‹ Exposition arrégée [!] et populaire de la philosophie et de la religion positives [microform]Chapitre 25 sur 59 · DYNAMIQUE SOCIALE · texte numérisé non relu

DYNAMIQUE SOCIALE

Lois fondamentales des mouvements intellectuel , pratique et affectif.

Le progrès en tous genres n'est que Voi^dre devenant de plus en plus parfait. Au point de vue individuel, il est incontestable que l'ordre consiste dans la prépondérance des facultés caractéristiques de FHumanité sur celles de l'animalité, autrement dit de la raison et de la sociabilité sur la personnalité; et il est clair que cet ordre est, et sera toujours, susceptible de se perfectionner, cette prépondérance, de s'accroître. L'ensemble des différents progrès doit donc aboutir au développement perpétuel des plus hautes facultés intellectuelles et morales de la nature humaine. Or, par la sécurité même qu'elle inspire à l'égard des besoins physiques, dont la considération devient ainsi de moins en moins absorbante ; par l'excitation directe et continue qu'elle donne aux fonctions intellectuelles ainsi qu'aux sentiments sociaux , la puissance toujours croissante de l'homme sur le monde extérieur tend continuellement à faire prévaloir nos plus éminents attributs. Tel est le sens général de la progression sociale, la nature du progrès humain dont nous devons actuellement commencer l'étude.

La solidarité des différents éléments de l'évolution sociale se concilie parfaitement avec la prépondérance des progrès d'un certain ordre, qui, surgis les premiers, déterminent tous les autres et prennent ensuite, en conséquence de l'accomplissement de ceux-ci, un nouvel essor, devenant lui-même la cause do nouveaux progrès en tous genres, et ainsi indéfiniment. Tel est effectivement ce qui a lieu pour les progrès Intellectuels. Tout organisme social repose nécessairement

TROISliVl PARTIE.

iiir on certain système ii*opiiiiois comiiiBas. Les premières croyances appropriées à It situation originelle n'ayant pn persister indéiniment, leurs variations graduelles sont na^ turellement aurfenues d^abord dans les classes les plus élfiféea de la société; mais, sans pouvoir jamais y rester confinées, elles ont toujours fini, au contraire, par se ré< pindre nnlversellement Et cette loi de la dispersion, universelle afec le temps, de tout système supérieur de croyances a inspiré à Condorcet (les grandes pensées viennent du cceur) cette Mie phrase qui sans doute pourrait être utilement méditée par les habiles de nos jours : « Toute re- » ligion , qu'on ge penmi de défendre comme une croyance

■ quil est utile de laisser au peuple, ne peut espérer qu'une

■ agonie plus ou moins prolongée, n Si donc Torganisme social repose de toute sécessité sur certaines opinions comomnes, comment leors variations pourraient-elles ne pas avoir exercé une Influence prépondérante sur les modifications successives qui, de progrès en progrès, ont finalement conduit à la civilisation actuelle? Aussi, depuis le premier essor du génie philosophique, a-t-on toujours reconnu l'histoire de la société comme étant surtout dominée par celle de Fesprit humain. Or celle-ci, à son tour, se résume essentiellement dans la grande loi découverte par M. Comte en 1822 1 qui consiste en ce que, dans un genre quelconque de spéculations, rintelligence passe successivement par les trois états tliéologique, métaphysique et positif; loi sur le sens et la nécessité de laquelle nous devons actuellement entrer dans quelques détalk

Toute féconomle de cette loi repose sur ce qui constitue, ou plutôt sur ce qui est regardé, aux différentes époques, comme constituant l'explication d'un phénomène. Dans quel cas un fait, un phénomène, est-il expliqué? A quelle condition, à quel signe peut-on reconnaiire que cela est fait d'une manière satiafiisintel Or le mouvement intellectuel ti préci-

sèment consisté en ce que le sentiment , l'idée d'explication a été successivement attachée à trois concepUons de natures essentiellement différentes, mais auxquelles û'ailleurs passe insensiblement Fesprit humain par une suite de modifications de la conception primitive dirigées toujours dans le même sens. Les deux conceptions extrêmes , seules nettement caractérisées, étant bien comprises, la conception intermédiaire le sera sans effort.

