QUESTION DU PIN SILVESTRE
Des diverses questions dont je me suis proposé de préparer la solution par les plantations des Barres, aucune n'est plus importante, au point de vue pratique, que celle des variétés du Pin silvestre.
Il n'en est pas, en même temps, sur lesquelles on trouve, dans les livres, des notions plus contradictoires et parfois plus inexactes ; aussi serai-je obligé, avant d'exposer les observations directes dont j'ai à rendre compte, d'entrer à son sujet dans d'assez longs détails préliminaires. C'est une nécessité fâcheuse, mais que la situation actuelle de la question rend inévitable.
Le premier point étant que celle-ci soit bien comprise, je dirai d'abord en quoi elle consiste et d'où elle est née.
J'exposerai ensuite les principales opinions émises à son sujet, m'arrêtant à celles qui, établissant des erreurs essentiellement nuisibles en pratique, demandent à être discutées ; puis enfin j'arriverai au travail spécial qui est l'objet principal de ce mémoire, c'est-à-dire à l'examen de la collection que j'ai réunie aux Barres.
Le Pin silvestre, le plus répandu de ceux qui forment
les forêts résineuses de TEurope et du nord de l'Asie, est en même temps l'un des meilleurs et des plus utiles. Rustique et peu difficile sur lé terrain, il réussit dans les sables trop humides et les situations trop gelables pour le Pin maritime, et, par un contraste remarquable, sur les sols calcaires ou crayeux où celui-ci ne peut vivre. Son bois, fort et de longue durée, en même temps que léger et élastique, est d'un très-grand emploi dans les constructions civiles et navales, car c'est lui surtout qui fournit ces excellentes mâtures du Nord, dont aucun autre Pin ou Sapin n'offre d'équivalent, et qui peut-être n'en a pas parmi les autres essences.
Mais, à côté de ces qualités remarquables, cet arbre présente une particularité qui tend à diminuer son mérite et qui a jeté beaucoup de confusion sur ce qui le concerne; c'est d'être sujet à varier et à différer de lui-même à un point tel, que rien de semblable n'existe peut-être dans aucune autre espèce.
Ainsi, tandis que, dans les forêts de la Russie et de la Lithuanîe, il acquiert la dimension des plus grands Sapins et fournit des tiges admirables qui, vendues dans nos ports et dans ceux de l'Angleterre, sont payées depuis 1,000 jusqu'à 5,000 francs et plus, une grande partie des Pins silvestres qui croissent dans les montagnes de la France, de la Suisse et de l'Allemagne sont des arbres médiocres, mal conformés, impropres souvent à fournir même une pièce de charpente passable, enfin ne ressemblant en rien, par leurs dimensions et leurs qualités, à ceux dont il vient d'être parlé.
Cette extrême diversité du Pin silvestre, observée dès le milieu du siècle dernier, a donné lieu, à son sujet, à des questions et des doutes sur lesquels les opinions ont été, et sont encore aujourd'hui, très-partagées. Les uns ont pensé que le Pin ou Sapin d'Ecosse, comme on l'appelait alors, ne formait pas une seule espèce, ainsi qu'on le croyait assez généralement, mais en composait plusieurs, que l'on avait mal à propos réunies jusque-là; ils en ont, sur ce pied, décrit et nommé deux ou un plus grand
nombre ; d'autres ont expliqué cette diversité de Tespcce par l'existence de variétés ou de races qui se reproduisaient dans les générations successives ; d'autres enfin, rejetant toute distinction de cette nature, ont soutenu que les différences, si grandes qu'elles fussent, qui se voyaient entre les Pins silvestres, tenaient uniquement au sol, au climat et à l'influence des circonstances extérieures.
Ces opinions contraires ont été, depuis près d'un siècle, souvent reproduites sans que cela ait élucidé la question, elle s'est même plutôt embrouillée et compliquée par les discussions, et reste encore presque entière à résoudre.
A la vérité, on admet à peu près généralement de nos jours l'unité de l'espèce et l'existence des variétés ; tout le monde connaît, au moins de nom, le Pin de Riga, le Pin d'Haguenau, le Pin d'Ecosse, etc. Mais, si l'on cherche dans les livres les moyens de reconnaître les caractères par lesquels ils difl*èrent entre eux, on ne les y trouve pas; ce sont des indications vagues, ou bien, ce qui est pire, des descriptions botaniques qui, sous leur forme précise et scientifique, sont inexactes et démenties à chaque instant par les arbres mêmes, lorsqu'on en essaye l'application sur un certain nombre de sujets non semblables : ceci a été dit, ou à peu près, à l'occasion du marquis de Ghambray.
