‹ Exposé sommaire des travaux de Joseph LakanalChapitre 25 sur 50 · BUREAU DES LONGITUDES · texte numérisé non relu

BUREAU DES LONGITUDES

i° Extrait de la connoissance des temps, à l’usage des astronomes et des navigateurs , pour l’an iv de la R. F. , publié par ordre du bureau des longitudes, page aoi.

a Les progrès de la marine étant liés à ceux « de l’astronomie , le représentant Lakanal , qui a avoit déjà marqué son zèle pour les sciences et a pour l’académie, a proposé au comité d’instruca tion un établissement qui contribuera néces- « sairement à la prospérité publique. Le repré- « sentant Grégoire a secondé son collègue qui « étoit absent, et il a fait décréter le y messi- « dor (a 5 juin 1795) la formation du bureau des « longitudes. Il est composé de deux géomètres , « Lagrange , Laplace; de quatre astronomes, La- « lande, Cassini , Méchain, Delambre; de deux an- « ciens navigateurs , Borda et Bougainville , etc. »

a 0 Voyez la correspondance de Laplace n. 1 eta.

Voici le projet adopté, sur mon rapport, par le comité d’instruction publique.

La Convention nationale , ouï le rapport de ses comités d’instruction publique et des finances , décrète :

Art. i er . L’observatoire national et celui dé l’école militaire de Paris seront placés sous la direction et' surveillance d’un bureau de longitudes , composé de quatre astronomes attachés aux deux observatoires susnommés, de deux géomètres, de deux navigateurs, d’un géographe et d’un artiste en instrumens d’astronomie.

Art. 2 . Le bureau de longitudes sera chargé, i° de recueillir les observations astronomiques et météorologiques; 2 ° de perfectionner la théorie des tables astronomiques et les méthodes de longitudes ; 3° il s’occupera de la rédaction de la connoissance des temps; 4° il correspondra et surveillera tous les observatoires placés dans les différens départemens de la République.

Art. 3. Le bureau d’astronomie sera composé des citoyens Lagrange , Laplace , Lalande , Cassini , Méchain , Borda, Bougainville, Buache et Carochez.

Art. 4- Il sera attaché à chacun des quatre astronomes sus-nommés un adjoint nommé par le bureau de longitudes.

Art. 5. Le bureau de longitudes nommera tous les ans un des membres qui le composent pour donner un cours public d’astronomie pratique.

Art. 6. Il y aura tous les ans une séance publique dans laquelle le bureau de longitudes présentera le compte de ses travaux.

Art. 7. Lorsqu’une place de membre du bureau de longitudes vaquera par mort , démission ou autrement, ledit bureau nommera, au scrutin, le savant qu’il jugera le plus propre à remplir la place vacante.

Art. 8. L’attribution annuelle faite à l’observatoire de la République et à celui de l’école militaire, est portée à soixante mille livres , laquelle somme sera employée conformément à la loi, à laquelle il est dérogé par la présente en tout ce qui lui est contraire.

Art. 9. Le règlement sur l’organisation interne des observatoires de la République sera rédigé par le bureau de longitudes et soumis à l’approbation du comité d’instruction publique.

Séance du 1 7 germinal an iv.

La/canal. — L’observatoire de Paris est le premier établissement en ce genre qui existe en Europe; mais, en ce moment, il n’est pas pour les sciences d’une utilité aussi étendue qu’on pourroit le désirer. Le lieu où il est placé est à une des extrémités de Paris , ce qui éloigne les élèves du cours d’astronomie pratique que le citoyen

Lalande est chargé de faire, aux termes de l’article 7 de la loi rendue sur le bureau des longitudes. Il existe au centre de Paris , au collège des Quatre -Nations , un observatoire superbe et complet qui a servi au célèbre Lacaille; c’est là où je vous propose de transférer le cours qui se faisoit à l’observatoire; ce déplacement n’exigera aucun sacrifice , ne coûtera aucune dépense , aucune réparation : le vandalisme a paru respecter ce monument consacré aux sciences.

Je propose le projet de résolution suivant :

Le Conseil des Cinq-Cents , considérant qu’il est de l’intérêt comme de la gloire de la nation française d’encourager l’étude de l’astronomie , dont l’influence sur la prospérité des empires est aujourd’hui reconnue par tous les amis de leur indépendance et de leur prospérité, déclare qu’il y a urgence.

