CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
S 4. — intérêt, possibilité et nature générale de la science sociale.
J'arrive à la partie la plus difficile de ma tâche : la science sociale, dont j'ai maintenant à parler, appartient en propre et exclusivement à la philosophie positive, qui tout à l'heure liait et améliorait, tandis qu'ici elle crée. 11 a fallu un génie extraordinaire pour concevoir que l'histoire devait pouvoir se transformer en une science rationnelle et positive comme l'astronomie et la physique, comme la chimie et la biologie;
1 La composition hybride de ce mol, motivée par l'insuffisance des iracines grecques, ne peut certes l'empêcher de passer dan» lalatilue, qui, eu offre déià plusieurs eiemples : tel est minéralogie.
^^M ni' ^wW
nOISIÈMI PÂITU.
en une science, conune elles, fondée sur l'observation et le niinnneiiieDt; enin» eomme elles, comportant des explications et des prévisIoiiSi je ne dis pas aussi précises, et ce point est imprtint, mais tout aussi sûres, il a fallu un génie eitraordinaire pour, réaliser, merveilleux spectacle, une si bardie nais si satliISfeiiante conception. Cest là une de ces découvertes qui, faisant saillie dans Thistoire de Tesprit tiumain, définissent une éiMMiue, la séparent du passé, et marquent une ère noufelle; une de ces découvertes comme on en compte à peine trois ou quatre pareilles, et qui, quoiqu'elles puissent laisser leurs auteurs méconnus pendant la rli", les placent hors ligne dans la mémoire de la postérité recommlsiaiite, et tôt ou tard toujours équitable.
Dans ce chapitre, J*ai donc à faire connaître et comprendre celte merveilleuse transformation de rMstoîre en science, ou plulèt, devmis-je dire, à en donner une idée, à en exposer clairement les principaux et plus importants résultats ; car ce n'est pas en quelques pages et de facile lecture, telles que je dois mWorcer de rendre celles-ci, que la science et une telle science se peut complètement exposer. Mais, si je fais bien comprendre que, malgré ses difficultés, la science est Ici possible et sûre, et si je montre où elle conduit, j'aurai atteint mon but.
Quoiqu'elle ne nous les fasse que bien imparfaitement connaître, Il suffit que l'histoire nous parle des générations qui* nous ont précédés, pour exciter en nous un extrême Intérêt. C'est qu'au fond du cœur tout le monde sent bien que tout ce que nous sommes, tout ce que nousavons^ nous le de- Tons aux labeurs accumulés des génératloos antérieures. Et, à ce sujet, je ne puis résister au désir de citer cette belle page de M. Littré, comme mol, ce qui n'empêche toutes les autres inégidités, disciple de M. Comte : «Cette terre qui • nous fournit notre nourriture et notre abri, quelle main » nousraaittsiprépréeet embellie? Supposez, un monieut,
» anéanti ce fruit du labeur de tant de siècles, que devieni drions-nous, même avec tous nos moyens d'action perfec- » tiennes? Les campagnes assainies et défrichées, les forêts I) primitives abattues, les végétaux transformés par une lonn gue et intelligente culture, les animaux domptés et approw priés, les villes, merveilleux foyers de concentration inn tellectuelle, tout cela nous vient par héritage. Mettez j» maintenant en regard l'autre domaine, les beaux-arts, la » science; que de méditations amassées pour produire cet n immense trésor de notions spéculatives qui se distribue si M abondamment à nos intelligences 1 Maintenant qu'une claire » vision de la filiation des choses nous est donnée, il n'est » plus possible de participer à ces enseignements supérieurs, » que nous recevons comme un enfant le lait de sa mère, sans » remonter pieusement d'âge en âge à la source d'où ils dé-
• rivent, et sans confesser notre dette et notre reconnaistt sance. Et les jouissances pures et profondes qu'alimente » la contemplation du beau, où seraient-elles, si tant d'ima- » ginations créatrices n'avalent pas rempli notre passé de » formes Idéales et de ravissantes harmonies? De ces généra- » tiens entrées dans la tombe, il nous arrive quelque chose » de lumineux et de suave qui charme et qui élève; et l'Hu-
• manité, en nous mettant en communication les uns avec les » autres, nous vivants avec ceux qui ne sont plus, nous sou- »> tient, nous parle et nous inspire. »
Est-il possible de ne pas désirer connaître à qui l'on doit tant, et même, nous pouvons le dire hardiment, à qui nous devons tout? Que serions-nous sans cet immense travail, toujours s'additionnant, des générations qui nous ont précédés? Semblables aux bêtes, comme dit le poète. Les fictions théologiques ont maintenant fait leur temps, ainsi que les contes autrefois acceptables, aujourd'hui ridicules, que la marche et les progrès de l'esprit humain ne permettent plus de prendre au sérieux. Craintifs et nus sur une terre Inculte, dispuis
97S TlOiSllME PAITIl.
