‹ Exposition arrégée [!] et populaire de la philosophie et de la religion positives [microform]Chapitre 8 sur 59 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DE l'existence DE DEUX POUVOIRS DISTINCTS , l'un TEMPOREL,

l'autre SPIRITUEL.

^ i. — Pouvoir temporel.

Tout le monde sachant parfaitement ce que c'est que le pouvoir temporel ou matériel , j'en dirai seulement quelques mots. Ce pouvoir est proprement l'action d'un homme sur un autre , par suite de la dépendance où sont de lui la vie , la liberté, les biens ou ressources matérielles de cet autre. Il est clair que tout homme qui régulièrement est en position de fournir aux besoins d'un autre, d'augmenter ou de diminuer son avoir, sa fortune , est son supérieur temporel. Quant à la nécessité d'un tel pouvoir dans la société , quoiqu'elle ait été mise en doute (qu'est-ce qui ne Ta été?], elle n'est guère moins facile à reconnaître et h comprendre que le pouvoir lui-même. L'ordre matériel, qui est le premier, le plus impérieux des besoins de toute société; celui qui, à de courts et douloureux intervalles près, doit, à tout prix , être toujours satisfait; enfin, quand tous ne peuvent l'être, celui auquel les autres sont forcément sacrifiés , l'ordre matériel , dis-je , sans pouvoir temporel ne pourrait évidemment exister.

Mais dans la société moderne où l'activité industrielle, par suite de l'extension qu'elle a prise, a profondément le caractère collectif, le pouvoir temporel comporte deux sources et deux formes différentes. Il peut résulter, soit de la fonction directement confiée à un citoyen, soit de ses richesses transmises ou acquises. Possesseurs des capitaux , et, par suite des instruments de travail et des provisions nécessaires à l'entretien de la vie des travailleurs, les riches se trouvent ainsi les chef»^de toutes les entreprises industrielles. A eux seuls

PiKMIÈRR PAnni.

il apparlleiitclefâlr@ exécuter celles qu'ils jugent opportunes, les profits qu'elles leur rapportent étant habituellement une juste mesure de Fopportunité. Telle est dans les sociétés moderod, dont Taclivlté devient de plus en plus excluslvemenl productive, une fonction indispensable exigeant des orpines propres, et tellement nécessaire que, dans tous les genres d*opérations , elle a surgi spontanément, à mesure que s'est développée Facti vite industrielle, par la division des traviilleurs en entrepreneurs et en ouvriers ou travailleurs proprement dits, H est évident qu'il n'y a pas d'opération possible sans cbef , ni de concours sans autorité , sans blénuwlite même, du moment que lescoopérateurs sont quelque peu nombreux. Et l'observation des moindres travaux permet ilsémenl de vérifier combien la division du travail r«nd Décenilre, pour irriver aux résultats en vue, que des Ofganes propres , ftisint toujours dominer la considération de remable dans Texécution des détails» soient spécialement ebargés é'amener le concours des eflbrts.

Le pouvoir temporel est donc rinfluence que donnent sur les autres la putasance et la richesse. Il est clair que , pour relier les hommes, de tels liens ne peuvent suffire, et que rexistenee normale et r%ullère de toute société en suppose d'autres d'une nature plus relevée, plus délicate, par suite plus difficile à apercevoir et à apprécier. Mais leur extrême Importance et l'intérôt qu'il y a À le faire, méritent bien quëqiies offorti».

$ 1.* rouroir fplriiu0l.-~Sa liitiiloo en iniclkcluei «t en moril.

Tout le monde admet maintenant, au moins on principe, que l'on ne doit Jamais employer que la seule persuasion

pour déterminer ou modifier toute croyance ou opinion , et anenef à l'une plutôt qu'à une autre. Tel est le sens du fimeux dogme de la liberté de conscience; et les flots de sang répandus pour lui prouvent assez combien il est pro-

fondement écrit dans le cœur humain, et, en môme temps, nécessaire aux progrès de la civilisation. Mais, d'autre part, il est bien évident que, sans croyances communes, il n*y a pas de société possible ; et que si chacun , par exemple , arrivait à avoir des idées différentes sur la propriété, la religion, la famille, il n'y aurait plus moyen de s'entendre. Telle est donc la dilïiculté : concilier la liberté de conscience avec une suffisante convergence intellectuelle. Or, pour voir comment cela est possible, il nous faut étudier, par l'observation des cas et des circonstances où cette convergence a existé, ou existe, comment elle se produit et s'amène ; en un mot, quelles en sont les conditions. Cette étude est proprement celle du pouvoir spirituel , dont la base est le pouvoir intellectuel , comme nous allons le voir.

