FÉTICHISME
^'éce8sité , caractère général, propriétés et résultats du régime fétichique. — Double influence délerminant la transition du fétichisme au polythéisme.
Malgré Thorreuret le dégoût que nous éprouvons aujourd'hui au seul souvenir d'une semblable origine, il est indubitable que rhomme a partout commencé par Tanthropophagie la mieux caractérisée et le plus grossier fétichisme. A cet égard, notre légitime orgueil doit consister, non à mécon^ naître sottement un ,tel début, mais à nous glorifier de Tadmirable évolution par laquelle la supériorité graduellement développée de notre organisation nous a tant élevés au dessus de cette misérable condition.
Les indications rationnelles que fournit la théorie biologique de rhomme, les renseignements valables que Ton peut combiner sur le premier âge social, Texacte analyse du développement individuel, enfin tous les modes d'investigations que comporte le sujet, concourent à démontrer la progression de Tesprit hiunain du fétichisme au polythéisme, et de celui-ci au monothéisme. Ainsi, la philosophie théologique a toujours pour point de départ le pur féticlii^e, qui divinise chaque corps ou chaque phénomène attirant Tattention, et de là résulte Pidolâtrie supposant l«s corps extérieurs animés de passions et de volontés analogues aux nôtres. Ne distinguant point la vitalité de la matérialité, elle s'applique également à Tune et à l'autre, et conduit à l'adoration des animaux, quand ils offrent à l'homme un spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire des phénomènes dont il ne retrouve pas en lui à peu près l'équivalent. L'empire des
passions sur la raison, prononcé surtoat à Torigine, dispose évidemment à cette philosophie plutôt qu^à aucune autre. Encore actuellement, dans Tétat de crainte ou d'espérance déterminé par une passion très-vive, les hommes, entraînés presque irrésistiblement à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme primitif, sont continuellement tentés de personnifier et de diviniser tous les objets au gré de leurs affections.
A Torigine, tous les corps observables étant immédiatement personnifiés et doués de passions dont Ténergie est }Mroportionnée à celle de leurs phénomènes, le monde extérieur 86 trouve, avec le spectateur, en une harmonie plus parfaite qu'elle n'a jamais pu Tètre ensuite, et qui, produisant en lui un sentiment de pleine satisfaction, doit l'attacher profondément à ces naïves croyances. Cette première phase religieuse de THumanité est celle dans laquelle les conceptions théologtques dominent le plus tout le système intellectuel, puisque chaque corps est spontanément alors le sujet propre d'une superstition distincte. Mais, au point de vue social, il est évident que de telles croyances offt^nt, par leur nature, peu de ressources, soit pour réunir les hommes en société, soit pour les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribus et même de nations, la plupart sont domestiques ou môme personnels et impropres à développer des pensées quelque peu générales. En second lieu, le siège immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite, tend directement à empêcher l'essor d'une classe spéculative, distincte et influente.
Or, l'autorité sacerdotale est indispensable pour utiliser réellement la propriété civilisatrice de la philosophie théologîque. Toute doctrine et, plus qu'aucune autre, les croyances théologiques exigent des organes spéciaux qui puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale; et cela,
SCIENCE SOCIALE 00 SOGIOLOGIi:. 3^7
en rai!K>n de If Ddéteraiination » da vague Indéfini qu'elles comportent, et qnf ne peut être suiBsamment contenu que par l'action permanente d'une autorité convenablement organisée. Cette considération explique la moindre influence sociale de la philosophie théologique àTépoque du fétichisme, quoiqu'elle occupe alors bien plus de place qu*à toute autre époque dans l'ensemble des conceptions humaines.
Toutefois, ce premier âge religieux n'est point entièrement incompatible avec la formation d^lne certaine classe sacerdotale. Mais quand il admet une telle institution, il est alors passé à l'état d'astrolâtrio, qui constitue son plus haut perfectionnement et le conduit bientôt à se transformer en polythéisme proprement dit. Il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration des astres aft pu prendre un ascendant prononcé sur les autres branches du fétichisme, de manière à imprimer à Tensemble du culte les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. D'abord préoccupé des considérations les plus directes et les plus particulières, l*esprit humain ne pouvait placer les corps célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû longtemps avoir beaucoup moins d'importance qu*un grand nombre de phénomènes terrestres : tels, par exemple, que les principaux effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé et pendant presque toute la durée des croyances théologîques, ont fourni les attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait à tous les magiciens habiles une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait osé leur supposer une participation quelconque au gouvernement du tonnerre.