tmt péniblement une nourriture insuilimnte et grossière à
dei animiux, moins Wen doués, sans doute, mais pour la plupart mieux fétus et mieux armés, foilà, quelle que soit la répugianoe qu'elle puisse inspirer à notre orgueil, notre àumble et certaine origine ; voilà le point de départ de celte civilisation dont nous sommes si fiers. Comment un tel chemin a-t-il pu être parcouru? Quels travaux se placent entre de tels extrêmes? Qui ne s'intéresse et ne se passionne même pour de telles quesMonsî aussi Fhistoire est-elle la science universelle : science de tous les^ .âges, de toutes les oondiUons, science toujours opportune, et maintenant, plus que jamais, comme le prouvent si sûrement rentraînement universel vers les études historiques et la faveur qui les accompagne.
Mais ràistoire raconte et n'explique pas : aussi elle intéresse, mais sans satisfaire Fesprit, et sans apprendre préci- ■iaent ce que l'on voudrait savoir. De pourquoi, elle n'en cberoliô guère et n'en trouve jamais. Les Romains ont conquis le monde; pourquoi, avant eux, les Égyptiens et les Grecs ne Font-ils pas fait? Pourquoi ces derniers furent-ils si supérieurs à tous les autres peuples de Fantiquité dans la philosophie, les sciences, les arts? Pourquoi le catholicisme, qui a pu s'établir malgré toutes les forces de Fempire romain liguées contre lui, et qui. au moyen âge, a dominé sans conteste toute la société européenne, ne conserve-t-il plus de nos jours qu'à peine un souffle de vie? et tant d'autres pourquoi 1
L'histoire dit donc, les uns après les autres, dans l'ordre où ils sont arrivés, des faits qui semblent bizarres, capricieux, souvent même indifférents ou inintelligibles. Et il est impossible de voir quelles en sont les relations avec ce qui se passe actuellement et d'en tirer aucune lumière éclairant la situation présente que pourtant on sent bien ne pouvoir être qu'un intermédiaire nécessaire entre le passé et Favenlr- C'ett que, malgré la curiosité qu'ils excitent, les faits histo-
SCIENCB SOCIALE OC SOCrOLOGIE. 279
rfques ne POnt pas conçus (en dehors du positivisme) comme susceptibles de donner lieu à une science, à une étude positive et rationnelle, ©t que Fhistoire est encore regardée comme ne pouvant qu'être essentiellement descriptive et littéraire. Ainsi, dans l'organisation officielle de l'instruction qui divise le domaine intellectuel en section des lettres et section des sciences, Fhistoire fait-elle partie de la première. En doit-il toujours être ainsi? Nous prétendons que non. Nous prétendons que la méthode et Fesprit scientifiques sont maintenant en état d'envahir l'histoire, et qu'ils doivent en venir là. C'est peut-être le plus grand pas qui leur restait à faire : car ce progrès, nous prétendons qu'il est, qu'il vient d'être fait ; et il a constitué le positivisme. A nous autres disciples, il appartient maintenant de l'annoncer, de montrer son importance, les heureuses conséquences qu'il entraîne, les Immenses services qu'il doit rendre.
Pour que l'histoire devienne une science, il faut que les Mia particuliers qui la composent, que ses principaux événements soient conçus comme soumis à un ordre déterminé, à un enchaînement régulier. Alors, pour constituer la science, il restera à découvrir, par l'abstraction et la généralisation appliquées à l'étude de ces faits historiques, ce que présentent de commun et de constant leur coexistence et leur succession : l'énoncé en sera un fait général, qui constituera une loi sociale faisant connaître plus ou moins complètement l'ordre cherché.
La première idée d'une fatalité dans les faits de Fhistoire, d'une force irrésistible devant laquelle venaient se briser toute la volonté et toute la puissance humaine, a été un pas Im* mense dans la marche de Fesprit humain, une clarté nouvelle qui n'a pu émaner que d'un homme de génie. Elle est due à Bossuet : « Tous ceux qui gouvernent, a dit ce grand i homme, se sentent assujettis à une force majeure. Ils font » plus ou moins qu*ils ne peuvent» et leurs conseils n'ont ja>
Sg0 TROISIÈME PAMTIB.
• unis manqué d'avoir des effets Imprévus : ni II» ne sont
• maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises ■ dam! les iffilres, ni ils ne peuvent prévoir le cours que 1 prendra rivenir, loin quMIs puissent le forcer. » Cette force mujiuro que sentent plus ou moins ceux qui gouvernent, mais qui les domino certainement, Bossuet la voyait dans la volonté arbitraire d'un Dieu tout-puissant. Aussi, et rien n'est plus propre à cimctériser le contraste entre la conception Ihéologlque et la conception scientifique, il ne considérait pas rivenir comme susceptible d*être prévu. Cest qu'en effet, la prévoyance est Teiclusive propriété de la science positive, dont elle est môme presque la définition; car, comme a dit M. Comte, savoir, c'est prévoir.
