‹ Exposition analytique et Experimental de la Theorie Mechanique de La Chaleur (volume 2)Chapitre 10 sur 52 · PRÉFACE ET INTRODUCTION · texte numérisé non relu

PRÉFACE ET INTRODUCTION

Depuis la publication de la deuxième édition de ce Livre (i 865), plusieurs ouvrages remarquables de Thermodynamique ont paru en France : les Traités de Combes, de Dupré, de MM. Briot, Saint-Robert, Moutier, la traduction des Œuvres complètes de M. Clausius, celle du grand Traité de M. Zeuner, etc., se trouvent aujourd'hui dans toutes les bibliothèques. Ce n'est pas sans mquiétude que j'ai accédé au désir de quelques personnes, peut-être trop bienveillantes, qui m'engageaient à faire paraître une nouvelle édition. Je ne pouvais un instant me dissimuler les difficultés de ma tâche, bien qu'elles aient encore singulièrement dépassé mon attente. Une considération cependant m'a décidé et m'a soutenu pendant mon travail.

Parmi ceux qui avaient le plus insisté auprès de moi se trouvaient des juges très-compétents, dont les conseils m'avaient été précieux en plus d'une occasion. Pour écrire un livre utile et original, je n'avais, en partie du moins, qu'à faire mon profit des critiques émises par eux, la plupart du temps sans intention préméditée, et saisies par moi au vol dans le cours des conversations : les contours, le cadre de mon travail étaient ainsi tracés, en quelque sorte, par la main d'autrui.

Sur certains points, il y a eu unanimité dans les avis. C'est

ce qui a eu lieu notamment quant à la partie expérimentale de mon exposition, à laquelle chacun me conseillait de donner le plus grand développement possible. Tout en évitant de tomber dans les détails et de transformer un ouvrage de science générale en une collection de Mémoires spéciaux de Physique, j'ai pourtant fait une part bien plus large qu'antérieurement à la description de mes expériences, soit déjà anciennes et connues, soit récentes et inédites. J'ai cherché à mettre chacun à même de les répéter au besoin et, en tout cas, d'en juger immédiatement le degré d'approximation. Je me suis, en ce sens, conformé d'autant plus volontiers au désir de mes futurs lecteurs, que, selon moi, la Thermodynamique tout entière repose non, comme on l'a cru très-longtemps, sur des hypothèses ou des principes de Physique mécanique en quelque sorte évidents et indiscutables, mais bien au contraire sur quelques faits expérimentaux précis, dont la connaissance et la vérification étaient indispensables : c'est ce que je ferai ressortir avec insistance partout où l'occasion se présentera.

Sur d'autres points cependant, les avis que je recueillais divergeaient singulièrement entre eux. En un cas essentiel, leur opposition m'aurait jeté dans la plus grande perplexité, si je n'avais eu à l'avance une opinion toute formée et bien motivée. Il s'agissait du fond et de la facture même du Livre : les uns me demandaient un ouvrage à la portée du grand nombre, d'une lecture aisée, et d'où fussent bannis nonseulement l'usage de l'Analyse mathématique, mais même toute équation algébrique; d'autres, au contraire, se récriaient à la seule idée de me voir tenter un livre de cette nature et me demandaient de la science pure, accompagnée de toutes les preuves nécessaires, quelque difficiles qu'elles fussent.

Je n'ai ni pu ni voulu me conformer exclusivement à i*une ou à Tautre de ces manières de voir; mais j'ai cherché, dans la limite du possible, à les concilier et à les faire aller de front.