L'astrolâtrie dut donc être tardive, mais, une fois atteinte, elle tend directement à provoquer le développement d'un vrai sacerdoce. D*abord les astres portent en eux-mêmes un caractère d'évidente généralité qui les rend propres à devenir dei5 fétiches vraiment communs; et c'est toujours de cette
328 TROISIÈMB FARTIX.
source que Fimalyse sociologiqae montre qae furent tirés les fétiches de populations un peu étendues. En second lieu, quand la situation pleinement Inaccessible des corps célestes a été suffisamment reconnue» le besoin d^intermédiaires s^ ciauz a dû se faire profondément sentir. Tels sont les deux caractères essentiels, généradité supérieure et accès impossible, qui, sans altérer directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont rendu Tadoration des astres particulièrement propre à faire surgir un sacerdoce distinct et un culte organisé, sans lesquels le développement politique eût été impossible.
Au point de vue philosophique, ou en tant que destinées à diriger le système des spéculations humaines, les croyances fétichiques ont rendu possibles les premières observations en leur fournissant spontanément un lien nécessaire. L^ordre moral se trouvant, à Torigine, beaucoup moins ignoré que Tordre physique, Thypothèse qui attribue tous les phéno* mènes matériels aux affections des êtres fut alors parfaitement convenable. Avant que la nécessité de subordonner notre intelligence à Tordre extérieur pût être démontrée, il fallait bien que le coeur y suppléât en fournissant Timpulsion et la théorie d'où résulta le fétichisme. Mais, dans cette première enfance intellectuelle, les faits chimériques Temportent de beaucoup sur les faits réels; ou plutôt il n^ a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être aperçu sous son aspect véritable. Par l'empire de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances altèrent Tobservation de presque tous les phénomènes naturels, et Tabsence des plus simples notions sur les lois de la nature fait alors admettre, aussi bien que les faits les plus réels, les plus chimériques événements.
Mais, malgré ses imperfections et par suite de son opportunité, ce premier régime intellectuel se trouva comporter d'importantes acquisitions théoriques. L'adoration de la ma-
tfère consacra â*ab6rd la subordination, plus tard méconnue, de Thomme envers le inonde. Si, à Torigine du fétichisme, la matérialité et la vitalité sont confondues, elles commencent à être distinguées Tune de Tautre sous la phase astrolfttrlque. Et alors s'établit la prépondérance, sur tous les phénomènes (même les phénomènes vitaux), des événements les plus généraut, les moins modifiables et les plus éloignés de Thomme. Enfin , en attribuant directement aux corps réels toutes les volontés directrices, le fétichisme consacra Tindépendanoe et la perpétuité dé chacun d'eux, d'où résulta la notion capitale de la fixité des espèces naturelles, qui fût compromise quand le théologisme transporta les influences surhumaines à des êtres purement imaginaires, maîtres capricieux d'une matière devenue entièrement passive.
Telles furent les acquisitions philosophiques sous le régime fétichique. 11 ne fut pas non plus sans en comporter dans la science spéciale, principalement pendant la phase astrolfttrlque. Bien loin que l'opinion de la constance des événements soit innée dans rhomme« nous avons vu que Fespèce comme l'individu n'y arrivait que très-tard et par degrés. On n'a donc pu d'abord chercher que les lois de phénomènes assez simples pour avoir échappé & l'explication générale du fétichisme et assez généraux et communs pour avoir été suffisamment remarqués. Les premières spéculations numériques, y compris la partie purement arithmétique de l'astronomie, datent ainsi du régime initial de l'Humanité. Quant & la géométrie, son nom seul suffit pour indiquer l'impossibilitè de sa culture avant la prépondérance de la vie sédentaire et l'avènement du sacerdoce, double caractère de la phase astrolfttrlque, dans laquelle le fétichisme touche au polytiiéisme. Mais Tinstitution de la numération, comprenant la formation des nombres indépendamment de tout procédé de nomenclature et de notation , appartient essentiellement à Tftge fétichique ; et il en est de même dès premiers calculs
âdO TRQISiillS PABTIfU
Bttinéri4|tt«s dont elle fournit la base et qu'elle fut surtout destinée à facUiten On y doit môme joindre quelques spéculations directes concernant les propriétés ^émentaires des nombres. Ce triple essor arithmétique constitue pour révolution collective un mouvement unique» comme le confirme la marche spontanée des enfants.
