PROLÉGOMÈNES
% % . — ftéfir %émML «t ion iatiifait 4e olartéi de tMl , faute de ««eepU^ts
d'enienble.
Le désir de dartés de toat, «i Justement et si énargiqoement ainsi rendu, est certaiaemeai un ém pliia cotmniioiy comme un des plus légitimes et des plus honorables de la nature humaine. On ne désire pas tout savoir, parce qu'on sait bien que c'est impossible. On ne regrette, non plos, généralement de urètre pas tin astronome oa un pfaystoiogiste consommé, parôe qu^on sait que, pour en venir ià, H faut uœ organisation et des elroonstaneesparticuU&res. Mais ce ^ue l'on
pouri*îi biea regretter, c'est de ne pas savoir d'une manière plus nette et plus précise ce que sont au Juste , par exemple» l'astronomie et la physiologie. Et ce que beaucoup regrettent certainement, c'est de ne pas avoir une idée plus exacte et plus sûre de cet ordre universel qui nous entoure et nous domine; c'est de ne pas mieux savoir ce qu'est cette science qui , tout à la fois , chose extraordinaire , tient tant et si peu de place dans la société moderne, qui y joue un si grand rOle et dont la portée y est encore, cependant, si peu et si mal comprise ; c'est aussi de ne pas mieux connaître les relations de cette science avec cet ocdre universel, et, d'une manière générale ; ce qu'elle en apprend, ce qu'elle en laisse encore ignorer, ce qu'elle en pourra savoir, ce qui lui restera constamment interdit; et enfin, les relations de tout cela avec nos besoins.
£t ce regret, sans nul doute, a un sens profond. On ne regrette sérieusement d'ignorer que ce qui, on le sent, aurait pu être appris et devrait être su. Non, la connaissance, l'étude minutieuse de tous les détails, mais une vue d'ensemble des sciences indestructiblement gravée dans l'esprit, des clartés de tout enfin, bien nettes et bien saisies; tels devraient être certainement le but et le résultat de l'instruction générale, de l'instruction commune à toutes les classes et aux femmes comme aux hommes. Dans ce chef-d'œuvre, tout à la fols tableau si admirable et satire si mordante de la pédanterie chez les femmes, Molière n'a-t-il pas soin de faire dire à Glitandre, qui toujours a tant de goût , de jugement et d'esprit,
« Je consens qu'une femme ait des clartés de toutP »
Mais, pour donner des clartés de tout, il faut en avoir; et qui donc maintenant a des dartés de tout? qui donc connaît et comprend ce monde où il est; tous ces êtres qui vivent commô lui, et enfin se connaît lui-^même 7 Qui même, mainte-
LA PHILOSOPHIE RATUll£LLI. 77
oant, a seulement conscience de raccord et de llianiionle de tontes ses connaissances, de leurs relations entre elles? Et qui, à vrai dire, n'est aussi embarrassé, soit qu*il veuille les lier, soit qu'il cherche à acquérir celles qu'il sent lui manquer? Et outre cette immense satisfaction, cette tranquillité, ce repos d'esprit que lui apporteraient des clartés de tout, chacun sent bien que toute sa conduite en serait éclai* rée et apurée, comme aussi toutes ses connaissances spé* ciales affermies, et, autant qu'il le voudrait ^ aisément éten«dues.
n faut donc qu'il y ait quelque- grande difficulté à ce que soit satisfait, puisqu'il ne Test pas, un désir aussi général et aussi légitime que celui de se rendre compte de l'ensemble de l'ordre universel, que celui de clartés de tout Et, en effet, à voir la société ainsi qu'elle est actuellement organisée, on doit même croire que c'est impossible* Les établissements scientifiques de tous degrés sont nombreux , et même très-multipliés en France et en Europe, mais ils ont chacun leurs études et leur but particulier, le point de détail dont ils s'occupent à fond et exclusivement; et non-seulemmit ils n'ont entre eux ni liens ni rapports , mais ils sont en désaccord et en opposition plus ou moins ouverte ou cachée. Gela est bien facile à constater sur celui qui les domine tous, l'Institut de France; et il n'y aura doute sur ce qu'il en est à cet égard, pour personne en position de savoir, non ce que disent, mais ce que pensent les uns des autres les académiciens des différentes classes de Flnstitut
Personne n'ayant sur l'ensemble ni conceptions, ni vues, personne même ne s'en occupant, et n'osant le faire de peur de sortir de sa spécialité et de sa compétence; naturellement, il n'en est rien enseigné à personne. Et comme c'est Tensembleseul auquel tous sont intéressés et que tousdoiv^t connaître, il n'y a pas, à vrai dire, maintenant d'instruction générale. Aux uns on ne cherche & donner que des connais-
78 DECXliMA Tàwni^
sanoes â^âppHcation $ depuis quelqttes années on divise les auti^ en section des lettres et en section des sciences i et celles que Ton enseigne alors ne sont qu'un mélange incohérent de théories spéculatives et de procédés pratiques; enfin, il n'y a vraiment auoune idée sur Tinstruction qui doit être donnée aux femmes. Et cependant tout ce monde est fait pour vivre ensemble* Gommât pourra-t-il s'entendre, ayant été si diversement élevé et instruit? oomment pourrat-il avoir leë lUêmes idées et des croyances communes?
