‹ Exposition arrégée [i.e. abrégée] et populaire de la philosophie et de la religion positivesChapitre 34 sur 49 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

ART KORAL.

S I. - Double objet de Varl moral. — Véritable théorie de la liberlé

morale.

S'appny ant sar les résultats généraux de la science morale, qni seule peut lui fournir les moyens d'atteindre son but, Tart moral se propose directement de systématiser et de déterminer la conduite. Son double objet est alors de prescrire les actes et de développer les sentiments.

Sans doute, dans tout pays, la législation défend, sous la garantie de peines matérielles, un certain nombre d'actes. Mais il est évident qu'une telle interdiction ne peut s'appliquer qu'à des écarts extrêmes, exceptionnels, et que bien des conduites, cependant très*répréhensibles, très-contraires aux intérêts de la société, ne peuvent ni ne doivent rentrer sous l'action des lois et encourir des peines temporelles. De là résulte donc la nécessité de prescriptions morales qui, n'ayant qu'une sanction simplement spirituelle, puissent cependant, d'après une libre adhésion de cœur et d'esprit, indiquer, déterminer, dans le plus grand nombre des cas, une conduite suffisamment conforme aux intérêts généraux.

Il est évident que les actes doivent être appréciés, nonseulèment en eux-mêmes, mais aussi et surtout d'après leurs conséquences. Or telle est la source de la difficulté d^une telle appréciation ; car les actes , même en apparence les plus indiflTérents, entraînent des conséquences lointaines et détournées, qui doivent être par suite difficilement apercevables « mais dont il est cependant essentiel de tenir conipte< S'aidant, pour les reconnaître, de l'observation et du raisonnement, Part moral doit alors construire des règles gêné-

MORALE POSITIVE. 1x93

raies de conduite qui puissent, par une facile et sûre application, dissiper Thésitation dans les cas particuliers, et indiquer le devoir en dispensant d'une appréciation que les convenances, les intérêts du moment, tendent à rendre erronée ou incertaine.

Il n'est certes personne qui, dans sa vie, n'ait senti le besoin de telles règles, et n'ait éprouvé le désir d'en connaître et d'en adopter, auxquelles il pût sûrement rapporter sa conduite. Une fois qu'on en a compris et admis la nécessité , et, en quelques circonstances, reconnu l'efficacité, les services qu'elles ont rendus, le secours qu'on en a tiré, disposent naturellement à les suivre. Mais en outre, il n'est que trop certain que, malgré les meilleures dispositions, et la plus ferme volonté de se conformer aux plus sages préceptes, la conduite ne pourrait être assez assurée , assez préservée de fluctuation et d'incertitude, sans un point d'appui extérieur. Or celui-ci résulte naturellement de l'irrésistible sanction qu'apporte l'opinion aux règles de morale, quand elles sont universellement admises. Ge n'est en effet qu'en s'y conformant qu'on peut être alors estimé, considéré. Or (comme déjà J'ai eu occasion de le dire), si peu qu'on veuille observer ce qui se passe autour de soi , on sera pleinement convaincu de la puissance de l'opinion, du jugement, de l'appréciation des autres pour déterminer la conduite. Est-ce que le dernier degré de la dégradation n'est pas l'indifférence au mépris public, qu'ose seul braver un petit nombre d'exceptions malheureuses? Dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société, que d'exemples journaliers d'hommes, et de femmes même, sacrifiant leur vie à l'honneur ; et à l'honneur, parfois bien mal entendu? Et d'où vient donc la puissance de ce mot l'honneur, si ce n'est du besoin, de l'impérieux besoin de l'estime des autres?

Non-seulement la morale positive reconnaît et sanctionne ce besoin » mais elle le développe systématiquement , car il

U9k Q0AnitaB FAsm.

lui fournit sa plus sûre garantie. Mériter et conquérir Ve&tlme, la considération des autres est tout à la fois, soiTant elle, le but et la récompense de tous les efforts, ainsi qw la règle suprême de la conduite. Mais, à cet égard, 11 imfMHrte de remarquer que, séparément Tune de Tautre, la préoccupation de mériter et celle de conquérir Testlme pourraient être dangereuses. Quoique la première doive être éyidemment fondamentale, si Ton s*en tient à celle-là, 11 arriTOiL, sinon toQ^urs, au moins très-fréquemment, que les illusions de Tamour-propre feront croire qu^effectivement on mérite Taffection et l'estime des autres, et qu'on fait ce qu'il y a de mieux à faire pour les mériter, quand ce ne sera yrai que très-imparfaitemont. Ce tCesi pets celui qui se rend té^ maignage à lui-même^ a dit saint Paul, ^t est vraiment estimable. Quant à la préoccupation exclusive ou prépondérante d*obtenir Festime, ses dangers et son imperfection morale sont trop évidents pour quMl soit nécessaire dHnsâster liHlessus. Mais si les deux préoccupations sont réunies , et que Ton s*efforce constamment de se conduire de manière à mériter et k obtenir effectivement l'estime de ceux-là surtout qui, vous approchant de plus près, tous oonnalss^t le mieux , de ceux aussi pour lesquels on a soi-même le plus de considération et à Testime desquels on se trouve par suite attacher le plus de prix ; alors toutes les actions deviendront assurées, les hésitations, les incertitudes, seront dissipées; et si la préoccupation est prdbnde et sérieuse, les moindres détails de la vie, les actes en apparence les plus insignifiants, pourront être aussi sûrement et nettement indiqués que les plus importantes décisions. Certainement une conduite aussi déterminée ne pourra Jamais préparer aucun regret pour ravenîr.

Avoir toujours en vue, s'efforcer de mériter et de conquérir Testime, la considération d'autrul, qui finissent toujours par s'obtenir quand elles sont très-méritées, est assuré-

MOIULE POftlTITB. /^95

ment uoe règle de conduite qui peut rendre itnmédiatemeot» à qui rappliquera, les plus grands services. Et les progrès de la morale tendent constamment, d'une part, à déterminer dune manière de plus en plus juste, satisfaisante, et conforme aux intérêts de la société, à quelles conditions, à quelle conduite, l'estime doit s'accorder; et d'autre part à faire connaître de mieux en mieux les moyens de la mériter et de l'obtenir, en déterminant des règles de conduite de plus en plus sûres et précises. Le positiTisme n'est pas déjà sans en avoir apporté qui sont entièrement nouvelles, extrêmement importantes, et immédiatement d'un grand secours. Telles sont par exemple : vivre pour a^tru^ ; c'est-àr-dire vivre pour être utile aux autres ; puis la rè^e fondamentale de la morale personnelle: ne rien faire que d^avauable. Mais il est hors de doute que le traité complet de morale positive promis par M. Comte, où le si^et sera traité à fond et sous toutes les faces, apportera encore de nouvelles lumière sur un point si important et que ses travaux antérieurs ont déjà tant éciairci.

Le second objet de Part moral est donc, comme nous ravons vu, de développer les sentiments, qui seuls peuvent être la source des dispositions nécessaires à la pratique du bien. Sans les prescrire directement, Tart moral développe les sentiments, parce que, vrais et sincères, il est de leur na^ ture d'être toujours spontanés et de nattre d'eux-mêmes, non-seulement indépendamment de la volonté, mais souvent même malgré elle. Si bien des philosophes qui raisonnent sur le sentiment ne le savent et ne le comprennent pas encore, Jamais femme ni poëte ne s'est trompé là-dessus ; et l'histoire a montré, et la poésie imaginé d'innombrables exemples de cette lutte émouvante de la volonté et des passions. Prenez garde, vous qui croyez que le& sentiments se prescrivent et s'imposent, de donner à penser que vous n'aimâtes jamais ni ne connûtes les douceurs de l'affection pure et désintô*

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ressée. Voyez Montaigne, dont J*ai déjà parlé (mais, il est vrai, celui-là était philosophe par vocation et non par métier), il aime son ami : c*est que c'est lui, c'est que c'est moi, voilà tout ce qu'il peut dire. Non, non, quelles que soient les relations, quels que soient même, s'il est possible, les service^s rendus, jamais le bon n'aimera le méchant; le compatissant, rinseosible; le dévoué, l'égoïste : il ne Taimera pas, ce qui no veut pas dire pour cela qu'il ne soit à l'occasion prêt à lui rendre service : être utile à qui on peut Têtre, c'est le devoir quand on n'aime pas; quand on aime, c'est le bonheur. Mais si d'aimer vous faites un devoir, une loi ( le devoir c'est toute la vie pour les âmes bien nées), prenez garde de devenir un tyran et de la pire espèce , sacrifiant Tinnorent aucoupaUe, le vertueux au vicieux.

Prenons un cas extrême : sans doute, quoiqu'elles y soient plus communes qu'ailleurs, les femmes comme Catherine de Médicis ne sont pas le privilège exclusif des races royales. Eh bien, supposez à celle-là, au lieu de ceux qu'elle a eus, des enfants intelligents, honnêtes et bons. 11 est vrai, c'est peutêtre la position la plus douloureuse qui se puisse imaginer; mais, dans cette hypothèse, qu'est-ce que pour eux aurait dû être leur mère? Qu'auraient-ils dû en penser? Quels auraient dû être leurs sentiments pour elle? Peut-on aimer à la fois le dévouement et l'égoïste, la vertu et le vicieux, la bonté, la droiture et qui, voulant à tout prix dominer, emploie indifféremment la force et la ruse et gouverne sans pitié? Non, assurément non. Et par contraste, est-il possible de ne pas aimer, adorer même, une mère comme madame de Lambert? Dans ces avis qui lui ont valu la gloire et l'immortalité, et qu'a consacrés la postérité : « Je pourrais, mon fils, me placer » dans l'ordre des devoirs, dît-elle; mais je veux tout tenir de » votre cœur... je ne veux pa&de respects forcés, je ne veux » que des soins du cœur. » Heureux qui ont de pareilles mères !

Pas plus que ]es sentiments, les croyances ne sont libres. Ce n'est qu'à la condition de ne pas le comprendre, ou de ne pas comprendre qu'il y a démonstration, qu'on est libre de ne* pas croire ce qui est effectivement démontré. Les hommes éclairés de notre temps sont-ils libres de ne pas croire au double mouvement de la terre, comme à tout ce qui est regardé comme science positive? Non sans doute, aussi le croient-ils tous. On est libre de ne pas savoir; c'est même bien plus facile que de savoir : mais, quand on sait, il faut croire, et qui ne croit pas ne sait pas, s'il s'agit de vraie science.

Wi les sentiments ni les croyances n'étant libres, on comprend maintenant que la véritable tyrannie a toujours consisté à vouloir en imposer par la force : c'est-à-dire à empêcher les actes propres à manifester ceux qu'on a, et à en imposer de contradictoires. On a vu, ou cru voir, pendant de longs siècles, les idées et les affections rester les mêmes, puis changer. Les puissants ont alors pensé qu'ils pouvaient, au gré de leur volonté, produire l'un ou l'autre de ces résultats. Les sentiments et les croyances se modifient, sans doute, mais à de certaines conditions déterminées, dans des circonstances particulières qu'il faut savoir reconnaître et apprécier. En un mot, ces changement*? sont soumis à des lois, à des règles fixes et constantes, ainsi que nous l'avons vu précédemment; et des volontés arbitraires, de quelque force matérielle qu'elles disposent ne peuvent ni les produire'ni les empêcher. Les lois de l'âme : c'est là ce que nous avons assez dit être le dernier mot de la science, sa suprême découverte, le positivisme enfin.