Un livre qui a la prétention de contribuer, si peu que ce soit, aux progrès d'une science, ne peut être privé des démonstrations nécessaires pour consacrer ce qu'il présente de neuf ou ce qu'il veut modifier aux principes déjà connus et admis. L'hésitation de l'auteur ne peut porter que sur l'espèce de démonstration à employer : je dirai tout à l'heure à laquelle j'ai immédiatement encore donné la préférence. D'un autre côté, il est certain aussi qu'un ouvrage qui ne consisterait qu'en une série de propositions démontrées soit mathématiquement, soit même expérimentalement, ne s'adresserait plus qu'à un très-petit nombre de lecteurs décidés à en faire une étude spéciale. Il perdrait ainsi en réalité une bonne partie de son utilité. Il se trouve aujourd'hui, dans toutes les professions élevées, une foule de personnes qui ont reçu une éducation scientifique complète, mais qui n'ayant, dans les diverses carrières qu'elles suivent, trouvé que peu d'occasions d'employer leurs connaissances mathématiques entre autres, les ont peu à peu perdues de vue. Ces personnes redoutent de recommencer à un âge mur des études dont on les a autrefois fatiguées, saturées (qu'on me passe ce terme), et dont on n'a pas toujours, il s'en faut, su leur montrer la portée objective. En dépit de cette sorte de paresse d'esprit, dont l'aveu irrite parfois l'homme de science, mais dont l'origine s'explique aisément, ces personnes s'intéressent au développement des sciences et restent parfaitement aptes à se les assimiler sous une certaine forme. Elles constituent une classe de lecteurs d'élite, dont on aurait tort de méconnaître les droits de juges et de critiques. Pour satisfaire dans la mesure du possible aux vœux de ce genre de lecteurs, j'ai fait une part très-large à la

partie descriptive de mon exposition ; j'ai consacré des paragraphes et parfois des Chapitres entiers à la discussion critique de certains principes, de certaines propositions de science générale ou spéciale; j'ai eu soin de présenter aussi d'une manière bien distincte le résultat des démonstrations, laissant le lecteur libre de passer celles-ci ou de les subir.

J'ai dit que je n'ai pas pu hésiter sur le mode de démonstration à employer. Ici j'ai cherché à garder un milieu entre deux extrêmes, dont l'un rend la science très-difficile à aborder et dont l'autre en fausse la direction.

Depuis un bon nombre d'années déjà, l'usage des démonstrations élémentaires et des démonstrations graphiques s'est répandu outre mesure et a fini par dégénérer en abus. En m'exprimant ainsi, je ne me livre point à une critique gratuite et arbitraire : chacune de ces formes de preuves a son utilité, pourvu qu'on l'applique en lieu convenable. La représentation graphique des résultats numériques, obtenus, par exemple, dans une suite d'expériences du même genre, est précieuse à l'observateur en ce qu'elle lui permet de juger rapidement, et à vue, la concordance des valeurs de même nature ; mais la substitution d'une figure à une idée, dans la conception des phénomène^ naturels, ne conduira jamais, quoi qu'on en dise, qu'à de fausses notions sur la vraie nature des choses. L'emploi abusif qu'on fait de nos jours de ces représentations n'a pas peu contribué à introduire jusque dans le domaine de la Métaphysique des erreurs monstrueuses, dont les intelligences en général ne se débarrasseront plus qu'à grand'peine.

En ce qui concerne les démonstrations élémentaires, telles qu'on les comprend du moins en général, c'est-à-dire celles qui ne s'appuient que sur les notions élémentaires du calcul (numérique et algébrique) ou de la Géométrie élémentaire

aussi, leur valeur ne saurait être contestée, mais à la condition qu'on ne les emploie qu'en place convenable, à condition qu'on ne les introduise que dans l'Astronomie, dans la Mécanique, dans la Physique, élémentaires aussi. Lorsqu'on veut, au contraire, y recourir pour faire saisir et pour vulgariser les parties élevées de ces sciences, on fait nécessairement fausse route. Beaucoup de très-grands et très-bons esprits, je le sais, ont à diverses reprises tenté de recourir à cette forme soit dans des Cours publics, soit dans des Traités très-étendus, dans l'espoir de rendre la science abordable au grand nombre. Il ne me serait pas difficile de citer des exemples qui constitlifent de vrais tours de force de talent en ce sens. De telles tentatives, incontestablement, font tout d'abord l'éloge le plus grand du caractère de ceux qui s'y livrent; chacun comprendra cette affirmation, sans que je la développe. Elles ont de plus, et tout aussi incontestablement, une utilité subjective très-grande, car elles forcent l'esprit à voir sous une nouvelle face plus simple ce que nous n'avions considéré qu'à un point de vue unique et abstrait; elles nous forcent à faire de la Synthèse alors que nous n'avions fait que de l'Analyse; elles nous forcent à considérer les phénomènes dans leur ensemble et dans leur essence, même alors que nous n'avions fait que les disséquer. Tel est le côté vraiment utile des démonstrations plus ou moins élémentaires ou de leur recherche, mais c'est certainement le seul. On se ferait, en effet, d'étranges illusions, si Ton croyait qu'avec leur aide on ait jamais fait comprendre à un public non préparé de longue main autre chose que l'Astronomie, la Cosmogonie, la Physique, purement descriptives; et, pour peu qu'on sonde un tant soit peu les impressions d'un tel public, on ne tarde pas à reconnaître qu'il y règne une antipathie réelle pour ces démonstrations qu'on croyait si claires et si abordables.