Le pouvoir spirituel l Quelquefois encore ces mots sont rapprochés et on essaie d'en parler. Mais personne , dans aucun camp, le nôtre excepté, personne maintenant ne sait plus ce que c'est. En réalité, c'est la force irrésistible, méconnue, mais toujours agissante, qui mène et gouverne le monde. C'est le lien caché qui produit l'enchaînement des destinées humaines, et qui, entre les idées de chacun et celles de ses prédécesseurs et de ses contemporains, établit cette étroite et fatale dépendance. Bans quelles limites n'est pas renfermé ce que nous tous pouvons penser, qui vivons à une époque et dans un pays donné? Protestant au nord, catholique au midi, plus tard libre penseur, ce sont le lieu et le temps qui dominent toujours nos plus importantes et plus chères croyances. Mais, dans les limites mômes où se meuvent nos pensées et nos opinions, la grande importance de celles que nous choisissons, tant pour notre propre bonheur que pour celui des autres (les idées de chacun réagissant sur tous) donne un extrême Intérêt à l'étude de ce choix. Nous allons voir en étudiant l'influence qui constitue le pouvoir spirituel , que c*est elle surtout qui le détermine.

PHEMIÈRE PARTIE.

Pour s'en rendre bien compte, ce qu'il y a peut-être de plusdlfflcile et de plus important, c'est de comprendre que le pouvoir spirituel est non un pouvoir simple mais un pouvoir composé. 11 Test en effet de deux autres très-distincts, qui ne peuvent être compris et appréciés que successivement, et qui, de nature analogue, sont en une étroite relation et, partant, dans la dépendance de l'un envers Tautre. Ces deux pouvoirs composant le pouvoir spirituel , qui est la résultante de tous deux, sont le pouvoir intellectuel et le pouvoir moral. La relation même qui existe entre eux est très-propre à faire sentir leur profonde diversité. Le pouvoir intellectuel est parfaitement indépendant du pouvoir moral, et journellement se rencontre sans lui. Ce dernier, au contraire, suppose toujours le pouvoir intellectuel , et, pour exister véritablement. Il doit lui être, pour ainsi dire, sunijouté. Aussi est-ce à lui que B^attaolie presque exclusivement ridée de pouvoir spirituel. Mais, puisqu'il en est la base, le pouvoir Intellectuel doit donc être examiné avant le pouvoir moral ; et Ton verra que celui-ci ne peut remplir ses fonctions et rendre les services qu'on doit attendre de lui, services indispensables à la société , et qu'à vrai dire il n'existe même pas s'il ne s'appuie sur le pouvoir înlellectuel : la raison bien simple en étant qu'on ne peut croire, sur les sujets les plus difficiles et les plus compliqués, celui auquel on refuse sa confiance sur les plus simples et les plus faciles.

§ 3. ^ fournir iiileUeelii«L — Eiacle déinilki et propriétéf:.

D'après le nom seul du pouvoir intellectuel, on volt que son étude revient à apprécier, dans la formation des croyances de chacun , la part des autres et la nature de l'effort individuel Le principe général qui domine toute l'existence intellectuelle, c'est qu'on ne doit croire que ce que l'observation et le raisonnement vous font sentir vrai , et n'adopter que les opinions que le Jugement vous fait reconnaître

bonnes, au moins les meilleures parmi celles qui se présentent.

Ainsi posé, le problème apparaît dans toute son effrayante difficulté. L'histoire nous montre que c'est à quelques-uns seulement qu'il a été donné , et, par conséquent , qu'il l'est encore, de découvrir les raisons qui prouvent sûrement ce qui est vrai ou non vrai. Et bien plus , chacun de nous ne l'a que trop éprouvé, les raisons qui font sentir le vrai et permettent de le distinguer de l'erreur et du faux , non-seulement sont difficiles à trouver, mais elles le sont encore à reconnaître et à apprécier. Les mieux doués seulement y peuvent parvenir, et à force de temps, d'efforts et de fatigues. Et est-il rare d'en voir qui, voulant, sans assez consulter leurs forces, connaître et posséder les sciences, se faire un nom dans l'une d'elles , meurent à la peine sans pou-

vohr arriver?

