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SUR LE TÉLÉGRAPHE

Au nom du comité d’instruction publique , réuni à la commission nommée par le décret du 27 avril.

Réimprimé par ordre de la Convention nationale.

Citoyens législateurs,

Ce sont les sciences et les arts, autant que les

Vertus des héros qui ont illustré les nations, dont le souvenir se prolonge avec gloire dans la postérité. Archimède, par les heureuses inspirations de son génie, fut plus utile à sa patrie que n’aurait pu l’être un guerrier en affrontant la mort au milieu des combats.

Quelle brillante destinée les sciences et les arts ne réservent-ils pas à une République qui, par son immense population , et le génie de ses habitans, est appelée à devenir la nation enseignante de l’Europe.

Deux découvertes paroissent surtout marquer dans le dix-huitième siècle; toutes deux appartiennent à la nation française : l’Aérostat et le Télégraphe.

Mongolfier traça une route dans les airs, comme les Argonautes s’en étoient frayé une à travers les ondes; et tel est l'enchaînement des sciences et des arts , que le premier vaisseau qui fut lancé prépara la découverte du nouveau monde , que l’aérostat devoit servir de nos jours la liberté , et être dans une bataille célèbre le principal instrument de la victoire (*).

(*) Les journalistes allemands, en cherchant à ridiculiser les premières découvertes de Mosgolfi eh , qu’ils traitoient dans leurs feuilles périodiques de légèreté française, ne se doutoient guère qu’un jour cette précieuse découverte, perfectionnée par le génie tout-puissant de la liberté, contribueroit à l’humiliation de la maison d’Autriche.

Le télégraphe rapproche les distances : rapide messager de la pensée, il semble rivaliser de vitesse avec elle.

Comme il importe aux sciences de connoître les diverses gradations des découvertes, nous

On sait que l'aérostat construit sous les ordres et sous les yeux de notre collègue Guiton Morveaux a puissamment contribué au succès des armes de la République, à l’immortelle journée de Fleuris.

Voici le rapport qui fut fait, avant la bataille au représentant Guiton et au général en chef de l’armée de Sambre-et- Meuse, par l’adjudant général qui montoit l'aérostat,

« Je soussigné, adjudant général, chef de brigade, ai monté dans l’aérostat commandé par le capitaine Coutelle, aux avant-postes du camp de Lambesart , et, m’étant élevé à la hauteur de 200 toises, ai resté en station pendant deux heures , et ai observé :

« i° Sur la gauche, en arrière tic Sombre/, un escadron de cavalerie ennemie rangé en bataille, avec des vedettes sur la chaussée, sur laquelle sont deux pièces de campagne;

* a° Plusieurs escadrons près de Boley, de même rangés en bataille , la gauche appuyée du côté de Lorncau ;

« 3° Un fort détachement d’infanterie à la droite de Saint- Martin- Balafre ;

« 4“ Des grand’gardes dans les vergers de Longrencllc ;

« 5° Un camp que j’ai évalué à environ 25 à 3o mille hommes : la gauche appuyée sur le côté de Gembloux, et la droite vers Gentines , avec des avant-postes près les bois de Sombre/;

« 6° Un corps d’infanterie entre Spy et Onox.

«L’ennemi est alerte, et ses avant-postes sont en mouvement: il paraît que la vue du ballon l’intrigue beaucoup. ■>

De devant Fleuras, à 200 toises d’élévation.

— îor —

croyons devoir entrer dans quelques détails avant de vous présenter le tableau des expériences que nous avons faites, en exécution de vos décrets, pour constater l'utilité du télégraphe.

De tout temps on sentit la nécessité de pouvoir correspondre et s’entendre à de grandes distances, et l’on adopta pour y parvenir divers modes de signaux.

Les peuples de l’Helvétie furent appelés à l’insurrection contre le despotisme d’Albert par les feux allumés sur le sommet des montagnes.

Ce moyen de correspondance n’étoit pas ignoré des Gaulois, nos ancêtres.

Les Chinois paroissent faire usage du canon, en attachant quelques valeurs aux explosions plus ou moins nombreuses de la poudre.

La marine s’est emparée des signaux vexillaires de la Bourdonnais , et en fait l’application à quelques événemens prévus; mais l’on sent qu’il y avoit loin de là à un moyen qui embrassât d’une manière simple et sûre toutes les idées et les divers modes du discours.

Le célèbre Amoutous conçut et exécuta ave succès un système de signaux dont il a gardé 1 secret.

Depuis plusieurs années, le citoyen Chappi travailloit à perfectionner ce langage, convainci que, porté au degré de perfection dont il est sus-

ceptible, il peut être d’une grande utilité dans une foule de circonstances, et surtout dans les guerres de terre et de mer, où de promptes communications et la rapide connoissance des manœuvres peuvent avoir une grande influence sur le succès.