Mais des situations analogues à celle dans laquelle nous nous trouvons actuellement se sont déjà présentées. L'histoire nous montre, en effet , la prépondérance de l'esprit d'ensemblô ou de l'esprit de détail tour à tour nécessaire aux progrès des connaissances humaines» A certaines épO'» ques, le plan d'ensemble étant donné i il n'y a qu'à exécuter les travaux qu'il indique. Puis, quand on a été suffisamment loin dans toutes les directions tracées, il arrive que les résultats acquis ne s'accordent plus avec la conception générale à laquelle ils sont dus ^ mais dont l'efficacité est épuisée. G*est alors sur cette conception qu'il faut revenir, c'est elle qu'il faut modifier ou changer; et c'est le progrès des conceptions d'ensemble qui, dès qu'il est possible, doit, sous peine â'avortement, être cherché i car seul il devient alors capable de déterminer de nouveaux progrès de détail de quelque portée. £t maintenant qu'après avoir fait leur temps, la spécialité et le morcellement continuent, mal à propos, à prévaloir, ne voyons-nous pas la langueur in-teileotuelle en résulter, rien ne se produire en aucun genre, et les forces qui demeurent actives encore, s'épuiser sur des détails Sans intérêt eomme sans importanoe » indifférents au public ?
La philosophie positive , réagissant contre une telle situation, vient donc répondre, par de nouvelles conceptions d'ensemble, aux besoins du moment* Dans ce qui constitue
LA PHIUMOPHIE HATUAELLB. 79
actuellement le savoir humain ^ elle distingue d'abord ce qui est fondamental , primordial , ce qui doit servir éternellement de point d'appui à toutes les connaissances, à tous les développements ultérieurs; puis, ces hautes notions mises & part, elle les relie» et en forme un faisceau» un tout homogène et complet» propre, en premier lieu, à faire connaître & chacun cet ordre universel qui est la définition même des existences qui Fentourent et le dominent» ainsi que de la sienne propre» puis à rendre, non-seulement plus faciles et plus sûres» mais môme suffisamment possibles les connaissances spéciales nécessaires à son activité. Il en résulte un véritable sy£d;ème d'instruction générale , qui , dans sa partie essentielle et fondamentale, est applicable et convient à tous» à toutes les classes, aux pauvres» aux riches» au dernier artisan , aux esprits les plus cultivés, artistes» poètes» philosophes ; enfin aux femmes comme aux hommes.
§ S. — Immuabilité et modiflcabiiité de l'ordre univeriel.
L'idée la plus générale et par suite la plus importante à connaître et h approfondir, qui résulte de l'ensemble actuel des connaissances humaines» est que l'ordre universel est tout à. la fols immuable et modifiable : immuable dans ses conditions fondamentales; modifiable dans ses dispositions secondaires. Cette profonde et lumineuse conception est» en réalité, exclusivement propre, dans toute la généralité qu'elle comporte» et» conséquenunent» dans ce qui concerne l'ordre humain» à la philosophie positive. L'observation journalière de la direction actuelle des afiaires humaines ne montre que trop à quel point elle est» ainsi que ses plus importantes conséquences, encore actuellement méconnue.
