CHAPITRE m
CI.- locompaliblUtô de la supériorilé iolcllecluelle el du gouverncmeol
temporel.
Tout ce qui précède montre suffisamment, je pense, la nature propre, l'existence distincte, indépendante, des deux pouvoirs, des deux influences, l'une temporelle, l'autre spirituelle, auxquelles chaque membre de toute société humaine se trouve nécessairement soumis. Maintenant j'ai à faire voir que les conditions de l'un et de l'autre de ces pouvoirs sont telles qu'elles les rendent incompatibles, inconciliables ; et que non-seulement il y va des plus grands intérêts de la société à ce que les mômes chefs ne puissent prétendre à l'un et à l'autre, mais qu'il est même impossible que, dans un État un peu avancé de civilisation, les mêmes hommes soient à la fois supérieurs temporels et supérieurs spirituels. Il est d'abord évident que le pouvoir matériel , soit qu'il résulte de la fonction, de la richesse, ou enfin du nombre, d'une majorité, ne peut jamais produire l'autorité spirituelle, qui suppose toujours une libre adhésion fondée sur la persuasion ou la confiance. Mais j'ai surtout à montrer que, contrairement à tous les préjugés existants , l'autorité spirituelle ne peut ni ne doit jamais être un titre au gouvernement temporel : l'opinion contraire étant, en réalité, tout à la fois la honte, le malheur et la plaie de notre temps.
L'autorité spirituelle a donc pour base et point de départ, comme nous l'avons vu, la supériorité intellectuelle conduisant aux études et aux travaux qui constituent l'activité spéculative. Or le génie spéculatif, seul capable de prétendre et d'arriver, par ses méditations, à la découverte de la vérité, est, par sa nature, essentieUement impropre à la direction
Si
PIllIliRE FâlTIK.
Journalière des affaires comimiBes. Le mot célèbre du grand Frédéric iir Fincipiicité politique des philosophes, bien loin de devoir être regardé comme une injuste dérision, n'indique réellement qu'une profonde appréciation de la réalité. D'après la nature dee «msldéralions spéculatives, toujours abstraites, indirectes et lointiines, les esprits qui y sont propres ne peuvent Fêtre au gouvernement, où presque toujours il s'agit d'opérations immédiates , concrètes et spéciales. Et à cet égard les dispositions morales concourent pleinement avec les dispositions intellectuelles ; car le caractère penseur est et doit être , de toute nécessité, peu soucieux de la réalité présent© et détaillée; ce qui, au contraire, constituerait une disposition très-vicieuse en ceux qui sont chargés de la conduite ordinaire des affaires humaines.
jynsl donc, ni la capacité intellectuelle, ni l'autorité spirituelle à laquelle elle conduit justement quand elle est suffisamment reconnue, ne peuvent constituer des titres légitimes au gouvernement temporel, qui exige proprement une aptitude spéciale parfaitement distincte et Indépendante de la supériorité de science et d'esprit C'est d'ailleurs au plus grand avantage de l'ordre qu'il en est ainsi; car, suivant les réflexions de Pascal à ce sujet , l'appréciation d'une telle supériorité est ti«op difflcile pour n'être jamais qu'imparfaitement et exceptlonneieaient possible. Si donc elle devait être prise pour base de la détermination desrangs effectifs, la dificulté de prononcer entre d'inconciliables prétentions, toujours renaissantes et disposées à en appeler d'un jugement à un autre, exposerait l'ordre social à des troubles continuels. Mais si même la domination de la véritable supériorité Intellectuelle n'était pas une chimère impraticable, elle serait, à un autre point de vue, bien contraire aux vrais intérêts de la société. En effet, les progrès intellectuels, qui dominent et entraînent tous les auti-es, résultent exclusivement des études et dm travaux des hommes supérieurs; or, les fonc-
DIV. DO POrVOlR EN TEMPOREL ET SPIRITDEL. 29
tions du gouvernement étant évidemment inconciliables avec ractivité spéculative, si ceux qui sont les plus propres à eelïe-cien étaient chargés, les plus importants progrès seraient ainsi non-seulement sacrifiés aux plus secondaires et iiidéiiniment retardés, mais deviendraient même à peu près impossibles. Et c'est ce qui arrive effectivement dans le régime théocratique, où toutefois, d'après l'hérédité de!^ fonctions, la supériorité politique appartient réellement à une supériorité de connaissances acquises et transmises, et non véritablement à une supériorité de mérite intellectuel. Enfin, à l'appui des considérations précédentes, abondent les exemples que fournit l'histoire. En se bornant aux temps modernes, est-ce qu'il y a un peu plus de deux siècles Richelieu occupait la place de Descartes ou de Corneille? Et, un peu plus tard, Colbert, celle deMallebranche, de Huyghens, de Molière ou de Racine? A vrai dire, rincompatibilité est telle entre le gouvernement temporel et une haute supériorité intellectuelle, que, quand celle-ci a été très-prononcée, le pouvoir a toujours été évité. Sans doute on a bien vu, de notre temps surtout, des hommes ayant jeté quelque éclat, et joui, durant leur vie, d'une certaine réputation intellectuelle, acN eepter, bien mieux rechercher même passionnément une position politique, allais les t;ontemporains sont difficilement jugeables, et tel qui a été un grand personnage de son temps peut être, quelques années après, bien autrement jugé. Tenons-nous-en donc aux supériorités du passé , sur iesquelles aucune méprise n'est possible; et prenons-y, de l'aveu de tous, des hommes de génie : Aristote, Archimède, Uescartes, Leibnitz. Croyez-vous que de tels hommes aient désiré gouverner? Que, vivants maintenant, ou il y a quelques années, ils auraient voulu être députés ou ministres? -Mais, nés sur le trône, ils n'auraient rien eu de plus pressé que d'abdiquer. Dans une telle position, ces dieux de l'Huniaïiité auraient bien senti que, quand on est organisé comme
m PïïSmikM PARTIS.