Étrangère à cette puissante conception qui est incompatible avec elle, la vieille philosophie se trouve, par suite, impuissante à traiter et à résoudre la question de la liberté. Elle l'embrouille et l'obscurcit, loin d'expliquer ce que tout le monde sait. L'homme est libre, dît-elle d'une manière ab-

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S0IU69 sans quoi il ne poarrait être ni ooapable ni re!^n»ble, et elle prétend le prouver. U est faux, éridemment faux, que Ton 0Oit toij^ours libre de commettre un acte, quelque cou* pable qu^il soit. On est libre! Ahl cependant ni vous, ni moi, ni tout honnête homme, ne lesommes certainement de vouloir voler. Celui qui est libre de mal fai re est déjà vicieux : son devoir alors est de ne pas devenir coupable. Et c*est parce que Ton n'est pas le mattre, quand on fait mal, de ne pas croire que Ton fait mal, tant que Ton n'est pas infirme, et, à proprement parler, tant que Ton conser\'e le caractère humain , que Ton est, dans ce cas, responsable et coupable. Il est évident que, sauf descirconstances exceptionnelles, les actes répréhenslbles doivent émaner de tendances égoïstes : celui qui les a commis est alors condamnable et punissable, parce que sa raison, k défaut de ses penchants altruistes, ne Ta pas arrêté, comme elle aurait dû le faire.

£n eflTet, la volonté n'étant, comme Je l'ai dit, que le dernier état du désir, sanctionné par la raison, est donc un phénomène éminemment complexe, compliqué, puisque, indépendamment de rétat intellectuel, chaque passion a ses désirs propres, sa tendance particulière. Par suite, elle ne peut provenir que d*un véritable équilibre entre tous les éléments, toutes les forces de rftme, ou plutôt encore elle est la tendance, la force unique qu'elles produisent, tendance que modifie nécessairement toute augmentation ou diminution d'intensité desforces composantes. Aussi rhésitationvienttoi^o^s soitderindlfférence de Tacte ou de Tinoertitude de ses conséquences, soit de rénergie à peu près égale, au moment de la décision, des mauvais et des bons penchants : la raison, d'ailleurs plus ou moins puissante et éclairée, étant toujours du côté de ces derniers. Tout acte répréhensible vient dé la prépondérance de régoïsme sur Taltruisme, insuffisamment assisté par rintelligence, et l'idée même en est déjà, i^on une faute, au moins la preuve d'une imperfection d'autant plus

grande que Tacte est plus coupable. £nfin tout ce qui est bien résulte des îaspiratious et de la prépondérance de Taltruisme. La liberté morale est donc relative, variable de Tun à Fautre, et la notion en est donnée parla puissance sentie de la raison pour déterminer et fixer la volonté.

Quant au devoir et à la vertu, ils sont eux-mêmes relatifs, mais non arbitraires et naturellement soumis, pour chaque époque, à Tinfluence des mœurs, des idées, des opinions dominantes. A bien des égards, assurément, la vertu des plus honnêtes gens de la Grèce et de Rome ferait horreur aux moins scrupuleux de notre temps. T^lle est la conséquence du progrès moral de THumanité. Pris dans son ensemble^ le devoir pour chacun consiste à rendre les plus grands services que comportent ses forces et les circonstances de sa vie. Dans une certaine mesure, chacun est donc juge du sien, mais c^est aux autres à confirmer ou à casser son Jugement Entre le strict devoir et le plus sublime dévouement se trouvent compris tous les degrés de la vertu que permettent d'atteindre, avec plus ou moins d'efforts, Ténergle et la prépondérance de l'altruisme moins ou plus prononcées.

Ainsi donc nous voyons Textrême intérêt du plus grand développement possible de Taltruisme tant au point de vue du bonheur individuel qu'à celui de Tentente générale. Dans la vie privée, il est la seule source possible de l'harmonie continue entre nos diverses tendances et de Tunité de notre conduite. Dans la vie publique, c*est à lui seul, et non à aucun calcul, que sont dues, soit les inspirations soudaines qui dénouent heureusement les situations difficiles, soit les résolutions calculées demandant le plus de hardiesse et de persévérance. Or, par un admirable retour, Texistence sociale a elle-même pour effet de développer, d'augmenter cet altruisme qui la produit, la maintient, l'améliore. Cette propriété est spontanée, et c'^t l'observation qui la prouve. La civilisation ne rend pas seulement l'homme plus riche, plus

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savant, plus puissant, elle le rend aussi plus intelligent; et enfin, tel est le progrès suprême, elle le rend meilleur, c'està-dire plus susceptible d'attachement, de vénération, de bonté, en un mot plus aimant C'est non-seulement sans que raient cherché ceux qui ont jusqu'ici vécu et gouverné, mais presque à leur insu, que s'est produit cet admirable résultat; et maintenant qu'il est reconnu et mis en évidence, il doit être le but même de l'existence sociale. Et alors peut-on douter que, si la société est organisée en vue surtout du progrès moral, il ne devienne bien plus rapide et bien plus prononcé que quand il a dû se produire, malgré, on peut dire, des organisations tendant à toute autre fin? L'amélioration de l'espèce , tel est le but général de Texistenoe sociale que, seul, le positivisme a su reconnaître et proclamer.

Pour l'atteindre sûrement et aussi complètement que possible, qu'y a-t-il à faire? Évidemment il faut étudier d'abord à quoi a tenu plus particulièrement, dans la constitution comme dans le développement de la société, cette heureuse propriété de développer l'altruisme. Une telle étude approfondie, indiquant les influences favorables ou défavorables, indiquera, par suite, lesquelles doivent être augmentées, lesquelles, évitées, combattues et affaiblies autant que possible. Quant aux moyens généraux d'arriver à un tel résultat, ils se déduiront des lois propres de la nature humaine et de l'existence sociale. Les détails de l'exécution sont alors le domaine de la politique, à laquelle la morale fournit le but à atteindre et les règles générales qu'à cet effet elle doit suivre.

$ 3. — * Déreloppcment de Taltruisnie. — Puissance, pour le produire, de rinslitution de la Tamille , d'oii théorie positive des liens coDJugai et paternel.

La possibilité du développement de l'altruisme résulte essentiellement de deux grandes lois sur lesquelles repose toute

cette partie importante de Fart moral. La première est la loi commune à toutes les fonctions de la vie animale, dont les organes sont fortifiés, rendus plus actifs, plus énergiques, par Texercice, et affaiblis par Tinaction. La seconde, particulière aux sentiments, est la propriété qu'ont les satisfactions personnelles, convenablement restreintes et disciplinées, de . réagir sur les affections sympathiques et d'en devenir la source la plus sûre et la plus puissante. Ainsi donc, par une admirable réaction, Pégoïsme, réglé et satisfait dans une juste mesure, fait croître Pal truisme. Telles sont les deux grandes lois morales qui démontrent la possibilité de développer l'altruisme, et d'où est résulté la puissance de l'existence sociale pour en produire le développement.

La première et la plus importante source des propriétés morales de la société, vient de ce que son élément irréductible est lui-même une association : celle de l'homme et de la femme. En effet, comme nous l'avons vu précédemment, la société n'est réellement pas composée d'individus, c'est-àdire d'hommes et de femmes confondus, mais de familles ou déménages. Par sa nature, la femme est inférieure à l'homme en tous les genres de forces: physiques, intellectuelles et morales. Et le passé nous montre que jamais ni les grands efforts intellectuels, ni les grands efforts de caractère n'ont pu émaner d'elle. Mais la femme est encore plus généralement supérieure à l'homme en tendresse qu'inférieure en force. Et le pur et complet dévouement est aussi naturel et fréquent parmi elles qu'exceptionnel chez les hommes. De cette diversité de nature intellectuelle et morale, plus encore que de la destination physique des femmes , il résulte que les hommes et elles ne peuvent ni ne doivent être indistinctement mêlés dans la société, et qu'elles sont essentiellement vouées à Texistence domestique. On a justement remarqué que chaque progrès dans la civilisation avait rapproché la femme de l'homme. Mais il faut s'entendre sur ce rapproche-

M3 QDATillilfE PARTIE.

ment et en bien comprendre le sens , les limites et la nature. Gela importe d'autant plus que son passé bien compris indiquera son avenir, son progrès

Or, tout en élevant la condition de la femme» la civilisatioB a cependant toijjours tendu à rendre de plus en plus rare et exceptionnelle son action au dehors, et à la renfermer dans le sanctuaire de la famille. Ainsi, les femmes, encore prêtresses dans Tantiquité, ne Tont plus été au moyen ftge. Puis, celles que, d'après les préjugés antérieurs, leur naissance semblait encore appeler au gouvernement et à la puissance, y ont de moins en moins participé. La civilisation, en développant les forces, développe aussi et prononce davantage les inégalités, et jamais les femmes, en concurrence avec les hommes, ne peuvent et ne doivent devenir ni leurs rivales ni leurs dominatrices. Quelles femmes, sauf peut-être un petit nombre d'exceptions malheureuses, ne rejetteraient avec dégoût, soit pour elles ) soit pour leurs descendantes, la perspective de devenir colonel ou banquier? Non, non, ce n'est là ni leur avenir, ni le progrès pour elles. Mais, comprenant de mieux en mieux leur rôle et leur mission, elles doivent toujours devenir les compagnes de Thomme de plus en plus intimes, à lui mieux dévouées, sur lui plus influentes, et par lui mieux appréciées et plus aimées.

Aussi différents moralement et intellectuellement que physiquement, rhomme et la femme se complètent donc l'un Tautre, l'un par l'autre, et ainsi constituent l'unité sociale. C'est dans leur union que s'applique d'abord et au plus haut degré la loi sur les réactions sympathiques des instincts égoïstes. Le second de tous, comme nous l'avons vu, en énergie et, peut-on dire, en égoïsme, est l'instinct sexuel. Rieo do plus personnel assurément que ses satisfactions. Mais une fois restreintes et disciplinées par l'institution de la monogamie, rien aussi de plus puissant pour conduire l'honameau plus prorond attachement, et à un attachement tel que sans ce sti-

roulant Jamais il n*en éprouverait En rapprochant, de cet effet, la solidarité de» instincts sympathiques, ou, dans ce cas» Taptitude d'une profonde affection privée à rendre plus vénérant, plus humain et plus généralement sympathique, on a rexpllcation jusqu'ici ignorée de toute la portée, et de toute la puissance morale du mariage occidental ou chrétien. C'est en lui que se résume, on peut le dire, toute la différence de notre état social avec les autres, soit antérieurs, soit contemporains. Mais seule la théorie positive du mariage peut eicpliquer comment il a entraîné de si lointaines et de si prodigieuses conséquences.