Personne ne doute qu'en tous temps et en tous lieux» les circonstanoes étant les mêmes, les mêmes phénomènes ne se reproduisent; et que, s'ils sont différents, c'est que les circonstances diffèrent : telle est la base de toutes nos re-
cherches, de toutes nos connaissances, de toute notre conduite; et tel est aussi le point de départ du dogme de rimmuabilité de Tordre universel. Mais non-seulement les mêmes circonstances ramènent les mômes phénomènes que font varier des circonstances différentes, mais encore, dans ce dernier cas, c^est-à-dire quand les phénomènes sont différents par suite de la différence des circonstances, il existe Constamment entre eux des relations fixes. Invariables, permanentes, liant la diversité des phénomènes à celle des circonstances et permettant de conclure, de prévoir Tune d'après l'autre» Tel est proprement le dogme de rimmuabilité qui revient à dire que le monde est gouverné par des lois fixes, invariables, par des faits généraux embrassant les faits particuliers dont ils sont les rapports constants de succession et de similitude. Un exemple éclaircira ceci. Un con>s qui mettra un certain temps à tomber de telle hauteur, mettra un temps différent à tomber de toute autre. En regardant comme le phénomène ou Pévénement le temps de la chute, on en imagine aisément autant de différents que Ton veut en supposant des corps tombant de hauteurs différentes. Telle est Pinfluence de la modification apportée à une circonstance déterminée pour faire varier un phénomène dont la nature reste toujours la même. Ce cas met en relief la nature et la portée du dogme de Tinvariabilîté. En effet , tous ces temps que le corps met à tomber sont différents; mais^ dans le même lieu, le rapport entre les nombres représentant la hauteur de la chute et le carré de ces temps reste toujours le même. LMnvariabilité de ce rapport est ce qui constitue la loi du phénomène de la chute des corps. Ainsi donc voici un exemple de la constance dans la variété ; d'un rapport qui reste immuable, le phénomène différant; enfin d'une loi. Le dogme de rinvariabilité de Tordre universel, par suite la définition même de cet ordre est proprement que : les phénomènes de toutes classes sont assujettis à
des lois inrariables, c'est-à-dire soumis à des relations constantes de succession et de similitude.
Quelque irrésistible et ferme que soit la croyance que Ton ait en ce dogme, il n'en est pas moins vrai qu'il est, en pria* cipe, indémontré et Indémontrable. En laissant tomber une pierre» nous sommes, si nous y pensons, intimement persuadés qu'elle tombera en se conformant h la loi de la chute des corps. Mais, en admettant que tous les corps qui Pont tombés soient tombés ainsi, pourquoi s'eosuitr-il que tous ceux qui tomberont dans l'avenir doivent tomber de même? A cette question aucune réponse n'a Jamais été faite, et n'est possible. Mais le besoin qu'on en a, les services qu'il rend, cette justification perpétuelle de la confiance qui s'y appuie, détermine l'admission irrésistible du principe de Tinvaria* bilité des lois naturelles.
Nos besoins eux-mêmes et l'activité nécessaire h leur satisfaction amènent promptement une certaine appréciation de la constance des phénomènes les plus simples et les plus communs. Mais ce n'est qu'avec une extrême lenteur que cette notion s'est étendue à des phénomènes un peu compliqués , et qui, dépendant du concours de circonstances plus ou moins nombreuses, se reproduisent rarement identiques. Gomme tout le monde le sait, la notion de miracle, intimement liée, cela est évident, à celle de l'immuabilité habituelle de l'ordre fondamental , n'a surgi que tardivement dans l'évolution de l'Humanité. Mais ce qui a été surtout un extrême effort pour l'esprit humain , ce fut d'étendre ce principe de l'immuabilité à des lois ou faits généraux dominant les faits particuliers : et cette extension dont la difficulté augmentait avec la complication des phénomènes, n'a été accomplie que successivement pour chaque classe d'entre eux; Tétant toujours pour toutes les classes de phénomènes plus simples , avant de l'être pour celles qui comprennent des phénomènes plus compliqués.
