LIVRE II
lions; capital circulant, pour 13 millions; salaire* pour environ 5 1/4 millions de francs. La proportion du salaire aux autres parties de la dépense en capital, proportion qui, selon ce qui vient d’être dit, varie beaucoup selon les industries, n’est pas même immuable pour une seule et même industrie, vu que le nombre d’ouvriers occupés par un entrepreneur doit exactement cadrer avec son approvisionnement de matériaux, machines, outils, etc. Ainsi, supposons un instant avec Rau qu’un entrepreneur possède dans son industrie un capital fixe de 40,000 florins et un capital circulant de 24,000 fl., dont 20,000 soient affectés au salaire de 100 ouvriers. Si le salaire d’un ouvrier tombe de 200 à 160 fl., les 20,000 fl. de salaire ou environ la moitié de cette somme (en cas de double rétablissement) pourrait bien servir à entretenir annuellement 125 personnes, mais pour cela il faudrait une plus grande dépense pour constructions, machines et matières premières. Etant donné par hypothèse que chaque ouvrier supplémentaire exigeât 500 fl. de capital, on ne pourra, avec les 4,000 fl. économisés sur les 100 ouvriers, occuper que 8 ouvriers en plus, tant que ne surviendra pas une augmentation du capital total. Le déboursé pour salaire constitue maintenant 27 % du capital, tandis qu’auparavant il comportait 31 1/4 % de ce capital. Quand la population est très-forte par rapport à la portion du capital affecté au salaire, il n’y a peutêtre qu’une partie des travailleurs qui puisse recevoir de l’occupation, et en tout cas il ne pourra être alloué qu’un salaire très-minime faisant à peine face à l’entretien nécessaire ; dans l’hypothèse contraire, ce salaire montera de manière à ne plus laisser aux entrepreneurs et capitalistes qu’un revenu moindre. Ceci montre l’action bienfaisante de l’accumulation des capitaux sur la situation des ouvriers.
L’élévation du salaire fournit à l’ouvrier les moyens d’inaugurer un genre de vie plus confortable ou bien de contracter mariage et de fonder une fa-
mille nouvelle. La vie domestique a tant d’attraits que beaucoup d’ouvriers se laissent déterminer par un plus grand salaire à entrer en ménage plutôt qu’auparavant, à moins que le luxe ne se soit répandu dans toutes les classes de la société, cas auquel on verra s’accroître le nombre de ceux qui préféreront pour leur propre personne une jouissance plus abondante de biens. Ainsi, grâce à l’amélioration de la condition des salariés en Angleterre, les nouvelles unions qui, durant la période de 1847-49 se chiffraient en moyenne par 138,000, atteignaient, en 1852, le nombre de 158,000, en même temps que l’excédant des naissances sur les décès était, pour la première période, de 160,000, et, à la date de 1852, de 216,000.
Mais l’entrée en ménage et des immigrations ne tardent pas, en pareil cas, à faire monter la population qui, ainsi renforcée, élargit l’offre d’ouvrage. Que si maintenant le capital ne progresse pas dans la même proportion, le salaire doit nécessairement descendre des hauteurs qu’il avait atteintes. En général, d’ailleurs, les occasions de conquérir de nouveaux capitaux ne sont pas assez favorables, ni les mobiles qui poussent aux économies assez puissants pour que le capital intégral fût susceptible d’un accroissement aussi rapide que la population. Aussi, d’ordinaire, l’offre de travail manuel commun se trouve-t-elle tellement considérable, eu égard à la demande, que le salaire ne pourvoit guère qu’aux besoins les plus urgents, et le développement de la population est-il enrayé par le capital retardataire. Mais qu’une augmentation plus rapide de capital vienne à se produire dans des cas particuliers, elle se manifestera par l’ascension du salaire. Il est curieux d’observer la persistance de la quotité du salaire qui rémunère les travaux manuels vulgaires dont il vient d’être question, persistance qui peut s’expliquer par des besoins d’entretien moyens uniformes, par cette pudeur qui empêche d’offrir moins à l’ouvrier, et la résistance opposée, le cas échéant,
par celui-ci à une rétribution inférieure, par la préoccupation qu’un salaire plus fort, une fois donné, ne devint peut-être la règle constante, etc.