L*arltbmétique céleste comprit* sous le fétichisme, Tensemble des notions astronomiques qui» n'exigeant qu*un6 exacte supputation, sont indépendantes de toute théorie géo* métrique. Or, ces déterminations embrassent les premières approximation» de la durée de Tannée et des périodes propres à chaque planète et aux principaux événements tels que éclipses, phases, conjonctions, qui, résultant des situations mutuelles des astres, sont susceptibles de prévisions empiriques.
Les propriétés esthétiques du fétichisme doivent ôtre évidemment très-prononcées; car le système qui nous assimile directement tous les êtres est nécessairement très-favorable à Tessor des beaux*arts. Leur principal développanent eut lieu néanmoins sous le polythéisme; mais il fut plutôt dû aux réactions sociales qu'à la puissance esthétique de la doctrine elle-même. Les résultats esthétiques obtenus sous le iéUchisme, furent de deux sortes ; les uns concernent Is formation essentielle de la langue humaine, les^autres Tébauche des divers beaux-^arts dont Tensemble complète Tlostitution du langage.
Pour communiquer les affections et les pensées prévalent d'abord, chesThommeet tous les animaux supérieurs, les moyens mimiques, qui sont les plus naturels et les plus expressifs. Ils se subordonnent ensuite aux moyens phoniques, plus complets et plus usuels. Dans cet essor spontané, THumanité se distingue par sa tendance à faire toujours prévaloir la communication des pensées théoriques et pratiques sur celle des sentiments; et la loi générale des tariations du
langage est alors raccroissement de destination intellectuelle par rapport à la destination affective. De là résultent deux progressions connexes, qui sont Tune et Tautre la suite de rimportance et de Textension de plus en plus grandes que prennent, dans Texpression, les sons comparativement aux gestes. La première consiste, en ce que la musique, d*abord prépondérante , se subordonne à la poésie « puis celle-oi à la prose. Mais, Tart phonique étant impuissant à perpétuer les impressions, Fart mimique pour suppléer à cette insuffisance* engendre successivement les deux principaux arts de la forme, d'abord la sculpture, puis la peinture. Ces deux moyens de fixité conduisent à fonder récriture proprement dite , qui reste d'ailleurs longtemps à Tétat hiéroglyphiquei Le langage visuel, quoique se subordonnant alors au langage oral, en demeure pleinement distinct, et constitue un sys* tème de signes qui, ayant un sens par eux*mômes, sont directement appréciables. La subordination plus complète par laquelle les formes se bornent à traduire les sons, d*où résulte récriture alphabétique ou syllabique, ne s'établit que beaucoup plus tard et détermine rentière systématisation du langage humain. Excepté cette institution finale, qui n'ap* partient qu^au polythéisme, le fétichisme préside certainement & toutes ces transformations successives. Pauvres en adjectifs et surtout en substantifs abstraits, les langues fé» tichiques sont généralement riches en siibstantifli concrets et même en verbes. L'absence de déclinaisons et même de conju* gaisons y résulte de leur caractère affectif, et n'entrave pas gravement une communication purement orale, où les moyens mimiques suppléent toujours aisément h l'insuffisance des ressources phoniques.
La nature des croyances primitives comportait, quant & rébauche des divers beaux-arts, des résultats très-supérieurs aux effets accomplis, et qui n'ont été empêchés que par le peu d'extension que prennent alors les associations humaines.
332 TEOISIÈME PABTIC.
Gomme le culte correspondant, Tart primitif concerne surtout le monde matériel. Néanmoins la poésie fétlcfaique s^est étendue à Tidéalisation des principaux sentiments domestiques, et elle n*est restée inférieure que dans la représentation de la vie publique. Le fétichisme fut aussi très-favorable aux arts spéciaux dont le plus expressif et le plus nature est la mimique. La danse, graduellement dégénérée, depuis que le langage phonique a irrévocablement prévalu, et ne méritant plus actuellement le nom d^art, était alors singulièrement expressive. G*est également au fétichisme qu*appartient Tébauche de la sculpture et de la peinture, surtout de la première : la prépondérance de la vie sédentaire étant indispensable à la peinture, son essor eut surtout lieu pendant la phase astrol&trique. Enfin la profonde influence de la musique sur les fétichistes actuels indique assez leurs dispositions pour cet art
Nous avons vu que la philosophie théologique avait dû être très favorable & Tactivité de Thomme primitif, qui, tant que l'invariabilité des lois naturelles n*est pas reconnue, doit croire illimitée sa puissance sur le monde extérieur. Sans doute les effets n*en sont réalisables que par Tintervention des agents divins; mais le sentiment continu de leur protection est essentiellement propre à soutenir Ténergie active de Thomme contre des obstacles qu'il ne pourrait autrement essayer de surmonter. Les illusions sur la faculté mystérieuse de connaître immédiatement les événements les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d*apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., sont aussi nécessaires à Fesser de notre activité, qu'à celui de notre intelligence.