mi , on ett deitiié à éclairer toutes les générations qui suiffODlt ©teoE à en goiternar une ou deux. Jamais , jamais, ils n'eussent accepté une telle dépmlâtion. C*est à uq travail plus noble et plus dillcile, c'est à la pecberche et à la découf erto «te la vérité , «pie «le tels hommes sont voués par leur propre goût, bien d'accord en cela avec Fintérét des autres. Sifêis en doutez» relisez donc ce discours d'un bout à l'autre, si atmpto et si sublime, qu'a écrit le plus grand de tous les modernes, et qui se termine ainsi : « Et je me tiendrai toujours w plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans em- I» pMiiiimt de mon loisir, que je ne serais à ceux qui m'offri- II nient les plus lionorables emplois de la terre. » En vérité, Je tous le dis, le prennent comme Ils le voudront ceux de notre temps, ce ne sera jamais que philosopbes manques, poètes avortés, qui voudront gouverner.
Malt le pouvoir, qui ne sera pas l'ambition d'un penseur de génie, pourra trè»-blen être la noble ambition d'un militaire, d'un banquier, d'un praticien enfin. Comme il est bien plus diaelle, et, par suite, plus glorieux, de persuader, de convaincre, d'éclairer, que de commander, qui aura la conscience de pouvoir Fun ne recherchera pas l'autre, ia prétention à la pnliianoe au nom de la supériorité intellectuelle ne sera donc que l'ambition vulgaire du sophiste et du rhéteur, qui, malgré leur réputation du moment, sentiront bien au fond du cœur qu'il n> a pas de place pour eux parmi ces grands hommes, ou môme parmi ces hommes laborieux dont, en reconnaissance de leurs utiles travaux, la mémoire est bénie et le nom vénéré. lli commanderont donc s'ils peuvent, et alors ce sera la pire et la plus dégpMlante de toutes les tyrannies, parce que, ayant en vue, plus que les autres chefs temporels, surtout cette autorite spirituelle dont ils sont indignes, ils emploieront, pour robtenir, les InOueices et la force matérielles. Et le pouvoir Intellectuel et moral leur échappera de plus en plus, parce qu'il est incompatible avec le pouvoir temporel , dont
rexercice ne permettrait pas de remplir les conditions du pouvoir spirituel à ceux mêmes qui, dans une autre position, eussent été susceptibles de l'obtenir. Ces efforts de méditation et de réflexion, cette recherche continue de la vérité, cette pureté et ce désintéressement de la conduite, qui seuls entraînent la confiance et conduisent à l'autorité spirituelle, sont-ils alors possibles? Non. non, évidemment.
Ainsi donc , malgré les préjugés et les fausses et dangereuses idées du jour, il est, je peux dire, incontestable, que la supériorité intellectuelle ne peut ni ne doit être un titre au gouvernement temporel, et qu'elle n'y a jamais conduit. Alors apparaît dans toute sa difficulté te problème de l'organisation sociale. QueUe doit y être Vinfluence de cette supériorité, et comment doit participer Tautorite qu'elle donne au maintien de Tordre et à son amélioration, c'est-à-dire au progi'ès : car le progrès en tous genres n'est que l'ordre devenant de plus en plus parfait? Cette force si grande, si puissante et en même temps si noble , si glorieuse , et pour ceux qui Texercent et pour ceux qui se soumettent ainsi volontairement, doit-elle être perdue? Non, non. Et tout le monde sent bien instinctivement que les progrès de la civilisation doivent tendre constamment à la rendre de plus en plus prépondérante, à accroître son influence dans la direction de la société; et que ce ne peut être un état normal que celui dans lequel la supériorité d'esprit n'a qu'une influence irrégulière, extralégale. Mais, d'autre part, puisqu'il est certain qu'elle ne peut être un titre au gouvernemëftt proprement dit, quel doit donc être son rOle, son influence politique? Quelle doit en être la nature? A quelle organisation enfin doit conduire la part qui est faite à l'esprit dans la direction de la société?
La réponse à ces questions, telle est la sublime découverte que dans ces pages je m'efforce d'expliquer et de faire comprendre. U y a déjà plus de trente ans que M. Comte
flimlilE PAITIE.
a dit : Entra tous les régimes que Fhistoire nous montra, le seul normal et régulier est celui du moyen ft.ge divisant le pouîoîr en temporel et en spirituel, chacun d'eux ayant une existence propre, assurée et indépendante de Fautre. Celte admirable dlYlsIon a été mal ai>p]iquée, parce qu'elle ne pouvait s'accorder avec Ilmparfaite doctrine, seule alors possible, qui ne permettait pas de faire la juste part de fbacun des pouvoir temporel et spirituel. Mais maintenant, le progrès des lumières ayant fait rejeter les croyances iccessoires qui en ont entravé l'application , on doit revenir à cette môme difision du pouvoir. Et cette fois, étant bien comprise, et pouvant, par suite, être bien appliquée, elle restera à Jamais le régime définitif de la société, ainsi con* stiluécen progrès continu.
â cette découverte, qui n'est qu'une loi, qu'un théorème social, s'applique parfaitement ce que dit Lagrange en parlant de Galilée à propos de la loi de la pesanteur : « Il fal- M lait un génie extraordinaire pour découvrir les lois de la » nature dans des phénomènes que l'on avait toujours eus » sous les yeuï . mais dont l'explication avait néanmoins Il toujours échappé aux reclierches des philosophes. » Et, eu effet, c'est là une découverte , et si grande, et si originale, et tellement en avance sur l'état actuel de tous les esprits que, depuis le temps qu'elle est faite, à peine quelquesuns seulement la comprennent, et en aperçoivent le sens, 1 importance et la portée. Qui sait maintenant ce qu'est le pouvoir spirituel? Qui sait ce qu'est le pouvoir spirituel séparé du pouvoir temporel? il en a été des hommes de notre temps comme de ceux du passé : aveuglés par leurs passions, ils ont eu des yeux et n'ont pas su voir, des oreilles et ils nont pas entendu. Ils se sont dits les plas capables et ont prétendu, à ce litre, devoir gouverner? ils ont gouverné I Ils ne gouveroent plus , et ne gouverneront plus, malgré leurs espérances.