En h^^'monie avec sa nature plus active et même spéculative qu'affective, à Thomme échoit donc la vie au dehors. Mais cette vie a ses luttes, ses difficultés^ qui exigent Ténergie, le talent, la force enfin. Elle a donc aussi ses dangers mo« raux, car remploi et le sentiment de la force poussent à l*abus, à régoïsm^. C'est & la femme, concentrée dans aoù intérieur, où elle n'a besoin que d'amour, à en préserver l'homme. A lui, de produire au dehcHrs les instruments et les fhiits du travail ; à la femme de lui donner, en échange des besoins de la vie satisfaits , les douceurs et les consolations du foyer domestique. C'est un principe du positivisme que, dans toutes les classes de la société, les femmes, renonçant solti la richesse conçue comme une fonction et non plus comme un droit , soit au travail extérieur, doivent être nourries par les hommes. Tant qu'il en est autrement , les relations de famille ne peuvent avoir leur vrai caractère, ni, par suite, leur ^cacité morale. Mais, plus encore que le travail extérieur, l'oisiveté et la fortune dénaturent et dégradent les femmes. Qu'elle prenne garde de manquer sa vie celle-là qui compte obtenir, grâce & ses richesses, les soins que, de lui-même, Ta^ mour est heureux d'apporter : car toute âme bien née, flère et indépendante, justement révoltée de telles prétentions, les r^oossera sans remords comme sans hésitation. «Que

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n VOS sentiments viennent à moi sans que vos intérêts les » amènent, • dit à son fils madame de Lambert

On voit donc combien la théorie positive du mariage est supérieure aux conceptions antérieures. Le catholicisme a regardé ce lien fondamental comme une imperfection nécessaire. Plus tard, il n'a guère été conçu que comme procuraDt la satisfaction légitime des besoins sexuels nécessaires à la reproduction de l'espèce : et tout au moins, devant la mère, répouse disparaissait presque alors. Le positivisme, lai, conçoit le mariage comme le plus puissant moyen de perfectionnement moral qui soit en notre pouvoir. Par leur union, Thomme et la femme s^améliorent en se complétant, chacun d'eux apportant à la communauté ce qui manque à Tautre. L^homme apporte à la femme la force, Ténergie, et les fruits du travail au dehors dont il la dispense. Mais il apporte aussi tous les inconvénients, toutes les imperfections, qu'une loi fatale attache à sa nature et à son labeur. La femme, acceptant son secours et sa protection, lui apporte en retour toute la tendresse dont elle est capable. Elle 1^^ apporte, quand elle est vraiment une digne femme , un dévouement à toute épreuve, qui jouira de ses succès, le soutiendra dans ses revers, et que ne lasseront ni sa mauvaise fortune, ni, bien souvent , ses fautes elles-mêmes. Si au dehors il trouve Tindifférence, Tinjustice, et, ce qui est pis encore, l'ingratitude, pour les services qu'il a pu rendre, pour ses efforts et sa bonne volonté, quelle consolation n'est-ce pas pour lui de penser qu'il est sûr d'avoir chez lui, près de lui, constamment avec lui, une affection toi\}ours égale, qui ne dépendra pas de ses succès; qui ne se réglera pas sur les bonnes dispositions des autres à son égard, et même qui, grandissant d'autant plus qu'elles lui manqueront davantage, croîtra suivant le besoin qu'il en aura? Tel est en effet le véritable amour copjugal. Aussi quelle n'est pas sa puissance « pour améliorer rhonune? Peut-on supposer qu'il y en ait

même quelques uns qui aient sous les yeux sans en être touchés, attendris et par suite améliorés, le spectacle continu du pur et complet dévouement? Que la femme soit aimée, son but est atteint, sa mission accomplie. Elle le sera plus ou moins : s'efforcer toujours de l'être le plus possible, telle doit être la pensée dominante de sa conduite. Et qu'elle ne se croie pas inutile au dehors : celui qui trouve chez lui le bonheur et qui, s'il se peut, y contribue aussi celui-là est meilleur citoyen, fait mieux tout ce qu'il fait, remplit mieux tous ses devoirs que s'il eût rencontré une moins digne épouse.

Mais ce n'est qu'en acceptant la position que lui assignent sa nature et ses moyens» en ne sortant pas de son rôle, que la femme pourra voir son dévouement produire des résultats si précieux pour elle et pour la société. Le moment est difficile, je le sais; j'ose même dire, mieux que qui que ce soit peut-être, je le sais. Nous sommes tous solidaires, il ne peut l'être pour les uns sans l'être aussi pour les autres, mais les différentes natures souffreut plus ou moins des difficultés qui lui sont propres.

Il est certes évident que Taction de la femme sur l'homme ne sera jamais ce qu'elle pourrait et devrait être, si elle n'est secondée par la communauté de croyances. Et peut-il être normal que les femmes pensent d'une façon, les hommes d'un autre? Que les femmes croient, pratiquent et vénèrent, ce que les hommes dédaignent ou raillent? Quelle peut être alors l'influence intellectuelle et morale de la femme? Estelle vraiment la compagne de l'homme? Quelle union intime est possible entre eux? Et celle qui existe dans ce cas, quelle qu'elle soit, peut-elle être comparable à ce qu'elle serait si les croyances étaient, comme il devrait être, parfaitement communes? Pour qu'il en soit ainsi les femmes ont sans doute à faire un extrême effort, mais il y va ,de leurs plus chers intérêts , comme aussi de leur dignité; dont vrai-

ment elles font maintenant trop bon marché, sans savoir, d'autre part, faire de justes concessions.

Sans doute la communion Intellectuelle avec les hommes est ardemment désirée des femmes; et certes il n*y en a gaère de nos jours qui aient un peu vécu, sans avoir éprouvé, à cet égard, d'amers regrets et de douloureux désappointements. Mais le vice général de leurs efforts pour arriver & cette communauté de croyances, vient de ce qu'elles ne comprennent pas que, si c'est à elles à poser le problème, à demander aux hommes des croyances qu^elles puissent partager, comprendre, et qui puissent les satisfaire, ce n*est pas à elles à le résoudre, ni à déterminer et faire prévaloir les croyances communes, indépendamment de Tappui et des secours qu'elles trouvent au dehors. Il est vrai , la société actuelle est profondément divisée et de là viennent toutes les difficultés du moment. Mais l'esprit féminin est pénétrant. Qu1l s'eflbrce donc de reconnaître les forces légitimes et h juste titre prépondérantes , qu'il lise au fbnd des cœurs et des esprits de chacun. Sans doute, quand il reconnaîtra la droiture, la flranchise, rentière sincérité, les grands efforts , faisant légitimement présumer la compétence , il sera naturellement porté à la confiance, SI alors 11 comprend les résultats obtenus et en est satisfait, en s'appuyant , pour les fialre accepter, sur la compétence et la science, au lieo de lutter contre elles, il deviendra tout puissant. Car, bien qu'elles ne soient encore que très-imparfaitement reconnues et comprises, telles sont les grandes forces qui mènent les sociétés modernes, et qui de nos jours dominent souverainement toutes les intelligences; et de là vient que les eflbrts appuyés, sanctionnés par elles, doivent nécessairement aboutir et que tout ce qui, essayé, tenté, est en opposition avec elles, ou môme n'en tient pas suffisamment compte» doit tristement et misérablement échouer.

Bien des gens qui, sans vouloir le reconnaître, ne croient

MORALE t^OSItlVE. 50?

que ce que croient leurs voisins, et tout le monde à peu près, dans un sot orgueil rejetteront sans doute la confiance comme source de croyancec ; c'est cependant un noble et légitime motif de croire qu'une confiance bien placée. Et dans la plupart des cas, pour ne pas dire dans tous, c'est bien la meilleure et la plus sûre des démonstrations. Autour de vous, regardez ; cherchez par vous-même d'où viennent les idées, les pensées, et par suite Içs croyances; cherchez-le, suivant la pensée de Pescartes, non en demandant directement aux gens ce qu'ils croient, mais en observant leurs actes, leur conduite, toujours vous en trouverez la source dans leurs intérêts, ou dans une confiance bien ou mal placée.

Qu'elle le soit bien ; tel est donc le grand point, le point essentiel. Vous penserez et vous ferez comme tout le monde? C'est ce qu'il y a de plus facile : est-ce bien ce qu'il y a de mieux à faire ? et surtout maintenant ? Voyez ce que dît à ce sujet une femme elle-même, et à sa fille: c'est encore madame de Lambert, « Il faut être, dit-on, comme les autres; ce » comme, s'étend bien loin. A3TZ une émulation plus noble; » ne souffrez pas que personne ait plus d'honneur, de probité » et de droiture que vous. » Et si vous pensiez de quelqu'un qu'il fait bien; si son intelligence, ses efforts, son caractère, ses sentiments , si sa conduite enfin vous inspirait la confiance, ne voudriez-vous pas faire comme lui parce qu'il ne ferait pas comme tout le monde? Ah, qu'on ait confiance dans un sentiment dont au fond du cœur on sent l'honnêteté et la droiture, il donne des forces dont on ne se doute pas : qu'on y ait confiance ; car un tel sentiment, s'il est profond, peut, j'ose en répondre, à toutes les hauteurs grandir le caractère, à toutes les clartés ouvrir l'intelligence.

Pour moi, je l'espère bien, mon livre sera lu par quelques femmes : e'est mon plus cher désir. Ah! il ne s'agit que de se rencontrer et de se connaître; car beaucoup, j'en suis sûr,

sont toutes prêtes à trouver qu'il comprend bien le mariage celui-là qui dirait :

« D^intendante, je n*ai pas besoin. Par la volonté, la science n et le régime ', maître de mes passions, d'une honnête mai- » tresse je puis aussi me passer. Ce qu'il me faut c'est une > compagne chérie, qui, par un dévouement plus facile , ré- » compense le mien , le comprenne et le facilite , loin d y » mettre obstacle; qui, après de si longs jours de travail et » d'efforts passés sur les livres, à mascience n'oppose pas la n sienne; près de laquelle fatigué par l'étude, je trouve le » repos et non la lutte. Ce qu'il me faut, c'est une compagne » qui, s'associant à mon but, vivant de ma vie, puisse au besoin n calmer mou impatience, ou ranimer mes forces; qui, avec » les miens, identifie assez ses intérêts, pour qu'en toute con- » fiance je lui demande conseil ; qui, dans ces épreuves dou- » loureuses qu'une loi fatale impose à toute vie, puise, dans » les mêmes considérations que moi, la résignation et le cou- » rage : car c'est alors surtout que l'entente est précieuse. Ce » qu'il me faut, c'est une compagne qui soit animée des mêmes n goûts que moi, de telle sorte que la vie commune soit sans n sacrifices pour l'un et pour l'autre : les sacrifices continus n sont pénibles à faire, pénibles à demander; enfin, qui pou- » vant se reposer sur ma fermeté, et la fermeté est pour » un homme de quelque valeur une qualité fondamentale et » pour une femme un danger plutôt qu'un avantage ; qui » pouvant, dis-je, se reposer sur ma fermeté, puisse medon- » ner l'exemple et l'enseignement d'une abnégation, 11 est » vrai, plus facile que la mienne, mais aussi plus pure et plus » complète* »

« Que d'abord je fasse donc tous mes efforts pour mériter un » pareil dévouement, pour m'en rendre digne; et qu'ensuite » je cherche à le rencontrer. Et si je ne le trouve, que je no

1 Fraeoa gulaoi , et omoem carDis incHnatiODem facilius rrsuabis. /"** talion, liy. I, ch. xix.

» me marie jamais. A moins sans cloute je pourrais vivre en » parfaite intelligence ; mais je me connais, ce ne serait pas » du bonheur. »

Telle est, telle au moins doit être Tunîon conjugale. Dans le cas habituel et normal, elle conduit à la deuxième des relations fondamentales qui constituent la famille, au lien paternel.