D'autre part, comme, sans connaissances , sans beaucoup plus de connaissances que chacun n'en peut acquérir par soi-même, on ne saurait comment se conduire, et que la vie même serait impossible, il faut bien qu'il y ait quelque moyen de sortir d'embarras et de se tirer d'affaire. Ce moyen existe en effet : c'est l'appui, le secours des autres, la confiance en eux. Le principe parfaitement juste que la confiance suppose, c'est que les raisons qui les amènent à croire telles et telles vérités, à préférer une opinion à une autre, si elles sont réellement bonnes, doivent l'être pour nous comme elles le sont pour eux. Quand Tassentiment est suffisamment étendu, et qu'un grand nombre a adhéré, parmi ceux au moins qui nous environnent et qui nous touchent, l'entraînement est irrésistible et la confiance presque absolue. Et même, certaines conditions, il est vrai plus délicates à apprécier, déterminent une foi complète et qui empêche d'admettre aucune possibilité d'erreur : il en est ainsi , pour toutes les personne» éclairées de notre temps , de l'imposant ensemble

îk PREMIÈRE PlRTIg.

des vôrltéa fondAmenlales de la science moderne. Aucun autre exemple ne peut faire plus profondément sentir comiiien la confiance, appréciée comme source de toute croyance, fist néceaniire, puissante et rationnelle. Sans elle, en effet, on ne saurait rien , peut-on dire , et il serait impossible de rien apprendre. Sans efforts, et même, si on pouvait désirar ne pas y lyouter fol, malgré, soi, tout le monde croit à la géométrie, à la mécanique, à l'astronomie, à la physique. Et , comme le savent si bien ceux qui ont essayé d'apprendre ces sciMMses» il serait, SUIS une telle disposition, impossible d'arriver jamais à les savoir. Mais le plus grand nombre, d'ailleurs , sans les connaître, en aiscepte de confiance les résultats et les conséquences.

Cette coniaime iMoniée à la science nous amène maintenant à reconnaître ce qa*e8t le pouvoir intellectuel; c'est proprement celui du savant C'est cette influence qu'exerce sur nous celui que nous pensons safoir plus et mieux que nous; iniuenee qui comporte d'ailleurs une infinité de nuances et d© degrés, suivant que nous estimons plus ou moins grande la supériorité d'intelligence, d'efforts, de science et de connaissances acquises* Parmi toutes les diversités qui affectent cette supériorité reconnue, la plus importante est que généralement, elle n'est que spéciale, partielle, restreinte à un point déterminé.

lia conianoe résulte alors de la compétence admise sur une partie du domaine Intellectuel ou sur les connaissances relatives à un art teclnlque, qui a été l'objet propre des études ou des occupations de celui que l'on estime s'y mieux connaître qu'on ne 8*y connaît Eien déplus juste et de plus rationnel que cette confiance ainsi accordéa Et,engénéral, il est clair que, si quelqu'un fait une fois connaître à un autre des raisons ramenant & croire ce qu'autrement 11 n'aurait pas cru; en un mot l'Instruit et le convainc soit directement, soit par sui te de résultats annoncés et obtenus ; Il est clair, dis-je , que

DIT. DO POUVOIR EN lEMPOREI. ET SPIRITUEL. «5

cet autre le regardera, en quelques points au moins, comme son supérieur, et que par suite, à l'avenir, il sera tout disposé à le croire sur parole. Les difficultés de toute nature que rencontrent l'acquisition de toute connaissance assurée, la formation de toute opinion précise et arrêtée, sont, à la confiance, un puissant stimulant Et quelque peine que l'on ait à se l'avouer à soi-même, il est difficile de ne pas reconnaître, chez d'autres, des organisations intellectuelles plu s puissantes que la sienne ; en tout cas, si la supériorité naturelle n'est pas reconnue, la supériorité acquise par les efforts et l'étude, plus facile à admettre, suffit parfaitement pour déterminer et

justifier la confiance.

Un exemple journalier de la vraie nature et de la puissance du pouvoir intellectuel, mais spécial et partiel, bien entendu , c'est l'influence du médecin sur le malade qui a recours à lui. Celui-ci lui demande ce qu'il a de mieux à faire pour recouvrer la santé ; le médecin le lui dit , et le malade le croit , sans connaître , sans pouvoir apprécier les raisons qui déterminent les prescriptions Indiquées. Nous voyons là l'exemple de conseib aussi bien suivis et exécutés que peuvent l'être les ordres les plus absolus; et cela simplement parce qu'ils viennent de celui que l'on regarde comme plus compétent que soi , et que tout autre que l'on serait h même

de consulter.