D!V. nu POUVOIR EN TEMPOREL ET SPIRITUEL. 33
^ f, — roDCtiona du pouvoir spirituel.
U pouvoir spirituel se trouvant séparé du pouvoir temporel , ses fonctions politiques résumées le plus succinctement ' possible et exprimée, dans la forme qui me paraît la plus propre à en. donner immédiatement une idée satisfaisante, sont de prêcher la soumission aux gouvernés; tt, par une juste répari ition de l'éloge ou du blâme, appuyée de rirrésistlble sanction de l'opinion , de rappeler efficacement aux gouvernants, aux puissants, à tous les forts en général . leg maximes de la morale universelle. Ainsi les comprenaient et savaient les pratiquer ces pontifes du moyen âge poursuivant jusque sur le trône le crime et même la faute. Assurément, s'il y a quelque chose que met tout d'abord en évidence l'observation de l'existence sociale, c'est l'indispensable nécessité de telles fonctions. Toute puissance mène à Fabus quand elle n'est pas suffisamment contenue et surveillée. L'autorité spirituelle se trouve alors parfaitement résoudre la difficulté qui en résulte pour Tordre social, étant éminemment propre à modérer un pouvoir qu'elle ne doit pas exercer. A elle il appartient défaire respecter leslois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de la société, lois ainsi placées à l'abri des inspirations variables que suggtM-ent les intérêts secondaires et particuliers. Suivant le principe du moyen âge, et contrairement à ce qui avait lieu dans l'antiquité, la politique peut alors être subordonnée à la morale. Et il est évident qu'une telle subordination, quoique admise en principe, ne pourrait avoir une consistance et une efficacité suffisantes si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'intervention active et permanente d'un pouvoir moral, entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir pratique proprement dit
Et, plus encore que la société politique , la société dômes-
$^ flIMllil f'AlTII.
ticpe ne peut être conveDablement réglée que par fautorité splritoelle. L'histoire indiquant, puis l'art idéalisant les touehantei' Yictimei' qui y ioni sa€riâées(GlarieselIarlow'e, Lucie de Laminerinoor, etc.), ont surabondamment montré les abus et les dangers qui sont propres à la famille, et, par suite, rbdlfiWMilito léceiiilté d'une influence régulatrice. Or, ici il devient gillôiiiliment imposilble de prescrire les actes, et c'est sur les dlspwitlons et les Yolontés qu'il faut agir. Telle est donc la raison qui fait qu'un chef spirituel est seul convenablement placé pour inlen^enir dans les affaires domestiques, et prévenir les douloureii abus que comporte Toi-ga- Blsatlon nécessaire 'de la famille.
Cette division du pouvoir en temprel et en spirituel n'est eii réalité que l'extentiou, aux idées sociales, de la séparation entre la théorie et la pratique. Celle-ci est maintenant reconlue comme Findispnsable condition du progrès des sciences et des arts : le géomètre et l'astronome sont d'un côté, le navigateur et Fingénieur sont de l'autre. Ce même le physiciei et le chimiste guident le fabricant, et longtemps à l'avance préparent ses^ succès; enfin les ti-avaui du biologiste^ éclairent et dirigent le médecin et le chirurgien. C'est cette dépendance de la pratique envers la théorie, et la nécessité de la séparation de celle-ci au point de vue même du progrès de l'autre qui ont fait dire à Condorcet : «Lemajt rin, qu'une exacte observation de la longitude préserve du Il naufrage, doit la vie à des tliéories conçues deux mille ans Il anparavant par des: hommes de génie, qui n'avalent en vue » que de simples spéculations géomcîtriques. » En traduisant cette pensée par un, fait, elle veut dire que c'est, par exemple, en appliquant, à quinie siècles de distance, les théories d'Apollonius et d'Ilipparque que Colomb découvrit l'Amérique,
Dans aucun art, le désir sincère et ardent de réussir ne saurait dispenser de connaître la nature et les conditions du bien, et la théorie correspondante peut seule les apprendre.
Dit. DD POUVOIR EN TEMPOREL ET SPIRITUEL. 36
Plus l'art est compliqué, plus le succès y est difficile; et plui devient nécessaire la séparation entre la théorie et la pratique, qui est admise maintenant pour tous les arts, sauf celui où elle importe le plus : cet art, c'est la politique. Ici la pratique est évidemment le pouvoir proprement dit, le gouvernement; et la théorie, la connaissance de l'homme et de la société. Il est évident que l'action politique ne peut devenir rationnelle et, par suite, régulièrement puissante et progressive qu'à la condition de reposer sur une profonde connaissance de la société et de ses besoins. Mais si l'étude en est régulièrement instituée, les nécessités sociales pourront être alors considérées à l'avance, et il deviendra possible de leur préparer une paisible satisfaction sans que leur préoccupation ait troublé l'ordre effectif. Enfin , les principes généraux de la conduite morale et politique, étant séparés de leur application journalière, pourront devenir également l'objet direct dune étude préalable préservée de l'influence des passions et des Intérêts du moment
Étudier, construire, perfectionner sans cesse la morale, la faire accepter par la démonstration et la persuasion , puis la faire observer de tous ; tel est donc le rôle politique , la noble part de gouvernement vraiment digne d'elle, qui revient justement à la capacité intellectuelle, à la supériorité d'esprit et de lumière. Et telle elle sera dans le régime définitif que tous cherchent actuellement sans comprendre encore quel il peut être , et auquel nous touchons cependant J'ai montré précédemment par l'observation et l'analyse de la convergence intellectuelle, soit dans le passé, soit dans le présent, quelles en étaient les lois, les conditions, comment elle se produisait et se perdait. Nous avons vu qu'elle résultait toujours, sur un point déterminé, de l'accord entre eux des hommes regardés comme compétents, et, sur les questions générales, de Faccord des hommes regardés comme supérieurs; ainsi, par exemple, de notre temps tout le monde est