Rien assurément ne peut réagir plus heureusement sur Tunion elle-même de Thomme et de la femme que le but commun ainsi assigné à leur activité ; rien ne peut être plus propre à augmenter et à affermir leur tendresse mutuelle, à prévenir ou apaiser tout conflit Et prolongeant Teffet de la naissance, Téducation des enfants est très-propre aussi à leur faire sentir la diversité profonde de leur nature; combien chacun d'eux a besoin de Tautre pour se compléter, et combien les soins si naturels à Tun seraient impossibles à Tautre, et par lui mal rendus. Si la protection matérielle doit émaner exclusivement du père, nuldoute que la mère, outre les soins si longtemps nécessaires à Tenfance, ne doive prendre dans réducation morale et aussi intellectuelle, une part de plus en plus grande. Dans Tadmirable régime né du catholicisme, les enfants étaient élevés par les mères, dirigés par les prêtres. Il y a là certainement une indication pour Tavenir, qui doit reprendre au passé et réaliser de nouveau, encore amélioré, tout ce quMl a eu de bon.

Les parents ont donc en commun à élever leurs enfants* Tout concourt à rendre pour eux ce devoir plein de charme et dMntérêt La bonté aime à protéger, et elle est surtout le sentiment qui aux inférieurs attache les supérieurs. Dans ce cas , le besoin de protection est plus grand qu'il ne peut jamais Têtre. Les services rendus dont Tenfant apprécie promptement le besoin qu'il en a ne peuvent manquer d'exciter en lui une reconnaissance que son âge expansif se plaît à témoigner. Venant à comprendre la bonne volonté envers

510 Q0ATlllilfE PARTIS.

lui, et à reconnaître toute la supériorité qu'il peut imaginer, sa soumission, d*abord involontaire et forcée, s'annoblit en devenant volontaire, et la vénération s'ajoute à la reconnaissance. Aussi la paternité fournira toujours le meilleur type de toute autorité et du pouvoir sur autrui, qui n'est jamais légitime qu'à la condition d'être nécessaire et dévoué.

Étant donc la meilleure école de la bonté pour les inférieurs, l'extrême intérêt de l'étude morale de la paternité vient de ce qu'elle met en évidence plus qu'aucun autre penchant la puissance des motifs intéressés pour faire naitre et fortifier les inclinations bienveillantes.

Le sentiment qui en général attache les animaux à leurs petits, est trop nécessaire à la conservation des espèces pour qu'elles aient pu et qu'elles puissent subsister s'il ne provenait que de ces mêmes penchants sympathiques susceptibles d'attacher à tout être. Et, de même dans notre espèce, il est évident que le lien des parents aux enfants a un caractère propre, un cachet particulier qui le distingue profondément de tous et qu'il n'est comparafde à nul autre. C'est bien plut6t comme venant de soi , comme étant à soi, que comme toute autre personne, à laquelle on serait attaché autant que possible, que l'on aime ses enfants, et que l'on tient à eux. Aussi dans le tableau cérébral, l'Instinct pat^nel ou maternel, comme il y est désigné , est le troisième des instincts égoïstes. Et c'est ajuste titre, puisque ce penchant pousse à aimer les enfants, non pas pour eux-mêmes, mais comme on aime toute propriété. 11 en résulte donc déjà que le sentiment des parents pour leurs enfants est up sentiment complexe, coipposé de personnalité et de dévouement , autrement dit d'égolsme et d'altruisme. Mais en outre, il est clair encore que l'orgueil et la vanité peuvent, doivent même nécessairement y intervenir de bien des manières différentes. D'un autre côté, tous les penchants altruistes, la bonté, l'attachement, la vénération même, quand la supériorité sous un as-

pect quelconque est reoonnue, concourent aussi à produire le sentiment des parents tel qu^il existe effectivement.

Ainsi donc le sentiment très-complexe des parents pour leurs enfants, est toujours un mélange d'ôgoïsme et d'altruisme, qui comporte toutes les proportions possibles de l*un et de Tautre, et par suite tous les degrés de la vertu et du vice. C'est essentiellement de la nature plus ou moins sympathique des parents que dépend ce qui domine; et ainsi dans les cas extrêmes , mais non encore bien rares , les en» fants peuvent être, et sont journellement Tobjet, soit du plus sublime dévouement, soit de la plus impitoyable exploitation, comme ne le prouvent que trop, indépendamment de toute autre observation, les annales des tribunaux.

Sans doute, en bien des cas, et parmi les femmes surtout (est^ il besoin de le dire?), Taltruisme remporte surrégoïsme dans le sentiment pour les enfants, mais plus ou moins, et ce dernier, d^ailleurs, s'y fait toujours sentir. Comme c'est un point entièrement méconnu et d'une extrême importance, quelques développements sont Ici nécessaires.

Ce n'est assurément pas par suite de leur dévouement pour eux, que les parents sont si flattés de voir leurs enfants obtenir ces succès éclatants (comme deVenir des personnages, voire même des hommes illustres), qui sont certes très en dehors du devoir et de la vertu, et bien souvent ne sont pas, tant s'en faut, des conditions de bonheur; si même il n'est vrai de dire, que le bonheur est presque toujours le prix dont ils se payent. C'est surtout, mais non exclusivement, dans les classes riches et puissantes qu'il en est ainsi. Les enfants étant aux parents comme venant d'eux et ayant été nourris et élevés par eux, ne doivent-ils pas avant tout et plus que tout satisfaire leurs convenances et leurs préjugés? Dans l'histoire et les monographies, les exemples abondent de telles exigences. Tycho-Brahé et Cavendish qui dérogeaient par leur science, leurs travaux et

leurs découvertes, étaient la bonté de leurs nobles familles; et, à leur début, Molière et Voltaire, celle de leurs familles bourgeoises. Combien d'existences n'ont-elles pas été sacrifiées, k Torgueil de caste, aux préjugés de race? Combien ne furent-ils pas, comme le cardinal de Retz, voués sans pitié ni remords au crime et au malheur par des parents inflexibles dont Torgueil étouffait la tendresse?

Le sacrifice des enfants par leurs parents, quoique sans doute exceptionnel, est cependant tellement possible, tellement dans la nature humaine qu'il se retrouve dans toutes les conceptions imaginées pour représenter la vie, instruire et corriger par le spectacle de la conduite des autres , et des conséquences qu'elle entraîne. Tragédies, comédies ou 1*0mans, le fonds est toujours le même, et les mêmes passions sont mises en évidence. Ah! ces grands observateurs, ces profonds penseurs. Corneille et Molière , avaient bien su voir, devançant la science, la part de Tégoïsme dans le sentiment paternel. Ainsi dans Polyeucte, par exemple, Pauline, ce type même de la vertu, sait bien voir son père tel qu'il est, apprécier ce que valent les sentiments qui inspirent et dirigent sa conduite, et dire ^ l'occasion :

« Et sainlement rebelle aux lois de la naissance. »

Et, dans ces chefs-d'œuvre que coup sur coup enfanta son génie, Molière ne nous montre-t-il pas le dévot voulant marier sa fille à Tartuffe; l'avare, à un riche vieillard qui 1* prend sans dot; le bourgeois gentilhomme, à un noble; la femme savante, à un pédant; et le malade imaginaire, à un médecin qu'à tout moment il pourra consulter? Tous sont étonnés et mécontents de trouver de la résistance et ne pen-

sent qu'à la vaincre , sans jamais se rendre ni aux raisons si

justes et si bonnes qui leur sont données, ni aux prières, si touchantes parfois, qui leur sont faites. Enfin, un peu plus tard, dans les romans, d'autres hommes de génie , les illus-

très auteurs de Clarisse Harlowe et de Lucie de Lammermoor, viennent encore montrer de quel genre d'affection des parents sont capables.

Mais, en s'en tenant au présent, à la réalité, à ce que tout le inonde a journellement sous les yeux, Pégoîsme dans le sentiment paternel ne serait encore que trop aisé à reconnaître. C'est le principe fondamental, comme je l'ai dit, de la méthode positive en morale que l'étude des sentiments et des passions doit se faire par l'observation des autres bien plus que par la sienne. Les passions aveuglent, et sur soi sont toujours mal jugées. Qu'on laisse donc son cas de côté, et que l'on observe ses voisins, les personnes de sa connais* sance, de sa société, celles dont on connaît le mieux l'intérieur, les relations de famille. Sans doute l'on ne manquera pas d'en trouver qui élèvent admirablement leurs enfants, et avec une véritable tendresse, avec trop même quelquefois ; car, comme les mauvaises , les bonnes passions sont aveugles. L^égoïsme est alors tellement dominé par l'altruisme dans le sentiment paternel qu'il y disparaît presque. Est-ce le cas toujours ? Est-ce même le plus fréquent? J'affirme que non.

Les parents sont naturellement disposés à se croire en état de juger leurs enfants : ils les trouvent aisément capables d'obtenir ces succès qui flattent tant leur amour-propre et leur vanité. Est-il bien rare d'en voir qui se laissent aller à employer les ressources infinies que met à leur disposition la dépendance complète des enfants pour les pousser dans une pareille voie? Et quelle sera la vie de ceux-ci si leurs parents se sont trompés, si ce qui leur est demandé est réellement au-dessus ou en dehors de leurs moyens, de leurs forces?

Tout le système actuel d'instruction est fondé sur l'émulation. C'est bien peu connaître la nature humaine que de penser qu'elle peut être puissante et en même temps rester

Md QOATRiftMB PAmm.

noble. Geai qui ont compris ce qui te pattait aatour d'eux dans les collèges et les écoles, savent si la jalousie « la haine et Tenvie n'y entrent pour rien. Mais quand même il en serait ainsi » c^est un triste service à rendre aux enfants que de leur faire acheter rinstruction en développant aih tant que possible leur orgueil et leur vanité. Et, Tédacation ainsi donnée portant ses fruits ndeux encore que rinstruction, est- il sans exemple que ces paasions surexcitées aient voué de pauvres jeunes gens à un travail au-dessus de leurs forces ou non en rapport avec elles, et qu'ils soient morts à la peine? C'est par intérêt, bien entendu, pour les enfants, dit-on, qu'on exige tant d'eux x non, non, ce n'est pas vrai. Sans demander à un enfant de faire mieux, mieux que les autres, s'entend, on peut obtenirda travail Tous les parents qui, non contents des efforts et de la bonne volonté, font encore du succès une obligation sont inspirés ou deminés, à l'égard de leurs enfants , par l'égoïsme et non par l'altruisme. Et le succès, il y a bien des manières de le demander. Il y a les exigences directes et brutales; il y a le mauvais accueil quand il n'arrive pas; il y |k les préférences accordées à d'autres. Tout événement peut être alors une occasion de honte et d'humiliation; et oe que la vie de famille peut renfermer dans oe cas de douleurs et d'amertumes secrètes , quelques-^uns le savent.

Après l'instruction et l'éducation , viennent le choix des carrières et les mariages. L'état actuel de nos mœurs oblige bien les parents à laisser à cet égard une certaine liberté à leurs enfants; mais combien encore fréquemment ne sont-ils pas disposés à restreindre le plus possible leur choix, et à le circonscrire entre d'étroites limites? Dans leurs enfants les parents savent bien généralement comprendre les besoins matériels ; mais admettre leurs idées , leurs oonvenances, leurs goûts, sans vouloir y sulMtituer ceux qu'ils ont eux-mêmes, c'est là seulement ce que savent faire les meilleura Et c'est

MORALE PO0ITIVC. 516

aussi la marque de la véritable tendresse qui entre dans les entiment que des parents ont pour leurs enfants. Tenir à la vie de quelqu'un, désirer son existence, ou l'aimer est fort différent, malgré les méprises intéressées à cet égard et une analogie superficielle et grossière. On tient & quel* qu*un parce qu'un individu peut être pour un autre une source de satisfactions personnelles, mais en réalité ce n'est que soi que Ton aime. On s'aime soi-même, et l'on tient & qui vient de soi, à qui est à soi, à qui satisfait par des succès au dehors la vanité, et dans l'intérieur le besoin de dominer et celui d'être approuvé. Que l'on tienne à quelqu'un ou qu'on l'aime, lesjormules sont souvent les mêmes, mais combien la conduite , les actes sont différents I C'est qu'aussi les actes sont les indices certains de la véritable affection, et non les vœux, les souhaits, les bonnes paroles, qui prouvent seulement celle que l'on veut faire paraître, que l'on veut faire croire que l'on a. Le véritable amour, sachant toujours se mettre à la place d'autrui , s'efforce de contribuer au bonheur des personnes aimées, mais à leur bonheur comme elles le comprennent , et sans vouloir se faire juge de ce qui leur convient; ou doit leur convenir. Aussi, ceux qui sont l'objet de l'intérêt ou de l'affection n'y sont pas longtemps trompés. Et comme, qui n'a pas reçu du bonheur n'en peut pas donner, il importe aux parents qui, sans se contenter de la conduite extérieure, se mettent en peine du fond du cœur, il leur importe, dis-Je, extrêmement, s'ils veulent éviter de cruels mécomptes, de bien se rendre compte de l'importante distinction entre l'intérêt égoïste et l'amour altruiste que peuvent inspirer les enfants.