( ,*. Le rapport général existant dans un pays entre l’offre et la demande n’apparaît pas d’une manière uniforme dans toutes les branches du travail, qui accusent au contraire souvent des déviations provenant de causes particulières. Parmi ces dernières, il faut ranger : 1° des causes résidant dans la nature des occupations ; signalons à cet égard a) des qualités spéciales requises pour l'accomplissement d’une opération et qui occasionnent un rétrécissement de l’offre, à savoir tantôt des dispositions natives, tantôt des aptitudes acquises, tantôt des qualités morales et tantôt plusieurs de ces conditions réunies. La difficulté et l’importance d’une affaire n’élèveraient pas par elles seules le salaire si le nombre des personnes ayant l’aptitude que cette affaire exige. n’était pas restreint pour ce motif ; b) les périls ou les ennuis attachés à une opération et qui en éloignent bon nombre d’ouvriers, comme lorsqu’il s’agit des métiers de couvreur, de chauffeur de locomotives, d’exécuteur des hautes-œuvres, etc., métiers rémunérés aussi en raison des inquiétudes ou de la répulsion qu’ils inspirent; c) d’autres avantages parallèles au salaire octroyé et qui rendent plus favorable la situation de l’ouvrier, tels qu’une plus forte sécurité pour son entretien dans l’avenir, une considération plus grande dans le monde, l’exercice de l’autorité administrative, etc. , toutes choses en raison desquelles certaines occupations sont relativement peu rétribuées, sans que l’affluence de travailleurs en fût diminuée ; 2° des causes transitoires d’une modification dans la concurrence et notamment a) rendement changeant et débouché tantôt plus, tantôt moins large d’une industrie amenant un accroissement ou un amoindrissement de la demande ; b) circonstances accidentelles qui restreignent ou étendent l’offre. Des institutions publiques qui subordonnent à certaines conditions
l’exercice d’une activité déterminée produisent un effet durable. Si l’apprentissage d’une branche est l’objet de secours, desubsides à ceux qui s’y destinent, on verra l’offre s’accentuer dans cette direction.
Par ces motifs et abstraction faite des fluctuations passagères dans les rétributions, il doit s’affirmer pour les diverses occupations une gradation continue du taux des salaires, depuis les travaux manuels les plus faciles et les plus ordinaires jusqu’à ceux qui ne peuvent être accomplis que par un petit nombre de personnes. Pour autant que l’application à une certaine tâche dépend de l’option des ouvriers, on voit se manifester certainement une tendance vers l’équilibre du salaire avec le montant de frais de toute espèce d’occupations, en ce que le travail relativement trop mal rémunéré se trouve délaissé par divers individus ou du moins ne devient que plus rarement l’objet d’un choix nouveau, tandis que le travail plus rémunérateur est au contraire d’autant plus couru ; et toutefois, cet équilibre se heurte à la puissance de l’habitude, à la rareté des aptitudes requises, à diverses autres difficultés quant à la transition, ce qui fait que les salaires dispensés pour divers genres d’occupations necorrespondentnullement d’une manière uniforme aux frais attachés à celles-ci. Des ouvriers parvenus à un âge avancé ou pourvus d’une aptitude tout-à-fait exclusive peuvent être amenés, en cas de demande restreinte, à se contenter du salaire le plus misérable. Des ouvrières reçoivent habituellement un salaire inférieur à celui des hommes, et cette inégalité peut s’expliquer notamment par la force physique moindre de la femme, par la forte concurrence qui se manifeste dans les travaux comportant des auxiliaires féminins, par la continence de la femme, à qui il faut peu pour son entretien, par l’entrée en lice de femmes ou de filles trouvant déjà au foyer domestique le nécessaire et ne recherchant dès lors dans le salaire qu’un appoint, qu’un supplément de ressources. D’une manière gé-
nérale et en guise de conclusion, on est donc fondé à affirmer l’influence puissante de la concurrence sur le taux qu’affecte à chaque fois le salaire.