82 DIDXlilU PARTIE.
QuMid eUd ft'étQQd des faits partiouliers aux Taita géivlrattx et s'applique à des phénomènes d'une certaine oomplioation i ridée de Timmuabilité entraîne avec elle celle de modifioabilitéi £a effet la loi suppose la variété des phénomènes puisqu'elle représente ce qui reste constant dans des phénomènes différents, mais de môme naturel et en outre elle indique l'influence» sur le phénomène, des différentes ciroonBtanGes« ou au moins de telle circonstance déterminée parmi celles qui concourent à le produire» Concevant alors qu^il est ea notre pouvoir de réaliser telle circonstance que nous savons devoir produire sur le phénomène une certaine modifica^ tien, nous voyons quelles doivent être les conditions » la nature et la portée de notre action modificatrice sur l'ordre extérieur et intérieur, c'est-à-dire sur le monde et nousmêmes. Et comme ce qui fait la complication des phénomènes est justement le nombre plus ou moins grand des circonstances qui y influent I plus les phénomènes sont compliqués, plus il y aura d'influences modificatrices pouvant être mises en jeU| et plus nous aurons de chances d'en trouver à notre portée«
L'ordre universel consistant donc dans une fatalité tnodi'* fiable, l'objet de toute notre science est de savoir en quoi il est immuable i en quoi modifiable. Ce but est atteint par la connaissance des lois des phénomènes^ qui sont les règles in« flexibles , générales et permanentes auxquelles ils sont soumis, et qui, en outre, indiquent les variations possibles et les moyens de les produire! U est évident que c'est seulement sur une telle connaissance que peut reposer une sage activité ; et que, en dehors d*elle, cherchant au hasard» d'après l'impul-* sien des passious et des désirs, des résultats 10 plus souvent impossibles, comme de transmuter les métaux, de guérir toutes les maladies par un même remède, de prévenir toutes les révolutions par des combinaisons politiques, indépendamment des croyances et des sentiments; il est évident, dis-je«
LA PHILOSOPHIE RATORBLLE« 88
qu'agissant en dehors de la connaissance positive de l'immuabilité et de lamodificabilité de Tordre naturel, l'on doit sûrement manquer les modiâcations qui , étant possibles, sont la véritable amélioration que comporte notre situation » et suffisent toujours à la juste satisfaction de nos besoins réels.
§ 3. — Derinconnaissable^ et de la répartition du coaDaiisable dans
les dlfférenlef iciences.
Dans sa vue la plus générale, la science nous apprend donc que Tordre est à la fois immuable et modifiable^ et elle a pour fin de nous faire connaître les modifications qu'il comporte, et les moyens de réaliser celles qu'il est de notre intérêt d'obtenir. Mais, en outre, la nature constante des acquisitions qui, accumulées depuis trois mille ans, constituent aujourd'hui Timposant ensemble du savoir humain, dévoile avec la dernière évidence un fait d'une haute portée et que, pendant bien des siècles, on s'est pour ainsi dire, efTorcé de ne pas reconnaître. Ce fait c'est que, parmi tout ce qui est susceptible d'être Tobjet des recherches et des investigations de l'esprit humain, il y a à distinguer, nonseulement le connu et Tlnconnu, mais encore le cormaiS" sable et Vinconnaissable, Il est en effet telles questions sur lesquelles l'esprit humain n'a aucune prise, sur lesquelles échouent toutes ses méthodes; qui ne comportent que des solutions illusoires, et qui, après tant et de si grands progrès, après tant d'autres difficiles questions si heureusement résolues, sont posées et cherchées depuis trois mille ans sans avoir fait un pas. Et maintenant qu'arrive-t-il? C'est qu'après s'être, pour ainsi dire, acharné sur ces questions, on finit par reconnaître qu'elles sont aussi oiseuses qu'insolubles et que leur solution, si même nous y pouvions parvenir, ne pourrait en rien modifier notre conduite.
A proprement parler, cette impossibilité ne signifie rien autre chose sinon que, par Tefiet d'une organisation, à cet
Sh DEUXIÈME PARTIE*
égard certainement défectueuse, Tesprit de I*hoinme est plus puissant pour poser que pour résoudre les questions. Quant à ces introuvables recherches, elles consistent dans les connaissances absolues, les causes premières et finales, la nature intime des êtres, le mode essentiel de production des phénomènes; en un root, dans le pourquoL L'esprit humain ne peut jamais arriver qu'au comment; mais le comment suffît parfaitement à la réalité de notre vie.
Laissant donc maintenant de côtéTinconnaissable, nous n'avons plus à nous occuper que du connaissable, qui comprend le connu et Tinconnu , et se répartit entre toutes les sciences actuellement existantes. Mais d'abord, qu'est-ce qu%ine science , et par quoi est constituée une science distincte ? Le nombreen doit-il croître toujours, et indéfiniment?
