SUR LES LANGUES VIVANTES
Chez (es peuples les plus éclairés de l’Europe , les langues orientales occupent un rang distingué dans tous les établissemens consacrés à la propagation des lumières; ces langues, négligées en
France depuis le commencement de ce siècle, ont été presque entièrement abandonnées pendant le cours de la révolution.
L’enseignement de toutes les connoissances utiles est devenu l’objet de vos travaux les plus * importans depuis la chute du moderne Pisistrate. Refuseriez-vous aux langues orientales une place dans l’instruction publique? Non ; la nation française ne doit être étrangère dans aucun pays ni dans aucun siècle.
Négliger la conuoissance des langues orientales qui servent d’organe à la diplomatie , ne seroit-ce pas abandonner la carrière des consulats à des hommes incapables de stipuler utilement pour les intérêts de la République ? Ne seroit-ce pas rompre inconsidérément tous ses liens de correspondance avec les autres nations, détruire toutes ses relations extérieures? Je dirai plus, ce seroit outrager l’humanité, qui vous fait un devoir de commettre les destinées de la nation française plutôt à la sagesse des négociations qu’à la décision du glaive.
Il s’agit d’examiner quelles sont les langues orientales les plus utiles , et surtout les plus convenables à notre situation présente , car leur domaine est très-vaste, et il ne sera pas inutile d’entrer dans quelques détails pour en déterminer les limites.
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Ces langues peuvènt se diviser en deux classes: les langues orientales vivantes et les langues orien» taies savantes ou mortes. Celles-ci embrassent le sanscrit et le pakrit , langues de l’indostan, le zend , le pazend et le pehlvique , langues de la Perse; enfin X hébreu , le chaldéen, le samaritain , le syriaque, et toutes les autres langues bibliques.
La connoissance de ces diverses langues est indispensable pour approfondir les antiquités de l’Asie; mais les travaux de ce genre ne se poursuivent avec succès que dans ce recueillement profond qui n’est pas compatible avec les agitations qui accompagnent inévitablement les grandes révolutions; chaque citoyen est alors comptable de tout son temps à sa patrie ; il ne lui est permis de se livrer à des recherches de pure curiosité que lorsque son pays jouit, au sein d’une paix solide, des fruits tardifs de la liberté; les recherches qu’elle nous commande aujourd’hui sont de démasquer tous les traîtres , et non pas d’éclairer des monumens enfoncés dans la nuit des siècles écoulés , de poursuivre la tyrannie qui revêt tous les masques pour ressaisir la verge de fer et d’oppression , de frapper de mort le despotisme qui s’essaye sous toutes les formes contre la toute-puissance du peuple ; c’est ainsi que dans la Fable Archeloüs se transforme diversement pour échapper à Hercule.
11 n’en est pas ainsi des langues orientales vivantes. Il est instant d’en assurer l’enseignement, parce que sans elles il est impossible de négocier avantageusement avec les naturels de l’Asie. D’un autre côté, les savans et les artistes tireront de différens ouvrages orientaux , sur l’astronomie , la chimie, la médecine, des matériaux précieux pour les arts et les sciences. Enfin , parce qu’il est nécessaire d’éclairer les nations étrangères sur les calomnies répandues avec profusion contre nous par les Allemands et les Anglais, car les pamphlets émis par les presses de Batavia et de Calcutta ont nui davantage à la révolution française, dans ces régions lointaines, que l’artillerie de toutes les puissances liguées pour nous asservir.
Donnons maintenant la notice géographique des principales langues orientales vivantes.
Le chinois présente des difficultés insurmontables , malgré les efforts qu’ont faits pour les aplanir Bayer, Four mont , Kircher , Joli , Webb, et plusieurs missionnaires. La littérature chinoise est prodigieusement riche, comme on peut le voir par les matières répandues dans le quinzième volume des mémoires concernant les arts et les sciences chez les Chinois , et par le catalogue des nombreux ouvrages de cette langue , déposés à la bibliothèque nationale. Ces trésors littéraires auroient été longtemps inutiles aux étrangers, si
les Tartares Mantehoux, maîtres de la Chine en i644> n’eussent créé plusieurs tribunaux de savans , uniquement occupés à traduire tous les livres chinois en mantchou. Cette dernière langue est incomparablement moins difficile; elle a un alphabet, une grammaire, en un mot on y voit clair , dit le savant Amyot. Elle peut suppléer au chinois dans les opérations commerciales comme dans les lettres; elle est la mère langue de tous les idiomes tartares usités dans le nord de l 'Asie. Nous avons un dictionnaire mantchou en trois volumes. Les événemens qui ont battu depuis cinq ans la France et les lettres ont retardé la publication de quelques autres bons ouvrages destinés à populariser la connoissance de cette langue.
