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Exposé sommaire des principes généraux de la science sociale devant servir d'introduction à l'intelligence de l'encyclique "Rerum novarum" sur la condition des ouvriers

1. Une question domine tout l'ensemble des études sociales. C'est la suivante: Où se trouve en définitive ce bonheur auquel aspire notre nature humaine? Quelle est la fin dernière à laquelle nous sommes destinés et que nous devons poursuivre comme hommes?

De la solution donnée à cette question fondamentale dépend la solution de toutes les autres questions, qui constituent avec elle les principes généraux, les préliminaires nécessaires de la science sociale, dans le sens spécial que l'on attache aujourd'hui à cette dénomination.

C'est en effet la fin qui détermine les moyens d'arriver à cette fin, les actions par lesquelles il faut l'atteindre, la règle ou la loi suivant laquelle ces actes doivent être posés.

Or, c'est la morale chrétienne qui seule donne la réponse vraie et adéquate à toutes ces questions.

2. Le socialisme contemporain comprend parfaitement que la question de la fin dernière est bien la question fondamentale, et c'est pour cela qu'il est athée et matérialiste. (( Le socialisme athée est conséquent, ditWinterer, otez Dieu et la vie future, il ne reste plus à l'homme que la vie de cette terre, la vie matérielle. Dès lors, jouir devient la loi suprême. Et telle est la loi du socialisme.

Sa haine sociale dérive de la même source. L'homme sans Dieu et sans espérance céleste, se trouve placé avec ses passions en face de l'inégalité des conditions, et de l'inégalité des jouissances de cette vie. Il voudra sa part au banquet de la vie ; il s'irritera contre les obvStacles qu'oppose à ses passions la société actuelle, et la haine sociale, avec toutes les haines qui l'accompagnent, entrera dans son cœur. »

3. Pour être à même de comprendre à fond et de résoudre correctement les questions sociales, il ne faut pas séparer de l'étude de la morale chrétienne, celle du droit public chrétien.

Il est essentiel en matière sociale de tenir compte de la nature de l'homme et du milieu dans lequel il se trouve pour poursuivre sa fin. Or, l'homme est de sa nature un être social, la société est même un mo3'en général, qui en comprend beaucoup d'autres, ménagé à l'homme par la Providence, pour atteindre plus facilement et plus sûrement sa fin dernière.

C'est le droit public chrétien qui expose les vrais principes sur l'origine et la nature, sur la constitution et l'action légitime de la société publique, ecclésiastique et civile.

4. Que l'on veuille bien remarquer que nous disons la morale chrétienne, le droit public chrétien.

Car, sans parler des systèmes de morale faux et subversifs, que nous n'entendons pas réfuter ici ex professa, il y a encore morale et morale, en ne considérant que les vrais principes qui doivent servir de base à nos études et de lumière à nos recherches.

De même qu'il faut distinguer la religion naturelle et la religion surnaturelle, ainsi faut-il distinguer la morale naturelle, qui est l'objet de la philosophie morale, et la morale surnaturelle, qui est l'objet de la théologie morale. Il y aurait la religion naturelle dans rh3^pothèse de nature

pure, comme on dit, c'est-à-dire, si Dieu avait abandonné l'homme à sa raison et à ses forces naturelles, par lesquelles il peut connaître Dieu au moyen des créatures, et le servir en observant la loi naturelle. La morale naturelle aurait donc dirigé nos libres actions à la lumière de la raison, de manière à nous faire atteindre la fin dernière naturelle. Cette fin aurait été Dieu connu au moyen de ses œuvres, d'une manière plus parfaite, il est vrai, que nous ne pouvons le connaître ici-bas par la raison, mais non pas cependant en lui-même par la vision faciale ; Dieu y aurait ajouté toute espèce de bonheur accidentel-, et aurait éloigné tous les maux qui nous affligent sur cette terre.

5. Mais Dieu, dans sa bonté infinie, a élevé l'homme plus haut. Il l'a destiné à une fin surnaturelle, c.-à-d. une fin au dessus des exigences et des forces de toute nature créée ; cette fin consiste essentiellement à connaître Dieu en lui-même, à le voir face à face, ce qui par nature est lé propre de Dieu seul ; la béatitude essentielle sera accompagnée de tout autre bonheur accidentel, plus grand encore que dans l'état de nature pure. Pour nous mener à cette fin sublime, Dieu s'est révélé d'une manière surnaturelle, positive; Il a institué la religion surnaturelle, qui, depuis la chute de l'homme et sa rédemption par le Christ, s'appelle le christianisme, et se trouve dans la seule vraie Église de Jésus-Christ, l'Eglise catholique.