La raison en est très-simple : tous ceux qui possèdent les principes fondamentaux de l'Analyse infinitésimale ont eu maintes fois l'occasion de reconnaître qu'une démonstration élémentaire, lorsqu'elle porte sur autre chose que sur la partie élémentaire de telle ou telle science, est presque toujours plus difficile à saisir que la démonstration analytique équivalente. Soit dit en passant, si dans l'enseignement des Mathématiques on tenait plus compte de cette observation, on éviterait aux jeunes gens bien des fatigues, bien des efforts en pure perte, en les initiant beaucoup plus tôt qu'on ne le fait à l'usage de l'Analyse. La difficulté dont je parle naît d'une disproportion dissonante qui existe entre la chose à 'démontrer et l'instrument de démonstration. Elle existe pour une intelligence déjà préparée par de longues études antérieures, mais elle est naturellement centuple pour un esprit non cultivé en ce sens : elle est telle, qu'elle rebute les personnes qu'intéresse le plus l'étude de la nature.

Si ce que nous disons est presque évident déjà lorsqu'il s'agit de l'interprétation de phénomènes que chacun a tous les jours sous les yeux, dont il est témoin à tout instant, à plus forte raison cela s'applique-t-il à l'interprétation de phénomènes qui, au contraire, échappent à la vue du grand nombre; et, pour me résumer, pour me tenir dans mon sujet, je crois ne pas me tromper en disant qu'en dépit des efforts louables qui ont été faits déjà par quelques savants, il n'est ni possible, ni en quoi que ce soit utile de chercher à donner la forme élémentaire à une exposition de la Thermodynamique, destinée, en partie du moins, à apporter des données nouvelles à la science et destinée, par suite, à n'être lue que par des lecteurs déjà initiés aux principes fondamentaux.

En m'abstenant complètement de ce genre de démonstrations, j'ai cherché à éviter toutefois aussi l'excès précisément

opposé^ qui consiste à employer des moyens par trop puissants pour démontrer ce qui est relativement simple. Pour atteindre ce but, j'ai cru pouvoir sans inconvénient modifier la méthode généralement employée aujourd'hui. Je donne ici quelques développements à ma pensée, de crainte qu'elle ne soit mésinterprétée.

Dans tous les ouvrages, didactiques ou non, d'Astronomie, de Mécanique rationnelle, etc., on commence par construire un ensemble d'équations douées du plus haut degré possible de généralité et renfermant implicitement tous les problèmes qui se présentent dans la science ; puis on modifie les uns ou les autres des termes qui y entrent, et on les approprie ainsi à la solution de tel ou tel cas particulier. C'est à cette méthode d'exposition, et j'ajoute surtout d'investigation, que nos sciences exactes doivent leur solidité, leur grandeur et leurs plus beaux développements. Elle a été appliquée sous la forme la plus remarquable dès la fondation même de la Thermodynamique; et c'est, il faut bien le faire ressortir, ce qui a donné, dès l'abord, à la nouvelle doctrine son caractère indélébile.

.Tant qu'une science ne repose pas sur une assise solide, tant qu'elle n'est pas arrivée à un degré de développement suffisant, ce serait la compromettre, et en tous cas en retarder la marche, que d'abandonner une méthode aussi féconde et aussi sûre. Dans l'état actuel de l'Astronomie, de la Mécanique, une telle prudence n'est plus nécessaire, et l'on peut, sans aucun danger, suivre une ligne d'investigation précisément opposée; au lieu d'aller du général au particulier, on peut, dans certains cas favorables, quoique exceptionnels, aller avec fruit du particulier au général. C'est, s'il m'est permis de citer deux de mes travaux antérieurs, ce que j'ai réussi à faire dans ma Théorie analytique élémentaire du gyro-

scope (*) et dans mon Mémoire sur les conditions d'équilibre et sur la nature probable des anneaux de Saturne {^). En construisant directement les équations spéciales à chaque cas, je suis parvenu, si je ne me fais illusion, à mettre à la portée des personnes qui possèdent seulement les premiers éléments du Calcul infinitésimal deux problèmes dont la solution est incontestablement très-difficile et très-compliquée lorsqu'on suit la marche inverse.