Le conseil , après avoir déclaré l’urgence , prend la résolution suivante :

Le cours d’astronomie pratique, fondé par l’article 7 de la loi d’organisation du Bureau des longitudes , du 7 messidor an 3, sera ouvert dans le ci-devant collège des Quatre-Nations ; en conséquence , l’observatoire , connu sous le nom d’observatoire de Lacaille , est mis à la disposition dudit Bureau des longitudes. (Séance du 7 germinal an iv.)

Le conseil des Anciens confirme cette résolution.

RAPPORT

SUH LES ÉCOLES CENTRALES, Réimprimé par ordre de la Convention nationale.

Citoyens ,

L’établissement des écoles primaires étoit la dette de la patrie envers chacun de ses enfans ; puisqu’elle leur doit la sûreté de leurs personnes et de feurs propriétés, elle leur doit essentiellement cette portion de lumières sans laquelle l’homme fut toujours la victime de l’imposture.

La malveillance et le patriotisme irréfléchi ont alarmé l’opinion sur l’énormité des dépenses qu’entraînera, d’après leurs calculs, l’organisation de l’instruction publique; il importe de détruire l’idée exagérée qui semble s’accréditer. On pourroit dire aussi des lois qu’il ne suffit pas qu’elles soient bonnes, mais qu’il faut encore quelles paroissent telles à tous les esprits.

La population de la République étant estimée de vingt-six millions d’habitans, on auroit vingtsix mille écoles primaires, à raison d’une par population de mille individus; l’ensemble coûteroit à la République 64/400,000 liv. ; mais il s’en faut de beaucoup que la dépense effective des

écoles primaires atteigne cette somme. En effet , suivant le texte de la loi, toute population audessous de deux mille personnes n’aura qu’une école primaire; toute population au-dessous de trois mille n’en aura que deux , et ainsi de suite.

Le ressort d’une école primaire peut s’étendre, sans inconvénient , à deux mille toises à la ronde ; ainsi elle peut embrasser environ trois lieues carrées de superficie. Tout district où cette étendue de sol n’aura pas une population de deux mille personnes, pourra n’avoir qu’une école primaire. Cette condition seule réduit de beaucoup le nombre de ces écoles.

Les tableaux de population insérés dans les derniers volumes des mémoires de la ci-devant académie, offrent le plus communément une population d’environ cinq cents individus par lieue carrée; d’où il résulte que l’étendue de trois lieues carrées, que nous prenons pour l’arrondissement d’une école primaire, renferme à peu près quinze cents habitans.

A la vérité, les cas extrêmes, ceux dans lesquels la population est très-rapprochée ou trèsdispersée, s’éloignent beaucoup de cette donnée. Dans le département du Nord, par exemple, le nombre moyen des habitans de la campagne est de dix-huit cent quatre-vingt-trois par lieue carrée.

Mais les résultats de ce genre sont peut-être les plus favorables à l’économie que nous avons en vue, puisque alors il est facile de grouper les communes de manière à comprendre plus de mille personnes dans l’arrondissement de chaque école primaire. On voit par là que le choix du mode à adopter par les administrations de district pour la répartition des écoles, ne doit pas être abandonné au hasard : il peut en résulter une grande économie s’il est bien fait; mais si on néglige l’attention de grouper les communes de manière à former, dans le plus petit espace possible, des ensembles de population qui approchent, autant que faire se pourra, de deux mille individus, on tombera nécessairement dans une augmentation de dépenses qu’il est facile d’éviter.

Un calcul bien simple suffira pour convaincre de l’utilité de cette considération.

Supposons que, dans l’étendue de- la République, les deux tiers des écoles primaires renfermassent dans leurs arrondissemensune population de quinze cents individus, et que le tiers seulement fût restreint à une population de mille : cette hypothèse donnerait dix-neuf mille cinq cents écoles primaires pour toute la France; d’où résulterait une dépense de 4fi3°°»°oo lîv. , et par conséquent une économie de a5, 600,000 liv. , somme au moins suffisante pour couvrir les frais

des autres degrés d’instruction. I^es lieux où la population est très-dispersée doivent sans doute apporter des modifications à ce calcul ; mais nous avons présenté les deux limites.

Nous ne parlons pas des instituteurs payés à i,5oo livres, parce que le nombre des villes dont la population excède vingt -mille personnes est fort peu considérable; de plus, nous supposons une location de aoo livres, qui n’est point effective , et qui surpassera dans beaucoup d’endroits l’évaluation du loyer des propriétés nationales consacrées aux écoles primaires.