Ce n’est qu’a près de longues méditations et de nombreux essais qu’il est parvenu à former un système de correspondance qui allie à la célérité des procédés la rigueur des résultats; car on ne marche que pas à pas dans les découvertes, et il est difficile de calculer les obstacles. On fait ou défait, on interroge, on compare, et le résultat positif n’est donné que par l’expérience.

L’électricité fixa d’abord l’attention de ce laborieux physicien ; il imagina de correspondre par le secours des temps marquant électriquement les mêmes valeurs, au moyen de deux pendules harmonisés ; il plaça et isola des conducteurs à de certaines distances ; mais la difficulté de l’isolement, l’expansion latérale du fluide dans un long espace, l’intensité qui eût été nécessaire et qui est subordonnée à l’état de l’atmosphère, lui firent regarder son projet de communication par le moyen de l’électricité comme chimérique.

Sans perdre de vue son objet, il fit de nouveaux essais, en prenant les couleurs pour agent. Mais il reconnut bientôt que ce système n’étoit

rien moins que sûr par la difficulté de les rendre sensibles à certaines distances, et que les résultats étoient entravés et rendus à chaque instant incertains par les diverses dispositions de l’atmosphère. En conséquence, il chercha à atteindre d’une autre manière le but qu’il s’étoit proposé.

Le micromètre appliqué à la lunette ou au télescope lui parut pouvoir fournir un moyen de correspondance. Il en fit établir un , dont le cadran présentoit diverses divisions ou valeurs conventionnelles correspondant à un même nombre de points déterminés sur un petit espace de terrain disposé à une grande distance: cet essai réussit. Mais comme ce mode de communication ne pouvoit avoir lieu que pour un petit nombre de postes, il passa à de nouvelles recherches.

Il s’attacha à la forme des corps, comme susceptible de se prononcer dans l’atmosphère d’une manière certaine, et constata qu’en leur faisant affecter diverses positions , il en tirerait un moyen sûr de correspondance.

Le premier essai dans ce genre eut lieu dans le département de la Sarthe, au mois de mars 1791 (Y. S.) Dans cet essai, l’application des pendules harmonisés fut combinée avec la forme des corps.

Quelque temps après , la même expérience fut

répéter à Paris avec divers changemens. Enfin , après avoir médité sur le perfectionnement de ses moyens et. leur exécution mécanique , le citoyen Cbappe en fit, en i 792 , hommage à l’Assemblée législative, qui les accueillit sans aucun fruit pour les sciences et les arts. Plus zélée pour tout ce qui intéresse leur gloire, la Convention nationale, par son décret du 27 avril dernier, nous a chargés de suivre le procédé présenté par le citoyen Chappe pour correspondre rapidement à de grandes distances.

Avant de vous soumettre le résultat de nos opérations, il est nécessaire de se former une idée exacte de l’appareil dont se sert l’inventeur de cette importante découverte.

Le télégraphe est composé d’un châssis ou régulateur qui forme un parallélogramme trèsallongé. Il est garni de lames à la manière des persiennes. Ces lames sont en cuivre sur-argenté et bruni. Elles sont inclinées de manière à pouvoir réfléchir horizontalement la lumière de l’atmosphère.

Le régulateur est ajusté par son centre sur un axe dont les deux extrémités reposent sur des coussins en cuivre fixés au bout de deux montans.

Ce régulateur, mobile sur son axe, supporte deux ailes dont le développement s’effectue en différens sens.

Quatre fanaux sont suspendus aux extrémités , et y sont fixés et lestés de manière à affecter toujours la perpendiculaire.

Ces fanaux servent à la correspondance de nuit. Le mécanisme est tel que la manœuvre s’en fait sans peine et. avec célérité, au moyen de certains moulinets établis à des distances convenables.

Un petit télégraphe , ou répétiteur, placé sous les yeux des manipidateurs, exécute tous les mouvemens de la grande machine.

Le télégraphe ambulant est établi sur un chariot ; son mécanisme est, à quelque chose près, celui du télégraphe stationnaire ; il en diffère dans les dimensions et dans la manière dont s’exécute la manœuvre ; le répétiteur, qui sert à indiquer les divers mouvemens et les différentes positions du télégraphe, y est remplacé par une disposition particulière du levier , qui rend la manœuvre très-facile, et permet à un seul agent de manipuler et d’observer tout à la fois.

L’analyse des différentes positions du télégraphe que nous venons de décrire présente un certain nombre de signaux parfaitement prononcés.

Le tableau représentatif des caractères qui les distinguent compose une méthode tachygraphique que je ne pourrais développer ici sans ravir à son auteur une propriété, fruit de ses longues et pénibles méditations.

La découverte que je vous annonce n’est pas seulement une spéculation ingénieuse; ses résultats ne laissent aucune équivoque sur la transmission littérale des différens caractères propres au langage des signes.

Pour obtenir des résultats concluans , vos commissaires, accompagnés de plusieurs savans et artistes célèbres, ont fait l’expérience du procédé sur une ligne de correspondance de huit à neuf lieues de longueur.

