PREMIÈRE PARTIE
Du principe général qui domine le système
phrénologique.
En dehors des prétentions qui forment la base du système, il existe des problèmes sur lesquels, disent les phrénologistes, les avis peuvent être partagés, dont la solution est étrangère à la phrénologie , et que chacun d'eux peut envisager et résoudre à sa manière sans que le système soit en péril , sans que le système soit mis en demeure de donner une solution positive et dogmatique, sans qu'il soit responsable des affirmations individuelles, même de celles qui sont émises par la grande majorité des docteurs de l'école. Or, ces problèmes sont très graves ; de leur solution dépendent incontestablement la signification et la valeur des principales données phrénologiques. Il importe de les résoudre dans l'intérêt de la morale et de la science, dans l'intérêt du système lui-même; car nous ne concevons pas une doctrine psychologique dont les partisans croient devoir se récuser quand il s'agit d'agiter
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le problème de l'activité humaine , et des lois en vertu desquelles cette activité se manifeste; quand il s'agit de résoudre le problème psychologique par excellence, celui dont la solution peut seule donner de la valeur à une méthode de coordinalion scientifique des penchans et des facultés de notre être moral et intellectuel. Que cette solution soit écartée, et la science psychologique ne sera plus qu'un jeu de notre esprit , pouvant intéresser plus ou moins vivement les amateurs; elle sera sans portée, sans influence, sans résultat, et surtout elle sera fausse et mauvaise.
Une psychologie qui procède ainsi nous semble une tentative étrange et bizarre; bien plus, nous affirmons qu'elle est impossible. Aussi devous-nous interroger les écrits et les discours des phrénologistes, afin de savoir s'ils ne recèlent pas, sous des formules plus ou moins nettes et précises, une solution toute faite, et qu'ils n'osent avouer, de ces grands problèmes psychologiques qu'ils affectent , avec plus d'habileté que de sincérité, de reléguer dans un domaine étranger à leur science. S'il nous arrive de percer le voile qui couvre leurs pensées intimes , et de reconnaître que le matérialisme le plus grossier est au fond de ce mystère, il nous sera permis d'établir que le système a été édifié pour servir de démonstration et d'appui à la solution matérialiste, ou bien que la solution matérialiste en découle logiquement comme une conséquence découle des prémices d'un syllogisme. Dans l'un et dans l'autre cas, il importe de discuter la valeur de cette solution avant de discuter les données scientifiques de l'école , et d'avertir en même temps'le petit nombre de phrénologistes qui professent ou semblent professer la doc-
triiie spiritualiste, qu'ils pèchent avec une inconcevable légèreté contre les lois de la logique , puisqu'ils acceptent et cherchent à propager une science qui nie virtuellement le principe qu'ils affirment. Nous insistons sur ce point, afin que nos lecteurs se tiennent en garde contre les réticences équivoques des uns , et contre les candides affirmations des autres, car ils ne doivent pas oublier que le système phrénologique , ainsi que nous le démontrerons, est une négation complète, absolue, non équivoque, des principes que les docteurs de l'école voudraient paraître respecter, par un sentiment de pudeur dont nous leur tiendrions compte, s'il était assez fort pour les empêcher de répandre leurs funestes enseignemens (A).