Ainsi les écoles primaires , prises au moyen terme , ne coûteront au plus que 54,' 600,000 liv. , le sixième environ de vos contributions. Eh ! qui ne conviendra pas que chez un peuple libre l’instruction doit être l’objet principal sur le tableau de ses dépenses ?

Vous vous êtes donc renfermés dans les bornes de l’absolu nécessaire : eh ! compte-t-on avec la nécessité, surtout quand, par la nature de son génie et de ses ressources, un grand peuple a l’ambition de s’élever à cet état de splendeur en deçà duquel il n’a pas rempli sa destinée?

Mais il se présente ici une observation puissante qui doit faire taire la malveillance et rassurer dans ses alarmes le patriotisme irréfléchi : la justice autant que l’intérêt national vous aver-

tissent que l’instruction gratuite n’est due qu’aux citoyens sans fortune; et si vous adoptez les bases financières que votre comité doit vous proposer incessamment , l’instruction publique , organisée dans toutes ses parties , ne coûtera pas annuellement trente -cinq millions à la République.

Vous n’avez pas cru qu’il pût suffire à la dignité de la nation française que ses enfans se bornassent à des connoissances instrumentales, telles que la lecture, l’écriture, la numération ; si c’«est assez pour* la masse des citoyens , c’est peu pour la gloire d’une République qui veut jouir de tous les trésors que lui promet le génie de ses habitans , et qui est appelée à régénérer l’univers moral aussi bien que l’univers politique. J’ai entendu dire , sous le règne du dernier tyran , qu’il ne falloit apprendre aux Français que la constitution et la guerre. J’admire autant qu’un autre l’austérité des Spartiates , auxquels on prétemloit nous assimiler; mais je crois qu’il est plus beau de mettre en œuvre tous les moyens que la nature a donnés à l’homme pour perfectionner* ses sens et étendre ses rapports , que de parvenir, par un effort surnaturel , à prouver à cette mère commune qu’on peut se passer de ses bienfaits. S’interdire la gloire et les jouissances des arts , c’est l’absurde vertu des anachorètes ; la vertu

de l’homme consiste à les épurer , à les utiliser tous.

Les écoles primaires, comme l’annonce le nom que vous leur avez donné, sont le vestibule du grand édifice promis depuis longtemps à l’impatience des Français : édifice que plusieurs architectes ont déjà construit par la pensée, sans consulter le génie des temps et des lieux, et dont je vous présente aujourd’hui le plan géométral , tracé par votre comité d’instruction publique. Il dépend de vous de le voir s’élever avec majesté pour servir d’asile éternel aux sciences et aux arts , sans lesquels la liberté ne fera que passer sur la terre.

Pour cette vaste construction , il faut commencer par déblayer les débris des collèges , où d’inutiles professeurs, étonnés de se trouver encore au poste des abus, rassemblent sur des ruines quelques élèves mendiés , soit pour jouir d’un salaire dont vous avez oublié de dégréver le trésor national , soit pour sé soustraire , eux et leurs disciples , aux travaux et au mouvement de la révolution.

Les collèges, contre lesquels réclamoit la philosophie depuis tant de siècles , que Montaigne et Jean-Jacques Rousseau ont dénoncés à la raison- humaine comme les asiles de l’ignorance privilégiée , vont donc disparoître du sol de

la France libre ; et sans aucune dépense nouvelle , vous allez trouver dans leurs décombres , et dans la dotation qu’ils absorboient , plus de ressources qu’il ne vous en faut pour les établissemens régénérateurs que nous vous proposons. Un grand nombre de départemens les ont réclamés par des adresses multipliées : nous citerons les départemens du Gers, du Tarn, des Bouchesdu-Rhône, du Loiret, de la Sarthe, du Calvados, de l’Hérault , de l’Yonne , de l’ Ardèche , de la Côte-d’Or, des Côtes-du-Nord, de l’Ariége, de la Dordogne, du Mont-Blanc, de la Moselle, des Hautes-Pyrénées, du Bas-Rhin, de la Charente- Inférieure et du Jura.