Le japonais, employé dans les trois îles qui composent le royaume oriental de tout notre continent, est une espèce de dialecte du chinois, et présente conséquemment de grandes difficultés. Il est défendu aux naturels du pays de l’enseigner aux Hollarulais , les seuls Européens reçus au Japon. Nous ne possédons qu’un petit vocabulaire japonais, publié à Rome par le père Collardo, une grammaire et un vocabulaire de cette langue dans le 3 e vol. des voyages de Thunberg.
Le thibétain , qui 11 e se parle que dans le royaume dont il porte le nom , mais que l’on cultive dans toutes les contrées orientales et
septentrionales de l’Asie, renferme les livres dont les impostures sacrées peuvent être regardées comme l’origine de toutes celles qui exercent aujourd’hui la crédulité des hommes. Le père Georgia a publié, en 1772, un ouvrage intitulé Alphabetum thibetanum , rempli de la plus vaste érudition, mais insuffisant pour apprendre cette langue, qui, d’ailleurs, ne peut être jusqu’à présent d’aucune utilité dans nos relations politiques.
Le malais , langue originaire de la presqu’île de Malacca, est usité dans toutes les îles de l’océan indien. Tous les voyageurs s’accordent sur l’utilité de cette langue pour le commerce. Les Portugais, les Anglais et les Hollandais ont publié des livres élémentaires de cette langue ; elle s’écrit avec les caractères arabes, auxquels 011 ajoute quelques points pour leur donner une nouvelle valeur.
Les idiomes vulgaires de l’Inde sont le tamoule , qui se parle depuis la côte d’Orixa jusqu’au cap Comorin et à Cochin , le taliriga , le more , Y in dos tan , qui s’apprennent plutôt par l’usage que par le secours des professeurs.
Le persan est nécessaire dans les relations avec le Nabad, mais il diffère de celui qu’on parle en Perse, soit par la prononciation , soit par la conformation des lettres. La compagnie des Indes ,
en Angleterre, prodigue tous les ans des sommes considérables pour encourager l’étude du persan. Cette langue offre de grandes richesses en poésie; Savidi , Hafir , Ujanig, et une foule d’autres écrivains, ont prouvé que leur nation ne le cédait pas aux Arabes, soit pour l'imagination, soit pour la fécondité. Elle a même plus de grâce et de goût dans le style, et c’est à juste titre que l’on nomma les Persans, les Français de l’Asie.
L’arabe est répandu dans tous les États musulmans, dans presque tout le midi de l’Asie, dans une grande partie de l’Afrique et en Barbarie , d’où nos départemens méridionaux tiroient autrefois leur blé et diverses autres denrées nécescessaires à leur consommation. La littérature arabe est très-riche ; elle possède, entre autres ouvrages précieux, des traductions du grec, dont les originaux ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Les livres élémentaires destinés à faciliter l’intelligence de la langue persane, sont nombreux, et cependant il n’en existe aucun en français.
Le turc offre peu de ressources pour la littérature; mais nos relations avec la Porte ottomane ne nous permettent pas d’en négliger l’étude.
L’utilité publique et commerciale doit seule nous guider dans le choix des langues orientales à enseigner. Au persan , au turc , à K arabe, au malais et au tartare de Crimée. , nous pourrons
ajouter, dans la suite, le tartare mante hou , si nous reprenons nos relations avec la Chine.
Quelques-unes des langues dont nous venons de parler étoient enseignées dans le ci-devant collège de France. Mais cette branche d’enseignement n’étoit pas convenablement placée. Les manuscrits et les imprimés en langues orientales , d’une rareté et d’une cherté excessive, manquoient également aux professeurs et aux élèves ; les uns et les autres étoient privés des secours nécessaires au succès de leurs travaux. C’est dans la bibliothèque nationale, c’est dans ce dépôt de tous les élémens de l’instruction en ce genre , que doit s’élever le monument destiné à l’enseignement public des langues orientales.
Le rapporteur présente un projet d’organisation qui est adopté.
RAPPORT