfaire des nuances multiples dues au jeu naturel de nos facultés, de notre esprit, et que nous eussions à constater aussi quelquefois l’influence exercée par des mobiles, par des sentiments d’un ordre supérieur.
Ces prémisses posées, est-il donc bien téméraire d’assigner à l’Écon. pol. une place au milieu des autres sciences, qui, nous le reconnaissons, nesontque des fragments de cette grande science de l’univers, à laquelle la faiblesse de notre intelligence permet seulement de ravir quelques éléments épars, dont nous devinons toutefois la mystérieuse liaison ?
Que Victor Cousin n’ait vu dans l’Econ. pol., pour rappeler une de ses boutades familières, que la boutique à Guillaumin, que Dupin ainé n’ait consenti à la considérer que comme une étude, tout au plus, cela a-t-il, dans la plus haute antiquité et surtout depuis plus d’un siècle, empêché des penseurs éminents (1)
(1) Pour la France seule, on pourrait dresser une longue liste où figureraient entre autres des noms comme Bois-
RATIONNELLE. 83
d’en faire le thème favori de leurs travaux et l’objet d’une élaboration méthodique ?
Ce qui entretient, pensons-nous, les préventions qu’elle rencontre quand elle aspire à une qualification scientifique, c’est qu’elle se réfère à un mouvement au milieu duquel nous sommes nés et avons grandi, dont nous avons été les acteurs et les observateurs généralement inconscients, mais avec lequel nous sommes familiers , qui ne doit pas avoir de secrets pour nous, et au sujet duquel nous n’admettons guère que là où nos yeux avaient erré d’une façon machinale et distraite on nous montre des effets unis à des causes par un enchaînement inflexible.
Et puis l’Écon. pol., comme corps de doctrine, est une nouveauté relative, ce qui est à vrai dire son seul crime, mais ce qui suffit à la rendre suspecte, quoique, si jeune qu’elle paraisse encore, du jour où, grâce à l’observation des faits, elle est arrivée à la connaissance exacte des lois, sous l’empire desquelles se forme, se répartit et se consomme la richesse, elle a été, ainsi que le fait si bien remarquer M. H. Passy, armée de manière à pouvoir diriger avec succès ses investigations , et suivre dans leur cours les phénomènes résultant du développement de l’intelligence que les sociétés portent dans l’emploi de leurs forces productives. Que cette nouveauté motive sur bien des points des controverses encore ardentes que le temps apaisera, mais dont, d’ailleurs, des sciences beaucoup plus vieilles ne sont nullement affranchies, nous en convenons volontiers; que cette nouveauté l’expose à voir son domaine s’agrandir constamment par suite des problèmes que lui pose tous les jours la civilisation en marche, en
guillebert, Quesnay, Turgot, J. -B. Say, Rossi, Bastiat, Hippolyte Passy, Chevalier, Léonce de Lavergne, Wolowski, J. Garnier, Levasseur, Vuitry, Baudrillart, Frédéric Passy, de Parieu, Leroy-Beaulieu, Courcelles-Seneuil, Batbie, etc.
INTRODUCTION
créant par ex. des machines, en sillonnant le pays de chemins de fer, en développant l’esprit d’association, nous le reconnaissons encore, en observant toutefois, en passant, que l’astronomie enregistre encore fréquemment desplanètes, auparavant inconnues, dont le calcul fixe ensuite exactement remplacement et le mouvement; que la physique ne cesse de faire des conquêtes inestimables; que la chimie inorganique et surtout organique est loin d’avoir dit son dernier mot; que les interprètes de la loi sont obligés de construire perpétuellement des théories nouvelles; que les sciences d’observation enfin, soit naturelles, soit morales, ressemblent à ces rivages mouvementés qui empruntent à chaque flot qui passe des détritus destinés à former des alluvions. Ce qui est certain, c’est que l’Écon. pol. est dans les conditions les meilleures pour prétendre aux honneurs d’une science ; son champ est immense comme le monde, et le terrain sur lequel elle se place est aussi inébranlable que sont indestructibles les besoins physiques de l’homme; si elle s’occupe de faits hétérogènes et accidentels, c’est pour discerner des causes uniformes et stables; et enfin, à travers ce dédale de lois qu’elle construit, elle marche d’un pas certain, conduite qu’elle est par un guide infaillible, qui s’appelle la liberté.