Par la première conception, un phénomène est regardé comme expliqué quand il est attribué à la volonté d'un être analogue à nous, en général supérieur en puissance, mais au moins conçu comme ayant le pouvoir de produire le phénomène qu'explique sa volonté. C'est ainsi, par exemple, qu'encore maintenant la création du monde est, pour bien des gens, suffisamment expliquée par la volonté de Dieu. Cette volonté est alors regardée comme ne comportant pas, ou plutôt comme n'ayant pas besoin d'explication et étant à ellemême sa raison suffisante. De telles conceptions sont trop faciles à trouver pour que tous les phénomènes ne soient pas ainsi expliqués, et elles conduisent aisément aux causes premières et finales de tout, principal objet de notre curiosité primitive. Mais elles ne sont directement d'aucune ressource dans l'application, puisque la prière est alors le seul moyen rationnel de modifier des événements dépendants de volontés arbitraires. Aussi est-ce principalement la vie pratique, ses besoins et ses exigences qui ont forcé à modifier ces premières croyances, dont Fesprit se contente aisément, et, finalement, à en trouver d'autres.

Dans la troisième conception, qui constitue Fétat positif de FIntelligence, Fexplication est tout antre. Alors, on regarde un phénomène comme expliqué quand il est renfermé dans un fait général, dans une loi, de manière à pouvoir logiquements'en déduire. Les faits généraux, source de Fexplication des faits pai-Uculiers, sont leurs rapports de succession et

9ti TIOJSIfiMB PAlTIEé

de siniflltïide, et se découvrent par induction. L*état positif

de lliiteUlpnce les regarde comme inexpliqués tant qu^ii» ne peufenl se déduire de faits encore plus généraux ; les derniers auxquels on doit toujours iuir par arriver devant être

de toute nécessité inexpliqués et ineiplicables; c'est, par ©lemple, ce que sera constamment la loi de Newton, ne comportant, en réalité» d'totre démonstration que celle qui

résulte de son admirable propriété de pouvoir elle-même expliquer tous les phénomènes célestes. H y a donc à distîngner dans le domaine Intellectuel, comme nous Favons ?u ctans la deuxième partie, non-seulement le connu et Tlnconnu, mais aussi le connaissable et Finconoai^sable. Les causes premières et inales, la nature intime des êtres, le mode esseutiel de production des phénomènes, sont pour toujours interdits à l'esprit humain, qui ne peut jamais découvrir que des rapporte de succession et de similitude. Et c'est tout ce qu'il a besoin de connaître, comme aussi ce qu'il lui faut absolument coo naître : pour vivre et agir, l'homme doit prévoir, et les lois lui permettent de le faire, en lui indiquant tout à la fois le but de son activité et les moyens de fatteindre.

De la cause à la loi du pourquoi au comment, la distance est grande, la traiisillon brusque. Aussi l'esprit humain, dont la marche est toujours continue, a-t-il intercalé entre ces deux extpôin^es une conc-eption intei'*roédiair©. Tel est le rôle de la phjlosopliie métaph|sique conduisant graduellement du théologisme au positivisme. Les phénomènes sont alors expliqués par la puissance d'abstractions pereonnifiées; et, conçues d'abord comme capables do les produire directement, elles servent ensuite à poser et à sanctionner des principes généraux, qui, satisfaisant aux convenances de notre intelligence et répondant aux types qu'elle se forme, sont regardés par elle comme devant dominer la réalité extérieure qu'il ne reste plus qu'à en conclure. Ainsi, par exemple, les mouvements des titres, en apparence circulaires, ont été expliqués, pen-

SCIENCE SOCIALE 00 SOCIOLOGllî. 811

dant des siècles, par cette considération que les corps célestes devaient avoir les mouvements les plus parfaits et que tels étaient eflTectivement les mouvements circulaires. La profiriété caractéristique des abstractions personnifiées, ou entités, est de pouvoir, suivant le point où en est arrivé l'esprit, approcher autant que possible ou de la divinité, source do l'explication première du phénomène, ou de la loi, du fait général qui en constitue l'explication définitive.