Mais une force majeure aussi , car des lois déterminent le moment des découvertes, phénomènes sociaux les plus inaperçus quand ils arrivent, et pourtant les plus décisifs ; une force majeure, dis-Je, empêchait qu'à Tépoque de Bossuet la vraie nature de celle dont il avait senti l'existence ne se pût apercevoir. Elle fut, après lui , activement cherchée par de puissants esprits. Entre M. Comte et Bossuet se placent les tentatives de Montesquieu, Vico, Herdcr et Condorcet. Mais quelle que fût la valeur personnelle de ces grands hommes, lia pouvaient non pas trouver , mais seulement de plus en plus approcher. Cette force majeure, dont par une vue de génie Bossuet pressentit Texistence, est précisément les lois auxquelles sont assujettis les faits sociaux. Leur découverte exigeait, outre une vue assurée de Tenchaînement néceslalre de tels événements, une connaissance positive et approfondie dm phénomènes Intellectuels qui dominent cet iiiohafnement. Cette préparation indispensable indique alors l'époque où une telle découverte était possible et explique pourquoi elle a dû échapper fatalement aux prédécesseurs de M. Comte. En effet, elle supposait la fondation deTétude positive de la nature humaine qui date seulement de Cabanis
et de Gall. Et cette fondation , autre grande création moderne, exigeait d*autres découvertes antérieures, de telle sorte qu'il y avait là toute une suite de travaux préalables par lesquels il fallait nécessairement passer.
L'histoire n'est que la société dans le temps. Si toute la spontanéité et la complication des phénomènes vitaux n'empôchent qu'ils ne soient soumis à des règles fixes, dans lesquelles lis rentrent toujours, il est alors assuré que les phénomènes sociaux, dont la source est dans les phénomènes de la vie individuelle , seront également soumis à des lois. C'est ainsi, par exemple, que Ton est parfaitement sûr que la pluie et le beau temps .et tous les phénomènes météorologiques sont assujettis à des lois , maintenant d'ailleurs et probablement toujours inconnues; mais on voit sûrement que ces phénomènes sont les conséquence de relations astronomiques, et de phénomènes de pesanteur, de chaleur, etc., assujettis, eux, à des lois connues. Les faits sociaux ne sont que la conséquence de faits individuels, physiques, intellectuels et moraux. Si ces derniers ont leurs lois , il en sera de môme des premiers, quelque difficiles que ces lois puissent être à découvrir, par suite de l'excessive complication des phénomènes.
Aussi le raisonnement est-il impuissant à faire connaître ces lois que l'observation peut seule dévoiler. Elles comportent d'ailleurs différents degrés d'abstraction, de précision de généralité, par suite d'importance. Et pour en donner immédiatement des exemples, j'en citerai quelques-unes, trèsfaciles à comprendre, et relatives à des faits très-connus et très-sûrs : elles ont été indiquées par M. Littré dans sa première appréciation de la philosophie positive, reproduite dans son ouvrage intitulé: Conservation, révolution j positivisme. Je cite presque textuellement, mais pour abréger, seulement les conclusions des considérations dans lesquelles il est entré. *'
ttt flOISlilII tlATlI.
« âiisf, ûiUU robsen ttlon de Sparte. d'Athèoes, de Rome, conm© celle de toiiteile» aristocraties modernes, prouve rimpoaslbllité de constitiier une aristocratie permanente, c'est-àdire um population fermée, m réparant paî» elle-même. Et au contraire, Fèlnervation prouve aussi rimpossibilité d'empêcli«r une population libre profomléiiiiat misérable de pulliler outre mesure.!