Donc cette influence qui constitue le pouvoir spirituel est essentiellement sponUnée, irrésistible même, et exclut par suite toute idée de contrainte et d'obligation. Elle est surtout caractérisée par l'importance que prend pour un autre un conseil donné par quelqu'un dont U se trouve d'aUleurs parfaitement indépendant Et la déférence à un conseil que ne peut directement juger celui qui le reçoit , est la véritable mesure du pouvoir intellectuel de celui qui le donne : tellement que l'on peut dire, que, si le conseil est suivi, le pouvoir intellectuel existe; sinon, qu'il n'existe

10 PREMllîRE PARTIE.

pis ; quant au point, bien entendu, sur lequel porte le con-

seii«

iipppocàé tfnn autre de môme nature, le pouvoir intellectuel des médeeing est très-propre à faire sentir la condition fondamentale de Tordre Intellectuel. Qu'O y ait, par exemple, une éclipse à prédire, tous les astronomes seront d'accord sur ce qu'il conviendra de faire, et la prédiront à la même heure. Au contrtlret qulJ y ait à roigner quelque maladie un peu difioie, dans bien des cas, les médecins, même les meilleirs, Indiqueront des trtlteiients dififérents, et en prédiront diversement l'issue. Quand les chefs spirituels sont d'accord entre eux, ils entraînent tout le monde : personne ne doute Jamais qu'une éclipse n'arrive à l'heure Indiquée. Mais quand, olllrant, en apparence au moins, à peu près les mêmes garanties, ils sont cependant divisés, ceux qui sont sans prétention, et, par eux-mêmes, sans connaissances et sans avis sont bien forcés de choisir, et le font alors à leurs risques et périK 11 est clair que ce ne peut être là un état normal et régulier, mais que c'est seulement Fimperfection d'un moment, appelant une améllonition évidemment possible et nécessaire. Et, en effet, l'accord entre eux des astronomes et non des médecins vient uniquement de ce que Tastronooiie est une science plus parfaite et plus avancée que celles qui servent de base à la médecine, liais les progrès de ces derolères tendent toujours à produire de plus en plus l'accord sur les questions qui en dépendent Et comme maintenant les médecins sont bien plus d'accord qu'il y a cent ans, par exemple; dans cent ans encore, il y aura bien plus entre eux uniformité d'avis qu'il n'y en a maintenant Mais, en passant à des sciences plus élevées, par suite plus compliquées et plus difficiles, nous verrons l'anarchie intellectuelle, si sensible déjà en médecine, être bien plus grande encore. Les médecins ne sont pas toujours d'accord, tant s'en faut; mais y a-t-il grande exagémion à dire que ceux, par exemple, qui s'occupent de

science sociale, d'économie sociale ne le sont jamais, sauf quelques points à peine, et divergent sur les plus importants. Aux phénomènes sociaux se rattachent tous les autres; ainsi ne sont d'accord entre eux ni ceux qui les étudient, chacun à sa manière, ni surtout ceux qui s'occupent, non de tous les détails d'une partie déterminée de l'ordre universel, mais des conceptions générales concernant l'ensemble de cet ordre , et qui adoptent d'anciens systèmes ou en créent de nouveaux. Or, ce sont précisément les conceptions de ce genre qui intéressent tout le monde. Tous n'ont le besoin ni le désir de savoir tous les détails de la chimie et de la physique, par exemple; mais une conception quelconque de l'ordre universel, ordre qui tout à la fois nous protège et nous domine, est un besoin impérieux de l'intelligence que fatigue le doute, et une nécessité de la conduite qu'il rend incertaine, exposant à faire ce qu'ensuite on regrette d'avoir

fait

Si une même conception générale ralliait tout le monde, il est sûr qu'elle serait alors suffisamment satisfaisante, et, par suite, adoptée de tous naturellement et sans effort. Mais comme il n'en est pas ainsi (et voilà donc le malheur du temps), il faut ou douter ou choisir. Quelques-uns seulement choisissent, et le plus grand nombre, ne trouvant rien de satisfaisant, doute et se résigne à n'avoir que le moins de croyance et d'opinions possibles. Aussi, sur les questions générales, il y a maintenant beaucoup de chefs intellectuels, au moins de gens prétendant à l'être, et peu de subordonnés; beaucoup de maîtres, enfin, et peu de disciples.