Les vedettes étoient placées, la première dans le parc de Pelletier-Saint-Fargeau, à Ménilmontant, la deuxième sur les hauteurs d’Ecouen, et la troisième à Saint-Martin du Thertre.

Voici le résultat de l’expérience faite le i a de ce mois :

Nous occupions , le citoyen Arbogast et moi , le poste de Saint-Martin du Thertre; notre collègue Daunuu étoit placé à celui du parc de Saiut- Fargeau , qui en est distant de huit lieues et demie.

A quatre heures vingt-six minutes, nous arborâmes le signal d’activité ; le poste de Saint-Fargeau nous transmit en onze minutes, avec une grande fidélité, la dépêche suivante :

« Daunou est arrivé ici ; il annonce que la « Convention nationale vient d’autoriser son co- « mité de sûreté générale à apposer les scellés

« sur les papiers des représentais du peuple. »

Le poste de Saint-Fargeau reçut de nous , en neuf minutes , la lettre suivante :

« Les habitais de cette belle contrée sont dire gnes de la liberté, par leur amour pour elle « et leur respect pour la Convention nationale et « ses lois. »

Nous continuâmes longtemps cette correspondance avec un plein succès.

Dans les dépêches, il se glisse quelquefois des fautes partielles, par le peu d’attention ou l’inexpérience de quelques agens. La méthode tachygraphique de Chappe offre un moyen sûr et rapide de rectifier ces erreurs.

Il est souvent essentiel de cacher aux observateurs intermédiaires placés sur la ligne de correspondance le sens des dépêches. Le citoyen Chappe est parvenu à n’initier dans le secret de l’opération que les stationnaires placés aux deux extrémités de la ligne.

Le temps employé pour la transmission et la révision de chaque signal d’un poste à l’autre, peut être estimé, en prenant le terme moyen , à ao secondes : ainsi, dans 1 3 minutes 4o secondes, la transmission d’une dépêche ordinaire pourroit se faire de Valenciennes à Paris.

Le prix de chaque machine , en y comprenant les appareils de nuit , pourroit monter à 6000

livres ; d’où il résulte qu’avec une somme de 96,000 livres , on peut réaliser cet établissement d’ici aux frontières du nord; et, en déduisant de cette somme le montant des télescopes et pendules à secondes que la natiou n’a pas besoin d’acquérir, elle est réduite à 58,4oo livres.

Vos commissaires ont pensé que vous vous empresseriez de nationaliser cette intéressante découverte, et que vous préféreriez à des moyens lents et dispendieux, un procédé propre à communiquer rapidement à de grandes distances tout ce qui peut faire le sujet d’une correspondance.

Ils pensent que vous ne négligerez pas cette occasion d’encourager les sciences utiles ; si leur foule, épouvantée, s’éloignoit jamais de vous, le fanatisme relèveroit bientôt ses autels, et la servitude couvriroit la terre. Rien en effet ne travaille plus puissamment pour les intérêts de la tyrannie que l’ignorance.

Voici le projet de décret que je vous propose, au nom de votre commission réunie au comité d’instruction publique :

La Convention nationale accorde au citoyen Chappe le titre d’ingénieur-télégraphe, aux appointemens de lieutenant de génie.

Charge son comité de salut public d’examiner quelles sont les lignes de correspondance qu’il

importe à la République d’établir dans les circonstances présentes.

Ce projet est décrété dans la séance du a5 juillet.

Le temps et l’expérience ont répandu sur ce rapport le jour de la démonstration; voici les faits ; ils parleront plus haut que les raisons les plus puissantes, car la spéculation la mieux suivie ne vaut jamais un exemple.

SÉANCE DU l5 FKUCTIDOK.

Carnot au nom du comité de salut public.

Citoyens ,

Voici le rapport du télégraphe qui nous arrive à l’instant :

« Condé est restitué à la République : la red- « dition a eu lieu ce matin à six heures. »

Gossain : Condé est rendu à la République :

changeons le nom qu’il portoit en celui de Nord- Libre. Décrété.

Cambon. Je demande que ce décret soit envoyé à Nord- Libre par la voie du télégraphe. Adopté.

Granet. Je demande qu’en même temps que

vous apprenez à Coridé , par la voie du télégraphe , son changement de nom , vous appreniez aussi à la brave armée du nord qu'elle continue de bien mériter de la patrie.

Cette proposition est décrétée.

Vers la fin de la séance, le président annonce à l’assemblée que le télégraphe a porté à l’armée les deux décrets rendus.

Voici, dit-il, la lettre de l’ingénieur-télégraphe.

« Je t’annonce , citoyen président, que les décrets de la Convention nationale qui annoncent * le changement du nom de Coudé en celui de Nord-Libre , et celui qui déclare que l’armée du nord ne cesse de bien mériter de la patrie, sont transmis; j’en ai reçu le signal par le télégraphe. J’ai chargé mon préposé à Lille de faire passer ces décrets à Nord-Libre par uu courrier extraordinaire.

Signé CHAPPE.

Voyez la correspondance que Chappe a entretenue avec moi.

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