Par suite même de sa puissance dont c'est le premier effet et le plus décisif, l'esprit humain est capable de reconnaître l'identité ou la similitude de nature dans des phénomènes diflTérents. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il y arrive du premier coup, tant s'en faut, mais c'est à quoi le conduisent ses efforts et ses progrès continus. Il est bien évident qu'il doit commencer d'abord par reconnaître les ressemblances les plus frappantes, les plus saisissantes, et arriver ensuite successivement aux plus délicates et aux moins sensibles. Ce qui constitue alors une science distincte, c'est la formation d'un groupe de phénomènes de nature plus ou moins semblable, réunis pour être rapprochés , comparés et simultanément étudiés. On voit donc comment le nombre des sciences a dû naître avec le progrès des connaissances, et avec le développement de l'esprit humain faisant reconnaître des analogies qui avaient d'abord échappé, et qui rapprochent entre eux certains phénomènes en les séparant des autres. Ainsi la seule conception de la convenance, en certains cas, d'une science distincte, la séparation d'un groupe de phénomènes de l'ensemble du domaine intellectuel, tel qu'a été,
LA PHILOSOPHIB NATURILLI. 85
par exemple, rétablissement de Talchimie an moyen Age, pois , plus tard, de la physique, constitue, en elle-môme, un progrès très-important et une véritable découverte spéculative. Dans sa définition la plus générale, une science n^est donc quePétude propre d*une classe de phénomènes dont Tanalogie a été saisie. Enfin, ces mômes considérations 8*applîquent évidemment aux divisions intérieures des sciences ; divisions qui doivent toujours reposer sur une analogie plus étroite entre les phénomènes qu*elles réunissent , qu*entre tous ceux qui appartiennent au reste de la science.
Qu*il concerne la formation des sciences principales ou de leurs subdivisions, ce classement, cette répartition des phénomènes provient d*un premier degré de leur connaissance et tend à en faciliter l'étude ultérieure. Il est clair que des groupes trop multipliés iraient directement contre ce but , surtout 8*ils étaient regardés comme à peu près d*égale importance et sMls n^étaient pas rangés hiérarchiquement.
Or maintenant il n*est guère personne qui, faisant retour sur ce qui, à notre époque, constitue le savoir humain, ne se sente comme perdu au milieu de toutes ces sciences actuellement existantes et, pour la plupart, connues à lui de nom seulement Mais que Ton vienne à comprendre la pensée la plus générale de la philosophie positive : Toutes les connaissances humaines sont et doivent être à jamais dominées par un petit nombre de sciences fondamentales qui s'enchaînent^ de telle sorte qu'elles ne sont que les différentes parties dun tout complet; aussitôt une immense lumière se répand sur ce qui jusqu'alors était resté obscur et confus ; on voit tout de suite que Tordre peut succéder au désordre; et la seule pensée de Timportance relative des sciences justement appréciée et de leur enchaînement découvert, fait comprendre immédiatement comment il est possible de se reconnaître entre toutes, et de mettre dans ses connaissances un ordre
aussi favorable à leur affermissement qu'à leur extension. Pour arriver à cette puissante et lumineuse conceptioni il y avait un triple effort à faire qu'a dû accomplir le génie de M. Comte. Il fallait trouver le caractère distinotif de ces sciences fondamentales qui dominent toutes les autres» Mais* ce caractère étant trouvé, restait une lacune à combler* U a donc fallu créer, pour arriver au tout complet, une nouvelle science qui, d'abord, n'a été que la science sociale, mais dont plus tard M. Comte a reconnu qu'il devait séparer la morale. Enfin, il a fallu lier toutes ces sciences, c'est-à-dire découvrir l'enchaînement qui existe entre elles. M. Comte a satisfait à toutes ces conditions, a résolu toutes ces questions qui, pour lui, s'enchaînaient et se posaient d'elles-mêmes. U est ainsi arrivé à la synthèse spéculative consistant dans l'unité de méthode et dans l'homogénéité de doctrine. En conséquence de ses travaux, il y a maintenant sept sciences fon*damentaleSy abstraites et positives, dont le nombre est, dès à présent , à tout* jamais fixé parce qu'elles comprennent et embrassent tous les ordres possibles de phénomènesi et que, quelles que soient les modifications ultérieures , les sections que, d'après les ansdogies et les différences des phénomènes dont elles s'occupent, elles établissent dans le domaine intellectuel, conserveront toujours une importance m^ieure» Ces sciences rangées par ordre sont les suivantes : les mathématiques ou la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologiCi la science sociale et la morale«
§ 4. — Nature abstraite et enchatDement rationnel des sept sciences fondamentales dont Pensemble forme la fkhilosophie naturelle.