« à tout liomme raisonnant dans son cabinet, il aura semblé <|tf il n'était besoin, pour transformerdes nations barbares en nations civilisées, que de Féducation : une génération défait itfflp®! cette métwoiiibose. Il n'en est rien : l'observation prouve llmpossibilité de transporter tout d'un coup, sans Félément du temps , la civilisation d'un peuple à un autra Trois cents ans ont été nécessairos pour rendre les ptplades du nord de l'Amérique quelque peu aptes à concevoir ce qui nous semble si simple et si naturel Et dans l'antlquité, c'est suivant l'ordre de la conquête que l'on voit arriver dans la politique et les lettres romaines les populations espagnoles, gauloises et bretonneS'. »
« Parmi les résultats les plus curieux et les plus imprévus de l'observation igure encore la remarquable constance du contingent des crimes dans une population donnée. Toutes les statistiques judiciaires s'acoortant à prouver que le nombre en oscille dans des limites très-étroitea Assurément en dehors de Feipériencet nul n'aurait pu prévoir un pareil résultat. »
i Enfin l'observation prouve encore la force expansive de la civilisation. Elle prouve Fextension nécessaire et la stabilité crelsianto des civilisations supérieures. Elle prouve que Fintelligence et le savoir sont les sources les plus sûres de la puissance prépondérante. »
Il est donc incontestable que les faits historiques ou sociiiix, sont soumis, comme les autres, à une certaine fatalité, à des lois susceptibles d'être découvertes en appliquant à
SCIENCE SOCIàLE OU SOCIOLOGIE. 288
leur étude Fobservation et le raisonnement : d'où s'ensuivra que l'histoire deviendra une science rationnelle et positive, ftu même titre que celles qui sont actuellement reconnues comme telles. Mais, entre Fhistoire devenue une science et la science sociale, il restera toujours une grande différence correspondante à l'importante distinction, sur laquelle j'ai tant insisté dans la deuxième partie , entre la science concrète et la science abstraite. La science sociale, sans considérer aucun peuple en particulier, n'a en vue que d'arriver aux lois générales et abstraites qui lient les uns aux autres les phénomènes sociaux et établissent les relations toujours satisfaites dans leur coexistence ou leur succession. Sans doute les éléments, les matériaux de cette science sont les faits, les événements historiques; mais elle ne les considère que pour en découvrir la solidarité, l'enchaînement ; en un mot, pour arriver à leur explication. Au contraire, Fhistoire, science concrète, s'occupe en particulier des différents peuples qu'elle doit faire complètement connaître, et alors, pour être véritablement une science, elle a besoin de s'appuyer sur la science sociale, qui. plus simple qu'elle, doit la précéder; elle a besoin de lui emprunter des lois qu'elle-même, par son défaut de généralité ou de complication supérieure, serait impuissante à établir ; et son rôle est proprement d'appliquer les lois sociales h l'explication des différents cas particuliers qu'elle examine. Cette distincUon établie, il est évident que, laissant la science concrète de côté, nous n^avonsici à nous occuper que de la science abstraite, de la science sociale.
Quoiqu'elle n'ait encore jamais eu qu'une sorte de demiconsécration officielle, et que Fopinion ne l'accueille qu'avec méfiance, il est une science qui a cependant actuellement une certaine existence et qui semblerait n'être pas sans rapport avec celle dont il est ici question : c'est l'économie politique. Mais, à vrai dire, elle n'est pas même une ébauche de la science sociale. Se donnant pour but la recherche
38â 'TMOISltm PAITII.
ém lois de la produotion des richesses, elle prétend actuel-
leMBil (ce qu'elle le fUiait certes pas lors de son début, au siècle dernier) pouvoir y arriver en considérant exclusivement le seul point de vue de factivitô matérielle. Or le caractère le plus fondamental des phénomènes sociaux est leur solidarité. Il en résulte immédiatement que les vues d'ensemble oonfiennent seules à leur étude, et qu'il est impossible de reconnaître les règles fixes auxquelles sont assujettis les phénomènes d'un ordre quelconque en faisant abstraction de tous les autres. Quel rapprochement utile, par exemple, est possible entre les puissances productives de deux états sociaux , en s*imposant préalablement Tobligation de ne point considérer les différences qu'y présentent les opinions, lesmcBurs, les sentiments dominants, rorganisation politique? Il est évident que c'est vouloir découvrir ce qui est secondaire en laissant de côté ce qui est principal, et chercher l'ordre dans les effets sans remonter à leurs causes. Mais, dans la science sociale, très-différente donc de l'économie politique, rentre celle de Tentendement humain dont l'étude est ensuite complétée en morale, seule science synthétique où tous les points de vue soient simultanément conridifés. U est clair que les^ événements sociaux reviennent toujours, en dernière analyse, & des faits intellectuels et moranx. Hous avons vu dans le chapitre précédent que la biologie défait seulement poser les bases de l'étude de ces éminents phénomènes et qu'à des sciences supérieures il appartenait de la poursuivre. En effet, comme toutes les titres, les fonctions Intellectuelles et morales doivent être étudiées à un double point de vue. Le premier, ou point de vue biologique, est celui deForgane, del'agent, enfin detoutes les conditions organiques dont ces fonctions dépendent; et qui, aujourd'hui, peut sérieusement douter que l'Intelligence et la volonté n'existent pas plus sans cerveau quela sensation sans organes de sens, et rinnervation sans nerfs? Ensuite
ces mêmes fonctions doivent être étudiées quant à l'acte en lui-même , à l'accomplissement effectif du phénomène. Mais, à cet égard, la particularité des phénomènes intellectuels, c'est de ne pouvoir être observés pendant l'acte, pendant raccomplissement du phénomène. Semblable à l'œil qui voit tout sans pouvoir se voir (et même avec une glace il ne voit que son image), l'esprit est ici à lui-même son objet d'étude. N'est-il pas alors de toute évidence que c'est seulement dans les résultats plus ou moins lointains et durables que son travail et ses efforts peuvent être étudiés?
