IDÉE GÉNÉRALE DE LA MORALE
10. Nous commençons par donner une idée générale de la morale, idée féconde qui fera saisir tout de suite l'ordre et la connexion des parties, ce qui est de souveraine importance en matière scientifique.
Voici donc une définition de la science morale, définition applicable à la philosophie comme à la théologie morale. La morale est la science qui nous apprend à diriger nos actions libres, de manière à atteindre notre fin dernière.
Remarquons aussitôt, en passant, comment toutes les sciences de l'ordre moral, à caractère pratique, le droit, l'économie politique et sociale, etc., sont subordonnées à la morale: celle-ci considérant la fin dernière et les moyens d'y parvenir ; celles-là ayant pour objet l'étude d'une fin subordonnée, la paix et les bonnes relations entre cito3^ens, l'ordre pubhc, etc., et les moyens d'assurer ces diverses fins.
Une bonne définition doit être un résumé complet et exact de la chose définie, et en contenir toute la substance. Notre définition, quoique très-simple, contient réellement tous les éléments de la morale, toutes les parties de la science morale : la première considération, fondamentale en morale, est la considération de la fin dernière; c'est pourquoi nous disons: la science qui nous apprend à diriger nos actions libres, de manière à atteindre notre fin dernière.
11. Tous les anciens commencent la morale, comme notamment le Prince de l'École, S. Thomas, par le traité: de fine ultinio et beatitudine ; et vraiment on ne comprend
pas comment jamais les modernes moralistes ont pu s'écarter de cet ordre. Je disais en effet que cette considération est fondamentale et nécessairement la première. C'est la fin qui détermine tout. C'est de la connaissance de la fin que dépend la connaissance des moyens^ des actions qui doivent nous conduire à cette fin; c'est d'elle que dépend la règle de ces actions, la loi ou la règle indiquant précisément la proportion (loi préceptive) ou la disproportion (loi prohibitive) des actes avec la fin à atteindre. Il faut donc étudier d'abord la fin, c'est le traité de fine îiltinio et heatitiidine ; ensuite les actions vers la fin, c'est le traité de actibus hiimanis, des actes humains; en troisième lieu, la règle de ces actes, c'est le traité de lege. Cependant la loi a besoin d'être appliquée à chacun en particulier, elle n'est que la règle éloignée et extrinsèque de nos actions, elle s'applique par la science d'un chacun, par la conscience, qui est la règle prochaine et intrinsèque de notre libre activité, voilà le traité de conscientia. Les actes conformes à ces règles sont bons, utiles ou nécessaires à la fin ; les actes difformes, contraires à ces règles, sont mauvais, sont péchés, nuisibles à la fin. C'est le traité de la moralité, où il reste surtout à parler du péché, c'est le traité de peccatis ; on y ajoute les vertus et les vices, qui sont les principes des actes bons ou mauvais, le traité de virtiitibiis et vit H s.
12. Voilà toute la morale générale; mais comme il ne suffît pas d'étudier les actions et leur moralité en général, puisque l'acte en général n'est qu'une abstraction, qu'on ne pose pas une action en général, mais une action déterminée, particulière, il faut y ajouter la morale spéciale, qui étudie chacune des actions requises ou utiles à la fin, comme chaque action nuisible, ou, en d'autres termes, chacune des lois préceptives ou prohibitives, qui nous indiquent ce qu'il faut faire ou laisser en particulier
— lO —
pour atteindre la fin dernière. C'est là que nous rencontrerons surtout les questions spéciales des obligations de justice et de charité, de la propriété, etc.
i3. Je disais plus haut qu'il est d'une importance capitale, en fait de science, de bien comprendre la connexion des parties, c'est pourquoi je répète ce que je viens de dire de l'ordre des différentes considérations à faire en morale, de l'ordre des différents traités, en proposant une comparaison simple et vulgaire, qui permettra de saisir cet ordre, de manière à ne plus jamais le perdre de vue. Nous sommes en ce monde vis-à-vis de notre fin dernière à atteindre, comme des voyageurs vers leur patrie. Quelle est la première considération à faire par le voyageur, que doit-il connaître avant tout? C'est la fin, le but du voyage. Sans cette connaissance, il ne peut faire un pas, utile au but, il ne peut même s'enquérir du chemin à suivre. C'est le but qui détermine l'action vers le but. S'agit-il d'un but physique à atteindre, les actions pour le but seront la marche, une locomotion physique. S'agit-il d'un but moral, les actions seront de l'ordre moral ; s'agit-il en particulier de la fin dernière, qui consiste à posséder Dieu par la connaissance et par l'amour, par l'intelligence et la volonté, les actions qui y conduisent seront des actions d'intelligence et de libre volonté, de libre arbitre. La fin est-elle surnaturelle, consistant dans la vision béatifique et l'amour qui y correspond, ces actions ne seront pas purement humaines, ce ne seront plus seulement des actes de notre libre arbitre, mais des actions libres élevées à l'ordre surnaturel par le concours de la grâce divine surnaturelle; mai^ laissons plutôt l'ordre surnaturel établi par Dieu, pour le considérer tantôt à part, afin de ne pas produire de confusion d'idées, et d'avoir, au contraire, une nouvelle occasion de saisir définitivement l'ordre scientifique des parties.