Le caractère bien tranché qui distingue des autres les sept sciences fondamentales aboutit à la division des sciences en abstraites et en concrètes. Malgré Textrème importance d'une telle conceptioni elle est encore essentiellement méconnue, quoique ancienne déjà. C'est assez dire quOf pour être bien
LA PHILOiOPB» IIATURBLLE. 67
oosapriss et devenir familière i elle doit exiger ud certaio effort Mais elle est la première pensée # le point de départ et eomme la base de la philosophie positive i dont il n*est possible de se faire que la plus vague et la plus confuse idée si Ton ne s'y arrête et ne se rapproprlOé
Lorsque nous portons att.tour de nous les regards, oe que nous distinguons tout d*abord, oe sont des corps ou êtres différents. Le sentiment de leur existence résulte pour nous des impressions sur nos sens auxquelles ils donnent lieu i et do 1& ridée de phénomènes dont nous les reconnaissons pour source. C'est donc par Tensemble des phénomènes qu'ils offrent que les êtres se révèlent à nous. Mais, en étudiant et en cherchant à connaître de mieux en mieux les corps ou êtres, Tesprit humain a pu séparer les uns des autres les phénomènes qu'ils nous présentent : puis, chacun de ces derniers étant isolé, il a pu le concevoir indépendamment de Têtre qui lui donne lieu. Ainsi sont conçues la forme et la chaleur, par exemple, indépendamment de tout corps s et tel est le résultat de rabstraotioUé Effectuée sur plusieurs corps, elle a permis le rapprochement d'un phénomène unique présenté par un corps avee un phénomène semblable présenté par un autre corps« L^esprit humain a reconnu ainsi ridentité de nature, le phénomène étant différent. Ainsi, Tidée de forme ayant surgi, un corps rond et un corpscarré ont conduit à la comparaison exclusive des formes rondes et carrées, indépendam> ment de tout corps.
On comprend donc comment tous les phénomènes appréciables peuvent se répartir en un certain nombre de classes, contenant chacune tous ceux dont la nature est la mêmei et Tétude des différentes classes formées est proprement ce qui constitue les différentes scienoes abstraites. Oelles^cî ne s'occupant Jamais que de phénomènes d'un genre déterminé, les corps n'y sont directement considérés que sous le seul aspeet qui fait rofadet propre de la scienoe. La science
concrète , au contraire, est celle des corps considérés à la fois dans tous les phénomènes qu'ils présentent : ce que Ton étudie alors c*est proprement la combinaison particulière des phénomènes de chaque sorte d^où résulte en réalité le corps lui-même. Il est^ clair, par cette seule définition, quMne telle combinaison ne peut être réellement connue qu*autant que ses éléments le sont; et qu'ainsi la science abstraite doit précéder et dominer la science concrète. La complication naturellement supérieure de celle-ci laisse cependant sentir que , si les résultats précis de combinaisons très-compliquées sont généralement impossibles à obtenir, on doit au moins pouvoir arrivera des limites qui les comprennent, ou à des indications générales très-précieuses sur ces résultats : indications qui permettent et guident alors les recherches empiriques, faisant approcher de plus en plus, suivant querexlgent nos besoins, des connaissances nécessaires à leur satisfaction. Les sciences, concrètes qui étudient directement les êtres , importent donc surtout à la pratique qui toujours agit sur les corps pour modifier, suivant notre convenance , leurs propriétés ou en obtenir d'autres par leur action et leur combinaison mutuelles. C'est ainsi par exemple que l'agriculteur et le fabricant ont constamment besoin des connaissances qui rentrent directement dans la météorologie, la minéralogie, la botanique et la zoologie.
Mais la science abstraite, qui doit toujours précéder la science concrète, en étant à la fois la base et le point de départ, suffit en outre à faire connaître les conditions fondamentales de Tordre universelles lois abstraites entraînant, comme conséquences nécessaire, les lois concrètes; et c'est ce qu'effectivement nous pouvons toujours reconnaître, quoique la découverte logique de celles-ci surpasse le plus souvent notre puissance déductive. La science abstraite doit donc seule ici nous occuper.
Elle comprend , comme je Tai dit y sept sciences particu-
LA PHILOSOPHIE NATOll£LL£. 89
lières dont la connaissance complète est maintenant qnasi impossible. Dans les quelques pages de ce livret ma pensée est seulement d*exposer d'abord Tobjet propre et l'enchaînement de ces sciences; puis le point de départ, les conceptions fondamentales, les principaux résultats et les pins importantes propriétés de chacune, en le faisant plus ou moins longuement suivant leur importance relative. Ce sont assurément de telles connaissances qui seules, satisfaisant le besoin de clartés de tout, peuvent et doivent, suffi* samment développées, être le but et le résultat de rinstruction générale : dans Tavenir, sinon de notre temps.