Quelque évident que soit ce principe, la prétendue science dite psychologie le méconnaît grossièrement en se donnant méthode robservation intérieure. Elle prétend qu'on peut pour ainsi parvenir à se connaître, à connaître son intelligence , ses affections , ses passions. Cette observation a, à peu près, la même valeur moralement qu'intellectuellement. Est-ce qu'il n'est pas de l'observation la plus vulgaire que le premier caractère des passions est l'aveuglement ? Voyez-vous cet homme s'observant penser, s'observant observer, et, pour connaître la colère , devant aussi sans doute s'observer en
colère ?
Mais laissons de côté ces subtiles niaiseries. Non, non, ce n'est pas ainsi que Ton peut parvenir à se connaître, mais c'est en faisant un retour sur soi , éclairé d'abord par l'observation des autres. Notre méthode, à nous, est donc l'observation extérieure. Et que peut donc avoir contre elle la philosophie officielle? On dirait qu'elle la craint. Mais n'est-il pas évident que c'est par l'observation des connaissances qu'elle a produites que se doit étudier la faculté de connaître? Parmi .«croyanciaaxquelless'estarrêtéresprithumain. les unes
sont passées, d'autres sont restées. Comparez-les donc les unes aux autres ; voyez quel est le caractère commun de ces dernières, en quoi elles se ressemblent , en quoi elles diffèrent des autres. Voyez queOe en est la nature, et quelles
TlOISlim PAKTIE,
en sont les propriétés «iractéristiques et ftondamcntales; et le signe certain, le oritérînm înfaillJble de la vérité vons apparalira évident et tellement sûr qnll n> aura plus de raépriae. pessibla
Telle est donc la marche de Fétnde positive des phénomènes intelleotnels. Une première vue du sujet indique laimédiatement iiue le vérlti^We caractère de tels phénomènes n'est pas Indivldnel, mais collectif. Pour tout Individu, en effet,, les actes inteieetuels mut essentiellement dominés par les travaux antérieurs et contemporains; et quand ils comportent une certaine originalité, ils ont au plus haut degré le caractère de phénomènes sociaux. Est-ce que, vivant un siècle plutôt, Descartes eût produit ses conceptions philosophiques, Galilée crée la physique, Newton la mécanique célesteî Est-ce que de telles créations ne sont pas des événements sociaux f Les croyances, les opinions, les Idées, les produits Intellectuels, même des plus grands génies, sont •isentiellement déterminés par l'époque où Ils ont vécu, c'estl-dire par le développement social ; et de là vient qu'étudiée en dehors de ce développement, l'activité intellectuelle doit rester profondément inintelligible et ses lois, méconnues.
Outnt aux phénomènes moraux, qui consistent surtout dans ceux de la sociabilité (par exemple, Tamourde la f>atrie, de PHumanîté), Il est clair qu'ils sont lee phénomènes collectifs par excellence. Leur étude doit donc naturellement s'appuyer sur la considération de rexlstence sociale , de les transformations, de ses progrès, qui sont tout à la fois leur pHncIptl fésultit et la source des variations qu'ils présontent. Mais Fîmportance de ces phénomènes et leur «omplication, par suite des réactions qu^exercent sur eux les actions purement organiques propres à llndlvidu, rendent nécessaire qtf ils soient l'objet d'une science à part , la morale proprement dite. Celle-ci doit alors suivre la science
" " r •••ppnf er wr; elle et proiter dt toutes m nequlsf-
tions, dont la connaissance et la considération lui sont constamment indispensables pour arriver elle-même à des résultats positifs. Ainsi donc, en résumé, i'étude des fonctions intellectuelles et morales, qui constitue la philosophie morale, se divise en deux parties : la première, qui est l'étude des fonctions intellectuelles ou la science de rentendement, se fond dans la science sociale ; et la seconde, qui est celle des fonctions morales, forme une science à part, la morale, qui est la science suprême, et où se combinent les points de vue collectif et individuel.
Les considérations précédentes suffisant, je pense, à mettre en évidence la possibilité et la nature générale de la science sociale , je terminerai cette introduction par les indications préliminaires analogues à celles qui ont précédé les autres sciences.
j a, — objei précis, prévision, relations avec les autres sciences et mofeas d'eiploration de ta science sociale.