J'ai pensé pouvoir procéder de même quant à l'une des branches au moins de la Thermodynamique. M. Clausius a su lui donner dès l'origine une forme classique qui lui restera désormais; en m'exprimant ainsi je ne fais qu'être juste et je ne léserai les droits de personne. M. Zeuner de son côté, dans son bel Ouvrage, a respecté cette forme et l'a admirablement délimitée; il a approprié son exposition à l'enseignement en lui donnant ce degré de clarté qui est le propre de tous ses écrits. Dans un ouvrage comme celui que je publie, j'ai pu, par suite, déroger sans crainte à la méthode générale, là où j'en ai reconnu la convenance; j'ai pu établir directement, par exemple, la théorie des gaz, des vapeurs saturées et surchauffées, sans risquer que les équations perdent en rien ni de leur généralité, ni de leur précision. Les avantages essentiels de cette manière de procéder consistent nonseulement à rendre plus faciles, plus saisissables, les abords d'une théorie, mais encore et surtout à nous permettre de suivre sans cesse, de surveiller, si je puis dire, la réalité physique des phénomènes à travers la complication des symboles algébriques. C'est à cela, il me semble, que doit surtout viser

(*) Annales de l* Observatoire de Paris, t. IX, in-40, 1868, librairie Gauthier- Villars.

(*) In4S 187a, librairie Gautbier-Villars.

le chercheur qui veut étudier la nature, et qui par suite tient à ne pas convertir un problème de Physique mécanique en un exercice de Mathématiques pures.

Je viens de dire non ce que j'ai fait, mais, beaucoup plus modestement, ce que j'ai cherché à faire. C'est au lecteur de juger dans quelle mesure j'ai réussi. Il y a deux démonstrations que je me flatterais en vain d'avoir rendues faciles à saisir : l'une concerne la Proposition II de la Thermodynamique, l'autre porte sur un théorème de la détente des vapeurs sans rendement de travail externe. Dans plusieurs écrits antérieurs, j'avais tenté de donner à ces démonstrations une forme abordable au grand nombre des lecteurs. Je me suis aperçu alors combien il est dangereux de donner une apparence facile à ce qui est difficile dans son essence même. Le grand nombre, en dépit de mes efforts, n'a néanmoins pas saisi, et ceux qui sont exercés aux difficultés de l'Analyse ont jugé mes démonstrations imparfaites ou insuffisantes. J'ai pris, dès ce moment, le parti unique à prendre : c'est de ne m'occuper absolument que de démontrer juste, n'importe la route suivie.

Dans la plupart des ouvrages de Physique modernes, quand il est question des effets mécaniques de la chaleur, de l'électricité, etc. , on a coutume de poser comme une vérité acquise que les phénomènes qu'on attribuait autrefois à des principes impondérables ne doivent plus désormais être considérés que comme des mouvements de la matière pondérable ; on affirme même que c'est la Thermodynamique qui a mis hors de doute la justesse de cette interprétation. J'ai publié, en 1868, un Ouvrage étendu et spécial (*), dans lequel j'ai fait ressortir

(•) Anafyte élémentaire de VUnivert, i Yolume grand in-S®, 1868, librairie Gauthier-Villars.

rinsufBsance, les côtés faibles, la partie réellement fautive de cette synthèse. Pendant les six années qui se sont écoulées depuis la publication de ce Livre, j'ai continué de travailler et de chercher en tous sens, sans aucun parti pris ; non-seulement je ne me suis heurté contre aucun fait en opposition avec les idées que j'ai exposées, mais j'en ai trouvé un grand nombre qui les confirment pleinement. Je me hâte toutefois de le dire : présentées et employées comme elles l'ont été par quelques-uns des grands analystes qui ont fondé la partie mathématique de la Thermodynamique, les interprétations relatives à la nature de la chaleur ne renferment absolument rien qui soit contraire à une philosophie saine et rationnelle. Quel que soit le sort que leur réserve l'avenir, et alors même que, comme j'en ai la conviction, elles ne répondraient point à la vérité, elles n'en demeureront pas moins des points de repère brillants qui auront dirigé la marche progressive de la science. Prises en ce sens, ces interprétations sont des questions de fait pures et simples, qui indubitablement recevront des faits leur sanction ou leur réfutation. Elles n'ont rien absolument de commun avec l'erreur fondamentale qu'on en a déduite généralement, et dont on prétend rendre la Thermodynamique responsable. De ce que la chaleur, l'électricité, la lumière seraient des mouvements variés de l'atome matériel, on a conclu que le mouvement en général ne relève que du mouvement, que la Force proprement dite n'a aucune existence réelle dans I'Univers, que la gravitation ellemême n'est que la conséquence d'un mouvement invisible des atomes dans l'espace, que les Corps, quels qu'ils soient, ne sont que la résultante d'une multitude de particules qui se poussent \es unes les autres. C'est contre un matérialisme aussi radical que mon Ouvrage de 1 868 est, et restera, je l'espère, une protestation énergique. Une telle doctrine, je le dis