L'esprit métaphysique, en conduisant le tliéologisme au positivisme, le fait d'ailleurs passer par trois modes successifs. Dans le premier, qui constitue le fétichisme, les volontés appartiennent directement aux corps dont elles expliquent les phénomènes. DaAs les deux autres, la conception de concrète est devenue abstraite : dans le polythéisme, les phénomènes sont attribués à des êtres plus ou moins nombreux ayant chacun leur empire propre, et une existence distincte et indépendante des substances qu'ils gouvernent, sans avoir eux-mêmes de résidence déterminée; dans le monothéisme, tous les êtres fictifs sont réduits ou plutôt subordonnés à un seul dont les autres ne sont que les ministres ou les agents. Le mouvement intellectuel se continuant, Dieu perd successivement tous ses attributs humains, et sa conception devient de plus en plus vague , indéterminée en même temps que subtile. Le déisme, qui résulte de l'influence croissante de l'observation et du raisonnement modifiant les premières croyances, annonce et prépare la complète subordination de l'imagination à la raison, qui est le caractère propre et exclusif de l'état positif, et qui constitue réellement, au point de vue individuel, l'ordre intellectuel.

Telle est la grande loi des états successifs de Fintelligence. Une première et déjà irrésistible démonstration résulte d'abord de sa vérification effective, dans toutes les parties du domaine intellectuelparl histoire générale de Fesprit humain. Elle est ensuite confirmée par le développement

fliiSllHI PAITIE.

IfldI vlduel , repFOdoisant dans ses phases essentielles celui de Fespèce. Mais en outre nous avons reconnu qu'en sociologie toute démonstration empirique peut et doit être contrôlée et férifîée par les indications rationnelles déduites de la théorie biologique de l'homme. îVous devons donc ici reconnaître les principaux motifs, puisés dans Texacte connaissance de la nature humilne, qui ont dû rendre nécessaire cette succession et cet enchaînement des conceptions intelleclueuest

A rorîglie, rhomme, Ignorant tout mais se sentant vivre, ne croit connaître essentiellement que lui-même, et pense comprendre le mode essentiel de production de ses propres actes d'après la sensation qui les accompagne. Se regardant alors comme le centre de tout, il est naturellement disposé à s'ériger aussi en type universel; et, transportant au dehors cette vie qu'il se sent, II explique les phénomènes en les assimilant autant que possible à ses propres actes. Telle est la spontanéité originelle de la philosophie théologique qui constitue sa principale propriété, et la première source des services qu'elle a rendus. En effet, depuis Bacon et Descartes, tout le monde répète qu'il n'y a de connaissances réelles que celles qui reposeit sur des faits observés; mais, d'autre part, Il est tout aussi certain, quoique bien moins compris, que, pour observer utilement , notre esprit a besoin dune théorie quelconque. Si nous ne rattachions point Immédiatement à quelque principe les phénomènes qui se passent à la portée de nos sens, non-seulement il nous serait impossible de combiner les observations isolées que nous en pourrions faire, et, par conséquent, d*en tirer aucun fruit; mais nous serions même incapables de les retenir, et le plus souvent elles seraient comme non avenues. A la philosophie théologique il appartenait, en vertu de son admirable spontanéité, de fournir à l'esprit humain, préalablement à toute observation, des conceptions, sans doute chimériques, mais qui lui ont permis dei

observations suivies, d'où sont venues ensuite des théories approchant de plus en plus de la réalité.

Moralement, la philosophie théologique est caractérisée par l'heureuse propriété de pouvoir seule, à l'origine, animer l'homme d'une confiance qui est nécessaire à son activité, et qui résulte de ridée que ses premières croyances lui donnent de sa position générale et de sa puissance. Regardant, en effet, les phénomènes comme régis par des volontés toutes puissantes , Il peut espérer de modifier, au gré de ses désirs, fensemble de la nature, en obtenant, par des sollicitations convenables, les secours des puissances idéales auxquelles Il attribue un empire illimité. Telle était alors l'unique source d'où pouvaient venir la confiance et, par suite, le courage ; et ce n'est que très-tardivement , et après de notables progrès en tous genres, que les diverses espérances relatives à la vie ftiture ont acquis une haute importance.