Déjà j'ai eu l'occasion de dire la solidarité des différents aspects sociaux : elle est en effet évidente. A un moment quelconque du développement social, les états correspondants, Intellectuel, moral, politique, industriel, sont connexes, de teEe sorte que Fun d'eux, appelant nécessairement les autres, ne se modifie pas tant qu'ils ne se sont pas produits. S'il en est ainsi pour les différents aspects généraux du mouvement humain, il en est de même, à bien plus forte raison, pour les détails. Ne serait-il pas absurde de supposer qu'on eût pu, à une certaine époque, savoir, par exemple, autant de chimie que Ton en sait maintenant, et n'être pas plus avancé qu'au moyen âge en astronomie, en physique, en biologie? Cette solidarité des phénomènes sociaux, étant iocontestable, donne lieu à une étude particulière qui constitue l'un des deux points de vue de la science sociale : sa partie statique . En effet, il est clair qull y a à déterminer les lois précises de cetto
(|gS TEOISitlIE PARTIE.
conneiité, les relitlons qu'ont pécessaîrement entre eux les
phénomènes soclanx coexistants. Cette étude revient i celle ém conditions mômes d'existence de la société, en d^autres
termoSf à celle de Tordra
En second lieu, l'encliaînement des événements sociaux est encore plus évident que leur solidarité- Il est clair que toute situation put et doit être conçue comme le résultat nécessaire de la précédente, et la préparation indispensable de la suivante. Tel est le sens du lumineux axiome de Leibniti : i Le présent est gros de Favenir. » A cet égard, la science doit donc avoir pour objet de découvrir les lois constantes qui régissent cette continuité : lois dont rensemble détermine la narcbe nécessaire du développement humain, ia dynamique sociale cherche les lois de la succession ; et la statique sociale, celles de la coexistence; un phénomène sociologique est alors expliqué, en prenant ce mot dans son acception scientifique, quand il a pu être rattaché, soit à rensemble de la situation correspondante par les lois sociales statiques, soit à Fensemble du mouvement précédent par les lois dynamiques. Ces lois conduisent, avec la précision que comporte la complication propre au sujet, à la prévision rationnelle des événements qui doivent résulter ou dMne situation donnée, ou d'un ensemble donné d'antécédents. Par Biite, la science sociale se trouve en position dindiquer I l'art politique les tendances spontanées qu'il doit seconder, et les principaux moyens qu'il peut employer pour le faire efficacement Et ainsi pourra être évitée tout© tentative vicieuse, toute action éphémère et dès lors nuisible, et toute perte de temps.
liais la science sociale n'est possible ni môme concevable isolément lious avons déjà vu que la biologie devait d'abord fournir le point de départ de Fensemble des spéculations sociologiques. En outre, les commencements de Févolutton sociale, ne pouvant comporter presque aucune ex-
ploration directe, doivent surtout être construits en leur appliquant la théorie positive de la nature Ijumaine. Les renseignements nécessairement isolés sur la première origine de la société sont bien plutôt propres à faciliter et àperfectionner cette détermination rationnelle qu'à en tenir lieu. Enfin, quand le développement est devenu trop prononcé pour qu'unepareille déduction continue à être possible, il appartient à la théorie biologique de préparer et de vérifier les inductions sociologiques, et de fixer les limites des modifications que comporte la nature humaine.
La sclencesociale, par suite de la dépendance où elle est de la biologie, se trouve donc ainsi rattachée à toute la philosophie naturelle, à laquelle nous avons vu que la biologie était immédiatement liée. Mais, outre cette subordination indirecte, elle en dépend directement aussi.
En premier lieu, la science inorganique fait seule connaître les conditions extérieures sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution humaine. Comment pourrait-on comprendre les phénomènes sociaux sans avoir d'abord exactement apprécié, sous ses différentes faces, le milieu où ils s'accomplissent? En outre, les créations successives des sciences ont été, en elles-mêmes, des événements sociaux de la plus haute importance ; et, tant les sciences restent ignorées, il est réellement impossible de comprendre la portée de telsévéments et la réaction, fondamentale en sociologie, qu'ils ont exercée à tous les points de vue, philosophique, esthétique, moral, politique et industriel.
Ces considérations montrent donc que l'étude positive des phénomènes sociaux, qui n'est venue effectivement qu'après celle de tous les phénomènes moins compliqués, n'est possible qu'à la condition de s'appuyer sur les sciences qui les conceroent Cela est aussi incontestable au point de vue de la méthode qu'à celui de la doctrine. C'est seulement par Fétude de la philosophie inorganique que peuVejit être suffisamment
fiO TiOISlilfB f âlTIBi
eoDiis lei 'OiractèFes fondaroeotau de la 'inétliclde positive, d'iutiiiil iileiix appréciables que les phénomènes sont moins compliquéa C'est là ieiilement que s'apprend ce qu'est la positif ité sclentliqiie, ce qui coostltue Feiplicalion réelle din phénomène, quelles sont les conditions invariables d'une exploraiion freimeit rationnelle, et, enfin, le véritable esprit qnl doit toujours présider à l'Institution et à l'uaage^ de tonte hypothèse spéculative.