311 FtlIIlilE PARTIE.
irrésislIWement «ntratné à adhérer €«pMoiteraent ou implicitemeot aux sciences positives, twdl» que sur les idées générales il y a anaroWi complète, aucune doctrine politique ne rallie, en effet, tous ceux qui, s'occupant spécialement des éludes correspondantes, y sont regardés comme à peu près également compétents. Quant à la morale, l'absence de tout système sérieux laisse encore une sorte d'existence à la morale catholique, qui, considérée en elle-môrae, et Indépendamment de ses bases intellectuelles , donnant à la île un but personnel et égoïste, le salut éternel, ne peut suffire ni mÔme convenir à notre époque. Le grand malheur de notre temps, celui qui entraîne tous les autres, étant préciiéiient cette anarchie intellectuelle et morale ,^ le rôle et le defoir de la supériorité réunie de cœur et d'esprit, sont alors de rétablir Tordre normal en amenant la convergence sur une doctrine politique et morale , qui , imposant à tous des règle» de conduite fondées sur la persuasion et la conviction , rende ainsi possible la conciliation du concours et de Findépendance, de la soumission et de la dignité. 11 est évident qu'un tel résultat est actuellement le pins intime, le plus impérieux besoin de la société. Assurément le grand intérêt du moment, maintenant que sont constituées Fastronomie, la physique, la chimie, par exemple , n'est pas, raffinant sur ces sciences, d'y éclaircïr, d'y ajouter même quelques points plus ou moins Importants , mais néoessâlwineiit secondaires. B| si maintenant il existe quelque grande intelligence, ce n'est pas à ce travail certes qu'elle emploie ses forces. Les phénomènes moraux et sociaux, au temps où nous vivons, voilà, pour toute organisation puissante et active, la seule étude. Et sur eux, comme en toute autre partie du domaine intellectuel, l'accord des hommes supérieurs entraliert les autres.
En résultat de la convergence ainsi amenée, de l'ordre intellectuel ainsi rétabli , pourra se constituer la grande force
mv. DU POUVOIR EN TEMPOREL ET SPIRITUEL.
morale et politique qui doit donner à la sociabilité moderne son caractère distinctif. Cette force est celle de l'opinion publique. Quoique l'absence de doctrine commune et de véritables principes universellement admis en ait dû naturellement entraver beaucoup la formation et l'efficacité, la toute- puissance a pu cependant s'en faire encore sentir. Aussi, quoique la portée n'en soit certes que vaguement et confusément comprise, c'est néanmoins un principe en toute occasion justement proclamé aux applaudissements de tous, qu'à l'époque de civilisation où nous sommes , l'opinion publique remporte toujours les dernières victoires. Mais, cette influence de l'opinion, qui jusqu'à présent n'a guère été reconnue que comme un fait et un résultat de l'observation, le positivisme l'érigé en principe et la systématise : c'est-à-dire que non-seulement il constate, comme tout le monde, l'Influence de l'opinion sur le gouvernement de la société; mais encore que, reconnaissant qu'il en doit être ainsi et de plus en plus, il s'efforce de l'augmenter, de l'accroître, et en même temps de régulariser cette influence par tous les moyens possibles. Or, il est évident que c'est ce qui résultera, spontanément et à un haut degré, d'une doctrine commune, qui , toujours démontrable, sera susceptible, en chaque cas, d'une interprétation fixe et homogène. Mais quelque facilité que des principes universellement admis puissent apporter à la formation et à l'efficacité morale et politique de l'opinion, sa légitime influence exigera toujours qu'elle soit guidée et proclamée par des représentants systématiques. On conçoit, en effet, qu'aucune manifestation réelle ne pourrait avoir lieu si personne n'en prenait l'initiative et la responsabilité. En outre, toute doctrine suppose des fondateurs primitifs et des docteurs habituels pouvant seuls en connaître suffisamment le véritable esprit La saine interprétation des règles morales et politiques ne peut émaner que de philosophes voués à l'étude des sciences sur lesquelles elles reposent. Tels sont doue ,
^ ■ PREllfelE PAITIB..
nitirellemeiit, les organes systématiques de ropinion. et il y aimit um manifeste contradiction à admettre que des principes moraux et politiques pussent afoir un haut ascendant sociai, et que ceux qui les posent ou qui les enseignent fussent sans autorité ni influence.
on voit ainsi la source et la nature de l'action politique du poufolr spirituei En deliors de la puissance propre^ »«il dite et de la richesse, n'ayant qtf une digne et modeste eilstence , mais pielneoieut .assurée et indépendante , U s ef. force surtout de faire obser? er par conviction et persuasion . plutôt encore que par crainte du blâme, les préceptes moraux ; et II n'intervieut dans le gouYernement que comme «Ditre et médiateur, en rappelant, sans que Tordre eu soit troublé, à tous ceux que des intérêts personnels ou de classe peuf eut disposer à les méconnaître , la pensée , la nature e les conditions du bien oom«itt. Tout-puissant alors quana f éritoblemeut il représente Fopinlon et qu'il parle en son nom, il défient sans force quand elle n'est plus avec lui. im différentes phases du régime du moyen âge offrent d innombmblesexemplesderun et de Fautr© cas. Ainsi, par exemple, attcommencemeûtduxm- siècle, le pape était heureuse ment asseï puissant en France pour y forcer le roi à reprendre et à reconnaître une épouse que par caprice il voulait renfoyer. ayant fait annuler, par des prêtres complaisants m mariage consommé; et un siècle après, Philippe le Bel , aytit alors Fopinion pour lui. brairait l'interdit et faisait brûler publiquement la bulle qui le prononçait
Doûc une doctrine politique et morale ralliant tout le monde et rétablissant Tordre intellectuel , ferait par suite «mlrla véritable force de Toplnion, qui aurait naturellenont pour guides et représentants les fondateurs et les propagateurs des nouvelles croyances. Une autre conséquence d'une foi commune serait de peimettre un véritable système d'éducation supposant d'une manière évidente l'ascendant
DIV. DU POUVOIR EN TESirOKEL ET SI»iniTLTEL.