Une semblable incertitude, dans un sujet essentiellement pratique, est évidemment fâcheuse et nuisible ; elle Test plus que jamais aujourd'hui que, par une conséquence natm-elle de la situation forestière de la France, la culture des Pins est appelée nécessairement à y prendre une extension considérable, et que, d'un autre côté, le Pin silvestre, plus apprécié qu'il ne l'a été précédemment, commence à être associé au Pin maritime ou même à le remplacer dans la création des plantations de bois résineux. La nécessité est donc évidente d'arriver, à son sujet, à des notions plus précises que celles qui ont existé jusqu'ici.
Les Anglais nous ayant devancés de beaucoup dans la culture du Pin silvestre, c'est chez eux aussi qu'ont été
remarquées les différences singulières entre les individus de cette espèce. La première observation consignée dans les livres se trouve, au rapport de Loudon, dans le Traité sur les Arbres forestiers^ publié en 1760 par un grand propriétaire écossais, le comte d'Haddington.
Voici ce qu'il dit à ce sujet :
« Quoique j'aie entendu assurer qu'il n'existe qu'une espèce de Pin d'Ecosse, et que les différences qui se voient dans le bois de ces arbres, lorsqu'on les débite, sont dues uniquement à leur âge et aux terrains dans lesquels ils ont crû, je suis cependant convaincu qu'il en est autrement, et en voici la raison. Lorsque j'ai fait abattre, parce qu'ils étaient trop près de la maison, des Pins plantés par mon père, il vivait encore ici quelques hommes qui se rappelaient de les avoir vu élever ; la graine avait été semée dans une seule et même planche, les plants repiqués en pépinière; plus tard, plantés à demeure le. même jour. Lors, dis-je, que j'ai coupé les arbres, j'ai vu que les uns avaient le bois blanc et spongieux, tandis que d'autres l'avaient rouge et dur, et cela à quelques jours de distance seulement. Cette remarque m'a engagé, ainsi que je l'ai dit précédemment, à ne cueillir mes cônes que sur les arbres les plus rouges. »
C'est une chose fort remarquable que le premier observateur qui se soit occupé de cette question, ait mis justement le doigt sur la solution la plus vraie, dans mon opinion du moins: quant au principe, d'abord, en reconnaissant qu'il existait des variétés naturelles, indépendantes de l'influence du sol et du climat ; puis, quant à l'application pratique, en choisissant entre deux variétés, l'une bonne, l'autre mauvaise, la première seule pour la reproduction.
On pourrait dire que ces deux idées du comte d'Haddington renferment tout entière, théorie et pratique, celle grande et belle question de. la variation spontanée des espèces appliquées aux besoins de l'homme et à l'avancement de réconomie rurale.
En France, où la question a surgi un peu plus tard, elle a été bien plus controversée qu'en Angleterre; les botanistes sont intervenus, et chacun l'a décidée à sa manière. Bosc, en étudiant les Pins silvestres, a cru y trouver quatre types bien distincts qu'il a décrits comme autant d'espèces : lo le Pin silvestre proprement dit; 2» le Pin d'Ecosse; 3» le Pin de mâture ou de Riga; 4^ enfin celui de Genève ou de Tarare. Cette division, toutefois, n'ayant été adoptée par personne (si ce n'est à l'égard du Pin d'Ecosse), je ne m'y arrête pas. Mais une autre opinion qu'il est plus nécessaire de combattre est celle qui admet, comme espèces distinctes, le P. silvestris, d'une part, et le P. rubra de "Miller, de l'autre. Elle a été établie principalement par M. Deslongchamps et par M. De Candolle. Malgré, ou plutôt à cause de l'autorité que lui donnent ces ' deux noms, celui de De Candolle surtout, je crois devoir la combattre, dans la conviction où je suis qu'elle constitue une erreur.
La première remarque à faire est que Miller, en établissant son espèce P. rubra, n'a prétendu en rien proposer quelque chose de diiaférent, ni de séparé du P. silvestris des auteurs qui l'ont précédé ; c'est simplement un nom nouveau que, par des raisons quelconques, il a donné à cette espèce. Les phrases de Ray, de Bauhin, de Duhamel qu'il cite comme synonymes ne laissent à cet égard aucun doute. Cependant, par une singulière erreur, le P. rubra de Miller a été considéré comme une seconde espèce faite par lui dans le Pinus silvestris. Ce fait peut s'expliquer assez naturellement par la circonstance suivante. En même temps qu'il établissait le P. silvestris sous le nom de P. rubra, Miller, presque à côté, décrivait une autre espèce sous lé nom de P. silvestris, et, parmi les synonymes nombreux qu'il assigne à celui-ci, se trouve le P. silvestris n^ 471, Bauhin, Pin sauvage de Genève. Pour tous lecteurs un peu prompts à juger, et il n'en manque pas de tels, même parmi les botanistes, c'était là un indice ou même une preuve évidente que Miller avait établi deux espèces dans le P. silvestris; or, cependant, lorsqu'on lit
le texte même de Tarticle relatif à son n® 1, on reconnaît que celui-ci n'est autre que le Pin maritime ou Pin de Bordeaux. Malgré Tévidence de ce fait, la version contraire a souvent prévalu, et quelques botanistes, ayant à traiter des Pins, ont adopté, comme distinctes, les deux espèces P. silvestris et rubra. Cette base adoptée, il fallait trouver des caractères pour ce dernier; or Miller n'en fournissait pas, puisque pour lui le P. rubra étant l'identique du P. silvestris de tous les auteurs, il lui avait appliqué les caractères de ce dernier.