De toutes les sciences humaines , la psychologie est celle dont les données principales sont le plus intimement liées à la morale, celle par conséquent dont les problèmes demandent le plus impérieusement une solution certaine. Poùrtouthommeàqui la notion du bien et du mal n'a pas été refusée, pour tout homme qui a compris le hut de l'activité humaine et les obligations qui en découlent, les principes généraux de la psychologie doivent être des affirmations positives , simples et incontestables. Elles doivent être comme toutes les vérités de l'ordre moral, aisément établies et aisément acceptées. Si la discussion peut avoir lieu sur le terrain psychologique, elle ne doit avoir pour objet que les questions secondaires, celles qui se rapportent à la détermination plus ou moins exacte, plus ou moins minutieuse, des faits de notre nature affective et intellectuelle,ou aux conditions physiologiques de cette détermination; car en présence de faits aussi nombreux, aussi
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fugitifs, aussi compliques, il est difficile de s'entendre et d arriver à une classification parfaite et déterminée. Heureusement cette précision n'est pas indispensable. Il n'y a de solution nécessaire en psychologie que celle qui enseigne à l'homme les rapports de son activité avec les instrumens à l'aide desquels il est appelé à agir dans le monde. Celle-là est claire , simple ; elle repose à la fois sur les enseignemens de la foi et sur les démonstrations de la science; elle est accessible à toutes les intelligences. Voici maintenant les principes généraux qui doivent dominer toutes les recherches, soit physiologiques, soit psychologiques (i) :
L'homme est une activité qui se manifeste à l'aide d'instrumens charnels. La source de cette activité ne saurait être dans ces instrumens eux-mêmes qui ne se meuvent jamais spontanément, qui ont besoin d'être excités pour être mus , dont le caractère est une passivité absolue. Cette affirmation est rigoureusement vraie, psychologiquement et physiologiquement. La phrénologie proclame au contraire que l'activité des organes est la source de toutes les déterminations et de toutes les opérations morales et intellectuelles de l'homme. De plus elle proclame que ces organes étant multiples , divers et indépendans , ayant une activité propre, toutes les manifestations humaines sont la conséquence de ces activités diverses. Ainsi l'activité de l'homme qui est une et identique serait au contraire une succession d'activités diverses, contradictoires, tour à tour en réveil et en repos, dominantes ou do-
(i) Voyez le deuxième numéro de l'Européen , p. 45, 49, et le numéro 6 , page 17a. Nous y avons exprimé et développé les principes que nous énonçons ici.
minées. Ce principe qui affirme la diversité des forces impulsives et qui nie l'unité d'impulsion , est la base sur laquelle repose la méthode et la coordination des phrénologistes. C'e§t dans ce principe que nous prenons, incontestable et flagrante, la solution matérialiste dont nous avons parlé et qui préside au système.
Les instrumens charnels dont l'homme est doué sont de même nature et ont le même but chez tous les hommes. S'il en est dont l'énergie vitale est plus grande chez les uns , moins grande chez les autres , cette diversité physiologique est réglée d'après un but providentiel qui exige une diversité de fonctions. Mais cette diversité de fonctions ue saurait servir à isoler ceux qui les accomplissent, à les parquer dans leur individualité; elle doit concourir , elle concourt en effet à réaliser une pensée commune. Cette pensée est celle qui préside à l'organisation et à la conservation des sociétés. C'est ce sentiment commun qui appelle des œuvres diverses pour les faire concourir à un but commun ; qui aujourd'hui tend à faire disparaître les inégalités consacrées par les lois antérieures au christianisme. Quel est le principe, dans l'homme, qui parvient ainsi à maîtriser les instrumens charnels, à les diriger en vertu d'une loi morale, en vertu d'un désir, en vertu d'une parole? Les instrumens se règleraientils eux-mêmes ? L'organisme humain serait-il à la fois régulateur et instrument, activité et passivité? S'il en était ainsi» par l'effet de quelle fascination consentiraitil à souffrir, à se combattre lui-même, à se soumettre dans un intérêt qui ne serait pas le sien, conformément à des impulsions qu'il est dans sa loi de repousser, qui lui seraient hostiles, et dans un but qui lui serait
éf ranger? Commeut et pourquoi transmettrait-il dans l'humanité , par une voie de dévouement et de souffrances, une continuité d'œuvre et de pensée? L'organisme des animaux dont les parties fonctionnent d une manière si conforme à celui de l'homme , présente-t-ii un semblable phénomène? Chaque vie animale n'eraporte-t-elie pas avec elle une solution de continuité, le néant ne suit-il pas toujours la mort? Les animaux d'aujourd'hui ont-ils cessé d'avoir entre eux les mêmes rapports physiologiques qui existaient dans les temps anciens? Les plus forts, les plus rusés, les p)us féroces , ont-ils cessé de chercher leurs victimes parmi les plus faibles, les plus doux, les plus stupides? Ont-ils dominé leurs instincts, ont-ils cessé d'obéir fatalement à leurs appétits, d'après les impulsions aveugles et matérielles de leur organisme? Or, les lois de l'organisation sont les mêmes chez l'homme et chez les animaux; chez l'homme comme chez les animaux, les actes de la vie animale sont dominés par des besoins, par des penchans, dont toutes les impulsions sont organiques (i)j chez l'homme comme chez les animaux un appareil nerveux est disposé pour établir les relations logiques qui ont lieu entre un désir , une détermination et un
(1) Nous venons rappeler ici la distinction que nous avons établie dans le sixième numéro de t Européen , p. 172 , entre les phénomènes de la vie organique et animale et ceux de la vie spirituelle. Toutes les manifestations qui ont lieu en vertu d'excitations extérieures ou organiques appartiennent à la vie animale commune aux animaux et à l'homme. Toutes celles qui ont lieu en vertu d'un enseignement moral rendent témoignage de la vie spirituelle de l'homme et en forment nn être radicalement différent des animaux. Chez les animaux, les organes doivent êfre considérés comme fonctions nécessaires au but de conservation individuelle ou de l'espèce ; chez l'homme , ils doivent être regardés comme instrument d'un but de transformation extérieure.