préalable d'une doctrine qui en détermine la nature et la destination. 11 est clair que les enfants ne peuvent être élevés contrairement aux convictions des parents, ni même sans leur assistance. Ce n'est donc qu'après que ceux-ci ont donné leur adhésion aux nouveaux principes que peut s'établir une éducation systématique, alors consolidant et développant dans la génération suivante les opinions et les mœurs qui ont déjà prévalu parmi les hommes faits. Or ceci nous amène directement à reconnaître quelle est la fonction régulière et permanente du pouvoir spirituel , quand Tordre social est complètement institué : c'est proprement l'éducation. Telle est la grande attribution de ce pouvoir, d'où dérive toutes les autres et qui les résume toutes. C'est elle aussi qui doit servir à poser la démarcation fondamentale entre les deux puissances : le pouvoir temporel étant souverain pour tout ce qui concerne l'action, et seulement consultatif sur tout ce qui se rapporte à l'éducation , c'est l'inverse pour le pouvoir spirituel. Chacun d'eux se trouve ainsi constitué en modérateur et surveillant de l'autre. Quant aux fonctions complémentaires du pouvoir spirituel, elles dérivent naturellement de réducation, puisqu'elles consistent toujours à rappeler dans la pratique sociale, soit aux individus, soit aux classes, les prmcipes précédemment enseignés , de manière à prévenir ou à rectifier les diverses déviations autant que le comporte le seul emploi de la force morale.
$ 3. — Élablissement de la léparaiion des deui pouvoirs temporel
et spiriluet.
Si, par tout ce qui précède, j'ai pu réellement faire comprendre ce qu'est le pouvoir spirituel opposé au pouvoir temporel, on doit voir, sans que d'autres explications soient nécessaires, que ce qui constitue et a toujours constitué roppression et la tyrannie, c'est la confusion de ces deux pouvoii». Celle-ci en effet n'est proprement, comme
P |*iEllIÈilî PARTIE,
iéjà je rai dit, qm remploi de la force ou même des iEilueûces matérielles pour obtenir les résultats que produit spoElanémeut le poufolr spirituel , et tell© est surtout radbésion. à certaines croyances. Par suite., se trouve donc ainsi expliqué ce qu'est la liberté, la véritable liberté; ce qui a été uni cbepclié depuis un demi -siècle, sans qu'on ait encore pu le trouver. Eh bien . ce n'est réellement que la division du pouvoir en temporel et en spirituel, que l'absence de prétention, de la part du pouvoir temporel, h VmiovUé spirituelle, celui-là seulement est politiquement libre, et 1 est dans la juste mesure où il doit l'être, qui est sûr qu'il n'aura jamais à se soumettre à des ordres ou règlements incompatibl^ avec les devoirs qui résultent pour lui de ses croyances ; c'est-àlUre des croyances que par lui-même il juge vraies et bonnes, eu que lui fait juger bonnes sa confiance en celui ou en ceux (toujours nécessairement en petit nombre) qu'il regarde comme supérieurs à tous les autres en science, en intelligence et en vertu. Dès que la distinction, et par suite la difision nécessaire du pouvoir en temporel et en spirituel sera généralemert comprise, la vraie liberi^ sera immédiatement réalisée pour tous.
pour qu'il en soit ainsi , ce qu'il y a à faire c'est d exposer, de répandre, d'expliquer cette conception où tous sont Intéressés , et que tous , gouvernants ou gouvernés , chefs ou subalternes, peufeut et doivent comprendre; et c'est de leur montrer aussi qu'il y va de leurs plus chers et meilleurs intérêts à le faire. Que chacun reconnaisse donc ces deux inluences si distinctes qui expliquent toute sa vie, toute sa conduite. En premier lieu, le pouvoir temporel commandant directement les actes que tout homme subit ou exerce suivant sa position on sa fortune : pouvoir qui résulte, si ron est faible et pauvre, de la dépendance matérielle où l'on est a regard des autres; et, si on est riche et puissant, de la dépendance où sont de nous des individus plus ou moins nom-
breux. Et cette dépendance se lie directement à une fonction spéciale, à une entreprise plus ou moins vaste à laquelle on coopère, soit en y étant chargé de quelque détail, soit en en dirigeant rensemble, ou en la faisant exécuter préférablement à tout autre. Telle est Finfluence qui domine l'activité, la vie pratique de chacun. Mais à côté et bien différentes sont les influences qui dominent la vie intellectuelle et morale et auxquelles chacun doit ses idées, ses croyances, par suite ses jugements et ses opinions. Elles émanent d'abord des morts , qui , avec des mémoires à vénérer, nous laissent des exemples à suivre et les résultats de leurs recherches et de leurs travaux ; enfin leurs conceptions et les croyances auxquelles ils se sont arrêtés. Elles émanent ensuite de Finfluence plus ou moins directe de ceux que chacun reconnaît ou choisit parmi les vivants pour chefs spirituels, A la vanité humaine il convient mieux de se dire plutôt persuadé par des raisons que déterminé par la confiance en une supériorité reconnue. Sans être bien profonde, une analyse un peu pénétrante montre ce qui en est vraiment dans la plupart des cas. Après tout ce que j'ai dit à ce sujet, pour en prendre encore un exemple se rapportant assez directement au point traité dans cette première partie, à savoir la division du pouvoir en exécutif et législatif, tout le monde, philosophes de profession, hommes d'État, publicistes, écrivains de toutes sortes, ont adhéré pendant trente, quarante, cinquante ans à ce fameux principe. Combien Font fait réellement par une véritable appréciation personnelle de la force et de la portée des raisons qui en démontraient la réalité et la valeur î
Quoi qu'il en soit , ainsi que celui qui est cru de confiance, celui qui persuade est réellement un chef spirituel, puisque alors aussi vient de lui ce que Fon croit. Et si , outre une intelligence supérieure, on lui reconnaît une moralité supérieure, il sera, même malgré nous, tout-puissant sur notre
If
13 risHiii fàwtiM»
conscleacet et on ne pmrm faire, «ni regretter de ravoir
ftli et sans remords, ce qu'il aura blâmé.