L'ordre hiérarchique des sciences et leur enchaînement résultent de la relation, les uns envers les autres, des phénomènes dont elles s*occupent. Les phénomènes d'une certaine classe dépendent de ceux d'une autre classe quand ceuxci contribuent à déterminer, à fixer, peut-on dire , ceux-là. Ainsi, parmi les phénomènes de pesanteur, le mouvement oscillatoire, par exemple, autour d'une ligne fixe, (iépend de la forme du corps oscillant; mais une propriété (juelconque de la forme d*un corps est toijjourd indépendante de son poids et de la pesanteur en général. Ainsi donc, les phénomènes de forme, qui sont des phénomènes mathématiques^ sont toujours indépendants des phénomènes de pesanteur, qui sont des phénomènes physiques ; tandis que, au contraire, les phénomènes de pesanteur, parfois ne dépendent pas, mais le plus souvent dépendent, de ceux de la forme. L'enchaînement des sciences consiste alors en ce qu'elles peuvent être rangées en un ordre tel que les phénomènes de chacune d'elles dépendent de tous ceux des sciences précédentes, et soient indépendsmts de ceux des sciences suivantes. Et l'ordre de cette dépendance est aussi celui de la généralité décroissante et de la complication croissante des phénomènes.
Des phénomènes sont plus généraux que d'autres quand Ils
90 P8DXIÈMS PARTIE*
appartiennent à un plus grand nombre d'êtres, ou bien quand ils se produisent et peuvent être appréciés dans un plua grand nombre de ca& Le phénomène moins général coexiste alors toujours avec celui qui Test plus et lui est, pour ainsi dire, surajouté. La complication supérieure est évidemment liée à une moindre génér^téi car un phénomène plus particulier que d'autres qui a effectivement lieu est» en partie, déterminé par les influences des phénomènes plus généraux coexistants aveo lui et sans lesquels il ne peut se produire ni se concevoir. Il en résulte doue que la difficulté de Tétude des phénomènes doit croître à mesure que leur généralité diminue; il en résulte en même temps que Tétude des phénomènes plus compliqués suppose la connaissance au moins des lois principales concernant les phénomènes plus simples, et a nécessairement besoin de s'y appuyer. Aussi « une science contenant des phénomènes plus compliqués n'a jamais pu naître qu'après que furent formées les conceptions fondamentales des sciences concernant les phénomènes plus simples. Et l'ordre de création des sciences est aussi celui de leur avancement et de leur perfection possible.
La première classe de phénomènes comprend donc les plus généraux « les plus abstraits , les plus simples. Elle en renferme de trois sortes ; de nombre, d'étendue et de mouvo'* ment. La science qui les étudie est la mathématique. On ne peut concevoir des êtres ne comportant pas la triple appréciation représentée par ces trois genres de phénomènes; et ces trois genres peuvent s'isoler de tous les autres, être conçus sans eux, et étudiés séparément. Le cas des astres nous offre l'exemple de corps ne pouvant noua être connus que par la vue, et dans lesquels i par suite, les phénomènes d'étendue et de mouvement sont les seuls que nous étudions. L'astronomie se trouve être ainsi, en quelque sorte 9 la mathématique réalisée f et * dans l'échelle ascen-
LA PHIUMOraU RATDULLB. 91
dante des sciences t suivant leur complication oroiasante, elle est celle qui doit immédiatement la suivre.
La mathématique et Pastronomie n*ayant étudié dans les corps que les propriétés sans lesquelles on ne peut môme les concevoir^ la physique y étudie les propriétés générales qui se retrouvent dans tous» et ne diffèrent de Tun k Tautre que par le degré. Telle est la troisième classe de phénomènes comprenant tous ceux que nos sens nous .révèlent dans les corps tant que la composition en reste la môme. Ces phénomènes sont rapportés à des propriétés conçues comme inhérentes aux corps* mais qui| en réalité* ne désignent qu*un en* semble de phénomènes de môme nature. Ces propriétés sont les suivantes : la pesanteur * la chaleur, la lumière* le son , rélectrioité et le magnétisme* Sans doute* au fond* on ne peut pas plus imaginer un corps sans une certaine tempéra* tûre que sans une Certaine forme; mais c'est un caractère général des phénomènes physiques* c'est-à-dire de pesanteur* declialettr* eto«* de dépendre des phénomènes mathémati«* ques qui sont indépendants d'eux. On peut étudier la forme abstraction faite de la chaleur* mais le contraire est impossible.