ici à haute voix, est un non-sens inouï dont eussent été honteux Épicure et Lucrèce, s'il leur avait été donné de connaître la dixième partie seulement des faits exacts dont dispose le métaphysicien du xix* siècle. Elle restera une tache dans, rhistoire de la philosophie de notre grande époque scientifique.

Je le répète, les interprétations qu'ont données, entre autres, et notamment, Rankine et M. Clausius, quant aux phénomènes de la chaleur, n'ont absolument rien de commun avec la prétendue grande synthèse que je stigmatise dans les lignes précédentes, et, si on les considère de près, on reconnaîtra même qu'elles lui sont bien positivement contraires, quelque différentes qu'elles soient d'ailleurs entre ellesmêmes.

J'ai dit que d'après moi ni l'une ni l'autre de ces interprétations ne répond à la réalité des faits. Quoi qu'il en soit maintenant du plus ou moins de solidité des preuves que j'ai données à l'appui de cette assertion, j'ai pris le parti de bannir de l'Ouvrage qu'on va lire tout ce qui de près ou de loin pourrait ressembler à une hypothèse de Métaphysique; et je me suis, à l'occasion, borné soit à renvoyer à l'Ouvrage cidessus, soit à faire quelques digressions purement critiques, pour reposer l'esprit du lecteur. On me saura quelque gré, j'espère, d'une telle réserve. Il m'eût été très-facile de traduire en symboles mathématiques la partie essentielle de la doctrine que je crois vraie et de les substituer à ceux qu'on tire de la doctrine que je crois fausse. Cette substitution m'eût étrangement facilité un bon nombre de démonstrations, notamment celle de la Proposition II. Ainsi qu'on le verra, la difficulté de cette dernière repose à peu près exclusivement sur celle que présente la conception même de ce qui constitue la Température. Lorsqu'à une notion tout à

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fait générale, mais nécessairement plus ou moins vague, on substitue ici une hypothèse particulière renfermant d'une manière ou d'une autre le principe de la conservation du travail sous forme réelle ou potentielle, toute difficulté disparait.

Le lecteur trouvera, sans doute, la partie bibliographique de mon travail très-pauvre. A part quelques noms propres, qui arrivent forcément sous la plume lorsqu'on parle de la Thermodynamique, je n'ai renvoyé en quelque sorte à aucune source, à aucune pièce justificative, comme on dit. Cette manière de faire, que j'ai suivie de crainte de commettre parfois des injuvStices, bien involontaires, présente en thèse générale, je le sais, un double danger, surtout lorsque l'auteur lui-même prétend apporter une quote-part nouvelle au développement de la science. Elle l'expose soit à sembler s'emparer du bien d'autrui, soit à présenter comme déjà connu ce qui, au contraire, est neuf. Au cas particulier cependant, le danger que je signale est à peu près nul. Il y a peu de sciences dont l'histoire ait été faite, dès son origine, sous une forme plus intéressante et plus exacte que celle de la Thermodynamique, et cela déjà par ses fondateurs mêmes. L'Ouvrage de M. Zeuner, arrivé plus tard (2* édition, publiée en r866), est un modèle du genre, comme esprit d'équité et de conscience dans les citations. Chacun, en un mot, a en main les éléments historiques nécessaires. En ce qui concerne la part personnelle que je puis avoir, j'ai donc pu sans nul souci la noyer dans l'ensemble de l'exposition, et me fier à mes lecteurs qui sauront aisément discerner ce qui peut m'appartenir, et surtout ce qui ne m'appartient en aucune façon. Sauf quelques rares exceptions qui m'ont été d'autant plus sensibles qu'elles partaient d'un côté d'où précisément je ne les attendais pas, j'ai toujours eu trop à me louer de la bienveillance du public

compétenr pour ne pas m'y confier pleinement en cette occasion encore.