14- Nous avons donc compris que la première considération est celle du but, de la fin, c'est l'objet du premier traité, de la fin dernière.
Nous avons compris aussi que cette première considération est fondamentale, détermine tout le reste, et d'abord les actions vers la fin: si le but est un but physique, comme chez notre voyageur, ce sont des actions de locomotion physique ; si notre fin dernière consiste essentiellement dans la perfection de nos facultés supérieures, de l'intelligence et de la volonté, c'est par des actes d'intelligence et de libre volonté, de libre arbitre, des actes humains, en un mot, qu'il faut y parvenir. Voilà le second traité, des actes humains, c.-à-d. délibérés et libres. Mais il ne suffit pas que le voyageur sache marcher ou se transporter,, il faut, en troisième lieu, que la voie à suivre lui soit indiquée, qu'il y ait une proportion indiquée entre ses pas et le but, que sa marche soit dirigée, direction qui dépend évidemment du but à atteindre ; l'indicateur du chemin, voilà la loi du voyage. L'indicateur dit : tout voyageur, qui veut parvenir à tel but, doit marcher dans tel sens. L'indicateur vers la fin dernière, c'est la loi morale, qui indique la proportion entre les actes libres et la fin à atteindre, voilà le troisième traité, de la loi.
Il ne suffît pas encore pour le voyageur, que le chemin existe, que l'indicateur se trouve là à sa disposition le long du chemin, il faut qu'il le regarde, qu'il s'applique à lui-même par la science la loi du chemin, qu'il se dise : tout vo3'ageur, qui veut arriver à tel endroit, devant suivi'e cette voie, moi qui veux parvenir à ce but, je dois suivre hic et nuiic ce chemin. De même la loi morale doit être appliquée à l'agent par la science, il doit se dire de même : celui qui veut parvenir à sa fin dernière, doit poser tel acte, éviter tel autre ; par conséquent, pour poursuivre ma fin dernière je dois hic et mtnc poser
tel acte, éviter tel autre. C'est l'acte même de la conscience. Voilà le quatrième traité, de la conscience. Le reste se comprend de soi.
i5. Nous avons considéré jusqu'ici la morale naturelle, la philosophie morale, répétons une dernière fois l'ordre et la connexion des traités en considérant la morale chrétienne ou surnaturelle, la théologie morale, tout en restant cependant dans les généralités et en supposant beaucoup de choses à expliquer en temps et lieu.
La fin étant surnaturelle, étant essentiellement, comme nous le supposons connu pour le moment, la possession du souverain bien, par la vision béatifique de la Trinité divine, il est évident que les actes libres de l'homme n'ont aucune proportion ni physique ni morale pour atteindre cette fin ; c'est pourquoi il leur faut ajouter un élément surnaturel et divin, le concours de la grâce surnaturelle, aussi bien dans l'intelligence que dans la volonté, par conséquent, dans le deuxième traité des actes humains, il faut nécessairement tenir compte de la grâce divine. Ensuite, ce n'est plus simplement la loi morale naturelle qui saurait être la règle de ces actes, mais la loi surnaturelle, que nous pouvons appeler loi surnaturelle, connaturelle à l'ordre établi; je dis: connaturelle à l'ordre surnaturel établi, pour faire comprendre qu'il ne s'agit pas d'une simple loi positive donnée par Dieu, mais de la loi fondée sur la nature, en tant qu'élevée par Dieu à l'ordre surnaturel, loi qui par conséquent comprend la loi naturelle tout entière mais complétée, de même que l'homme élevé à l'ordre surnaturel comprend la nature humaine, perfectionnée, élevée. Enfin, quand il sïigit d'appliquer la loi par la conscience, l'on doit comprendre par conscience, non plus un acte de la raison naturelle à elle seule, mais un acte de la raison élevée et éclairée par la foi. Il faut donc dans le traité de la loi, comme dans celui de la conscience, tenir compte de l'élément
surnaturel. Nous n'allons pas plus loin, parce que, avant d'avoir expliqué l'ordre surnaturel, ce qui reste à dire ne saurait être proposé utilement, et produirait plutôt la confusion.
D'ailleurs, c'est tout ce qu'il faut pour avoir une idée générale de la théologie morale, ainsi que de l'ordre et de la connexion de ses parties.