Toutefois, Tadoration directe, sous la régime fétichique, de la plupart des corps extérieurs, semble devoir interdire à Thomme toute importante modification du monde environnant. Mais le caractère concret et spécial du culte corres-
pondant, autorise alors naturellement les inconséquences que subit toujours une doctrine contraire à quelque tendance essentielle de THumanité. Les vastes destructions d'animaux accomplies par les peuplades de chasseurs, et les ravages analogues que les populations pastorales exercèrent ensuite sur les végétaux, étaient alors nécessaires; et elles purent se concilier avec la consécration fétichique, concernant ordinairement des êtres individuels et ne s'étendant presque jamais à leurs espèces, qu'il reste alors permis de détruire ou de modifier. Si quelques races obtiennent une adoration collective par suite d*une utilité sociale le plus souvent destructive, cette exception est due à Tinfluence sacerdotale, qui ne se développe que tardivement
Sous le régime fétichique, la restriction de chaque religion pousse directement les diverses peuplades à des hostilités presque continues, à la fois privées et publiques. La grande diversité de croyances ne permet point alors Tlncorporatlon des populations soumises, et ne consacre même que difficilement l'esclavage individuel. Le fétichisme ne devient propre à Tessor des conquêtes qu*en passant à Tastrolâtrie : il touche alors au polythéisme. Mais il facilita spécialement les premières conquêtes industrielles dont les plus importantes consistèrent dans la domestication, nécessaire à l'essor de l'agriculture, de certaines espèces végétales, mais surtout animales. Ge grand résultat, généralement attribué à Theureux concours de la ruse et de la force, fut surtout dû aux dispositions bienveillantes que le fétichisme fit prévaloir envers les animaux, et ne put s'accomplir sans être accompagné, et même prîécédé, de connaissances réelles sur les races apprivoisées. En outre, le fétichisme ébaucha certainement les arts qui concernent nos besoins les plus directs, nourriture, vêtement et même logement; le peu d'essor des professions correspondantes venant surtout de Tinsuffisante extension de Tassociation humaine. L^usage des vêtements doit
38A TBOISlàME PARTie.
être 9Xùn apprécié oomme une institutioa monde et iooial« bien platôt que comme une simple convenance physique. Les dangers propres au libre essor de Tinstlnct sexuiel , étant bientôt appréciés par les vieillards qu'ils ne dominent plus et par les femmes qui sont toujours exposées à en devenir les victimes, tendirent spontanément à développer une institution qui le modérait Enfin nous sommes encore cer* tainement redevables au fétichisme de Tinstitution da culte du feu. Le dogme primitif de la divinisation de la matière étendit alors sa consécration universelle à un état parement artificiel dont la conservation exigeait une telle adoration réglée ensuite par le sacerdoce.
Envisagé au point de vue moral et aodal, le fétichisme est très-favorable, d*après les dispositions qu'il inspire envers les ôtres même inertes, à l'essor des instincts sympathiques. Aussi lui doit-on la constitution de la famille humaine, dont tous les éléments se développent alors spontanément quand le milieu n'est pas trop défavorable. La polygamie, qui dans ce cas ne tarde pas à s*établh*, constitue certes un Immense progrès comparativement à Tétat purement animal qui Pavait précédée. La réclusion de la femme, qu'exige un tel mariage, en la détournant de Texistence pratique , lui permet de dé» velopper son influence morale môme sur Tépoux, mais sur* tout sur les fils dont Téducation lui est spontanément confiée. Enfin la polygamie primitive tend & modérer les luttes des peuplades en multipliant les alliances des familles, en môme temps qu'elle se prête à une Juste transformation des esclaves en épouses, fondée sur la reconnaissance ou Tadmiration. La première ébauche du pouvoir spirituel surgit dans Tautorité que la vénération, inspirée par rftge, fait accorder aux vieillards , dès que Textrôme misère , si commune aux familles primitives, n^impose plus leur abandon. Cette influence devient plus auguste après la mort, et produit alors le culte des aiicètres, qui résulte directement du principe fétîchique, oâ,
La vie étant supposée universelle, la mort se présente comme prolongeant Texistence sous un mode différent. Dans cette première constitution domestique surgit aussi Tadoptlon : cette institution est d'ailleurs connexe avec celle de la polygamie, les mœurs y disposant alors, soit les possesseurs de plusieurs femmes, soit ceux qui n'en ont aucune. Enfin l'origine de resclavage remonte certainement jusqu'au fétichisme. Il devient, comme la polygamie et l'adoption, une compensation des ravages militaires, et s'établit dès que la situation maté*rielle est assez améliorée pour que le vainqueur puisse utiliser le travail du vaincu.