Quant au point de vue social, la philosophie théologique pouvait seule , d'après la spontanéité qui la caractérise, être la source d'un certain système d'opinions communes. Indispensable à la formation de toute société qui comporte consistance et durée; l'esprit numain, en eflfet, ne se développe et n'arrive à d'autres croyances, susceptibles de devenir communes, que par la société elle-même. Enfin, seule aussi, la philosophie théologique permettait l'institution d'une classe spécialement consacrée à l'activité spéculative. Les prêtres, surgissant spontanément dès les premiers progrès des sociétés humaines, se trouvèrent immédiatement investis dune autorité sacrée, étant regardés par la masse des hommes comme un intermédiaire nécessaire entre eux et les puissances divines. Et quelle qu'ait été la confusion originaire des travaux cliez les castes sacerdotales, c'est à elles que l'esprit humain doit la première division effective entre la théorie et la pratique, et c'est d'elles qu'émanèrent en tous genres les premiers progrès.

IS

TMOISllHl PARTIE.

f tllii ■mmt les priECiptles considérations qui concourent àdéiBontrer la nécessité de la pàllosopliie tbéologiquet à l'origiiie de l'évolution humaine. HalSf consistant toujours à Miiititer, SOUS tous les aspects possibles « sa parfaite harmonie avec les besoins primitifs de THumanité , les motifs qui expliquent et justifient un tel système de croyances le montrent comme nécessairement provisoire Évidemment, quand révolution sociale est suffl:sam.ment développée* les besoins n'étant plus les mêmes qu'à rorigine, les croyances primitives ne doivent pins convenir. Et en effet, intellectueHenent d'abord, la philosophie théologiqne, après avoir déterminé l'éveil de l'intelllgeice humaine, et présidé même à ■es premiers progrès, a tendu ensuite à la compression de resprit humain, quand son antagonisme avec la philosophie positive a pu conimenoer à se. caractériser nettement. De même, sous Faspwt moral, à la confiance et à l'active énergie Inspirées, au premier ftge de riïumanitéi par les illusions d'une telle philosophie, succédèrent, sous son empire trop prolongé, une crainte oppressive et une apathique indifférence. Enfin les croyances théologiques, bien loin de pouvoir Indéfiniment lier les hommes, ont fini par devenir une source loépuisable de divergences et de divisions. La propriété de réunir, comme celle de stimuler et de diriger, appartient, depuis la décadence de ces croyances, à d'autres conceptions; et, dans toutes les parties du domaine intellectuel, une irrésistible tendance entraîne l'esprit humain vers une philosophie positive de plus en plus exclusiva

A proprement parler, la philosophie théologique n'a jamais pâ être rigoureusement universelle; et , pour tous les ordres de phénomènes, les faits les plussimpleset les plus communs, au lien d'être attribués, comme tous ceux qui étaient jugés de quelque importance, à l'arbitraire volonté d'agents surnaturels, ont dû être toujours regardés comme assujettis à des lois. Ainsi, on ne trouve en aucun temps, ni en aucun pays,

SCIENCl SOCIALI OU SOCIOLOGIE,

un dieu pour la pesanteur. De même, dans l'ordre moral et social, il y a eu nécessairement, en tout temps, la pensée de lois nitnreiles relativement aux plus simples phénomènes de la vie journalière. La conduite générale et la conservation de Fexistence ont toujours exigé une certaine prévoyance qui eût été impossible si tous les phénomènes avaient été rigoureusement attribués à des agents surnaturels. Ainsi la philosophie positive est tout aussi primitive au fond que la philosophie théologique elle-même , quoiqu'elle n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Mais à mesure que nos observations se sont étendues et généralisées, elle a suivi, tout en restant longtemps subalterne, une progression très-lente mais continue. Pendant cette marche ascendante, la philosophie théologique resta réservée pour les phénomènes de moins en moins nombreux, dont les lois naturelles étaient encore inconnues. Mais quand on eut découvert celles de phénomènes assez variés pour que l'esprit humain conçût, en principe, l'existence nécessaire de lois analogues pour tous les ordres possibles de phénomènes, l'esprit positif se montra comme seul appelé à l'universalité à la fois logique et sociale; c'està-dire s'étendant à toutes les idées comme à tous les individus.