11 est clair que, quand elle sera généralement reconnue et comprise, il en résultera une immense amélioration dans les relations de famille, et les rapports de parents à enfants. Parce qu'il est pris et donné pour du dévouement, Tégoïsme n'en vaut pas mieux pour cela , et même tout au contraire il

n'en devient que plus sûrement une source inépuisable de chagrin et de malheur. Le mal reconnu sera plus facile à guérir et le danger indiqué pourra être évité. Et comme régoïsme en un de compte nuit & tout le monde, soit à ceux qui font sentir le leur aux autres, soit à ceu)K qui sont directement victimes de Tégoïsme des autres, les parents, comme les enfants, y gagneront. Sans doute cette décomposition si réelle et si profonde du sentiment paternel aura surtout pour plus important effet de prévenir et d'éclaircîr les relations de famille , difficiles par elles-mêmes ; mais quelque parfaites qu'elles soient spontanément, il n*y en a pas qu*elle n'améliore certainement.

La part de Tégoïsme dans le sentiment pour les enfants est donc, je pense, suffisamment mise en évidence par les preuves qui viennent d*en être données et que chacun d'ailleurs pourra aisément compléter par ses propres observations. Mais Fadmirable propriété de la personnalité qui fait toujours le fond du sentiment paternel, c'est d*être éminemment propre à exciter dans Thomme, pour ces mêmes êtres qu'il sent ainsi lui appartenir, des affections sympathiques. Ces réactions altruistes de plus en plus énergiques par suite du progrès humain, concourent, avec Tintervention sociale, dont la nécessité et la légitimité deviennent promptement évidentes, à modifier constamment les relations domestiques. La constitution actuelle de la famille se trouve être ainsi, par Ténergie des affections qu'elle fait surgir en conséquence de leur concentration, le meilleur résultat et comme le résumé de l'ensemble des différents progrès.

A l'origine de la société, on voit partout l'homme primitif pos'resseur, au même titre et au même degré, de ses femmes, de ses enfants, de ses esclaves et de ses troupeaux. Mais, la civilisation surgissant et se développant , l'opposition se montra bientôt entre l'appropriation des enfants et les intérêts généraux. Quoique romnipotencc paternelle restât tou-

jours reconnue par les lois, l'Opinion alors intervînt : Parents, dit-elle d'abord, vos enfants sont à la Patrie avant d'être à vous ; et c'est pour elle , en vue d'elle et non de vous que vous devez les élever. Plus tard, lorsqu'elle eut des représentants reconnus par tous, lorsque le prêtre également l'especté des parents et des enfants devint entre les uns et les autres l'arbitre naturel, son langage fut plus précis, son intervention, plus efiQcace. Parents, ditHelle alors, vos enfants sont à Dieu avant d'être à vous; et si par malheur vous vous placez entre Dieu et eux, c'est, se détournant de vous, à Dieu qu'ils doivent aller. Être à la Patrie, être à Dieu, pour les en<fants c'était être à eux. Et ajspliquant à ce cas son admirable propriété d'être contre les forts la protection des faibles, la civilisation apporta la notion des devoirs des parents envers les enfants si profondément étrangère à toute société naissante. Je ne veux pas placer ici les atrocités que les peuples sauvages ou barbaresse sont cru permises contre leurs enfants. Il y a là-dessus dans Locke quelques pages qui impressionnent douloureusement, mais sont instructives et curieuses. £n s'en tenant à ce que tout le monde sait : la destruction des enfants mal conformés, le droit de vie et de mort que les Grecs et les Romains avaient sur leurs enfants, ont disparu dans les sociétés modernes, et la seule pensée en fait horreur.

Ainsi donc le sentiment des parents pour leurs enfants, n'est pas, tant s'en faut, le sentiment naturel de l'homme primitif, mais c'est ce sentiment perfectionné par tout notre passé de civilisation , perfectionné par l'influence moralisatrice de la patrie grecque, surtout de la patrie romaine; et perfectionné bien plus encore par le christianisme occidental qui lie chaque homme à Dieu plus étroitement que dans l'antiquité le citoyen ne l'étaità la Patrie, etqui sépare les pouvoirs temporel et spirituel.

Mais ce sentiment, si amélioré déjà, ne comporte-t-il plus de progrès? et peut-il être livré à lui-même sans danger pour

la famille elle-même, sans danger pour la soeiété? Non, non, le fond des passions reste toujours le môme; et sans une sunreillance et un frein continus, Tégoïsme primitif et fon^ damental tendra toujours à se faire sentir et à se satisfaire le plus possible.

Le dévouement à la famille est maintenant le mot à la mode, il est dans toutes les bouches; et combien de parents le répètent à tout propos ! Mais que de fois n*est-il mis en avant que pour donner une apparence de vertu au plus vulgaire égoisme, généralement même à la cupidité proprement dite 1 Et il est vrai de dire que toutes les indignités qu'on se croit permises maintenant au nom de la famille et qui se commettent le front haut, expliquent, si elles ne les justifient, les attaques dont en ces derniers temps elle a été Tobjet.

Dans rétat actuel de la société, de nos opinions et de nos mœurs, il doit arriver habituellement que, d'après Tinfluence si puissante, si irrésistible presque, des parents , les enfants entrent dans leurs vues, et que la famille produise par la liaison intime de tous ses membres une unité très-compacte. Si personne n*y est sacrifié, si les vues généreuses et désintéressées ne le sont aux vues étroites et égoïstes, cette union est aussi légitime et honorable qu'avantageuse même à la société. Mais ce ne peut être bien évidemment qu'à la condition que les membres de la famille soient unis pour la servir et non l'exploiter. Si la société peut et doit môme être conçue comme ayant pour but de donner à tous les douceurs du fbyer domestique, il n'en est pas moins vrai, cependant, que la famille n'existe que par la société, et ne doit exister que pour elle, et en vue d'elle. Le véritable but de son institution est de mettre l'homme en état de mieux servir la société, qui deviendrait impossible si chaque famille, sanâ se préoccuper des autres, sans s'inquiéter de leurs besoins, ne cherchait que son avantage, et qu'à procurer le plus possible les satisfactions personnelles de ses membres.

Mai» un plus grâfid danger eneorô de la famille, 6*est, quand l*entente ne 8*y établit pas, de mettre les faibles complète^ ment à la merci des forts. Parmi les résultats différents qui se produisent alors, une carrière imposée est certainement un des plus douloureux et des plus funestes à la société. Tout homme lui doit un ti^àvail utile en rapport aveo ses goûts et ses moyens. Bien remplir une fonction qui convient et dont on sent Fimportance et la<lignité, S'acquitter conciencieusement, de son mieux, d*une besogne que Ton sent que Ton fait bien, tel est certainement le cas normal et la véritable position d*un digne citoyen. Et telle est aussi Tune des conditions essentielles du bonheur. Il est clair que la carrière choisie dépend des ressources que Ton a à sa disposition au moment du choiXé Si donc, par suite de leur propre conve*nance, à cause d*un abord plus facile, & cause de Téelat, ou du brillant de la carrière, des parents, pouvant le leur éviter, laissent leurs enfants à un travail qui leur déplaît , à des conditions d'existence qui leur sont pénibles, qui peuvent même leur être odieuses, quoique cependant convenant à d'autres, ces enfants ne sont-ils pas sacrifiés, exploités? Estce là du dévouement! Est-ce môme le devoir? et eela n'arrive-t-il jamais?

Et si, pour influencer le choix des enfants et pour les déterminer à accepter leur position, les parents leur en ont fait valoir les avantages matériels et personnels, leur recommandant de ne penser qu*à eux, de ne pas s'inquiéter des autres, de chercher & se faire une position là où elle est plus sûre et plus facile, voulant même qu'ils y sacrifletit leurs goûts plus modestes, leurs idées, leurs convictions, leur bonne volonté de travail profond et d'efibrts sérieux, n*est-ce pas 1& 8'effbrcer de corrompre ?

Rien de tout cela n'est impossible et n*est sans arriver. Mais comme é*est très-contraire aux intérêts de la société, il est alors de son devoir d'intervenir. Et elle doit le faire

520 QOAT&iiMS PARTIE.

maintenant, comme elle a dû le faire dans le passé» comme die devra toujours le faire. Parents, a*t-elle à dire, vos enfants sont à moi avant d'être à vous ; c'est pour moi , en vue de moi et non de vous que vous devez les élever. Prenez garde que, dans la direction que vous voulez leur donner, que dans le travail que vous exigez d'eux, ou auquel vous les condamnez, ils n'aient lieu de s'apercevoir qu'à vos propres convenances vous sacrifiez les miennes, qu'à vos propres intérêts, à votre égoîsme enfin, vous sacrifiez les intérêts généraux, outre le bonheur de vos enfants. Prenez garde de vous placer entre eux et leur devoir, ce devoir qu'ils sentent résulter pour eux de leurs aptitudes, de leurs goûts, de leurs moyens; car alors, les forçant à faire retour sur vous-mêmes, ils ne pourront croire ni à votre dévouement, ni à votre tendresse, ni même à votre vertu. Prenez-y garde, enfin, car alors ils devront, se détournant de vous, aller à ce devoir où ils sentent que leur conscience les appelle.

Tel est certainement ce que la société est en droit de dire aux parents; et c'est trop son intérêt pour n'être pas son devoir de le faire. Qui ne frémirait presque à la seule pensée que des parents plus inflexibles et puissants que n'ont été les leurs, auraient pu empêcher de surgir Molière et Voltaire!

Sans doute l'intervention de la société dans la famille est consacrée en principe par la législation, qui, sous la garantie de peines matérielles, impose des obligations aux parents et pose des bornes à leur autorité. Mais l'insuffisance d'une telle intervention, qui ne peut s'appliquer qu'à des déviations exceptionnelles et qui punit sans jamais prévenir, est, dans ce cas, plus évidente encore que dans aucun autre. Il en est de même du contrôle de l'opinion, à laquelle doit nécessairement le plus souvent échapper une conduite habituellement ignorée et ne comportant d'ailleurs presque aucune prescription immédiate et directe. De là résulte donc, comme le prouve Tobservation du passé, que la seule intervention

qui puisse être réellement efficace pour régler les relations domestiques, est celle du prêtre, c'est-à-dire du pouvoir spirituel. Celui-là seul qui fait autorité pour les uns et les autres, et qui est regardé par tous comme le représentant, l'interprète, de la vérité, delà justice et de la vertu; celui-là seul, dis-je, est en position d'intervenir entre les parents et les enfants , de faire reconnaître à ceux-là les limites des droits qui résultent pour eux des services rendus, à ceux-ci la conduite que leur prescrit le devoir. Quand la divergence existe dans la famille, quand une telle intervention n'est pas possible, quand celui qui fait autorité pour les uns est sans iDfluence sur les autres, les relations domestiques sont alors livrées à tous les dangers et à tous les abus qu'elles entraînent spontanément Mais une telle situation ne peut être évidemment un état normal et régulier; et, comme je Tai dit dans la première partie , le règlement des relations domestiques est une des fonctions les^plus délicates et les plus importantes du pouvoir spirituel, élément essentiel de toute société réellement organisée.