Mais qu'elles soient plus ou moins complètes, si peu même que l'on en ait, c'est toujours de la même manière que se forment les croyances. Elles ont toujours d'abonl pour source principale celles de nos prédécesseurs immédiats que ceux mêmes qui innovent le plus ne modifient jamais qu'en quelquas points. C'est une vérité bien importante et bien

If

cerUine, quoiqu'elle soi! enooro méconnue : que par degrés insensibles seulement;, Fesprll humain a pu passer de Ferreur à la vérité ou plutôt de rignoraoce à la eonnaissaoDe. Et ainai« par exemple, ce furent d^éminentes conceptions, ne pouvant émaner que d'hommes de génie et ayant reniitt les plus irrands services, que ceUes sur lesquelles reposaient rastrologie, l'alchimie, que les tourbillons de Descartes, et que tant d'autres maintenant méprisées par des gêna qui n'en comprennent le sens ni la portée. Quoi qu'il en soit, les croyances, ou venues directement du passé, ou modifiées suivant les conditions de notre temps, n'obtiennent notre acquiescement que par suite de l'influence d'une véritable hiérarchie Intellectueie. La supériorité en tous genres, mais surtout intellectuelle , est bien plus facilement reconnue et sûrement appréciée quand la distance n'est pas trop grande; ce n'est donc qu'indirectement et par une suite de degrés intermédiaires que les hommes de génie font à tous. et seulement avec le temps, sentir leur influence.

One l'on veuille seulement regarder autour de sol et observer les croyances des personnes que l'on connaît le mieux, avec qui l'on vit habituellement ; en faisant la juste part dune première éducation , des habitudes et des Intérêts, on verr» certainement la toute-puissante influence qu'oot sur ces croyances les eroyancea de ceux qui, connus et appréciés directement , sont jugés supérieurs à soi et aux autres. Et ainsi s'explique parfaitement les difl'érences d'opinions et d'Idées entre les habitants des campagnes, ceux des villes de second ordre, enfin des grands centres de population, par l'nfluence des contacts personnels, de la société au milieu de laquelle on vit ou môme qu'on rencontre à l'occasion. Enfin , les croyances de chacun sont tellement liées avec les chefs intellectuels qu'on choisit, qu'en toute certitude, elles les font connaître. L'épreuve en peut être faite bien facilement : qu'on voie si, après quelques moments dé conversa-

DIV. no POUVOIR EN TEMPOREL ET SPIRITUEL. 19

tion abstraite sur un sujet convenablement choisi, on ne peut toujours deviner ce que l'Interlocuteur pense des célébrités du moment.

Enfin, pour dernier exemple de la puissance et de la nature du pouvoir intellectuel, j'en reviendrai encore à la science, faisant accepter de tous les vérités, on peut dire, les plus invraisemblables. Tout le monde, voyant chaque jour le contraire, croit cependant que c'est la terre qui tourne autour du soleil, et non le soleil autour de la terre. C'est démontré, mais pour combien? Pour cent peut-être ; mais non certes, sur toute 1« terre, pour deux cents. Tout le reste du monde le croit donc de confianca On le voit, c'est réellement le pouvoir intellectuel , l'influence de la compétence, de la supériorité reconnue sur soi et les autres, qui , sans violence , sans contrainte, sans efforts, mais spontanément et irrésistiblement, détermine la convergence intellectuelle; non par persuasion proprement dite, mais réellement par confiance. Et toutes les fois que la communion intellectuelle a existé, c'est ainsi vraiment qu'elle s'est établie : l'accord entre eux des hommes supérieurs entraînant tous les autres. Ainsi ce qui a rendu si lent, si pénible, si douloureux, la transition du polythéisme au monothéisme romain, c'a été la difficulté, exclusivement propre à ce cas, de la convergence des hommes éminents. En même temps que Tertullien, Origène s'écartaient de la fol , que le schisme et l'hérésie déchiraient les chrétiens, les plus grands esprits, les meilleures natures du monde romain, Tacite, Pline, Trajan les méprisaient et s'efforçaient d'arrêter les progrès d'une secte qu'ils jugeaient contraires au bien du genre humain. Une étude profonde fait parfaitement comprendre cette fatale méprise. Mais enfin, quand les intérêts prépondérants se furent nettement montrés, le catholicisme rallia toutes les natures supérieures et devint ainsi la religion de l'Occident. Quand l'histoire ensuite nous raconte que Clovis et ses guerriers embrassèrent le ca-

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SO flEMI&EE PAITIE.

tfaolîclsme, Tognil-Beg el les siens rislaniisme, il est bien éyi. dent qn.% dans Fun etTautre cas, la conversion simultanée de tous ces barbares, anparavant polythéistes, ne fut pas déter- Hiinée par une bien profonde appréciation individuelle de la supériorité Intelleetuelle qu'avait le monotbéisme qu'ils adoptaient sur leur ancienne religion. Elle le fut surtout par la coniance qulls avaient les uns dans les autres, et par Unlluence exercée sur eux par des populations vaincues , il est vrai,iiiai8 dont ils sentaient la civilisation supérieure à la leur. Et comme il y a là une tendance aussi fondamentale dans la nature humaine que légitime et noble, elle suivra son cours dans l'avenir comme elle a fait dans le passé , et produira toujours des résultats analogues. Bien plus, reconnue, appréciée à sa juste valeur et systématisée , elle devienlin plus puissante encore que tant qu'elle a dû rester spontanée et méconnue.