liais il est clair qu'une telle influence est parfaitement disilucte de toutes celles qui constituent le pouvoir temporel ou en dérivent. Que chacun , comprenant les natures si dim^rentes de deux influences, comprenne aussi que, les conditions de chacune d'elles étant Incompatibles et ne pouvant être que Béparéraent remplies, quiconque préteutl à la fois aux pouvoirs temporel et spirituel est impropre à Fun et à l'autre. Une organisation et une moralité ordinaires, une préparation convenable, le désir de bion faire, suffisent, en général, au bon exercice du pouvoir temporel. Hais, quant au pouvoir spirituel , les conditions en sont bien plus difficiles à remplir. Les premières, sinon les plus importantes, sont certainement les conditions morales. Pourra-t-il Inspirer la confiance, avoir vraiment une autorité spirituelle, être librement choisi pour juge et pour arbitre celui à la franchise, à la loyauté, au désintéressement et à Fimpartialité duquel on ne croira pas? Mais, pour que le pouvoir spirituel existe, il faut encore évidemment qu'à la supériorité de vertu se joigne la supériorité de lumières et d'csprir. Ah! que celui qui peut remplir de telles conditions reste en dehors des lottes, des intérêts et des passions du jour; son action bienfaisante sera efficace pour nous éclairer et nous améliorer dans la mesure du possible . et pour prévenir ou apaiser tout conflit qui pourrait surgir. Mais, si lui aussi il veut gouverner, nécessairement II devra perdre son autorité intellectuelle et surtout morale : car, devenant partie, il ne peut plus être juge,
La séparation du pouvoir en temporel et en spirituel esi, pour tous, la condition fondamentale de Findépendance et de la dignité. Qui voudrait convenir que les avantages matériels ont la moindre influence sur le choix de ses croyances, sur ses opinions, sur ses Jugements? Oull soit donc reconnu
DIV. m POUVOIR EH TEMPOREL ET SPIRITUEL. AS
et compris que ceux qui ont à leur disposition les influences matérielles ne doivent pas même essayer de s'en servir pour imposer et faire prévaloir leurs idées ; et que ceux qui ont en vue Fautorité spirituelle, qui s'efforcent de maintenir, de fonder ou de propager des croyances, ne doivent pas prétendre au pouvoir temporel, ni se servir, pour arriver à leurs fins, de celui que les circonstances peuvent mettre à leur disposition. Enfin, qu'il soit donc convenu que les docteurs ne doivent pas gouverner, et que les gouvernants ne doivent pas enseigner. Soyez riches et puissants, ayez les places, les honneurs, mais ne prétendez pas faire le vrai et le faux, le bien et le mal, le devoir et le droit ; car ni le pouvoir, ni la fortune ni les heureux succès ne donnent de vrais titres à ce sublime privilège, qui cependant est celui de quelques-uns. Quelque éclat que vous paraissiez avoir Jeté, quels que soient vos prétentions et le nombre apparent de vos admirateurs, si vous n'avez pour vous, d'abord et avant tout, la franchise, la sincérité, puis les grands efforts, Fintelligence supérieure, qui vous auront conduit à la science étendue et profonde, je ne vous en croirai pas, et bien d'autres feront comme moi, je 00 vous en croirai pas, moi qui ai travaillé, isolé, souffrant, sans secours, sans encouragement , sans que mon travail pût me mener à aucune place ; moi qui n'ai rien : rien I que des souvenirs, Festime du petit nombre qui seul me connaît, l'amour et le respect pour quelques-uns dont je suis éloigné, et les livres enfin sur lesquels j'ai paii.