Oui, c’est la liberté qui forme la loi suprême de l’Éc. pol., comme la gravitation constitue la clef de voûte du système planétaire ; c’est la liberté qui est ou doit être le principe dirigeant de la production; c’est elle qui doit présider au mouvement des échanges ; c’est elle, c’est elle toujours qui doit, en dernière instance, régler la mesure de la consommation ; et voilà pourquoi, au résumé, il faut mettre à l’actif de l’Éc. pol. un objet utile et étendu, une direction invariable dans le même sens libéral, des moyens d’investigation perfectionnés, des inductions autorisées la plupart par l’expérience, tous les attributs enfin d’une véritable science. Mais comment la présente-
RATIONNELLE
rons-nous, cette science? Dirons-nous que l’Éc. pol., ce terme qui parait avoir été employé pour la première fois dans les temps modernes par Montchrétien, au commencement du XVIIe siècle, alors qu’il se rencontre déjà dans les Économiques d’Aristote, est la science de la consommation ? Malgré nos remarques sur la consommation qui embrasse ou suppose tous les phénomènes économiques, et qui est sans doute la raison d’être de l’agrégation des hommes en sociétés, de cette sociabilité à laquelle l’Éc. pol. doit son caractère de science éminemment sociale, nous ne tenons pas outre mesure à cette définition qui, plus compréhensive peut-être que certaines autres, pourrait cependant quelquefois induire en erreur sur le véritable domaine de nos études. Mais dirons-nous que l’Éc. pol. est la science du commerce, ou ce qui est la même chose, des échanges ? C’est ce que demandait, si l’on s’en souvient, dès 1776, l’abbé de Condillac dans son livre sur « le Commerce et le Gouvernement », lequel commençait, avec le fameux ouvrage d’Adam Smith, qui date de la même époque, la réaction contre les vues trop étroites des physiocrates, au sujet des origines de la richesse. Cette manière de voir compte un certain nombre d’adhérents, qui s’explique d’ailleurs par la place, en tout cas très-importante, qu’occupe l’idée de valeur dans l’analyse des phénomènes économiques. Parmi ses plus anciens adeptes, on peut ranger notamment l’Anglais Whately, qui se déterminait principalement par cette circonstance, que l’Éc. pol. traite seulement des choses en tant qu’elles sont l’objet d’un échange, et qui proposait de remplacer le nom d’Éc. pol. par celui de Catallactics (ou science des échanges). Parmi les modernes enrôlés sous la même bannière, nous rappelons notamment M. Mac Leod, préoccupé surtout de l’idée qu’une science naturelle — et l’Éc. pol. en serait une (quoiqu’en même temps sans doute morale, puisqu’elle considère à la fois le produit et le producteur, la nature et l’homme) — qu’une science naturelle est un
INTRODUCTION
vaste organisme de phénomènes, basés tous sur une conception générale unique quelconque (some great body of phenomena, ail based upon some single general conception) ; que la science de la mécanique, par exemple, traite des lois du phénomène de la force, l’optique des lois du phénomène de la lumière, et que le phénomène à l’étude duquel doit se vouer l’Ec. po!. pour se conformer à la règle de toutes les sciences naturelles, c’est l’échange. Mais c’est peut-être trop sacrifier au formalisme et à une vaine uniformité, et cantonner la science dans un seul de ses départements, puisque, par exemple, à côté de l’échange et antérieurement à l’échange auquel préside l’idée de valeur, il y a la production, à laquelle préside l’idée de travail. Aussi préférerions-nous encore le point de vue des physiocrates, pour lesquels l’Éc. pol. représentait toute la science des relations des hommes entre eux, avec le gouvernement et avec la propriété. Que si l’on veut une formule plus brève encore, quoique tout aussi compréhensive, que l’on dise avec beaucoup d’économistes modernes, dont nous approuvons d’ailleurs, après beaucoup de réflexions, la définition : que l’Écon. pol. est la science de la richesse ;.