Telles sont donc, avec leur imperfection, qui est à vrai dire, la source essentielle de leur puissance morale, les liens conjugal et paternel Ce sont eux surtout, en effet, qui mettent en évidence la puissance des instincts égoïstes pour faire naître et développer les penchants altruistes. Sans sa source personnelle jamais le dévouement l'un pour l'autre de l'homme et de la femme et des parents pour les enfants n*aurait pu devenir aussi réel , aussi profond , aussi commun qu'il l'est actuellement, et les progrès de la civilisation tendent constamment à le rendre plus pur, plus désintéressé, au plus grand avantage des uns et des autres.

Quant aux relations filiale et fraternelle, elles sont complètement Involontaires et ne produisent qu'une Iia|3on purement sympathique, aussi , bien moins profonde en général que les précédentes. Mais les services rendus, une vie coni-

523 Q0A»IÈHE PARTIE.

nrane, une coiinilHaiic« Intime et la concentration aflTective sont éminemment favorables h l'essor des sentiments al** truistis, heureusement placés ainsi au début de la vie. Dans i*éducation morale que donne la famille, la Yénération filiale « puis la paternité font sentir la continuité en liant le présent au passé, puis à Tayenir. Quant à la fraternité, qui devient le meilleur type des relations, universelles, elle dispose è sentir la solidarité. Chacune déciles devant avoir pour but et pour effet de moraliser Tautre, la vie privée prépare ainsi rhomme à la vie publique, dont il nous reste à reconnaître les propriétés morales , c*està-dire Taptitude à développer Taltrnisme.

$ 3. — Propriétét moralet do la rie publique. — Double devoir de tout eltoyen. — Tbéorie positive de la propriété.

Comme d^à J'ai eu occarion de le dire, la vie publique a des inconvénients et des dangers qui lui sont propres; mats elle comporte aussi d'éminentes propriétés morales qui» re* connues et comprises, en seront par cela môme de beaucoup augmentées. Quelque folle idée que Ton puisse se faire de son importance et de sa puissance individuelle» il n'est gaère possible que la vie au dehors ne fasse profondément sentir le besoin des autres, et la nécessité de leur concours pour arriver au moindre résultat. Ce sentiment, et les liaisons qu'établit nécessairement la vie active sont très-propres à faire nattre et à entretenir la bienveillance et la sympathie pour d*indispensables coopérateurs.

Toute l'existence même de la société repose sur la division du travail et la coopération. Telle est la double condition fondamentale de la production qui permet de satisfaire aux besoins de tous. Elle suppose donc des individualités distinctes ayant chacune leur part dans le travail divisé, et la convergence de toutes ces individualités vers le but com^ mun. Mais cette convergence ne peut s'établir que par les

MORALE POSITfTBi 523

sdlûfl dontinus d*an orgîme propre» dont là fbnction spéciale est de le produire. Tel est le r61e du gouvernement

II en résulte pour tout homme, pour tout eitoyen, un double devoif, aussi important à remplir bien et complètement au point de vue de son propre bonheur qu'à celui du plus grand avantage de la société. Il lui doit d*abord Un travail spécial en rapport avec ses ressources, ses goûts et ses moyens. Et» consciencieusement t'empli» ce travail lui donnera le senti** ment de sa valeur et de son utilité, ce qui, répondant h un de ses plus nobles besoins , sera pour lui la source de la plus légitime satisfaction. Mais, si bien qu'il s*en acquitte» sa fonction spéciale n'est pas tout ce qu'il doit à la société. Ordinairement, en effet, nielle n'emploie ses plus grandes forces , ni elle ne satisfait ses meilleurs instincts. Absorbé dans son travail du Jour, qu'il ne peut même alors apprécier h sa juste valeur, et que par suite il fait moins bien, car il le fait avec moins de goût; étranger à ce qui se passe autour de lui, à ce qui a été aVant lui, & ce qui sera après lui , le comprenant à peine et ieuleméut d'une manière vàgfue éi; confUse) est-ce là la vie d'un homme? Il suffit d'en tracer le tableau pour qu'on seUte aussitôt, qu'ainsi bornée, elle constitue une dégradation intellectuelle et morale, retréclà-* sant également l'esprit et le cœur, et tendant à atrophier le caractère.

Mais la spécialisation etclusi ve de l'individu n'est pas moins directement nuisible à la société qu'au citoyen lui-même. Chargé de pourvoir aux intérêts généraux et responsable en^^ vers tous de leur bonne administration , le gouvernement doit empêcher toute action particulière qui tendrait à troubler l'ordre général , ainsi que protéger, exciter et diriger, tous les effbrts qui, d'accord avec lui, accroissent, ou contribuent à accroître, en un genre quelconque, les richesses com^ munes. Nous avons vu que l'existence sociale comporte réellement , que ce soit ou non reconnu , et qu'ils soient ou non

524 QOATAIJSME PABTIC.

officidllementséparés» deux pouvoirs distincts, l'un temporel, Tautro spirltueL Dans les deux pouvoirs, Topinioa publique joue un rôle fondamental , car elle est à la fois le guide et le régulateur du premier, et elle constitue toute la force du second.

« A répoque de civilisation où nous sommes, a-t-il été dit » dans une circonstance solennelle, c*est Topinion publique » qui toujours remporte les dernières victoires. » Parole profonde, dont la portée méritait d'être plus remarquée qu'elle ne Ta été. Cette force de Topinion, ainsi reconnue et proclamée légitime, puisqu'elle est indiquée comme la conséquence naturelle et nécessaire du progrès, de Fétat avancé de civilisation, entraîne évidemment, quoique implicitem^at, la reconnaissance du droit, ou plutôt du devoir, de tout citoyen de contribuer à ]a former par son approbation ou son bl&me. Il le fait alors plus ou moins suivant Tautorité que sa conduite, ses connaissances, son intelligence, la considération dont il Jouit donnent à sesjugements. Certainement, celui qui se sent incapable de juger et qui ne trouve autour de lui personne lui inspirant assez de confiance pour qu'il en accepte les jugements doit alors s'abstenir; mais certainement aussi celui qui juge et que des considérations personnelles, la crainte de compromettre ses intérêts privés, empêchent de manifester son opinion, certainement celui-là, difr-je, sent bien au fond du cœur que sa conduite le dégrade, et que justement il perd la considération de ses concitoyens.

Mais ce ne sont pas seulement, tant s'en faut, les mesures politiques qui affectent les intérêts généraux et peuvent contribuer ou nuire au bien commun. Les idées mènent le monde, et il n'y en a guère d'un peu importantes qui puissent se répandre sans avoir une influence bonne ou mauvaise, quoique d'ailleurs plus ou moins directe ou éloignée. A l'harmonie générale, au commun accord , chacun est trop in-

téressé pour que ce ne soit un devoir pour lui d'apporter à ces idées s'il se sent capable de les juger, soit directement par lui-même, soit indirectement par suite de sa confiance en d's^utres, ou Tappui de son approbation , ou la défaveur de sa désapprobation. Ge devoir d'ailleurs est étroitement lié à la satisfaction de l'un des plus nobles et des plus im-' périeux besoins de la nature humaine, celui de se rendre un compte quelconque de l'ordre qui nous entoure et nous domine. Et les idées nouvelles ou anciennes qui tendent directement à expliqueretàmodifier l'ordre social et moral, ayant un intérêt et une importance majeures, en même temps que ce sont celles sur lesquelles une certaine compétence est la plus universelle, les approuver ou les désapprouver se trouve par suite constituer la partie la plus importante de la fonction par laquelle tout citoyen concourt directement au maintien ou au rétablissement de l'ordre général. Alors^ soit que, par suite de ses propres forces, on sente directement la moralité et la portée de telles idées, soit qu^ôn les adopte parce qu'elles sont celles de ceux que l'on juge plus en état de les apprécier, plus capable que soi et que tout autre, l'obligation de les appuyer, de leur donner la sanction de son adhésion, devient plus précise et plus étroite.

Dans l'application , l'importance de cette fonction et la réalité de cette obligation deviennent bien évidentes si l'on fait attention que c'est l'opinion publique qui constitue la véritable sanction de la morale, la législation ne pouvant jamais que réprimer les écarts exceptionnels et extrême?; La crainte du mépris des autres, le besoin de leur estime, de leur considération sont, comme je l'ai tant dit, comme c'est d'ailleurs évident, des sentiments bien profondément enra* cinés dans la nature humaine et puissants sur elle. Au temps même de la foi la plus vive , les prêtres les plus écoutés, les plus respectés se sont trouvés impuissants à empêcher les

196 QOÀTltlàHE fkVtlt.

daelfl et les tonrnois ftlors approuvés pir les préjugés de répoque.

Sens doute t tant que ropialon n*a pas de représentants qrstématiques, son influence reste insufllsante ; maii toujours est-il qu*eHe est alors spontanément le régulateur de tous les pouvoirs, de toutes les forœs, et par suite la protection des faibles contre les forts. Gomme elle est Tensemble du jucement de tous, c'est donc le droit et le devoir de chacun d*y alerter son Jugement particulier, comme au»! la part d'influence et d'autorité dont il dispose. D'autre côté, le blimeou Tapprobation des autres, dont les actes se jugent bien plus sûrement que les siens profanes, a nécessairement la plus beureuse et la plus puissante influence sur la conduite personnellCi Tout le monde, en effet, sent bien que la morale doit être la même pour tous, et que Ton ne peut se permettre oe qu'on blâme ehes les autres, ni blâmer cbei les autres ce que soi-même l'on fait Telle est donc la source de la puissante réaction morale du Jugement des autres. Quant â la condition de celui-ci, elle est évidemment une doctrine précise et sinon complète, au moins suffisamment étendue et consistante. Eu outre, pour qu'il y ait véritablement opinion publique, il faut qu'un acte, une conduite, soit généralement, et presque unanimement, jugée, appréciée de même. Or ceci exige évidemment qu'une telle appréciation ne soit que Tapplication de principes communs, d'une doctrine incontestée, unive^ sellement comprise et admise. C'est donc pourquoi la force morale de l'opinion n'a pu manifester qu'au moyen âge toute l'efficacité sociale qu'eHe comporte : alors, tous croyant à la même fbi , recevant la même instruction et étant soumis à la même morale^ le moindre vassal , le serf même, pouvait et devait, â l'occasion. Juger la conduite du plus puissant seigneur; car, si celui-ci était excommunié, tout le monde appelé à appliquer la peine devait comprendre la faute et la Justice de la punition.