S 4. — Inlérêl des gouvcrnanls à reconpatlre la division du pouvoir en temporel el en spirituel. -Ueureusea conséquences qui en résulteraient,
La division du pouvoir en spirituel et en temporel est donc surtout une affaire d'opinion, et, du moment qu'elle sera généralement comprise, elle prendra promptement dans toutes les institutions sociales la part qu'elle doit y avoir. Mais à vrai dire, dans Fétat actuel de Ip mciété, ce serait surtout aux
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goiif «rninte qu'il importewlt le plus de la comprendre et de la recoiinittre. Eesponsables de Tordre matériel, ils sont nalEreiement préoccupés «urtout des répressions qu'il exige; mais, tant qu'ils méconmiliiint la division du pouvoir en temporel eten spirituel, ne pouvant apercevoir les justes limites, Ils ont toujours à cmlndre ou de trop permettre ou de trop défendre. Les goufemés, sentant bien qu'un pouvoir énergique et fort est maintenant nécessaire à l'ordre, mais aussi que la dominatioi complète de la force constitue une véritable dégnidiiion, et nesachant où s'arrête sa juste puissance et ses droits légitimes, craignent toujours qu'ils ne soient dépassés. Et ainsi, méfiant à l'égard du pouvoir, combien parmi les plus cowwrf atenrs mômes ne M accordent pas l'appui que no^ natement tout bon citoyen doit au gouvernement qui le protège et lui permet le libre accomplisement de ses devoirs et de sa fonction t Mais la dit Moi êm deux pouvoirs temporel et spirituel, aussitôt qu'elle serait comprise et reconnue, serait une lumière pour tous, guiderait et affermirait les chefs, rassurerait et nllliwit les subordonnés. Sans doute , tant que quelques-uns seilinent la comprendront, et qu'elle ne sera pas encore panée dans Fopinlon, elle ne pourra résoudre toutes les difficultés, satlifalre à tous les besoins, donner toutes les ganities désirables. Mais sa nécessité reconnue montre qu'elle doit être le véritable dénoûment d'une situation difficfle. qui, pour le moment, lie comporte que des eipédlents , des solutions profisoires. Et on voit alors quels doivent être le aeis et la direction des efforts destinés i\ hâter le plus possible la solution définitive.
Assurément personne ne peut se faire d'illusions bien profôideisurlemal actuel; et l'anarchie Intellectuelle et morale a atteint de trop grandes proportions pour pouvoir être sérieusement méconnue et dissimulée In réalité, il n'y amainteuaut de convergence que quant aux sciences spéciales, et, par suite, de véritable autorité spirituelle , c'est-à-dire Intellec-
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tuelle, généralement reconnue que celle de r Académie des sciences. Mais les savants qui la composent ont bien soin de dire eux-mêmes que la politique n'est pas leur affaire, quMs y sont étrangers, incompétents, et qu'ils ne veulent pas, en s^m occupant, en prenant parti pour les uns ou les autres, compromettre leur autorité et la position qu'ils doivent à leurs travaux spéciaux. Il existe bien une Académie des sciences morales et politiques, mais elle est sans antécédents, sans gloire, sans doctrine connue et avouée, et elle n^a, pour ainsi dire, aucune influence sur Topinion. Et que peut signifier, concurremment avec l'existence officielle du catholicisme, une académie des sciences morales où ne se trouve, je croîs bien, aucun prêtre? Enfin les membres de cette académie sont sans doute très-profondément convaincus de leur supériorité intellectuelle; mais la plupart sont sans grandes prétentions, je pense, quant à la supériorité de vertu, à la franchise complète, à l'entière sincérité , à la droiture parfaite, au désintéressement sans réserve. Généralement, on n'attache pas plus d'importance aux personnes qu'à leur doctrine, et sur celle-ci on se contente de savoir qu'en tant qu Us en ont une, ces messieurs sont peu d'accord entre eux. C'est que leurs idées sont aussi incertaines que vagues, et. par cela seul, elles ne peuvent être susceptibles d'aucune efficacité morale et politique. 11 y a bien une sorte de science cultivée parmi eux sous le nom d'économie politique. Mais, après un brillant début, promptement dégénérée, et actuellement prétendant étudier les détails de la production des richesses en faisant complètement abstraction des points correspondants de l'existence sociale, tel que l'état des croyances, des sentiments, des opinions, des mœurs , elle est viciée par une telle méthode qui méconnaît la solidarité nécessaire des phénomènes sociaux, et, n'arrivant à aucun résultat positif d'une certaine importance , elle se trouve, par suite, à peu près généralement discréditée.
AU roite, rien n'est plus propre à mettre en évidence le désordre Intellectuel du moment que les diversités infinies d'appréciation qui se rencontrent sur les célébrités du jour. Celui que l'un regardera comme un homme d'État, un liomme
supérieur, un écrivain de talent (on ne va pi|s généralement jusqu'à accorder le génie) ne sera pour un autre que le premier venu, un sophiste, un rhéteur; ou, suivant le eas, un démagogue, un rêveur, presque un fou. ia divergence de croyances, de pensées, existe donc, et elle est môme à son comble, car elle existe noB-seulement d'une classe à l'autre, nonseulement entre le pauvre et le riche, l'ouvrier et le bourgeois, le paysan et le citadin, mais encore dans la même classe, quand 11 n> a pas doute complet et absence de toute croyance générale, ce n'est que divisions Ininies. Enfin ce qui est certainement le plus triste et le plus douloureux (et ce qu'il est aussi, ce me semble, véritablement honteux pour les uns et les autres d'accepter aussi facilement qu'o~ 4i aujourd'hui, où la chose est presque regardée commt> toute simple , normale et régulière ) , la division de croyance existe, généralement peut-on dire dans la famille. Elle y est bien souvent entre les membres de même sexe, mais, à bien peu d'exceptions près, toujours entre la mère et le ils, la fille et le père, la femme et le mari, la sœur et le frère : les unes respectant, adorant, pratiquant, ce que dédaignent les autres.