acte de telle sorte que plusieurs organes correspondais se trouvent, chez l'un comme chez les autres, mis en jeu, automatiquement , fatalement, avec une rapidité prodigieuse, sans que l'animal ou l'homme en ait conscience. Quelle est donc la diversité instrumentale qui existe entre des êtres dont la destinée est si différente? Celte différence dépend-elle, comme le prétend la phrénologie, d'un certain nombre d'organes cérébraux que l'homme posséderait et dont les animaux seraient privés? dépend-elle d'un degré de développement de quelques parties du système nerveux , plus considérable chez l'un que chez les autres ? dépend-elle enfin d'une disposition particulière de certaines parties du corps humain? La physiologie nous apprend que ces diversités d'organisation, quelque considérables qu'on les suppose, sont insignifiantes quand il s'agit de connaître les lois de l'activité humaine, d'en expliquer les forces et le but: elle nous apprend au contraire que le nombre et le développement des organes ne les empêchent pas de subir leur condition de passivité commune à tous les instrumens matériels; que ces organes, quelque élevées qu'en soient les fonctions, ne manifestent leur énergie qu'en vertu d'excitations physiologiques, et que leurs mouvemens répondent à ces excitations, aveuglément, fatalement, tandis que l'homme présente des phénomènes de liberté, de spontanéité, de perfectibilité; tandis que l'homme est doué de la faculté de créer, d'inventer et de donner à sa pensée un signe spirituel qui la transmet à l'avenir. Dans le système phrénologique , l'homme est une passivité; il ne se meut qu'en vertu de quelques-unes de ses impulsions organiques ; il est une
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multiplicité, car s'il y a en lui hésitation ou lutte, ce n'est pas lui qui lutte ou qui hésite , c'est un ou plusieurs organes qui se révoltent en lui contre un ou plusieurs organes qui l'impulsionnent avec énergie; quant à lui , il n'existe pas , c'est uue abstraction qui doit faire sourire les phrénologistes. La volonté humaine est un mot vide de sens, car d'après ce système, il ne doit pas y avoir, dans l'homme, une volonté réelle, libre, pas plus que dans un moulin à vent, dans une montre , ou dans un navire qui fend la mer au gré des vents et des vagues; pas plus que dans un animal dont la condition est d'obéir aux excitations de son organisme. Ainsi , ces diversités d'organisation , fussentelles aussi grandes que le prétendent les docteurs du matérialisme , et il en est plusieurs qui le sont sans doute, ne changent en rien la loi physiologique qui préside aux fonctions animales ; elles ne servent point par conséquent à rendre raison de la vie spirituelle qui distingue l'homme, et qui le place si haut dans la création. Ces diversités d'organisation peuvent donner lieu à quelques modifications, et même à un certain nombre de manifestations diverses dans Tordre des penchans, des sentimens, des aptitudes; mais les lois qui président à l'organisme resteraient les mêmes , et l'homme en possession de cette supériorité matérielle, ne serait ni plus ni moins que les animaux , destiné à suivre sans discernement , fatalement , les impulsions diverses de la vie animale : il serait comme eux soumis à la loi physiologique qui régit le règne organique.