Malgré l'évidence de l'entraînement irrésistible de l'esprit humain vers une philosophie de plus on plus exclusivement positive, on a cru longtemps que la philosophie théologique et la philosophie positive pouvaient se concilier. L'étude physique resterait alors subordonnée au dogme théoiogique et ne serait destinée qu'à explorer les détails plus ou moins secondaires d'un ordre dont celui-ci seul apprécierait l'ensemble. L'essor effectif de la philosophie positive a même dépendu primitivement de cette subalternité à laquelle on Ta cru destinée; car, si Ton eût pensé qu'elle fût incompatible avec la philosophie dominante, et qu'elle pût devenir sa rivale, son premier élan eût été certes comprimé à jamais.

TROISIÈME PAETIE.

Mais, ajriint ainsi pu surgir, elle s*esi trouvée trop puissante et trop nécessaire pour que ses progrès fussent arrêtés quand, des lois naterelles de quelque portée étant découfertes, l'incompatibilité est devenue manifeste entre Thypotlièse de la direction des événements par des volontés arbitraires, et la possibilité de les prévoir et de les modifier parla aeule sagesse liumaine. La conception d'une providence universelle, combinée avec des lois spéciales qu'elle-même se serait interdit de cbaoger, essentiellement analogue à celle de la rof auté constitutionnelle dans Tordre politique, ne constitue certainement qu'une concession forcée de l'esprit théologique, et destinée à prolonger ses derniers moments. Mais, indépendamment de toute discussion philosophique, ce sont surtout les diverses applications de la science positive qui rendent incontestable, pour le bon sens vulgaire, l'incompatibilité évidente de toute philosophie théologique avec le développement de nos moyens rationnels, soit de prévoir les événements, soit de les modifier.

La nécessité d'abord du point de départ et ensuite du terme de révolution intellectuelle de Feumanité étant comprise, celle, déjà Indiquée, de l'état intermédiaire devient facilement appréciable. Elle résuite de l'opposition trop radicale de l'esprit théologique et de l'esprit positif, et du caractère vague et indéterminé des conceptions métaphysiques. Susceptibles de s'adapter également au déclin graduel de l'un et & l'essor de l'autre, leur office est de ménager à notre intelligence, si antipathique à tout changement brusque, une transition presque .insensible.

L'état métaphysique résulte naturellement, en un sujet quelconque, de la substitution progressive de l'entité à la divinité, lorsque les conceptions théologiques se généralisent en diminuant sans cesse le nombre et l'intervention directe des agents surnaturels, et surtout quand ces conceptions se réduisent, sinon en réalité du moins eu principe, à celle

d'un seu! Être suprême. Alors l'action surnaturelle, perdant sa spécialité primitive, n'a pu abandonner la direction immédiate des phénomènes sans laisser, dans les corps, à sa place une mystérieuse entité , qui est d'abord conçue comme émanée et dépendante d'elle, mais à laquelle l'esprit humain rapporte de plus en plus exclusivement la production particulière de chaque événement. La subtilité croissante des conceptions métaphysiques tend alors à réduire de plus en plus les entités à ne consister qu'en de simples dénominations abstraites des phénomènes correspondants. Mais, malgré l'inanité de ses explications, la philosophie métaphysique persiste, tant que l'esprit positif, imparfaitement généralisé, n'a pas encore atteint l'universalité qui, seule, peut et doit déterminer l'irrévocable suppression des phiîosophies provisoires, par lesquelles l'esprit humain a dû passer.