Ainsi le double devoir de la vie sociale est donc d*abord de remplir consolencieusement nne fonction spéciale; puis d^adhérer franchement et loyalement à tout ce que Ton reeonnatt tendre à maintenir ou à augmenter rharmonle uni^ Terselle, Peatente et le bonheur de tous» comme aussi de blâmer tout ce qui peut y être contraire. Or il est clair que cette dernière activité, qui n'est pour tout citoyen que Tapplication de ses idées générales et de ses sentiments généreux, doit réagir sur eux et qu*elle tend directement à les entretenir et à les développer. Et s'il était bien nettement reconnu et compris qu'elle constitue un devoir, il en résulterait pour tous un puissant stimulant à se mettre le plus possible en état de le remplir. G*est d'ailleurs ce que chacun peut toujours faire à un certain degré quoique sans doute plus ou moins complètement, suivant que le comportent des forcesintelleotuelles et morales naturellement très-inégales et des circonstances plus ou moins favorables. La vie publique, à ce point de vue déjà, est donc certainement très-propre à continuer le dé* veloppement de Taltruisme, commencé par la vie privée, qui doit préparer le citoyen à remplir tous ses devoirs et ensuite en rendre plus facile Taccomplissement

C*est un dangereux et faux calcul de la part des femmes, quoiqu'il soit bien commun maintenant, de croire qu'il est de leur intérêt de renfermer les maris dans la vie privée et de les préoccuper exclusivement des soins et des intérêts de la famille. Tous lés égoïsmes sont solidaires, et infailliblement, celui qui, y étant poussé, laissera dominer dans sa conduite l'égoïsme collectif de la famille, fera sentir tôt ou tard dans son intérieur Tégoïsme purement individuel. Non» non, que les femmes ne croient pas que la gloire, la vraie gloire, celle qui comporte bien des degrés, mais qui à tous . peut se définir la conquête de Testime, de la considération « que cette gloire, dis-Je , soit leur rivale. Ah I elle est bien plutôt leui" auxiliaire. Le problème de Tart moral , le plus

important comme le plus difficile de tous, est de porter Tiiomme au bien en développant le plus possible toutes les forces qui Vy poussent naturellement. Or les plus puissantes sont certainement d'une part, Tamour de la gloire, le désir, le besoin de considération ; et d*autre part Texemple, Tinfiuence directe de la femme. Ces deux forces, tendant au même but, doivent donc rester constamment unies entre elles, et leur opposition ne peut évidemment que produire des effets désastreux. D*abord elle compromet, et tout au moins diminue certainement, quand elle ne les empêche absolument, les services que Thomme peut rendre à la société, et en outre elle détruit son bonheur et par suite celui de la femme elle-même. En excitant si admirablement son fils à se porter & la gloire, madame de Lambert, à laquelle j'en reviens encore, car c'est la femme modèle, était bien inspirée par le sentiment maternel. «Quelque vif, quelque ardent que soit » votre amour pour la gloire» lui dit-elle, vous resterez tou- » jours bien en deçà du terme ; mais, quand même vous n'iriez » qu'à moitié chemin , il serait toiyours beau d*avoir osé. » Et est-il possible d'admettre que, le mari étant justement et généralement honoré, considéré, estimé, la femme puisse ne pas être heureuse? Mon, non; la gloire du mari, c'est pour la femme la gloire aussi et le bonheur assuré.

Non-seulement la fonction générale de tout citoyen, mais encore sa fonction spéciale, ses occupations journalières dignementcompriseset remplies, sont très-propresàdévelopper ses penchants altruistes. L'observation de la société montre immédiatement que ce n'est qu'indirectement pour soi et que c'est directement pour les autres que chacun travaille. Et ceci est vrai pour tous les arts, pour toutes les industries, pour toutes les fonctions, depuis celle du dernier artisan jusqu'aux plus élevées. Ni le laboureur ne se nourrira du blé qu'il a semé et récolté , ni l'ouvrier qui a tissé l'étoffe ne s'en couvrira , ni le maçon n'habitera la maison qu'il construit.

Il en est de même de tout ce qui se produit : toujours en réalité destiné à d'autres qu'à ceux qui concourent à le produire. L'effet du salaire est alors de fournir aux besoins du travailleur qui se voue à un travail dont les autres profitent

A ce point de vue élevé et vrai , il n'y a pas réellement de fonctions privées et toutes sont publiques, puisque dans toutes ri'est toujours pour les autres , pour la société en général, que directement on travaille et produit L'irrationnelle distinction des fonctions en privées et en publiques , particulières à notre régime actuel, doit donc, comme celles des carrières en libérales ou non , disparaître devant le progrès combiné de la raison, du bon sens et de la moralité.

Mais aussi les dispositions d'esprit et de cœur dans lesquelles sont exercées la plupart de ces fonctions dites privées, doivent grandement se modifier. N'est-ce pas exceptionnellement qu'un commerçant, par exemple, se sentant, par l'exercice de sa profession , un membre utile de la société , mettra sa satisfaction à en remplir loyalement et consciencieusement tous les devoirs, et ne sera pas surtout préoccupé de gagner le plus vite possible le plus d'argent possible? Quelle différence pourtant entre ces deux dispositions au point de vue du plus grand avantage de la société comme à celui de Télévation, de la dignité de l'individu, et de son bonheur même! Qui donc aura fait le meilleur calcul et sera plus heureux, de celui qui se retirera plus riche ou de celui qui se retirera plus honoré , plus considéré , plus estimé , et finalement plus aimé au dehors comme chez lui, car l'un ne peut aller sans l'autre? C'est pour ses enfants , dit-on , que l'on veut faire fortune. Je l'ai déjà dit, je le répète encore; non, non, ce n'est pas vrai. Ce n'est là qu'un prétexte, qu'une excuse ; c'est pour vous-même que vous voulez être riche : vos enfants le seront après vous sans doute, parce que cette fortune que vous avez amassée vous échappera forcément;

530 QOÀTRIÈME PÀKTIE.

mais, si vous le pouvies, vous i*emport«ries. Regardes d'ailleurs autour de tous, et voyee si plus les parents sont riehei plus leurs enfants sont heureux , les aiment et redoutent de les perdre.

Seule organisée Jusqu'ici, Factivltô militaireest très-^propre à montrer le caraotère précaire et 'passager de cette dislinc* tion des fonctions en privées et en publiques. Malgré tous les intermédiaires hiérarchiquement distribués qui les séparent Fun de Tautre» le dernier soldat et le chef suprême y ont le même caractère de fonctionnaires publics et y sont voués également aux communes entreprises. Pour tous, dans cette activité, le mobile suprême de la conduite est Thonneur, c*est-à^{re le désir, la passion de bien remplir son devoir, quelque difficile et périlleux qu'il soit; et la plus haute récompense est d'être par tous Jugé l'avoir bien rempli.

Au début de la civilisation, le travailleur a dû être person» nellement soumis au militaire, et l'activité industrielle n'a pris que tard un caractère eollecUf. Ce caractère, elle n'a pu le prendre et ne peut le conserver sans avoir aussi des oheft et des subordonnés. Sans doute, le commandement industriel est d'une autre nature que le commandement militaire« il est moins absolu , comporte la discussion , se concilie mieux avec l'indépendance ; mais pour cela il n'en est pas mdQl nécessaire et indispensable au concours. Aussi , quand les travailleurs ont été peu à peu aflfhtnchis, quand l'industrie s'est développée , que ses produits se sont multipliés et que, leur échange ayant permis raccumulatton de capitaux, elle a pu s'efforcer de pourvoir d'avance aux besoins publics, le commandement y est né spontanément; et il a surgi alors des fonctions, des classes même tout à fait étrangères à l'an* tiquité. Tels sont les banquiers et, en général, tous les entrepreneurs. Que peut fhire, h lui seul , l'ouvrier qui n'a ^e sa bonne volonté, son intelligence et ses bras? Rien, absolument rien. Il f^ut qufl soit employé par un plus puissant que lui, à

MORALE POSITIVS. 531

qui ont été transmis « ou qui a pu lui^mémd rassembler les matériaux et les instruments nécessaires au travail , et qui est assez riche, soit par lui-même, soit avec Taide des autres, pour faire converger vers un but commun , un travail déter« miné» le nombre nécessaire d'ouvriers pour Texécuter; ou^ vriers qu'il faudra nourrir tant que le travail entrepris, en cours d'exécution , ne rapportera rien.

Tel est Tentrepreneur et sa fonction. Et le banquier lui fournit ou lui refuse « suivant qu'il croit ou non à sa capacité ot à l'opportunité de ses entreprises , les moyens de les . étendre. C'est ainsi que le capital ou la richesse constitue le véritable commandement industriel, et telle est la fonction et la véritable sanction de la propriété. Par suite, si pour une raison ou une autre les possesseurs des capitaux ne les emploient pas à faire travailler, l'industrie languit, son essor est arrêté, et les ouvriers, chômant forcément, souffrent de la misère et sont en proie aux privations de toute nature. Mais il n'en est pas moins vrai que le seul moyen de rendre possibles etnombreuses les entreprises industrielles exigeant un concours plus ou moins étendu est la conc'entration, sur quelques-uns, de la fortune et des richesses. Chaque fonc-^ tion exige un organe propre et distinct. Nul ne peut être à la fois entrepreneur et travailleur, diriger le tout et exé^ cttterles détails. Nul môme ne peut apprécier l'ensemble des besoins et se préoccuper de pourvoir à quekjues^uns d'entre eux« Aux riches donc à reconnaître et à ordonner les travaux & faire , aux autres à les exécuter»

La propriété, d'où par suite la richesse, restera donc à jamais indispensable ^ la constitution de toute société, malgré les abus que, comme toute force et tout pouvoir, elle peut oomporter. Et quant à ces abus, sans que jamais, sans doute, ils puissent complètement disparaître , le progrès tendra du moins à les diminuer de plus en plus. Mais c'est une grande erreur de croire que la législation puisse beaucoup contri-

buer à ce résultat Sauf des cas extrêmes, des écarts exceptionnels , le bon ou le mauvais emploi des capitaux , Tusage ou Tabus, ne peut être nullement déterminé par des règles générales et absolues tracées à Tavance. Toute tentative en ce sens entraînerait des abus bien plus criants et funestes que ceux qu*elle voudrait prévenir, et de tels dangers même pour la société qu'elle en est impossible. D'après toutes les circonstances particulières qui donnent à chaque cas son vrai caractère ; d'après les limites mêmes que doivent comporter les prescriptions de cette nature, c'est uniquement de l'opinion que l'on peut et doit attendre le contrôle et le frein nécessaires. Son impuissance actuelle, à cet égard, qui est loin d'ailleurs d'être absolue , ne doit pas faire préjuger ce qu'elle pourra être plus tard, ni méconnaître la force et TefiScacité qu'elle comporte. Mais, pour qu'elle joue dans la société le rôle salutaire et fondamental que lui réserve l'a* venir, certaines conditions sont nécessaires qui sont bien loin d'être actuellement remplies.