La morale surnaturelle dirige nos libres actions, à la lumière de la foi, et avec le secours surnaturel de la grâce, de manière à nous faire atteindre la fin dernière surnaturelle, à laquelle Dieu nous a de fait destinés.

6. La morale naturelle et la science qui la propose, la philosophie morale, est donc vraie et complète, seulement dans l'hypothèse de l'état de nature pure. Elle est incomplète en thèse, dans la réalité de l'état actuel de l'humanité. C'est ce qu'on perd trop souvent de vue dans

les études supérieures. Elle est non seulement incomplète, mais elle devient fausse et pernicieuse, si, au lieu de faire seulement abstraction de la religion surnaturelle établie par Dieu, au lieu de se restreindre simplement à l'hypothèse de nature pure, on se permettait de poser ce dernier état en thèse, d'exclure la religion surnaturelle. C'est ce que font les rationalistes, les déistes ; c'est ce qui se pratique dans certaines écoles publiques, sous prétexte de neutralité, d'enseignement constitutionnel.

7. Tout ce que nous venons de dire des rapports entre la morale naturelle et la morale chrétienne, s'applique également au droit public naturel comparé au droit public chrétien.

Ce sont donc les principes de la morale surnaturelle, c'est la théologie morale, que nous devons étudier, comme c'est au droit public chrétien que nous devons recourir. D'ailleurs, la morale surnaturelle et le droit public chrétien comprennent la morale naturelle et le droit naturel tout entiers : ils les expliquent et les complètent, de même que l'ordre surnaturel établi ne saurait contrarier ni détruire la nature, mais par contre la suppose nécessairement, la complète et la perfectionne, comme nous l'expliquerons.

8. La nécessité de l'étude de la théologie morale, n'échappe pas aux esprits sérieux. Voici ce que disait naguère un savant de l'ordre des FF. Prêcheurs, le P. Hip. Gayraud, en parlant précisément de la crise sociale actuelle : « Le libéralisme, dit-il, ne porte à la crise actuelle aucun remède, le socialisme en ferait naître une autre encore plus effro3^able. Il faut donc combattre

le socialisme mais il ne faut pas moins se garder des

erreurs et des crimes du libéralisme, seule la morale chrétienne renferme, à notre avis, dans ses principes de justice et de charité, et dans le secret de son influence sur la vie privée et publique, une solution raisonnable du

grand problème social. » Ce qui étonnera peut-être d'avantage, c'est d'entendre le témoignage d'un homme, qui ne partage pas nos croyances, mais qui s'en est rapproché de plus en plus par ses études loyales et consciencieuses, de Fréd. Leplay, le restaurateur des études sociales en France : « La théologie, dit-il, est la première des sciences, et toutes les autres sont fausses, au moins dans leurs conséquences pratiques, lorsqu'elles ne marchent pas d'accord avec elle. » (V. Ch. De Ribbe, Leplay d'après sa corresp.).

g. Résumons ce qui vient d'être dit de l'objet et du but de nos études, en ajoutant un mot sur la marche que nous comptons suivre.

Nous ne pouvons, sous peine de ne pas être utile aux lecteurs, à qui nous destinons ces pages, entamer dès le début des questions spéciales ; il faut avant tout, sinon exposer d'une manière suivie toute la théologie morale, du moins donner une idée de la science dans son ensemble, sauf à insister plus ou moins sur différents points, suivant nécessité ou utilité pour notre but, qui est d'exposer les vérités fondamentales devant servir de base et de principes de solution aux questions sociales, tant agitées de nos jours. Aux principes de morale, nous rattacherons en temps et lieu les principes de droit public nécessaires ou utiles pour la même fin.

De temps à autre nous ne pourrons même nous empêcher de faire une excursion sur le terrain dogmatique : le dogme catholique étant la base de la morale comme du droit public.

Ensuite, il est nécessaire d'approfondir les choses; mais, tout en étant solide, nous tâcherons de rester toujours clair. Quant à la forme, elle sera didactique, par conséquent simple ; le style sobre et classique nous semble seul digne de la science.

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