Ainsi donc se trouve actuellement démontrée la grande loi des trois états successifs de l'intelligence, expliquant successivement les phénomènes : par la volonté arbitraire d'agents surnaturels; par la puissance d'abstractions personnifiées, conçues comme capables de les produire ; enfin par les faits généraux dont ils ne sont que les conséquences nécessaires. Mais, pour appliquer et même apprécier suffisamment cette loi, il est indispensable d'avoir égard à la hiérarchie scientifique. Nous avons vu que tous les phénomènes possibles étaient compris dans sept classes, suivant qu'ils étaient mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, sociaux ou moraux. Or il est évident que c'est par classe, et dans cet ordre de la complication et de la spécialité croissantes, sur lequel j'ai tant insisté dans la deuxième partie, que les trois sortes d'explications différentes ont dû nécessairement être appliquées aux phénomènes. Et, ainsi, malgré la tendance de l'esprit humain à l'unité de méthode et à rhomogénéité de doctrine, l'état théologique d'une

lo*

SIS rMfiisiiifi PAifiB.

pirlie du donmine iitellectuel a pu coïncider avec Tétat raétaphf stqiie et «ême l'état positif d'uae partie antérieure, à

la fois pitis aliiple tt plus générale. Les mathématiques ont été, comme tout le monde le sait, la première science créée; et les premières lois connues furent les lois numériques, puis celles de la forme, et, longtemps après, celles du moulement. D'après la linlMtnde ém phénomènes, rastronomio 1 pu naître presque en môme temps que les mathématiques. Mais les autres sciences sont venues beaucoup plus tard et toujours dans l'ordre de la généralité décroissante et de la complication croissante. Ainsi la physique, créée par Galilée, date du ivir siècle, et la chimie vint seulement ^u IVHl^ Enin c'est au commencement de ce siècle que la biologie po- ■Itife a été conçue par Bichat, et c'est seulement depuis quelques années que la science sociale et la morale positive complètent le système, tout le domaine intellectuel étant ainsi embrassé.

Tel est le mouvement intellectuel de rnumanité, la loi qui le domine, l'ordre qu'il suit, et sa parfaite régularité enfin reconnue iM mouvement actif, c'est-à-dire le but avoué de l'activité de tous, a suivi une marche qui, quoique pleinement correspondante, comporte cependant une appréciation Oisxincie'.

Tout le monde conçoit maintenant la réunion des hommes en société oorome ayant pour but pratique de pourvoir en commun, par la division du travail et la coopération, aux belûins de la vie. Et cette idée est tellement familière que l'on a peine à concevoir que ce ne soit là que le termp d'une lente évolution, et que, pendant de longs siècles, il en ait été tout autrement Cependant rien n'est plus vrai, h Sparte, à Athènes, à Rome, toute activité tendante à produire était regardée comme vile, méprisable, et indigne d'un homme libre. Pendant le moyen %e, tout noble ne pouvait que se battre. Et, maintenant, la distinction des carrièros dites libérales,

que nous a léguée le passé, joue encore un grand rôle dans nos mcBurs et dans nos idées. Ces carrières pont plus glorieuses et plus ambitionnées que d'autres, qui sont cependant plus utiles qu'au moins la plupart d'entre elles. Est-il bien sûr que ces professions, si en honneur, soient plus favorables à la vraie dignité, à l'élévation des sentiments, et qu'elles supposent plus de science, au moins une meilleure

science?

Étendues autant que possible, toutes les observations sur l'activité primitive de l'homme, s'accordent à donner le même résultat. Toujours et partout , les associations , d'ailleurs les plus éloignées les unes des autres et les plus différentes à d'autres égards, ont été organisées pour la guerre, jamais pour le travail et la production. C'est par le moyen des vaincus réduits en esclavage et forcés, pour prix de la vie, à travailler, que l'on y compte pourvoir aux besoins de l'existence. Cette universalité de Tactivité militaire et son développement continu indiquent certainement qu'elle a dû être indispensable à la formation et aux progrès des sociétés naissantes, et qu'elle comporte des propriétés sociales qui lui sont propres et que n'a pas l'activité industrielle. En effet, celle-ci conserve longtemps un caractère personnel et égoïste. La division du travail, point de départ de la coopération, ne peut lui être que tardivement appliquée, car cette division suppose une assez longue évolution sociale, rendant possible et son application et l'appréciation de ses avantages. Ce n'est pas, certes, pour se répartir le travail divisé que se sont rapprochées les familles; mais c'est, étant déjà, et depuis longtemps même, rapprochées pour une toute autre fin, quelles ont été peu à peu conduites, & mesure qu'elles en appréciaient l'avantage, à se répartir le travail de plus en plus divisé. Très-différente, à ce point de vue, de l'activité productive , l'acavité militaire exige, dès l'origine , une intime associatloi, Le besoin d'union pour l'attaque et pour la défense, fait