Tel est donc Fétat actuel de la société, ne faisant que trop aisément comprendre les difficultés que doivent y rencontrer le maintien de l'ordre et le gouvernement. Or le moyen, le véritable moyen de les aplanir immédiatoment, serait de reoonnattre franchement la situation , puis la distinction et la division du pouvoir en temporel et en spirituel, et de supprimer toute doctrine officielle. Évidemment, cela ne veut pas dire que les gouvernante ne doivenl, aussi bien que tous les autres, avoir leurs opinions particulières et leur donner tout
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le poids qui résulte de leur adhésion et de la considération dont ils jouissent; mais cela veut dire (et il y aurait pour eux-mêmes un immense avantage à le faire) que, reconnaissant que leurs croyances n'ont qu'un caractère personnel, individuel , ils ne les érigeraient point alors en doctrine nécessaire du pouvoir et de l'État Certainement, tout gouvernement se proclamant chargé et responsable de l'ordre matériel, et, par suite, surveillant naturel de la direction de toutes les affaires temporelles, de l'activité commune ; puis, sous des garanties suffisantes de moralité, abandonnant le rétablissement de l'ordre Intellectuel à la libre concurrence des penseurs indépendants ; certainement , dis-je , tout gouvernement agissant ainsi rallierait immédiatement à lui les âmes honnêtes et sensées, c'est-à-dire l'immense majorité. Trouvant alors un appui inébranlable dans l'opinion publique, un pouvoir absolu, si l'on veut, serait en mesure de donner une liberté d'exposition, de discussion et d'enseignement, bien plus réelle et plus complète que celui qui, divisé, par exemple, en exécutif et législatif, serait moins concentré et moins fort, étant moins populaire. Jamais en France un gouvernement parlementaire n'a été populaire, et jamais il ne pourrait l'être. Comme on l'a vu, ce qui arrive alors, c'est qu'un tel gouvernement, forcé d'admettre en principe la liberté de la presse, mais ayant contre lui l'opinion (à qui l'a pour lui la presse n'est pas dangereuse), s'ingénie à la restreindre par toutes les entraves qu'il peut imaginer, par des cautionnements exigés, par la perspective de prison et d'amendes prononcées en vertu de règlements arbitraires qui sont votés, dit-on, par la majorité, ce qui n'empêche pas les hommes de sens de les trouver absurdes, iniques et oppresseurs.
Et, outre la force et la gloire pour eux-mêmes qu'acquerraient des chefs temporels, reconnaissant et proclamant la liberté spirituelle, qu'arriverait- il? C'est que les grandes
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et PUmiftlB PAHTI't,
c];i6ilfêiii du. moment m 'posant plui nitaneot et plus fhmélément, toutes tes bonnes volontés, toutes les forces seraient plus eieitées à s*y adonner, et, rencontrant moins d*obstacle3, pourraient le faire sans tant dWorts, Les uns cherchant, Iroufant, répandant, les autres approuvant, adoptant : ainsi serait hâté le moment si ardemment désiré par toutes les âmes sf mpathlques, consciencieuses et sensées, où la division doit faire place à Funion , la foi au doute , le déchirement à Fentente. Sans doute entre nous les forces sont inégales ; nais est-ce que le fond de l'organisation n'est pas toujours le mioef Bst^e que ce qui est réellement démontré pour Fun ne l'est pas pour l'autre? Est-ce que par conséquent nous ne devons pas tous inir par croire les mômes choses? On est d'accord en mathématiques, en astronomie, en physique, en ehimie, en biologie moins, mais c*est surtout sur les phénomènes sociaux et moraux que l'on est divisé. C'est donc là Fétude, le grand Intérêt du moment Que les plus forts, que les pins dévoués s'y appliquent ! Que Fopinion , reconnaissant que le temps de l'hypocrisie ou des ménagements, si l'on veut, est passé et que celui de la franchise et de la sincérité est venu , impose à tous ceux qui se mettent en évidence de dire tout ce qu'ils savent, tout ce qu'ils pensent sur les grandes questions religieuses et sociales ou de s*avouer incompélents. Et ainsi, l'accord s'établlssant d'abord entre les plus avancés. Ils entraîneront sans peine tous les autres. Tel est donc ce qui doit arriver certainement, fatalement, infailliblement, car c'est la loi du progrès; mais un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant que les circonstances seront plus ou moins favorables, suivant les Individualités qui surgirottt, suivant enin que chacun y mettra plus ou moins du Mm.
Ii'adhéaion de tous à une doctrine consistante, homogène, complète, c*est^-dire embrassant tous les ordres de phénomènes, cette adhésion, dis-je, par Finiuence qu'elle donnera
anx fondateurs et aux propagateurs de la doctrine d'abord, puis à ses docteurs et à ses professeurs , amènera nécessairement Favénement d'un nouveau pouvoir spirituel susceptible d'une véritable action sociale. Et, en effet, c'est une loi bien simple, mais bien importante et bien sûre, que toute influence privée qui devient générale devient nécessairement politique. A mesure que surgiront les nouveaux chefs intellectuels et moraux, leurs attributions et leurs fonctions dans la société se préciseront et s'organiseront. Renonçant, c'est un point fondamental , à la richesse et au pouvoir, mais représentants de l'opinion, c'est elle qui leur donnera, tant qu'elle sera avec eux, une force irrésistible pour maintenir chacun dans le devoir par le seul emploi du blâme ou de Féloga On s'imagine maintenant que tout ce qui n'est pas défendu par les lois et n'entraîne pas des peines matérielles ou ne rencontre pas directement des obstacles de ce genre doit arriver et se faire. Rien n'est plus faux. Les peines matérielles ne conviennent que pour les déviations extrêmes toujours exceptionnelles; et, dans la plupart des cas, Finfluence de Fopinion ou la pensée de l'appréciation que notre conduite rencontrera chez les autres suffit parfaitement pour la régler. Enfin, telle est la puissance de l'opinion, que, quand elle est bien formée et se prononce nettement, elle triomphe de toutes les forces qui peuvent lui être opposées, et que c'est elle, en réalité, qui, moralement aussi bien que politiquement, mène ot gouverne le monde. C'est d'elle, c'est de l'opinion que l'excommunication, cette peine terrible, qui au moyen âge faisait trembler sur leurs trônes les empereurs et les rois et les maintenait dans le devoir, tirait toute sa force. Aussi saint Augustin avait dit : « Excommuniez le pécheur isolé qui ne veut se convertir; mais, quand tout le troupeau est coupable, il ne reste plus qu'à gémir. » C'est d'ailleurs un sentiment aussi noble qu'il est profond et puissant sur la nature humaine que celui qui fait attacher tant de prix à l'es-