Connaissant toutes les propriétés générales des corps, Une reste plus à connaître que ce qui les distingue essentiellement les uns des autres* c'est-à-dire leur composition propre* ou lehr aptitude à former telles ou telles combinaisons. C'est là l'objet de la chimie étudiant les phénomènes de composition et de décomposition* Et elle est plus compliquée que la physique* car toute action chimique* présentant toujours quelque chose de propre, est en outre soumise à rin«> fluenoe de la pesanteur* de la chaleur, de l'électricité, eto«* en un mot, de tous les agents physiques. Dans l'étude des phénomènes physiques on fait abstraction des phénomènes de composition et de décomposition ; et, au contraire* dans celle de ces derniers phénomènes, il faut* nécessairement* toujours tenir compte. des phénomènes physiques.
La chimie achève dé faire complètement connaître la nature morte; et il ne reste plus à étudier que la nature vivante. Une nouvelle conception est alors nécessaire ; c*est celle de VorganisatUnu Pour Tétude de la matière inerte, il suffit de concevoic les corps comme formés de molécules, c*est-àrdire de particules de môme nature qu'eux , ayant les mêmes propriétés, mais indivisibles, et assez petites alors pour échapper à nos sens ; car, tant que la matière reste pour nous une source de sensations, nous la pouvons diviser. En passant à la nature vivante, une conception semblable deviendrait inadmissible et absurde même. Un animal n*est pas composé d'animalcules ni même de molécules tant qu'il reste vivant; mais il Test de parties organisées et, comme lui, vivantes. L'étude de la vie est donc celle des propriétés nouvelles que Torganisation vient surajouter aux propriétés fondamentales de la matière. Tel est Tobjet propre de la biologie, s'occupant d'abord de ce qu'offrent de commun les deux grandes classes d'être vivants, végétaux et animaux; puis de ce que ceux-ci présentent de particulier. La complication supérieure et la dépendance des phénomènes biologiques envers tous les phénomènes inorganiques est évidente d'après la définition même de la vie, essentiellement caractérisée, partout où elle existe, par un mouvement continu de composition et de décomposition : tdle est en effet la vie fondamentale ou de nutrition, consistant en un phénomène chimique continu et perpétuel. Dans les animaux, une vie nouvelle, celle de relation, est surajoutée à celle-ci. Cette vie de relation résulte alors de deux propriétés nouvelles : la sensibilité et la contractilité, et suppose l'intelligence et le sentiment intermédiaires nécessaires entre les sensations et les mouvements. Mais l'étude des phénomènes intellectuels et moraux, la plus haute, la plus compliquée de toutes, peut seulement, d*après la nature propre de ces phénomènes, être ébauchée dans la biologie, qui termine la phi-
LA PHIIiOSOPHIE NATORKLLE. 03
losopble naturelle; et cette étude se contlnoe dans deux sciences constituant la philosophie morale» objet des troisième et quatrième parties de ce livre.
Nous sommes donc arrivés maintenant au terme de la course; et, ayant passé en revue les différentes parties qui» réunies, forment tout le champ de nos études et de nos recherches, tant qu*elles restent abstraites, nous pouvons voir maintenant dans son ensemble Tordre extérieur ou physique, seul objet de cette deuxième partie. Cet ordre réside en ceci : que les phénomènes mathématiques, astronomiques, physiques, diimiques, biologiques, successivement définis et caractérisés, sont tous assujettis k des lois, ayant d'ailleurs leur caractère propre en harmonie avec celui des phénomènes correspondants. De là cinq classes différentes de lois. Tous ces phénomènes, tous ces faits particuliers, ont entre eux des relations constantes de succession et de similitude, tous sont liés par des faits généraux qui, les enchaînant les uns aux autres, permettent de prévoir ceux qui suivront d*après ceux qui précèdent.
Les faits particuliers n'étant que les matériaux, d'ailleurs indispensables, de la science, ces faits généraux, ces lois, sont proprement ce qui la constitue. Les découvrir est le but dernier de tous les efforts et de toutes les recherches. Leur ensemble constitue Tordre universel : Tordre extérieur ou physique résulte des lois vitales , chimiques , physiques, astronomiques et mathématiques. C'est en particulier sur chacune de ces sciences que nous avons maintenant à nous arrêter.
H MCUÈMS PÀITII.