Ce ne sont pas des écoles secondaires. Elles sont devenues inutiles par l’étendue que vous avez donnée aux écoles ouvertes à l’enfance. Ces écoles présentent en effet tous les germes des connoissances qui seront enseignées dans les écoles centrales ; des établissemens intermédiaires , des écoles de district ou de canton , seroient superflus. Le talent, qui seul doit s’élancer à ce nouveau degré de la hiérarchie scolaire , sera le lien de correspondance entre les écoles primaires et les écoles centrales. Des écoles secondaires formeroient aujourd’hui une institution aristocratique : car, ou les jeunes citoyens sans fortune et obligés de se déplacer pour fréquenter ces

écoles , y seroient soutenus par les bienfaits de la nation, et dans ce cas vous la jetteriez dans des dépenses qu’elle ne pourroit soutenir que par des impositions oppressives , ou vous ne couvririez pas de la munificence nationale le mérite réduit à l’impossibilité de suivre à ses frais ces écoles secondaires ; et , dès lors encore inaccessibles aux élèves sans fortune, quoique destinés par la nature à parcourir avec succès la carrière des arts, ces écoles ne seroient qu’une création anti-populaire, un outrage sanglant fait aux principes de l’égalité.

D’un autre côté , les élémens auxquels on a toujours cru devoir borner l’instruction de l’adolescence seront enseignés dans ces premiers établissemens avec plus de choix et de variété, sans y être amalgamés avec ceux d’une langue certainement utile , mais qui , devenue l’unique véhicule de tontes les idées, retardoit infiniment la marche de l’esprit humain dans les premières années de la vie. La jeunesse sera donc mieux instruite , et en moins de temps. Il est bon , il est nécessaire que le plus grand nombre des jeunes citoyens, sans aspirer à une instruction plus étendue, se distribue, en quittant ces écoles, dans les champs, dans les ateliers, dans les magasins, sur vos navires, dans vos armées. Tous ceux qui doivent former la masse de la génération auront

trouvé dans les écoles primaires tout ce qu’il falloit pour remplir avec honneur, dans les divers états, leur rang de citoyen. Il seroit funeste à la chose publique de lui ravir des hommes utiles pour traîner encore pendant plusieurs années , dans de nouvelles écoles , des esprits vulgaires que la nature n’a pas prédestinés au génie.

Mais pour la gloire de la patrie , pour l’avancement de l’esprit humain, il faut que les jeunes citoyens exceptés par la nature de la classe ordinaire trouvent une sphère où leurs talens puissent prendre l’essor ; quel que soit l’état où le hasard les ait fait naître, quelle que soit leur fortune, la nation s’empare de leur génie; elle les façonne pour elle bien plus que pour eux; elle en fait à ses frais un Euclidê ou un d’ Alembert , un Quintilien ou un Rollin , un Locke ou un CondilUic, un Drack ou un la Peyrouse ; elle rassemble pour ce grand ouvrage tout ce qu’elle a de ressources, parce que les employer de la sorte, c’est moins les consommer que les multiplier. Elle ne considère pas les dépenses d’un tel établissement , parce qu’elle sait qu’il est essentiellejnent lié à son existence physique et morale , comme la force armée l’est à son existence politique. Elle ne^lit pas : l’intérêt et l’amour-propre des particuliers, ou même la nature qui produit le génie , me garantissent tous ces avantages ,

parce qu’elle ne livre pas ainsi ses plus grands intérêts aux calculs de l’intérêt étranger, ou aux chances du naturel; elle ne remet pas cette organisation à des temps plus favorables , parce que les temps sont marqués par l’irrésistible nécessité, oui, l’irrésistible nécessité! La tyrannie a dévoré les génies les plus célèbres. Les flambeaux des sciences à demi-éteints éclairent à peine quelques individus isolés et solitaires; et si vous ne vous hâtez de les rallumer, la République va se perdre dans les ténèbres.

On vous a démontré déjà combien il est urgent de former des officiers de santé. Les communes les ont cédés aux armées, où l’humanité, toujours sous le fer et dans le feu , réclame les secours les plus prompts. Vous propagerez la science de la vie, non , comme autrefois, par des formules hiéroglyphiques et quelques adages applicables à tout , et par conséquent à rien , mais par une étude approfondie de la nature , qui , pour la conservation de ses trois règnes , a combiné entre eux des actions réciproques et des secours mutuels. C’est la connoissance de ces combinaisons éternelles qui formera notre système médical. Celui-là sera à l’abri des épigrammes du bel esprit et du mépris des philosophes. L’homme qui le possédera sera le vrai conservateur de l’espèce humaine; et, par un rapprochement qui paroîtra

singulier, mais qui n’en est pas moins réel, en guérissant les maux du corps, il portera le plus grand coup à l’incurable fanatisme, puisque, quand les médecins sauront guérir , le peuple n’ira plus recourir à d’impuissantes reliques. C’est dans l’impossibilité de les adresser à un mortel habile dans cet art, que la Grèce ouvroit à ses peuples le temple d 'Esculape.