C'est donc, je pense, une bien grande découverte que celle de ce pouvoir intellectuel, de cette influence, seule source possible et source assurée de toute communion intellectuelle, de toute communauté de croyance. Si Ton veut réflécliir à fimmense Importance d'une telle convergence, aux conséquences quelle entraîne, à sa nécessité, à ce qui arrive quand elle n*a pas Heu, pourra-t-on ne pas regarder comme un service inappréciable, d'en avoir déterminé avec tant de sagacité et de profondeur la circonstance déterminante, la condition essentielle et fondamentale?

La seule source possible et la source assurée de Tordre intellectuel, base nécessaire de tout ordre social, est donc le pouvoir intellectuel. Son rôle et son effet sont de faire accepter de tous la plus parfaite connaissance que comporte l'époqae de l'ordre univeml; connaissance à laquelle leurs études et leurs méditations propres conduisent les hommes supérieurs. Cette connaisflance devient alors la base des efforts tendants à modiier cet ordre conformément à nos be

niv. nu POUVOIR en temporel et smiutoel. 2i soins et à nos convenances; et telle est la destination de l'activité de tous,

g 4.— DU pouvoir moral.

U puissance de llntelligence étant parfaitement indépendante de ja force de caractère et de la bonté de cœur, le pouvoir intellectuel se rencontre souvent, comme 11 n'est personne qui n'ait eu occasion de l'observer, sans que s'y joigne l'autorité morale. La distinction du bon et du mauvais, du bien et du mal , est le domaine de celle-ci, comme celle du vrai et du faux, de la réalité ou de l'inanité des conceptions est le domaine de l'autre. On voit donc toute la supériorité , en importance et en dignité, du pouvoir moral; aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit bien plus difficile encore à acquérir et à exercer que le pouvoir intellectuel.

En général, à part les inspirations spontanées résultant des lumières et de la nature morale plus ou moins parfaite, c'est surtout l'opinion publique qui, plus encore que toute influence personnelle et directe, fait pour chacun le bien ou le mal , et détermine ce qu'on peut ou non faire. Sa toute puissante influente sur la conduite a été clairement mise en lumière par le cas du duel, que n'ont pu empêcher, tant qu'il a été approuvé par l'opinion, la législation la plus sévère, les dernières peines temporelles, enfin la crainte de supplices éternels auxquels alors on croyait fermement

Mais cette opinion si puissante sur le grand nombre trouve à son tour quelques hommes qui sont tout puissants sur elle. Elle pense et juge comme eux, accepte leurs arrêts, sinon tout de suite, au moins avec le temps, et les impose aux autres. Ce qui donne, à quelques hommes exceptionnels, ce magnifique privilège, c'est la supériorité reconnue de lumière et de vertu , d'où la confiance en eux. Sans lumières supérieures, la vertu se fait toujours estimer, respecter et chérir. Mais, à vrai dire, l'ascendant véritable ne peut alors être ob-

^* FIBIIIÈBE FAlTiE.

tcmi. ffon SUIS feriu ibwlument, mais sans grand caractère, ni eœor bien hmt placé, une intelligence supérieure peut encore obtenir considération et reconnaissance pour des aePTicei rendus. Mais quand la supériorité intellectuelle et la supériorité morale se trou?ent réunies dans la même personne, fascendant devient irrésistible et complet; et il constitue alors véritablement le pouvoir spirituel.

Sansdoute l'on peut, sinon ioujours, souvent au moins, être sâr que l'on fait bien ; mais plus rarement que Ton fait vraiment ce que Ton a de mieux à faire. Et qui a un peu vécu et n'a senti le besoin des conseils d un autre? On compreudn tout de suite la nature et les conditions de l'autorité mo- «le, à vrai dire , du pouvoir spirituel, si Ion s'imagine placé dans ces clrconstâncfti trop IWquentes de notre temps où le devoir est difficile, et ne paraît pas très^clalrement in^ diqué. Oui en crolra-t-on quand on entendra dire : voilà votre devoir 7 Et, pour le savoir, à qui s'adressera-t-on ? Au plus capable et au meilleur parmi ceux que l'on connaît. Si le plus capable n'est eittime aussi, ridée ne viendra même pas de sadresser à lui. Mais, si le meilleur n'est capable, de quelle ressource pourra-Wl être? comprendra-t-ll la position? Quelle chance auront les raisons qu'il pourra donner à l'appui de son avis d'être trouvées bonnes ou acceptées de confiance? D'après l'eicesslve complication des phénomènes moraux qui embrassent tous les autres et forment la plus haute et la plus difficile étude que puisse aborder l'esprit humain 11 est certain que celui qui peut y être supérieur doit l'être auasi dans les sujets plus simples et plus faciles. D'ailleurs l'ordre humain, ou l'homme si l'on veut, ne peut être connu et com pris en dehors de l'ordre universel et sans que le soient ses relations avec cet ordre. Aussi rien de plus légitime et de plus raisonnable que le sentiment qui fait refuser la confiance sur les plus hautes spéculations à celui que l'on sait ignorant et Inférieur dans les sciences abstraites plus sim^