De là sont sorties des descriptions, je ne dirai pas imaginaires, car sans doute elles s'appliquent à quelques individus, mais du moins n'ayant aucunement la généralité et la portée d'une description spécifique.
On en jugera par l'examen que je vais faire des caractères attribuées au P. rubra dans le Nouveau Duhamel et dans la Flore française.
Différences entre le P, rubra et le silvestris.
Citons le Nouveau Duhamel :
V Le bois du premier est un peu rougeâtre ; pas d'observations à faire sur ce point.
20 Les feuilles sont, en général, d'un vert presque glauque.
Il existe dans ma plantation plusieurs lots de P. rubra du Nord provenant de diverses provinces de la Russie, et aussi bien caractérisés que possible ; leurs feuilles sont sensiblement moins glauques que celles des Pins silvestres communs de France, d'Allemagne, plantés comparativement auprès d'eux.
3<* Les cônes sont presque toujours disposés par verticilles de 3, 4 et 5; dans les silvestres ils sont souvent 2 à 2, selon le même auteur.
J'ai bien des fois vérifié, dans tous les lots de Silvestres de l'École, le nombre des cônes d'un même point.
J'ai constamment trouvé dans tous, si différents qu'ils pussent être, des individus à 1, à 2 et à 3 cônes, fort rarement à 4; bien plus, cette variété se rencontre fréquemment sur le même arbre; une partie des branches portant des cônes solitaires, tandis que sur d'autres branches ils sont groupés par 2 ou par 3. J'ai également remarqué que sur un même arbre ce caractère varie sensiblement d'une année à l'autre, selon que la floraison apparente a eu lieu par un temps plus ou moins favorable à la fécondation. Ce caractère est donc absolument nul.
40 La partie saillante des écailles forme dans le P. rubra une pyramide plus prononcée, et le losange formé par sa base a son grand diamètre dans le sens de l'axe du cône.
Dans le P. silvestris, au contraire, le grand diamètre du losange, selon le même auteur, est horizontal.
J'ai fait, dans la vue de reconnaître les caractères, de nombreuses vérifications sur des cônes provenant d'arbres différents appartenant aux deux prétendues espèces, et voici ce que j'ai reconnu : 1° que la pyramide formée par la saillie des écailles, quoique variable dans l'une et dans l'autre, était, en général, beaucoup moins prononcée dans les lots de P. rubra que dans ceux du P. silvestris, ce qui est précisément le contraire de ce que dit l'auteur; 2<» que, dans le même lot soit de P. silvestris, soit de P. rubra, et quelquefois sur le même arbre, le grand diamètre était tantôt dans le sens vertical, tantôt dans le sens horizontal ; de sorte que ce caractère est réellement nul comme moyen de vérification spécifique. -
5» Bosc et De Gandolle donnent pour caractère à leur Pin d'Ecosse ou P. rubra, d'avoir les jeunes pousses rouges.
Or les lots les plus francs de Pin rouge du Nord, dans mon École, sont, au contraire, remarquables par le vert tendre de leur pousse au printemps. J'ai, de plus, dans mes lots, un assez considérable lot de Pins d'Ecosse venant directement de ce pays. Les arbres y sont extrêmement variés de caractères; on y trouve des types de tous les Pins silvestres possibles, moins les individus à
pousse rouge, qui, loin d'y être en majorité, ne s'y rencontrent que comme de rares exceptions; la grande masse est à pousses vertes.
Miller, au reste, s'il avait reconnu ce caractère à son P. rubra, n'aurait pas manqué de le donner, et il n'en dit rien. Ce n'est donc pas là que cet auteur a dû prendre cette désignation spécifique; selon toute vraisemblance, elle n'a été pour lui que la simple traduction et l'introduction, dans le langage botanique, du nom de Pin ou Sapin rouge (red Deal), sous lequel est si généralement connu, dans les chantiers et les ports de l'Angleterre et de la Baltique, le bois du Pin silvestre provenant des forêts de la Russie et de la Lithuanie.
La conséquence de cette discussion est qu'on ne peut admettre l'espèce P. rubra comme distincte et séparée du silvestris.
Les caractères que je viens de discuter sont même tellement en dehors de la réalité, qu'ils ne pourraient servir à établir la différence du P. rubra comme race ou variété. Cette différence existe cependant ; mais il s'agit de la prendre dans les caractères vrais, ce qui sera traité dans le chapitre suivant, à l'exposé de l'École.