L'alinéa précédent renferme une espèce de contradiction qui n'aura pas échappé au lecteur, mais qui n'est qu'apparente et qui dérive de ce que, dans l'appréciation des éléments constituants du progrès scientifique, je me place à un point de vue autre que celui d'où Ton part d'habitude. Pour le faire ressortir, je me permets de faire, quant aux questions de priorité scientifique et à leur valeur, quelques réflexions que personne ne trouvera déplacées dans cette Introduction.

Lorsque le domaine de la science s'enrichit d'une conquête nouvelle, qu'il s'agisse de la fondation d'une théorie, ou d'un principe, ou d'un ordre de faits jusque-là encore inconnus, on voit d'ordinaire poindre de côtés et d'autres des réclamations de priorité qui semblent prouver que l'inconnu était connu déjà; puis aussi, selon le cas, interviennent les érudits proprement dits et exclusifs, qui font à leur tour reculer encore, et souvent à perte de vue, la date de naissance qu'on croyait d'hier. Le public, toujours porté à croire au plagiat, après avoir exagéré outre mesure le mérite de Y inventeur, ne manque pas alors de le rabaisser peu à peu en raison directe du nombre des réclamations, et l'on entend répéter par chacun ce dicton : // ny a décidément rien de neuf sous le Soleil.

Tant qu'il ne s'agit que de dégrossir la question en litige, le rôle du critique est ordinairement facile.

En ce qui concerne la constatation du caractère réel et positif d'une découverte quant aux dates, l'un des meilleurs critiques de notre temps a posé une règle dont la justesse saute aux yeux : « Dans l'exposé historique que nous nous proposons de faire des origines de la théorie ondulatoire de la lu-

mière, nous laisserons entièrement de côté les questions d'érudition, et nous nous abstiendrons de rechercher dans les ouvrages des philosophes de l'antiquité et des scolastiques du moyen âge les germes des découvertes modernes, si toutefois ils y existent : une pareille étude, intéressante sans doute pour l'histoire, l'est fort peu au point de vue scientifique, et nous entraînerait hors de notre sujet. Nous nous tiendrons à ce principe, qui consiste à regarder comme le fondateur d'une théorie, non pas l'auteur chez qui l'on découvre un aperçu plus ou moins vague, mais celui qui le premier a su tirer un corps de doctrine scientifique de ce qui n'était avant lui qu'une hypothèse sans fondement sérieux (*). » Ce que dit Verdet de l'histoire de la théorie ondulatoire de la lumière peut et doit s'étendre à la découverte de n'importe quelle théorie, quelle doctrine, quel ensemble de faits. Chacun comprendra pourquoi je cite ici les paroles de Verdet. Doué d'une mémoire sans pareille, il possédait le corps entier des sciences modernes et anciennes; il fiit non pas l'un des savants les plus érudits, mais peut-être le plus érudit des savants de notre temps : l'érudition chez lui était une seconde nature. Mais à une mémoire admirable il joignait une intelligence lucide et pénétrante, qui lui permettait de coordonner les trésors de faits recueillis par lui; et, qualité sans laquelle toutes les autres perdent leur valeur, l'homme moral était à la hauteur de l'homme intellectuel : Verdet fut le caractère le plus loyal et le plus ennemi de l'injustice qui se pût rencontrer. C'est la réunion de toutes ces qualités qui a fait de lui un critique accompli. Le précepte qu'il donne peut servir de règle absolue et générale. Si l'on s'y conformait d'habitude, le terrain de la

(•) Œufres de Verdet , t. V. {Leçons d* Optique expérimentale professées à l'École Normale.)

Science serait promplement débarrasse d'un bon nombre de réclamations mal fondées. En l'appliquant avec équité, il n'y a pas moyen de concevoir de doutes sur la date réelle de naissance de la Thermodynamique, par exemple.