320 TROISlim MtTIl.

bleatôt sentir à tous les coopérateurs Fétroîte solidarité qui les lie. Une facile appréciation des cliefs et Fimportance, pour les succès, de leur autorité, disposent à la subordination. aussi la pierre a-t-elle toujours été la meilleure école de

Fobélasauee et du commandement, comme Forganisation militaire a été la source et la base de toute organisation poli-

L'activité militaire est ainsi éminemment propre à développer Fattachement entre les égaux et la vénération pour les ebeffl. iliis quand, systématisée, elle a pour but la conquête du monde, elle comporte, outre ses propriétés morales, de hautes propriétés politiques aboutissant à deux grands résultats : d'abord elle amène une extension de la société qui évidemment n'est possible qu'ainsi ; ensuite les vaincus prennent des habitudes Industrielles qui n'auraient pu surgir autrement; car l'observation montre l'aversion de l'homme primitif pour tout travail régulier, Invincible sans une nécessité Impérieuse et continue.

Mais l'activité militaire, indispensable à la formation et aux progrès des sociétés naissantes, n'a jamais pu être conçue que

comme provisoire, surtout quand elle futsystématisée. En effet, la conquête atteignant son but, l'activité industrielle ou productive resterait seule possible, puisque le monde serait alors réuni sous une même domination. Or. un succès si complet n'ayant pu être obtenu, l'activité militaire dut passer par deux phases distinctes : la première s'est trouvée parcourue quand la m^ure partie du monde civilisé a été réunie sous la domination romaine; dans la seconde, la guerre offensive continue à prévaloir chez les peuples échappés à la domination générale, qui naturellement la dirigent surtout contre la population dominante. Celle-ci se trouve alors conduite à systématiser la défense comme elle avait fait de l'attaque : et de là est résultée l'organisation féodale. Enfin, de nos jours, la renonciation à la conquête étant devenue générale, l'acti-

vité militaire, de plus en plu» rare et exceptionnelle, doit certainement, dans un avenir qui ne peut être très-éloigné , complètement disparaître.

De môme que nous avons vu se succéder trois régimes Intellectuels: théologique ou de la fiction; métaphysique, ou de l'abstraction; positif ou de la démonstration; de même aussi nous reconnaissons trois modes successivement systématisés de l'activité sociale : la conquête, la défense et la production. Or il est aisé de voir la parfaite concordance et l'étroite connexîté de ces deux progressions. La théologisme doit être éminemment favorable à la conquête par l'autorité que la consécration religieuse procure aux chefs militaires. Regardés comme issus des dieux, protégés par eux, en relation habituelle avec eux, ils doivent ainsi obtenir une confiance aveugle, illimitée ; ce qui est, dans toute expédition guerrière le plus puissant élément de succès. L'accord de la science et de l'industrie est encore plus intime et plus profond. La prévision rationnelle des phénomènes et leur modification volontaire par la seule sagesse humaine, sans la préoccupation d'aucune aide surnaturelle, les supposent également assujettis à des lois invariables. Et au contraire, en renversant l'arrangement, le désaccord est évident : l'esprit de doute systématique et de discussion qui appartient à la science est certainement bien peu favorable à la discipline militaire et à l'autorité qu'elle exige; de même l'optimisme providentiel et l'essor industriel s'accordent mal ensemble. Enfin, ainsi qu'entre la théologie et la science, se place, dans le temps, la philosophie métaphysique, la défense se place entre la conquête et le travail. Les seigneurs féodaux ont servi de transition entre les patriciens militaires et les chefs industriels, comme les littérateurs entre les prêtres et les savants. Et la science ne faisant jamais que coordonner et systématiser les aperçus spontanés de la raison vulgaire, nous retrouvons, dans la double loi des mouvements intellectuel, et actif, les carac-

TBOBlisilE PAMTIR.

tères foBéamentaiix ûm tmis grandes divisions de PensemWe dii passé : l'antiquité, théologique et conquérante; le moyen âge, métaphysique et défeosif ; les temps modernes,

scientiiques et industriels.