Que l’Écon. pol. ainsi comprise ne ferme pas la porte aux discussions passionnées, pourquoi s’en étonner, puisque ces discussions, supposant une société qui se gouverne elle-même et des hommes ne prenant conseil que de leurs inspirations, ont bien le droit d’indiquer à ceux-ci un emploi plus sage ou plus fructueux de leurs forces, de leur suggérer des déterminations plus conformes à leur intérêt bien entendu, de leur proposer enfin le mieux à la place du bien, et nous ne comprenons véritablement les récriminations à l’encontre de certaines divergences d’opinion entre les économistes que de la part de ceux qui se sentiraient des préférences secrètes pour les écoles socialistes, pour ces écoles qui au libre essor de nos facultés voudraient substituer une discipline aussi ty-
RATIONNELLE
rannique et aussi flétrissante qu’improductive, et que pour cette raison il faudrait plutôt dénommer des écoles anti-sociales, des écoles anti-humaines, puisqu’elles tendent à ravir à nos semblables le patrimoine imprescriptible de leur liberté.
Peut-être quelques exemples pris parmi les controverses les plus vives et les plus récentes démontreront-ils mieux que nos paroles l’inanité, l’injustice de’s griefs qu’on a pu formuler dans cet ordre d’idées. Ainsi, sur l’émission des banknotes, des économistes — c’était peut-être même le plus grand nombre — ont demandé qu’elle fût attribuée à toutes les maisons de banque indistinctement, conformément au droit qu’on ne saurait leur dénier d’émettre des bons payables à vue à leur caisse; tandis que d’autres ont vu dans cette émission un privilège, une faculté assimilable au droit régalien de frapper monnaie, pour en investir l’État seulement ou des compagnies déléguées par l’État. Mais si les uns défendaient la cause de la liberté, les autres plaidaient celle de la sécurité, et il est incontestable qu’aucun de ces deux points de vue n’est désavoué par l’Écon. pol., qui doit les faire prévaloir tous deux, si c’est possible, dans des proportions à discuter par ses adeptes, et relativement auxquelles il y a quelquefois même à tenir compte de considérations qui ne sont pas d’ordre économique.
Ainsi encore, on a beaucoup disserté sur l’opportunité ou l’inconvénient à accroître indéfiniment la population dans le mariage, et des avis diamétralement opposés se sont fait jour; mais dans l’un et l’autre camp, l’on n’a fait valoir, nous parlons des combattants sérieux seulement, que des arguments tirés du bien-être général ou du bien-être particulier, de cette prospérité enfin individuelle et nationale qui est le grand souci de l’Écon. pol., et les Malthusiens eux-mêmes n’ont pas attenté à la liberté personnelle, n’ont rien voulu obtenir que du libre consentement, que de la réflexion, que de la prudence, que de la contrainte morale uniquement des hommes.