niv. m POUVOIR en îbmporel et spiritoel. 2i

pies, plus avancées et plus sûres. Mais, comme je l'ai dit, l'acquisition de tous les plus minutieux détails d'une de ces sciences que saura toujours mieux qu'un autre celui qui en fait l'occupation exclusive de sa vie. n'aboutit qu'à donner une compétence spéciale et bornée, en tout semblable à celle de l'artisan ; et ce n'est pas à une pareille possession que s'attache l'Idée de la supériorité intellectuelle. Ainsi le prouve, par exemple, ce préjugé, trop répandu pour n'être pas sans quelque fondement, qu'un grand mathématicien peut être, en dehors de sa spécialité, un homme fort nul. Mais, au contraire, l'aptitude pour les conceptions d'ensemble et pour les vues générales est universellement regardée comme la véritable mesure de la portée Intellectuelle. C'est avec justice ; mais 11 convient alors de lui demander, comme garantie et comme facilitant l'appréciation, de se concilier avec de suffisantes connaissances spéciales et positives.

Ainsi donc , sentant instinctivement mais profondément que la véritable supériorité intellectuelle doit se retrouver la même en tout et sur tout, l'esprit humain est toujours poussé à l'unité de confiance, et n'en croit sur les sujets les plus difficiles que celui qui, sur les plus faciles, est aussi compétent Telle est donc la source de la haute difficulté de l'autorité morale qui, outre ses exigences propres, doit toujours reposer, et en réalité repose toujours effectivement, quand elle se rencontre, sur l'autorité Intellectuelle, d'ailleurs justement ou non accordée. Sans doute les conditions de cette autorité à la fois Intellectuelle et morale qui devient alors le véritable pouvoir spirituel sont difficiles à remplir; mais on ne le trouvera étonnant ni regrettable si l'on considère que c'est la plus noble action qu'un homme puisse exercer sur un autre; en même temps que la plus puissante et la plus salutaire , si le chef choisi est digne de sa mission et de Finfiuence qui lui est accordée.

Quant à l'appréciation du pouvoir spirituel ainsi complété.

'4 rJliBlIlKlIX FAmiriK*

au point de ftte social et politique, il n'y a qu'à le supposer un peu général et éteodu pour en foir tout de suite rextrême importuice. Ceux qui, outre l'erreur et la vérité, font encore pour d*autres le defoir, le bien ou le mal, sont naturellement tout puissants pour déterminer la conduite et maintenir ou troubler Fordre. Leur action sans doute, tant que leur influence n'est pas régularisée et reste extra-légale, n*est pas toujours immédiate et instantanée comme celle des chefs temporels; mais, avec le temps, Foccasion arrive, les circonstances se présentent où cette action se fait clairement voir. Assurément, personne, ayant compris ce qu*est le pouvoir spirituel, ne doutera qu'il ne constitue une force sociale immense, toujours agissante, bien que plus ou moins confusément comprise et reconnue. Il est tout puissant sur les idées» et ce sont elles qui mènent et gouvernent le monde. Toute institution qui ne trouve pas, dans Fopinion, dans les croyances, une base Inébranlable, ne peut être solide et durable, comme doivent maintenant commencer à s'en apercevoir lei plitiqucs de notre temps. Et, tant qu'il n'y aura pas de priooipt suffisants, réellement démontrés pour les hommes compétents, et, cooséquemment, acceptés de tous, rien de stable ne pourra être fondé en politique. L'extrême importance, à ce point de vue, du pouvoir spirituel fait donc maintenant parfaitement comprendre pourquoi ceux qui avaient en main la force matérielle m sont si constamment, quoique s! vainement, efforcés d'obtenir les résultats que lui seul peut produire. Et de là donc, comme je le montrerai bientôt, toutes les tyrannies qui ont jusqu'à ce jour tant affligé l'IIu- ""manité et 'rotar# ses progrès.