Telle est rétroite dépendance de la sociologie envers les autres sciences; mais elle n'est pas sans entraîner une réaction immédiate de la plus haute importance. D'abord il est clair que la science sociale devra perfectionner l'étude des rapports eiistants entre les différentes sciences. En effet, cette étude constitue une partie importante de la statique sociale, qui est directement destinée à mettre en évidence les lois d'un tel enchaînement, comme de tous ceux qui eiistent entre les divers éléments de la clfiljsiiiion. Ensuite il est certes incontestable qu*uue science ne peut être complètement connue et comprise Indépendamment de son histoire. Or nous avons reconnu que, d'après la solidarité des différents éléments de tout état intellectuel et social, l'histoire isolée d'une science particulière n'est pas ratiounelle si elle est conçue en dehors de la progrès^ slon de l'esprit humain, et même en dehors de l'ensemble des différents progrès. Ainsi la sociologie est indispensable à laparfaite intelligence d'une science quelconque. Mais, en outre, puisque chaque décauverte est, à Finstant où elle s'accomplit, un vérî taille phénomène social faisant partie de la série générale du développement humalni elle doit être, à ce titre, soumise «ni lois de succession et aux méthodes d'exploration qui sont propres à cette grande évolution. Ainsi que déjà Fontenelle l'avait pressenti, les découvertes scientifiques sont, par suite, susceptibles* à un certain d«gré, d'être rationnellement prévues d'après une eiftcte appréciation du mouvement antérieur
de la science. Et, en même temps qu'elle lie toutes les sciences en subordonnant leur histoire à la théorie générale des progrès de résprit humain et en établissant leurs relations mutuelles,la sociologie tendàajouterà l'ensemble deleursdivers moyens d'exploration un ordre particulier de considérations qui, en les affranchissant de plus en plus de l'empirisme et du tâtonnement, pourra avancer les découvertes.
Telles sont les importantes relations de la sociologie avec Ip autres sciences. L'examen des moyens d'exploration qui lui sont propres fait reconnaître que la loi qui lie l'accroissemeni des ressources à celui de la complication, dans le passage d'une science à une autre plus compliquée, reçoit alors une nouvelle et dernière vérification, d'où résulte sa généralité.
Les trois modes de l'art d'observer sont: l'oteervation pure, l'expérimentation proprement dite, et, enfin, la méthode comparative que nous avons vue Surtout convenir à toute étude sur les corps vivants. Relativement à la simple observation, il y a d abord à remarquer, que les faits ayant un certain degré de généralité ou de composition, qui sont naturellement les plus sûrs , sont seuls réellement importants en science sociale, et qu'il n'y a peut-être pas un tait historique, pouvant avoir une certaine valeur scientifique, qui ne soit universellement admis par tous les hommes sensés. Quant à la manière dont robservation doit être faite, c'est toujours en faisant dominer l'espritsynthétiqucetenprocédantdel'en*
semble aux éléments. Alors, explorés d'après des vues rationnelles de solidarité ou de succession, les phénomènes sociaux comportent des moyens d'observation bien plus variés et plus étendus que les phénomènes moins compliqués. Ainsi, non^ seulement la description directe des événements, mais la considération de coutumes peu importantes en apparence, l'appréciation des diverses sortes de monuments, l'analyse et la comparaison des langues, etc., fournissent à la sociologie, par suite de la connexité des divers aspects iociaux , d'utiles
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t92 TROlSllKB MITIE.
moyens tfeiploratlon positiva Par une sorte de compensation, cette connexité caractéristique qui constitue d'abord la principale source des difficultés propres aux observations sociales tend à y étendre et à y ? arler au plus haut degré les ressources
de la scienca
Nous avons vu en biologie que les cas pathologiques y constituaîent le féritable équivalent scientifique de rexpériraentatlon, et que. quoique indirectes, les expériences naturelles qu'ils tarent sont parfaitement appropriées à Tétude des corps vifants. Or, les mêmes considérations sont, à plus forte raiiDD, essentiellement applicables aux études sociologiques, ranalys© pathologique y consistera dans l'examen des cas où, soit l'harmonie, soit la iliation normale, éprouvent, par Feffet de causes accidentelles et passagères, des perturbations plus ou moins prononcées, comme on le voit surtout aux époques révolutionnaires. En sociologie comme en biologie, les cas pathologiques ne constituent jamais une violation réelle des lois fondamentales de l'organisme normal ; et les phénomènes essentiels sont alors modiiés seulement dans leurs divers
Considérant enin la méthode comparative, il est d'abord hors de doute que, pour tout ce qui concerne les premières relations sociales qui ont fondé spontanément l'unité de la famille ou de la tribu, il y aurait à retirer de grands avantages scientifiques, ainsi que déjà l'a pressenti Ferguson, d'une convenable comparaison de la société humaine avec les autres sociétés animales. Mais un emploi plus important de la méthode comparative consiste dans le rapprochement rationnel des divers états de la société humaine coexistants sur les différentes portions de la surface terrestre Des populations très-considérables et surtout très-variées n'ont encore atteint que des degrés très-inégaux du progrès général que comportent les issociations humaines, en sorte que presque toas les états antérieurs des nations les plus civilisées se re-
SCIENCB SOGIALI OU SOCIOLOGIE.