Enfin, combien de fois dans les derniers temps les
INTRODUCTION
livres les journaux et jusqu’à la tribune n’ont-ils pas retenti du différend entre partisans du double ou lunW.le etalo“ monétaire. Mais quand on va au fond de la querelle, quy découvre-t-on? On y trouve des deux cotes une préoccupation des plus naturelles des plus légitimés, des plus dignes d’approbation’ qui est de doter les échanges d’un mesureur aussi fixé que possible des prix. C’est là un besoin qui se manifeste de la maniéré la plus impérieuse dans la vie économique, car qu y devenir, comment s’y entendre s lin y a pas une marchandise en laquelle s’expriment toutes les autres ? Or, c’est sur la manière seulement
nartfLSa 1S aCtl0)! a Ce besoin qui est reconnu par tous les économistes, c’est pour assurer le plus
iC6tte bx!*f.si Précieuse et si nécessaire que les dïssidences s elevent, ce qui est d’ailleurs assez compréhensible et ne peut fournir d’armes qu’à une critique un peu malveillante. 1
Donc, au résumé, tous les grands principes tousles
Sfrir,da'M",a',x 1,6 i'éco" poi-St “SS
saufs de ces discussions qui en contiennent expliciformeIle°U lmp icitemeut la reconnaissance la plus
Nous arrêterons-nous davantage au reproche plus pollment déguisé d’immoralité adressé à
îiréfæc in ée 1 °r! « " 6 ’ pal’ce qu’elle serait uniquement préoccupée de la production des biens matériels pour lesquels elle abandonnerait de parti-pris les
““Is d,“T 4 >» vie leKrne et la dignité? Mais comment admettre que des vérités
™or”al>iM^P■f„elCO”re,1,“,issen, «re elcîli Sf
vraif nnnr.Em,"rnSUffl-71 plus* qu’une Proposition soit 1 1 o ir CIU e^e S01t en meme temps morale ? Nous
muuef If/1 JtPW dans les études écono-
f If,: fui sont liees à des pratiques quotidiennes a des fonctions essentiellement terrestres, le même
oTr:rn,ein «•»> ?ar *».
terrain rmj,,in3Lfü,\s sans Peine que sur le
teriain qu elles explorent, chacun ne poursuit mie
es interets et des satisfactions propres. Mais^ le
RATIONNELLE
désintéressement est-il donc si particulier à toutes les autres sciences? Et puisque nous nous adressons en bonne partie à de futurs jurisconsultes, ils nous permettront certainement de leur rappeler que le droit, cette science respectable et respectée entre toutes, n’a pas cependant d’autre objet que de faire attribuer à chacun ce qui lui appartient, sinon cuique tribuere, comme disaient les Romains; de telle sorte que le droit, pas plus que l’Écon. pol., n’exalte ou ne recommande le dévouement, l’abnégation, les services à rendre ou les aumônes à faire. Ce qui cause la méprise des accusateurs à imagination réchauffée par des sentiments assurément bien généreux, c’est qu’ils confondent des domaines absolument distincts.
Celui de l’Écon. pol. se trouve nettement délimité par la mission qui lui est dévolue de décrire les effets produits au sein d’une nation, sous le rapport de la production, de la possession et de la consommation des richesses, par les agissements des habitants, autrement dit, de scruter les phénomènes et les rapports économiques. Elle ne saurait donc, bon gré, mal gré, méconnaître et refouler les mobiles qui dirigent communément les hommes, et force lui est de partir de cette supposition que chacun ne vise dans les communications que son avantage personnel. Le moi ne se trouve pour cela ni vanté, ni encouragé, et il est simplement représenté comme un aiguillon persistant, en l’absence duquel il n’y aurait sans doute pas moyen de formuler une seule loi économique. Tout en rendant donc pleinement hommage aux sentiments de ceux que l’amour d’autrui dispose à tous les sacrifices, on doit concéder que ces sentiments ne peuvent devenir la règle dominante des rapports économiques des hommes entre eux, et que, s’ils le devenaient néanmoins, il faudrait biffer la théorie du prix, la théorie du salaire et tant d autres. Non, ce n’est pas à l’Écon. pol. à enseigner le mépris et le néant des biens de ce monde, pas plus qu’il ne conviendrait à l’Écon. rurale d’engager les
JU INTRODUCTION
cultivateurs à laisser les pauvres glaner dans leurs champs, ou des tiers conduire gratuitement des trou» peaux dans leurs pâturages.