$ 5. — Contraste ém poitvoirs ipiiiliiel ei iiiiiipor«l. » SpoDUnèité

in. iminier.

La pins Importante différence entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est que le premier est essentiellement

dMustitution artificielle peut-on dire, tandis que le second est spontané et naturel. Les fonctions du pouvoir temporel n'exigeot, en général, qu'une capacité qui se trouve à un degré suffisant chez un très-grànd nombre d'hommes, chez la plupart môme certainement El il suffit alors, pour Fexercer convenablement et à Favantage de tous, d'une suffisante préparation ctdu désir de bien faire. Ainsi la naissance s'est trouvée, pendant des siècles, fournir d'innombrables chefs temporels parfaitement à la hauteur de leur position et de leurs fonctions.

Mais pour le pouvoir spirituel il en est tout autrement. Celui-ci ne peut ni se donner ni se transmettre , il faut qu'il se crée lui-môme, et il ne comporte que des parvenus. Il n'y a pas de puissance au monde qui puisse donner à qui n'a su l'acquérir l'autorité Intellectuelle et morale. C'est à peine si les positions, les honneurs, institués pour la glorifier quand elle existe, pour la mettre en évidence, pour en faciliter Fappréciation , peuvent, quand elle n'existe pas, en procurer même quelques bribes insignifiantes. Un bonnet de docteur, une place d'académicien, feront passer pour capable et savant celui qui" ne Fest pas? Mais auprès de qui? Et pour combien

de temps?

C'est dans la conscience et le jugement de tous que le pou- \oir spirituel doit avoir ses racines. Aussi, même au moyen âge, alors que le pouvoir spirituel était organisé et régulièrement constitué, voyez le véritable chef distinct parfois du chef officiel, et de sou temps saint Bernard *, plus puissant qu'aucun pape. Le pouvoir spirituel est une pure affaire

* solitaire, dil Bourdaloue , qui «ail tuî-inênic au dehors plus d'occupalïons que la plupart des hommes n'co auront jamais ; consuUé de louio la Icrrc, chargé d*une infinité de négociations importantes, pacificateur des Etats, appelô aux conciles, porlanl des paroles aui rois, instruisant les éfèqiies, réprimandmi les papes, gouf crnanl un ordre entier, prédicateur et oriele de ion ttmpi (Sermon mr la fuite du monde ^ première partie).

l>niMIÈRE i>ARTIC.

d'opinion, et toute la saine politique à son égard consiste à le laisser surgir, à faciliter son avènement, sans prétendre le produire ni trop même le hâter; puis, quand ce pouvoir a surgi , à le reconnaître et à lu! faire sa part. Et ainsi le comprenait bien au siècle dernier le cardinal ministre qui écrivait à Fontenelle: Dhisttm kabemus imieiium. 11 savait bien que lui, prêtre pourtant et cardinal, ét^it le chef temporel; et que le chef spirituel était le laïque, l'écrivain, mais le savant, le philosophe, l'académicien : c'était le beau temps alors des académies I

En réillté, la suprême autorité splritiielle à une époque quelconque s'accorde toujours aux hommes en évidence qui paraissent le mieux représenter le» tendances et les besoins du moment, et par suite sont regardés comme supérieurs & tous les autres alors existants. Ainsi au xviii* siècle, quoique de moins en moins à la hauteur de leur position et dignes d'elle, le» vnls chefs spirituels, les vrais papes, furent successivement Fontenelle, Voltaire et Rousseau. Comme de l'un à l'antre la décadence est marquée! Enfin s*il arrive un moment, comme c'est le cas actuellement, où l'on ne trouve ni doctrine ni personnes qui représentent les tendances et satisfassent aux besoin» du moinent, toutes les forces sont aussitôt employées soit à produire, soit à chercher cette autorité.

On voit donc que c'est au fond du cceur qu'est écrite la distinction des deux pouvoir». On veut bien obéir au plus fort, au plus puissant, le respecter même, mais on veut croire celui qui entraîne, convainc, persuade* Inspire la confiance. Et quand la force temporelle veut produire ces résultats sociaux* admirables, en effet, mais qui ne sont pas de son ressort» et que produit spontanément la force spirituelle; quand, par exemple, elle veut propager ou abolir une religion, en main* tenir une qui se meurt ou arrêter les progrès d'une autre qui surgit, elle répand des iots de sang et avorte Impuissante.

niV. DU POUVOIR EN TEHrOBSL ET SPIRITUEL.

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