Tous les arts , toutes les sciences se tiennent et s’enlacent; mais il en est qui ont une connexion plus étroite ; il en est d’autres, pour ainsi dire , supérieurs , qui entraînent dans leur tourbillon une foule d’arts subordonnés , qui sont comme leurs satellites ; ils sont faits pour se réfléchir mutuellement leur lumière : ainsi la physique, la chimie, l’anatomie, l’histoire naturelle, quoique chacune ait. sa sphère particulière et son existence à part, se rangent autour de la médecine ; et vous n’aurez fondé des écoles utiles pour celle-ci, que lorsque les autres auront leur chaire et leurs études. Ce sont les membres d’un même corps : la privation d’un seul arrête ou gêne l’action de tous les autres.

Nous avons depuis longtemps négligé les belleslettres , et quelques esprits qui veulent passer pour profonds regardent cette étude comme futile. S’ils avoient observé la marche de l’esprit humain , ils auroient vu toujours les belles-let-

très s’élever comme l’aurore des sciences. Ce sont elles qui ouvrent l’esprit au jour de la raison , et le cœur à l’impression du sentiment ; elles substituent la moralité à l’instinct, elles policent les peuples, elles exercent leur jugement , elles les rendent plus sensibles et en même temps plus dociles aux lois , plus capables de grandes vertus. Chez les peuples anciens qui ont marqué dans l’histoire , les lettres ont tenu lieu de toutes les sciences; ils n’avoient presque aucune vraie connoissance, mais ils étoient lettrés : ils avoient des poètes, des orateurs, des écrivains moraux, et ils ont été grands aux yeux de l’univers.

L’illustre philosophe de Genève, voyant dans la corruption les peuples éclairé^ , conclut que les lettres les avoient corrompus ; il auroit dû dire qu’ils l’avoient été , non par les lettres , mais malgré les lettres, qui, dans cet état de décadence, modifioient encore l’action du vice, et rallumoient de temps en temps dans les âmes le flambeau de l’honneur; oui, jusqu’à l’abus qu’on en a fait, tout prouve le bon usage qu’on en pouvoit faire.

Encouragez donc l’étude et le perfectionnement des belles-lettres : ressuscitez les langues anciennes pour enrichir la nôtre de leurs trésors ; les auteurs de l’antiquité respirent l’amour sacré de la patrie , l’enthousiasme de la liberté , et cette haine vertueuse que l’être sensible doit aux op-

presseurs de l’humanité. Rapprochez de vous les langues principales de l’univers moderne, ce n’est que par là que la vôtre peut se perfectionner ; et vos idées ne s’étendront , ne se rectifieront que par l’importation de toutes les idées étrangères. Dès lors la poésie , la musique , l’éloquence , qui agissent si fortement sur un peuple libre, prendront en France le caractère qu’elles doivent avoir et quelles n’ont jamais eu; dès lors, au lieu A'Anacrcon , vous aurez des Tjrtées et des Homeres; au lieu il 'Isocrate, vous aurez des Démosthènes; surtout si , par vos institutions, les grands principes de la morale républicaine deviennent populaires, et si votre législation sublime cesse d’être la science du petit nombre.

En général , on avoit seuti la nécessité de ces branches d’enseignement ; on ne s’étoit trompé que sur la fin et les moyens ; mais pourquoi l’agriculture , le commerce , les arts et les métiers n’ont-ils jamais eu leurs écoles ? Pourquoi les a-t-on livrés à la routine de l’instinct ou à l’intérêt de la cupidité? Croyoit-on à l’impossibilité de les réduire en principes? ou pensoit-on qu’en ce genre les méprises fussent sans conséquence et la perfection sans valeur? Vous vengerez les arts et métiers , l’agriculture et le commerce de cet oubli des nations; non en allant, comme les rois, poser sur le soc, en un jour solennel, une main

protectrice : cette vaine cérémonie avilit ce qu’elle a l’air d’élever ; mais vous assignerez des instituteurs qui abrègent, qui assurent la marche de l’industrie. L’expérience démontre l’utilité de ces sortes d’établissemens. Le célèbre Srnit/i a donné à Edimbourg des leçons sur le commerce , dont la réunion et l’ensemble ont formé X Essai sur les richesses des nations, l’ouvrage peut-être le plus utile aux peuples de l’Europe. L’agriculture date des premiers jours du monde , et elle est à une distance immense de la perfection ; c’est que la charrue , poussée au hasard , n’a jamais été précédée du flambeau de la réflexion ; et si elle est plus florissante sur les bords de la Tamise, c’est que la patrie reconnoissante .y a l’œil sur le cultivateur , et que le premier qui y sema du gland , d’où sortent les vaisseaux de ligne, a obtenu des statues éternelles.