Le fétichisme ébaucha la cité aussi bien que la famille ; mais il s'opposa à l'extension de l'association humaine : d'abord par la multiplicité des croyances, puis en contrariant l'avènement de l'autorité spirituelle. Toutefois c'est à lui que THumanité doit l'établissement de la vie sédentaire , la première et la plus importante des révolutions sociales, celle ^ui fut au fond la plus décisive, en fournissant la base de toutes les autres. L'aptitude de la religion primitive à cet égard , résulte directement de l'adoration matérielle qui en caractérise le culte, car l'attachement au sol natal devait être puissamment stimulé par les hommages adressés à des êtres qui s'y trouvaient fixés. Sans ces naïves inclinations, les énergiques penchants qui poussent l'homme au vagabondage n'auraient Jamais permis une existence sédentaire dont les principaux avantages ne deviennent appréciables qu'après sa réalisation. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres antiques, du vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, ne portait pas principalement sur des êtres abstraite et généraux, tels que Jupiter, Minerve, qu'il eût pu retrouver partout ; elle concernait bien davantage ce qu'on nommait . si Justement les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est'à-dire de purs fétiches. Ainsi , même pour les nations déjà parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agri-
396 TAOISliME PAKTIX.
eole, l'influence religieuse, indispensable à cette trânsition, doit être attribuée en majeure partie aux restes très-prononcés de fétichisme, qui ont dû fort longtemps subsister dans le polythéisme.
Le passage de Tétat nomade à la vie sédentaire, s*est d'ailleurs opéré par une lente gradation , à laquelle se rattache rinstittttion de la propriété territoriale. Antérieurement à Tappropriation personnelle, le sol subit longtemps une appropriation collective. Les moindres peuplades de chasseurs possèdent nécessairement le vaste territoire indispensable à leor existence, et y bornent habituellement leur vagabondage. Cette appropriation coUectiveestordinairementliée ^ Textension effective du culte et du langage correspondants. Elle constitue essentiellement un vaste domaine domestique, puisque chaque peuplade se regarde habituellement comme provenue d*une même famille : mais à mesure que la culture prévaut sur la chasse et le pâturage, on sent bientôt Timportance de Tappropriation domestique et partielle du sol. L'institution de la propriété territoriale et de la vie sédentaire , coïncide d'ailleurs nécessairement avec la transformation du fétichisme en polythéisme, préparée par la phase astrol&trique.
Telles furent, au triple point de vue de rintelligence, de Pactivité et de la sociabilité, les propriétés du régime fétichîque et les résultats auxquels elles conduisirent. N'ayant à considérer ici aucun développement historique proprement dit, cet examen a pu être institué en rapprochant les propriétés et les résultats correspondants de manière à mettre le mieux possible en évidence comment les unes produisirent les autres. 11 nous reste maintenant à montrer que les progrès accomplis sous le fétichisme, durent nécessairement aboutir au polythéisme.
La dissolution naturelle des croyances fétichiques résulta de la généralisation insensiblement croissante des observations humaines qui amenait celle des conceptions théologi-
8GIENCC SOGIAIiB OU SOCIOLOGIE. 337
ques, et qui déterminait ainsi la transfonnati<Hi^dtt fétichisme en polythéisme. En effet, les dieux proprement dits ne diffè^ rent essentiellement des purs fétiches que par un caractère plus général et plus abstrait, et par une résidence indéterminée. Chacun administre un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps , en sorte que les dieux ont tous un département plus ou moins étendu; tandis que le fétiche ne gouverne Jamais qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'a été reconnue en différentes substances la similitude de certains phénomènes, les fétiches correspondants ont été rapprochés et réduits à un seul, qui dès lors s*est élevé au rang de dieu, c'est-à-<lire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n^estplus rigoureusement axée. Lorsque, par exemple, la végétation reconnue semblable des différents arbres d'une forêt a conduit à représenter dans les conceptions théologiques cette similitude, l'être correspondant n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt Et en général, à mesure qu'une propriété commune à plusieurs corps a été abstraitement saisie par l'intelligence, elle a été attribuée à la volonté surnaturelle d'un être purement idéal, mais toujours conçu d'après quelque type réel. Ainsi la mort, par exemple, a été un être distinct, caractérisé par une image générale et dont l'empire arbitraire expliquait les effets particuliers. Les impulsions pratiques ont toujours tendu à développer la contemplation abstraite, les lois générales qui peuvent seules diriger notre activité concernant toujours les propriétés et non les substances.