De toutes les propriétés, celle de la pensée est certes la plus sacrée; de tous les vols, celui de la pensée d'autrui est le plus odieux. Dans l'histoire de nos sciences physiques ou exactes cependant, des exemples de rapts bien constatés de ce genre sont, on peut le dire avec satisfaction, fort rares. De violents débats, je le sais, se sont élevés à plusieurs reprises sur le domaine paisible de la Science, au sujet d'accusations de cette nature ; mais rarement l'accusation et les débats ont eu d'autre fondement que l'ignorance et la passion des critiques. Comme exemple mémorable et caractéristique, je rappellerai la querelle qui s'est élevée au sujet de la découverte du Calcul infinitésimal, non entre Newton et Leibnitz eux-mêmes, mais entre leurs contemporains, disons plutôt leurs partisans quandmême et passionnés. On sait aujourd'hui parfaitement qu'aucun de ces deux grands hommes n'a volé l'autre : j'emploie à dessein le terme injurieux qu'on se jetait réciproquement. Tous deux ont fait la découverte à l'insu l'un de l'autre. Si les critiques de l'époque eussent possédé seulement les notions élémentaires nécessaires pour discuter, ils eussent reconnu aisément que les méthodes et les points de départ de ces deux génies sont si complètement différents entre eux, qu'ils ont conduit, on pourrait presque dire, à deux calculs infinitésimaux distincts, et que pas un soupçon légitime ne pourrait être conçu quant à l'origine parfaitement indépendante de ces deux formes d'une même science.

De nos jours, la critique se fait, sinon toujours avec plus de conscience, avec moins de passion, du moins d'après des règles plus sûres. Aussi les débats de l'espèce dont je parle de-

viennent-ils peu fréquents, et, lorsqu'ils se produisent, ils sont promptemeut tranchés sous une forme équitable.

J'ai dit que le rôle du critique est aisé tant qu'il ne s'agit que de dégrossir la question d'époque ou de propriété d'une découverte. Il cesse d'en être ainsi, et ce rôle devient des plus difficiles, des plus délicats dès qu'on cesse de considérer les Annales des Sciences comme une sorte de registre exclusif de dates, dès qu'on veut peser la valeur de chacun des éléments qui ont aidé à constituer une science nouvelle ; et il me semble que c'est surtout là qu'est la mission d'un critique sérieux.

Il est très-rare qu'une grande découverte soit faite d'une pièce par un seul chercheur. Il arrive presque toujours que plusieurs esprits sont amenés par uti ensemble de causes communes, qu'on pourrait appeler les besoins d'une époque, à s'occuper en même temps et à l'insu les uns des autres d'un même sujet ; un but commun se trouve ainsi atteint à des intervalles de temps parfois fort rapprochés. C'est ce qui a lieu sous la forme la plus frappante quant à la Thermodynamique. Le rôle d'un critique réel et sérieux devient en pareil cas tout autre que celui d'un simple enregistreur de dates.

Et cependant, constatons-le d'abord sous forme digressive et avec regret, l'habitude de jauger le mérite des savants par les dates seules prévaut parmi le public en général et même parmi bon nombre de personnes compétentes. Un tel arrive un an, un mois, un jour plus tard que tel autre au même but, mais il y arrive loyalement, en suivant une autre route, il montre le but sous une tout autre face que ne l'avait fait son devancier : pour la grande majorité du public, c'est ce dernier néanmoins qui est seul le grand homme; son nom seul mérite d'être conservé. Peu de personnes se rendent bien compte de la déplorable influence qu'a de nos jours cette manière de juger sur la marche des sciences en général. Elle a

pour résultat immédiat de faire du domaine si paisible et si grave de la Science le théâtre d'une espèce de steeple-ckase, où le mérite unique est d'arriver le premier au but, ce but fût-il imaginaire. Chacun, craignant d'être devancé et, par conséquent, spoUé, se hâte de prendre date et de mettre au jour les produits, la plupsyrt du temps non mûrs, de ses recherches ; un fait avancé aujourd'hui est remplacé demain par un autre tout contraire, sans qu'il soit désormais possible à qui que ce soit de discerner quel est le vrai. Les travaux doués d'ensemble et de cohésion deviennent de plus en plus rares; il faut un courage réel pour garder en portefeuille pendant tout le temps que coûtent la rédaction et l'achèvement d'un gros volume, pendant trois, quatre ans parfois, les éléments inédits qui doivent donner à l'œuvre une valeur. Que dis-je ! les lecteurs eux-mêmes de tels ouvrages, quelles qu'en soient la nature et la portée, deviennent de plus en plus rares. Habitué à recevoir la science par fragments épars et sans lien, chacun finit par redouter de souder entre elles les choses qui sont en rapport. Certains écrivains, même fort en renom, de critique périodique, peuvent sans crainte, lorsqu'ils sont embarrassés de produire de la matière à temps voulu, copier des pages entières de tel livre moderne trop sérieux, sûrs que personne ne se doutera du plagiat.