Tels sont le progrès spéculatif, le progrès actif, et l'accord entre eux. En réalité, le progrès affectif est le plus important de tous; sa. loi cependant est 11 plut facile à établir. En effet, il est de toute évidence que les sentiments ne peuvent changer si les croyances et les situations ne changent pas ; et que, celles-ci changeant, ils doivent nécessairement se modifier. Ainsi, le progrès affectif ne peut être que la conséquence , la résultante des progrès Intellectuel et actif. Suivant alors que la Patrie, Dieu et l'Humanité ont été successivement compris et connus, c'est! eii que se sont appliqués Tamour et le dévouement La loi du progrès affectif est, en prenant le sentiment sympathique le plus général: que Tinstinct social, civique dans l'antiquité, collectif au moyen âge, doit inalement devenir unl¥ersel. Une croyance toujours démontrable, et une activité exclusivement industrielle doivent eertaînement alioutir à une église, à un culte, cette fois réellement catholiques.

Une première coordination du passé humain, considéré dans sa plus haute généralité , et réduit & ses phases les plus tranchées, résulte donc de l'ensemble de ces lois, définissant les pfUgrès intellectuel, actif et affectif. Leur réalité ne peut certes laisser aucun doute ; mais, pour en faire suffisamment sentir la portée, il «I indispensable de les appliquer à une coordination plus précise de ce même passé, en rattachant les principaux événements sociaux aux transformations qu'elles démontrent Inéfltables. et en appréciant les influences secondaires qui concoururent avec elles à amener ces événements tels qu'ils sont effectivement arrivés. Les progrès de la science consisteront alors à rendre de plus en plus prtcise cette première oonception, end*tero,ina«trencb.l.

SCIEMCE SOCIALE 00 SOCIOLOGIE.

nement rationnel des progrès accomplis dans des intervalles de temps de moins en moins longs.

Hotre analyse historique actuelle , devant être évidemment réduite à ce qu'eUe présente d'indispensable, et concentrée, par suite, sur la seule série sociale, concernant les populations les plus avancées, sera donc, à une époque quelconque, presque uniquement relative aux véritables ancêtres politiques de ces populations privilégiées, quelle que soit d'ailleurs leur patrie : et tel est le sens de Thypothèse d'un peuple unique de Condorcet.

La définition des époques successives du passé humain doit naturellement résulter de l'état intellectuel auquel on est alors parvenu, puisque c'est de là qu'elles tirent leur principal caractère. Mais, outre sa prépondérance, nous avons vu que révolution intellectuelle avait dû être plus rapide pour certains phénomènes que pour d'autres : ainsi l'état métaphysique d'une catégorie d'entre eux a coexisté avec l'état théologique d'une catégorie, moins générale et plus arriérée, et avec l'état positif d'une autre , moins complexe et plus avancée. 11 résulte de là que c'est seulement d'après le mode d'explication généralement adopté pour une certaine classe de phénomènes, que peut et doit être définie une époque quelconque. Or, l'état des idées morales et sociales , d'après son importance très-supérieure, doit évidemment former la base d'une telle définition. C'est seulement quand un nouveau régime intellectuel s'est s'étendu jusqu'à cette extrême catégorie que l'on peut regarder l'évolution correspondante comme pleinement réalisée, et qu'il n'y a plus aucune possibilité de retour à un état antérieur. Ainsi , nous devons tenir, par exemple, l'époque théologique pour subsistante encore tant que les idées morales et politiques auront conservé un caractère théologique. Et, pareillement, l'époque métaphysique durera, tant que la positivitô n'aura pas atteint cet ordre suprême des études humaines.

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