Ces vérités sont claires comme le jour ; quelle puissance humaine est assez forte pour les obscurcir? Il n'y
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a que le principe du mal qui , intéressé à les nier , puise leur susciter des hostilités ; le mal seul se révolte contre elles ; il leur oppose une science fausse dans laquelle il s enveloppe comme dans uu manteau pour leur porter ses coups avec plus de sécurité ; le mal seul les attaque parce qu'il les hait; il les hait parce qu'elles le marquent au front et le condamnent.
L'homme agit donc librement , en vertu d'une loi qu'il a reçue; en vertu de la notion du bien et du du mal qui lui a été donnée, il se détermine librement et spontanément. Lorsqu'il agit selon les impulsions de son organisme, il manifeste sa nature animale; ce qui ne prouve pas qu'il soit un animal, puisqu'il a la puissance d'agir contradictoiremeot à ces impulsions , puissance qui constitue la nature humaine, en vertu de laquelle il peut les arrêter, les régler, les satisfaire, leur résister selon le sentiment moral qui est en lui. L'homme éprouve des désirs qui sont tout-à-fait étrangers à son organisme , dont le principe existe, non pas en lui, mais en Dieu qui les lui communique par la révélation , dont le but existe , non pas en lui , mais dans l'humanité. Ces désirs répugnent souvent à son organisme, qui se révolte contre eux; il est forcé de le combattre et de le vaincre, lorsque, en vertu de ces désirs, il veut manifester toute son activité et toute sa puissance. Il crée, il invente des choses nouvelles qui sont contraires au témoignage des sens, qui n'auront leur démonstration scientifique que clans l'avenir, qui ne serviront qu'aux générations futures. S'il est excité à agir par une impulsion organique, il hésite, il délibère; il apprécie, avant de se déterminer, la moralité du but (Je cette impulsion , et cette appréciation , faite
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en vertu d'une loi spirituelle, détermine l'acte qui la suit. Il manifeste enfin une activité en vertu de laquelle les organes qui , chez les animaux , sont des forces impulsives, prennent chez l'homme le caractère d'instru* mens de transformation extérieure. Cette activité est une , elle n'est pas multiple ; elle est identique , elle n'est pas diverse , elle est spirituelle enfin , car elle ne reconnaît aucun organe central destiné à la manifester, de l'aveu même des phrénologistes qui admettent chez l'homme comme chez les animaux, autant d'activités diverses qu'il y a d'organes cérébraux, et autant d'organes cérébraux qu'il y a de forces impulsives primitives. D'après ce système , chaque organe cérébral ou chaque force impulsive serait tour à tour , et selon les circonstances, le directeur aveugle ou éclairé, fatal ou libre, des actes humains (selon Gall) ou bien des organes spéciaux, des forces impulsives spéciales seraient appelées à dominer l'impétuosité de quelques autres organes, de quelques autres forces impulsives (selon Spurzheim). Mais n'anticipons pas; procédons avec méthode; et avant de passer à l'examen de la théorie phrénologique , concluons de tout ce que nous venons de dire : que l'homme est une activité spirituelle destinée à dominer une passivité charnelle, à lui imprimer des mouvemens à priori; à régler tous ceux qui se manifesteraient à posteriori, et que toutes les aptitudes diverses mises en jeu par des organes sont subordonnées à l'action de l'esprit, afin que l'homme se distingue des animaux en accomplissant librement une fonction humanitaire au sein de la création.
Nous nous bornons pour le moment à ces considérations, car nous aurons à revenir souvent , dans le
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cours de cet examen, sur ce sujet qui domiue toute la doctrine phrénologique.
Maintenant, si nous avions à répondre à cette question : Qu'est-ce que la phrénologie ? nous dirions que la phrénologie est un système psychologique qui nie virtuellement et réellement toutes ces vérités en verlu desquelles l'homme se distingue des animaux; que ce système est hostile à la morale ; qu'il est contraire à toutes les données générales de la physiologie; que par conséquent il est mauvais et faux; qu'il est à la fois une immoralité et une erreur; et que travailler à le combattre, à l'anéantir, esta la fois une oeuvre de foi et une œuvre de science.