trouvent aujourd'hui chez des peuples contemporains, et tels à peu près que le passé les montre. Depuis les malheureux habitants de la terre de Feu jusqu'aux peuples les plus avancés de FEurope occidentale , il n'y a guère de nuance sociale qui ne se trouve actuellement réalisée quelque part. Enfin, sans sortir d'une même nation, on peut encore comparer les principales phases de la civilisation humaine, en y considérant les différentes classes en général très-inégalement contemporaines. Mais ce genre d'observations comparatives, tendant à présenter comme coexistants les divers états sociaux, ne permet guère d'en apercevoir la filiation réelle. 11 expose à faire prendre de simples modifications secondaires pour des phases principales du développement social ; et c'est ainsi qu'on a été conduit à se former les notions les plus vicieuses sur l'influence politique du climat et de la race, en attribuant à leur action des différences sociales qui devaient être surtout rapportées à l'inégalité d'évolution.
En réalité, ni l'observation proprement dite, ni l'expérimentation, ni le mode de comparaison ci-dessus indiqué ne peuventsuffire à la sociologie. Par la nature même de la science, la seule base sur laquelle elle puisse réellement s'établir est la comparaison des divers états consécutifs de l'Humanité ou la méthode historique, proprement dite. L'esprit essentiel de cette méthode consiste dans une appréciation successive des divers états sociaux, montrant, d'après l'ensemble des faits historiques, le sens des variations continues, d'où doit résulter la prévision scientifique de l'ascendant final ou de la chute définitive de telle ou telle doctrine, de telle ou telle institution.
Convenablement conçue et employée, la méthode historique n'égarera certes jamais. Mais les illusions auxquelles peuvent conduire son imparfaite appréciation, ou son application vicieuse, se rapportent toutes à cette erreur si commune encore aujourd'hui et pourtant si grossière qui consiste à confondre un progrès continu avec un progrès illi-
ÈBk TlOISliMt FAMflE*
mité. Ainsi, ppi^iiiiipte, en coniiaraot avea lee peuples clvIlieéslQi boinmes primitifs, tels que nous les montrent les eiiiints honiériqnes ou les récits des voyageurs, on reconnaît, sans aucun doute possible, que le développement social a diminué la quantité d'alimente nécessaire à riiomme. Une telle diminution, concordant avec la prépondérance croissante de l'exercice intellectnel et moral à mesure que la civilisation augmente, est en parfaite barmouie avec les lois fondamentales de la nature humaine. Mais, si, à mesure que rtiomnie se cifiiise, une moindre nourriture tend constamment à lui Kiflri, en faudra-t-il conclure qu'un tel décroissement soit Illimité? En tous genres, il j a donc certaine limite dont nous pouvons approclier Incessamment sans pouvoir jamais Tattelndre. De là vient que le progrès est tout à la fois Indéfini et ini , toujours possible et cependant toujours limité. Aucune loi de succession sociale ne peut être finalement admise qu'autant qu'elle est en parfait accord avec la théorie positive de la nature liumaine. Toutes les Inductions qui ne satisferaient pas à une telle condition doivent inir nécessairement, après un plus mûreiamen, par être reconnues illusoires, soit que les observations aient été trop partielles ou trop peu pro longées.
Telles sont les ressources et les moyens d'exploration que comporte lascience despliénomèeessociaui. Dans l'exposition abrégée qoe nous en allons entreprendre, nous examinerons d'abord les conditions fondameutaies de l'existence sociale : il elles n'étaient nettement reconnues, la nature et le sens du mouvement bumain ue pourraient être compris. Nous établirons ensuite les lois générales qui résument la marche des différents progrès; puis, les appliquant à la coordination des principaux événements de rbistoire, nous en verrons l'enchaînement devenir évident, la succession se montrer nietfiiaire^, en un mot, nous^ reconnaîtrons qu'ils sont véri- 'ttblement expliqués par ces loi&
SCIENCE SOCIAL K 00 SOClOLOf-IB.
CEAPITBEII.