C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie primitive a été maintenue, puisque les phénomènes ont continué à être régis par des volontés et non par des lois; et toutefois modifiée profondément, puisque le corps lui-même n'est plus regardé comme vivant, maiscomme inerte, et qu'il reçoit toute son activité d'un être fictif extérieur.
338 TROlSliME PARtllS.
Mais, eoncurremment aveo Tinfluence générale de Tobservalion abstraite, Tastrol&trie a spécialement déterminé r&vénement du polythéisme. En effet, quand les astres eurent com< menoé à fixer Tattention^, d'abord concentrée sur des corps plus familiers, leur position isolée et inaccessible a dû bientôt inspirer un caractère particulier à la partie correspondante du fétichisme universel. La différence entre la notion du fé» ticbe et celle du dieu devait être évidemment beaucoup moindre à regard d'un astre qu'en tout autre eas : chaque fétiche astronomique, en vertu de sa puissance et de son éloignement, ne pouvait différer du dieu correspondant, que par des nuances presque insensibles. 11 a donc suffi, pour effacer le caractère individuel et concret d'une telle divinité, de ne plus l'assujettir à une attribution ni à une résidence exclusive, et, l'astre n*étant plus regardé que comme son séjour habituel, de lier, par quelque analogie réelle ou apparente, sa conception à celle de fonctions plus ou moins générales. Or, Tetistence inaccessible des astres, la régularité de leurs mouvements et même l'universalité de leur spectacle consti' tuaient autant de motifs d*y rattacher tous les phénomènes terrestres qui ne s'adaptent pas facilement aux personnifications polythéiques. Ainsi se forma graduellement la première astrologie, née de l'astrolàtrîe , en exagérant la subordination réelle de la terre envers le ciel. Et le sacerdoce, qui résulta de l'astrolâtrie, dut toujours tendre à accroître son domaine théorique et son autorité pratique, en restreignant les explications fétichiques et augmentant les attributions et le pouvoir reconnus aux astres.
La transition du fétichisme au polythéisme fut aussi l'origine de la philosophie métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie théologique. En effet, la transformation des fétiches en dieux a dû faire considérer dans chaque corps une propriété abstraite le rendant susceptible de recevoir l'impiilitsîon de l'agent surnaturel correspondant, dont
SGIENCfi nOClkLt 00 SOCIOLOGIE. 889
la résidence indéterminée ne permettait plus de concevoir Faction comme immédiate. Et, outre cette suite naturelle de la conversion du fétiche en dieu, il devait môme y avoir préalablement une véritable opération métaphysique, puisque, chaque dieu remplaçant un certain nombre de fétiches individuels, et représentant ce qu'ils avaient de commun sans que cette origine abstraite lui ôtât une vie véritable et trèsprononcée, il est clair qu'on reconnaissait ainsi l'existence d'abstractions personnifiées. En un sujet quelconque, Tétat métaphysique est toujours caractérisé par la confusion entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, et il mo* difie sans cesse les conceptions purement théologiques en rendant abstrait, quand les créations divines sont aocompUes, ce qui était alors concret, et en préparant ainsi la conception d^ôtres plus généraux qui n*ont d'abord qu*une existence ab^ straite. Tel est le principe général de toutes les transforma^* tions du iliéologisme ; et la première, c'est-4^ire la transition du fétichisme en polythéisme, est en réalité la plus difficile comme aussi la plus importante, étant directement liée aux deux plus grandes modifications qu'ait jamais. Jusqu'ici, comportées le régime de l'Humanité : Tavénement à peu près simultané de l'existence sédentaire et d*un sacerdoce distinct.
ShO TBOI8IÉMK PARTIS.