Il est sans doute une foule d’exercices auxquels on élevoit la jeunesse, qu’il faut absolument proscrire de l’éducation nationale et livrer aux fantaisies des particuliers ; mais il est du grand intérêt de la patrie de s’assurer que les mathématiques se cultivent et s’approfondissent, parce qu’elles donnent le pli de la vérité , parce que sans elles l’astronomie et la navigation n’ont plus de guide, l’architecture civile et navale n’ont plus de règle, la science de l’artillerie et des sièges n’a plus de

base. Rien, en un mot, de ce qui a quelque degré d’utilité publique , ne doit être négligé dans votre système d’instruction gratuite, pas' même le dessin, qui n’a été considéré jusqu’à présent que relativement à la peinture , mais qui , sous le rapport du perfectionnement des sens, accoutume les yeux à saisir fortement les traits de la nature, et est, pour ainsi dire, la géométrie des yeux, comme la musique est celle de l’oreille.

Voilà les principaux objets d’enseignement qui seront traités avec une certaine étendue dans les nouvelles écoles que nous nommons centrales, parce qu’elles seront placées au centre des écoles primaires de chaque département, et à la portée de tous les enseignés.

Quel plus beau spectacle que de voir, dans toute la République, s’élever ces savantes constructions où se réuniront dans un foyer commun les lumières de chaque département ! Vous y rassemblerez les hommes éclairés des collèges que vous allez supprimer; en les unissant aux élèves sortis des écoles normales , ils seront forcés d’en suivre la direction. C’est là que les gens de lettres qui, cachés au fond de leur cabinet, y nourrissent solitairement le feu du génie, iront avec allégresse en répandre l’influence; c’est là aussi qu’après tant de campagnes célèbres, les amis des arts qui sont dans nos armées, viendront servir la

patrie d’une manière aussi utile et moins dangereuse, et unir les palmes des lettres aux lauriers de la victoire; c’est là enfin que vous recueillerez de tous les points de chaque département, les divers momimens des arts qui doivent servir à leur reproduction: dispersés , ils sont sans objet et sans utilité; réunis, exposés à l’admiration publique et à l’émulation du talent, ils allumeront dans leurs âmes le feu qui les a créés. Mais à cet égard nous devons à la nation un grand exemple d’égalité et de fraternité. Vous avez dans la commune de Paris des richesses incroyables dans ce genre. Il est sans doute essentiel que les artistes et les savans trouvent dans cette métropole des sciences et des arts les plus riches collections; mais n’accaparez pas une opulence inutile. Pourquoi le superflu des cabinets et des bibliothèques de Paris ne seroit-il pas versé dans les départemens? Gardez tous les chefs-d’œuvre uniques, il est juste qu’ils fassent l’ornement des lieux qui les ont vus naître : mais tous les doubles en fait de tableaux, de livres, de statues, de machines, d’objets quelconques d’études, vous en enrichirez les écoles départementales. Le génie portera ainsi sa flamme épuratrice jusqu’aux extrémités de la République. De là, par un effet réciproque, reportés naturellement vers le centre, il se formera une

IO

circulation d’où dépend l’embonpoint et la vie du corps social.

Les écoles normales ont annoncé à la France le complément de l’instruction , qui ne peut être que dans les écoles centrales : vous ne laisserez pas l’édifice imparfait. L’univers, la postérité, sauront qu’au milieu des orages d’une révolution inouïe, dans les crises d’une guerre dont vous souffliez l’embrasement sur vingt nations punies de leurs forfaits; tandis que, dans l’intérieur, vous terrassiez d’une main le crime et l’immoralité, et que de l’autre vous cicatrisiez les plaies que la patrie avoit reçues de ses parricides enfans, votre génie infatigable, combattant sans relâche l’ignorance et le vandalisme qui menaçoient d’envelopper la République, élevoit un temple immense, un temple éternel , et jusqu’à vous sans modèle, à tous les arts, à toutes les sciences, à toutes les branches de l’industrie humaine, et que vous assuriez par ce chef-d’œuvre, à la nation française, sur les peuples de l’univers, une supériorité plus glorieuse que celle que nous avoient donnée les succès de nos armées triomphantes.

Page 1