Mais, est-ce que, par hasard, pour croire en 1 hcon. pol., on cesse d’être homme et de subir l’influence salutaire des enseignements extra-économiques? Pourquoi, dès lors, la morale, la philosophie n exerceraient-elles pas leur empire en lui montrant le bonheur dans le contentement, bien plus que dans la fortune; en faisant luire à ses yeux, a coté de biens passagers, quoique nécessaires, des biens impérissables ; en modérant chez lui des ardeurs, des convoitises, qui ne sont légitimes qu’autant que dans leur but elles dépassent une jouissance . grossièie et qu elles tendent à des résultats immatériels? Pourquoi aussi la religion n’inclinerait-elle pas : son cœur vers la bienfaisance, vers la charité, qu’il pourra meme pratiquer sur une d’autant plus large r; echelle que son travail, que ses économies auront mis a sa disposition des ressources plus abondantes? ' Lt 1 instruction n est-elle pas grandement préconisée Par\. ^con. Ppl. elle-même, qui y voit un puissant * reniort pour la production? Reconnaissons-le donc, si 1 Econ. pol. a suffisamment à faire chez elle, au " moins n est— elle nullement hostile ou sourde aux vérités ou aux conseils qui peuvent venir d’ailleurs et elle n est même appelée à rendre véritablement des services qu autant que ses adeptes ne se montreront reiractaires à aucune des autres lois divines ou hu- mairies. Aussi est-ce ajuste titre que M. J. Simon a pu dire encore dans cette séance déjà mentionnée de u: 1 Association philotechnique : « Il n’y a pas de science qui n aboutisse à la morale; mais, de toutes, celle qui ~ en paraît être la plus éloignée et qui cependant nous y ramene le plus nécessairement, c’est l’Écon. pol. » r Avouons, par contre, que si le mouvement économique ne doit pas rester impénétrable aux courants extérieurs, sous peine de perdre beaucoup à cet isole- .. ment, il réagit lui-même de la façon la plus heureuse sur la plupart de ces courants.
RATIONNELLE
Ici, que de résultats acquis ou à acquérir, que la crainte de faire double emploi avec de précédents développements nous permet tout au plus d’enregistrer: Effet moralisateur du travail sur l’homme; prédilection marquée de l’homme arrivé à l’aisance par le travail, pour la conservation et pour la marche progressive de la société, pour la culture de l’intelligence, des sciences, des lettres et des arts ; évanouissement du spectre affreux de la misère qui conduit à la dégradation, au crime, à tous les bouleversements sociaux; consécration, par la législation positive, des principes économiques si libéraux, dans d’autres directions ; développement d’un tempérament civique irréductible, aussi inaccessible aux rêveries socialistes et mutineries démagogiques qu’aux empiétements et confiscations du despotisme; extension des rapports entre les peuples; suppression forcée de la guerre par l’enchevêtrement des liens internationaux; réalisation en exspectative du rêve grandiose du prophète hébreu : la fraternité de tous les habitants de la terre ; affermissement en tous lieux du règne de la paix, du progrès, de la liberté! Gomment se fait-il par ex. que nous vivions depuis bien des années déjà dans une paix profonde et une amitié assez étroite avec notre ancienne et séculaire ennemie l’Angleterre? Demandons-le uniquement aux traités de commerce de 1860, qui ont enchevêtré et solidarisé les intérêts des deux peuples, et enrichi singulièrement le fonds commun, alimenté déjà par les généreuses aspirations propres à chacun d’eux. Gomment les Etats du sud de l’Allemagne, le Wurtemberg, la Bavière, Bade, sont-ils restés unis et le seront-ils de plus en plus à la grande puissance septentrionale, la Prusse, malgré tant d’incompatibilités d’humeur, de politique, de religion? En vertu de la cohésion économique., obtenue grâce à une grande association douanière (1).
Mais parmi les réactions, il en est une qui se re-
(1) Voir notre Histoire du Zollverein allemand.