Nous disons qu'il est rare qu'une grande découverte ne soit pas faite vers une même époque par plusieurs chercheurs à la fois; mais il est tout aussi rare que chacun la fasse sous la même forme, que chacun, au contraire, ne lui imprime pas son cachet spécial, original, dépendant de la tendance de son esprit, de ses aptitudes, de son espèce de culture scientifique. Cette simultanéité dans les résultats des recherches, loin d'être indifférente quant aux progrès de la Science, en constitue, au contraire, une des conditions les plus frappantes; et, quand il

s'agit surtout de la fondation d'une doctrine, d'une théorie, d'un principe nouveau, on peut dire que la pose n'est réellement solide et inébranlable que quand elle a ainsi reçu la sanction de plusieurs penseurs à la fois. L'historien sans doute doit toujours soigneusement rechercher les dates précises qui répondent chez les uns et les autres à l'éclosion de la vérité, mais la question de dates doit néanmoins passer au second plan. La mission principale du critique est d'apprécier consciencieusement la valeur intrinsèque de la part que chacun a apportée à l'édifice nouveau, de faire ressortir ce qu'elle a de particulier, d'original, ce qui, quant au sens qu'elle a, la sépare ou la rapproche des idées qui ont eu cours jusque-là. C'est ne pas saisir l'esprit même des sciences, son caractère grand et élevé, que de s'attacher trop exclusivement à une question de priorité, que d'assimiler la date d'une propriété intellectuelle à celle de la prise d'un brevet d'invention.

La mission de la critique scientifique ainsi comprise devient sans doute très-difficile. Plus d'une qualité spéciale est nécessaire à celui qui veut la remplir; deux, entre autres, et presque contradictoires, sont indispensables. Il faut posséder au complet la science dont on veut tracer la marche, au point de vue des individualités qui y ont concouru, et il faut être en quelque sorte indifférent à cette science. Il faut ne pas intervenir soi-même dans son développement. Celui qui s'occupe lui-même d'un sujet et qui le travaille de façon à l'étendre, à le compléter, suit, en effet, toujours la route et la méthode qui sont le plus en harmonie avec ses aptitudes, avec sa disposition d'esprit ; et, au bout d'un certain temps, il lui devient difficile, sinon impossible, d'apprécier les œuvres qui se sont produites à l'aide d'une méthode différente et sur une autre voie. Dans les arts, on peut le remarquer mille fois, les critiques les moins justes, les plus exclusifs, sont, à de mres

exceptions près, les artistes eux-mêmes ; mais ce qui est frappant dans le domaine des arts reste encore en partie vrai sur le domaine de la Science.

Les considérations précédentes, si j'ai su les présenter clairement, expliqueront et légitimeront le parti que j'ai pris d'être très-sobre de jugements et de citations bibliographiques. La partie historique et philosophique du développement de la Thermodynamique est intéressante au plus haut degré ; je n'ai toutefois pas osé m'en faire l'écrivain, de crainte d'obéir parfois trop à mes tendances d'esprit particulières et de ne pas rester assez juste à l'égard d' œuvres qui s'écartent trop, par la forme et le fond, de celles que je me suis habitué à considérer comme des modèles classiques.

En terminant cette Introduction, je me fais un devoir de remercier tous les lecteurs de mon Édition précédente pour l'indulgence qu'ils m'ont témoignée. Par des raisons qui feraient rire à bon droit, mais qu'il est inutile de relater, cette édition est devenue un chef-d'œuvre d'incorrection typographique, à ce degré que, quand je me suis tronwé forcé de la relire pour voir ce qui méritait ou non d'être conservé dans une édition nouvelle, je me suis vu maintes et maintes fois arrêté tout court, ne pouvant plus déchiffrer mes propres équations.

A ce point de vue du moins, je puis, sans manquer de modestie, dire que cet Ouvrage ne méritera plus de reproches. Le nom de son éditeur et de son imprimeur est un garant suffisant de l'exécution typographique.

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