La première, la plus essentielle, la plus importante de toutes, celle dont le défaut se fait maintenant le plus doulou> reusement sentir, sont des principes communs compris et acceptés par tous. De tels principes doivent découler les devoirs de chacun , et tous sont Intéressés à ce qu'ils soient remplis ; car, en se plaçant au vrai point de vue social, au point de vue de l'ensemble, les droits d'un membre quelconque d'une société à laquelle il doit tout, ne peuvent jamais résulter que des devoirs des autres envers lui. Quand donc ces devoirs seront déterminés avec exactitude et précision, la reconnaissance et l'estime pour ceux qui rempliront de leur mieux les devoirs que leur assignera leur position, l'indifférence et le mépris pour ceux qui les négligeront, seront de puissants stimulants et des garanties efficaces de leur accomplissement Et maintenant même que la propriété est conçue comme un droit absolu , comme le droit d'user et d'abuser, de vivre et

de jouir sans rien faire, combien de parents riches veulent cependant que leurs enfants travaillent, aient une position , à. la société soient utiles. Rien assurément de plus honorable et de plus juste quand la vocation n'est pas forcée, et que les moyens d'arriver à une position sont convenablement fournis. La considération et l'estime sont alors la légitime récompense des services rendus; et à mesure que le rôle et la nécessité de la propriété dans l'organisation industrielle seront mieux et plus généralement reconnus et compris, les devoirs qu'elle entraîne, tout en restant imposés par la seule opinion, seront de mieux en mieux remplis : surtout quand l'adoption générale d'une doctrine commune aura fait surgir un véritable pouvoir spirituel qui, devenant le représentant sjrstématique de l'opinion , aura mission de formuler ses arrêts. Comme autrefois noblesse, propriété obligeant, le mauvais emploi et l'abus des capitaux deviendront de plus en plus rares et exceptionels.

Réglant la propriété, c'est aussi l'opinion qui certainement doit régler par la suite le salaire des travailleurs. Dans l'état actuel de la société il ne l'est en réalité que par la force et, variable suivant les circonstances, il n'est jamais déterminé que par le rapport entre l'offre et la (Jemande. Or, comme ceia été irréfutablement démontré , il tend ainsi continuellement à diminuer et à en venir à ne satisfaire qu'aux plus indispensables exigences de la vie. Mais avoir juste de quoi ne pas mourir, ce n'est pas pouvoir vivre, et il n'est personne, je pense, qui puisse ne pas convenir qu'il est de toute justice que l'on fasse équitablement entrer dans la rémunération du travail la considération des besoins du travailleur et des ressources de la société. L'excessive difficulté d'un tel problème, que pourra seule résoudre une forte et complète organisation de l'opinion publique, ne peut empêcher de reconnaître lé principe qui doit en dominer la solution.

Ainsi, quoique l'activité industrielle n'ait eu longtemps

6dA QUATRIEME PARTIE.

Qu*u& caractère individuel ou domestique, en conaéquenoe de rinstitution des capitauxi elle comporte quand elle estauffi- •amment déreloppée , le caractère collectif tout ausai bien que ractivitô militaire. U s'agit seulement de le reconnaître, car, par suite de son essor tardif, ce caractère s'y trouve réellement encore presque méconnu* Mais ce n'est bien évidemment que par le concours de tous , l'effort et la bonne volonté de tous, que le but commun , produire, peut être atteint avec l'extension qu'il doit maintenant nécessairement comporter. Et comme d'autres produisent pour lui, c'est pour d'autres aussi que tout travailleur produit En faisant retour aur ses occupations Journalières, chacun ne peut s'empêcher de reconnaître que c'est pour autrui qu'il travaille directement Si, profondément convaincu de cette vérité « tout citoyen y subordonne habituellement sa conduite, si de plus il met son honneur et sa dignité à ne chercher pour les SM*vloes quMl peut rendre que la rénumération qui est vraiment néoessair» à la satisfaction de ses besoins, et laisse le plus possible pour ceux des autres, l'activité industrielle sera certes éminemment favorable au développement des facultés altruistes, à l'essor de la sympathie et de la bienveillance. Et chacun sentant combien il a besoin des autres, et combien leur bonne volonté» leurs efforts et leursèle sont nécessaires au résultat poursuivi en commun, on verra naître, mieux encore que sous l'activité militaire, la vénération pour les chefs, l'attachemiant pour les égaux et la bonté envers les inférieurs.

$ 4. — CuUure directe dei affeclioDS i|inpaihiques. — Nécessité d'ooe religion.— Religion posiUve^ou religion de mumanilé. — Conclusion.

Nous venons de voir les propriétés morales que comportent la vie privée et la vie publique; comment elles développent spontanément l'altruisme et surtout comment elles seraient propres k le faire étant convenablement comprises et prati-

tfORALE POSITIVE* 535

qu6e8. Mais, d'après rextrôme împortancd d'un tel dévelop* peinent tant au point de vue du bonheur individuel qu'à ee*lui de Tentente générale, il vaut bien la peine enoore qu'outre cette réalisation indirecte en quelque sorte, peut-on dire, des efforts lui soient directement consacrés. Tel est alors Tobjet de la culture par excellence, autrement dit du culte.

Des sentiments existants et profonds tendent d'eux-mêmes à s'exprimer, à se manifester, ce qui réagit sur exix et ainsi les augmente. Les affections sympathiques sont si agréables & éprouver et font naître des émotions si douces que, pour peu qu'on les ait senties, qu'on les connaisse, on est naturellement porté à les rechercher, et à faire ce qui les multiplie et en accroît Tintensité. Ainsi surgit spontanément le culte des affections privées, se continuant après la mort des personnes aimées et résultant de leur souvenir constamment rappelé.

Mais, d'autre part, ces affections ne peuvent réellement suffire à constituer l'unité humaine qu'à la condition d'être regardées comme des degrés nécessaires conduisant à Tamour du plus grand des êtres que Ton puisse connattre, comprendre et par suite aimer. Ce dernier sentiment devient alors comme le résumé et le consécrateur de tous les autres qui en restent les éléments. Sa nécessité est évidente au point de vue individuel) car les affections privées, si puissantes et si multipliées qu'elles soient, ne sont capables ni de satisfaire complètement le cœur, ni de systématiser l'activité, la conduite, dans toutes les circonstances qui peuvent se présenter. Ce besoin de la nature humaine a donc fait surgir successivement les conceptions de la Patrie et de Dieu, auxquelles se rapportaient toutes les actions, se vouait toute rexistence* Mais, par suite des progrès et du développement du sentiment religieux-, l'amour de DieUf au fond inconciliable avec toute autre affection « ne peut pas plus actuellement le satisfaire que le progrès intellectuel permettre un tel amour. Mainte-

nant l*Étre suprême, auquel doivent se rapporter les affections, les pensées, les actes, est THumanité. L^amour des parents conduisant à celui des prédécesseurs; Tamour des frères, des proches de tous degrés, des collal>orateui*s immédiats, conduisant à celui des contemporains; enfin, Tamour des enfants conduisant à celui des successeurs, sont évidemment les éléments mêmes de Tamour deTHumanité, en font directement partie; et ce sont les degrés qui mènent à Tamour pour l'Être immense, abstrait et collectif, mais réel, qui embrasse et comprend tous les autres. Une telle conception est donc propre à satisfaire pleinement le plus noble et le plus élevé de tous les besoins moraux de la nature humaine, celui qui conduit au sentiment religieux.

Le besoin qui produit ce sentiment est proprement celui d'un centre unique auquel on puisse rapporter toute sa vie : ses pensées, ses affections, ses actions. En ce centre unique, cet Etre suprême, doivent se résumer toutes les croyances, tous les bons sentiments, et il doit être le but de toutes les actions. Le dévouement à lui est ce qui metrunitédansla vie, l'harmonie dans la conduite; alors un retour sur soimême est incessamment possible : retour qui, assurant qu'effectivement l'on est bien dans le droit chemin , engage irrésistiblement à persévérer, à poursuivre le résultat en vue, à tendre sans cesse vers un but précis, fixement arrêté, bien franchement avoué par l'esprit et le cœur, sans se laisser distraire ni détourner, sans se laisser rebuter par les obstacles, ni décourager par les difficultés.

Le besoin religieux résulte aussi de ce désir intime et profond du cœur humain de se sentir lié , non-seulement à quelques-uns, mais à tous; et à tous, non-seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps. C'est le sentiment religieux qui nous inspire ce vif et respectueux intérêt pour nos prédécesseurs : Jamais nous ne les connaissons assez tous ces aïeux qui ont vécu comme nous, souffert comme nous, plus

que nous, et qui, sans nous connaître, ont pour nous tant travaillé ; qui , en résultat de leurs efforts, nous ont laissé tant de trésors et nous ont placés dans dès conditions de bonheur bien plus favorables que n'ont été les leurs, mais dont, il est vrai , si peu encore nous savons profiter. C'est aussi le sentiment religieux qui dans nos préoccupations donne tant de place à nos successeurs et pour eux nous anime au travail : pour eux, nos descendants , nos héritiers, mais nos juges aussi ! En toute puissance et en toute compétence prononçant entre nous, ce sont eux qui diront : celui-là fut le bon , celui-là fut le mauvais ; celui-là a bien travaillé, cet autre n'a rien fait ou n'a fait que du mal: qu'il soit donc oublié ! Mais pour celui qui s'est dévoué à nous, gloire à sa mémoire, et béni soit son nom I

Le sentiment religieux , le meilleur et le plus fécond de 'tous ceux que l'homme puisse éprouver est donc aussi le plus important à cultiver, puisque, résumé de toutes les croyances, de toutes les connaissances, de tous les bons sentiments; résumé de la foi et de l'amour, toutes les plus nobles facultés de la nature humaine concourent à le produire, sont actives dans ses émotions et profitent quand il se développe. Or ce qui seul peut permettre son développement systématique, c'est sa concentration sur un Être unique auquel on se soumette et se dévoue; Être d'ailleurs concret ou abstrait, mais qui est nécessairement la plus haute existence connue, l'Être suprême en qui se résument tous les êtres, comme l'affec.tion qu'on lui porte résume celle que l'on a pour eux. Et comme les détails distraient de l'ensemble , les différents êtres particuliers de celui qui les domine et les comprend tous, et, la préoccupation de soi, de celle d'autrui; c'est un besoin et une satisfaction pour quiconque est vraiment religieux de retrouver, à intervalles réglés, les images et les signes qui rappellent l'Être suprême, et, afin de rattacher les parties à l'ensemble, de se

remettre périodiquement en communication avec lui ; enfin» de revenir sans cesse à son étude » pour le connaître, Taimer et le servir de mieux en mieux.

Mais la conception d'un centre unique de toutes les afiectiens et de toutes les croyances permettant la manifestation et la culture du sentiment religieux , ne répond pas seulement à un besoin individuel et inégal, très-prononcé chez quelques-uns, chez d'autres presque nul; elle satisfait aussi a la plus haute comme à la plus importante et la plus difficile à remplir de toutes les exigences sociales, celle qui les résume toutes, celle d*une religion.

U n^est personne qui n*ait entendu dire, et bien peu de gens même qui ne répètent & Toccasion, qu'il n'y a pas de société possible sans religion : car c'est 1& une phrase à laquelle tout le monde maintenant applaudit. Et, de fait, l'histoire montre que, si suivant les temps et les lieux les peuples ont eu des religions bien dilTérentes, ils en ont du moins toujours eu. Accompagnée de violents déchirements et de troubles profonds, la disparition d'une religion anciennement établie a toujours été précédée de Tavénement d'une nouvelle; de telle sorte qu'une quelconque n'a Jamais pu être complètement détruite que par celle qui l'a remplacée. Dans ce cas se vérifia donc parfaitement la profonde maxime politique : on ne détruit que ce qu*an remplace; maxime plus applicable à celui-là qu'à aucun autre peut-être. Ce n'est pas sans avoir eu des causes générales et profondes, tenant aux plus intimes exigences de l'organisation sociale que s*est produit ce fait de l'existenoe constante d'une religion dans toute société; et comme ces causes, qui ont agi dans le passé, subsistent toujours en restant essentiellement les mômes, elles doivent produire dans le présent et 1 avenir des effets analogues à ceux que nous montre l'observation des temps antérieurs.

La double base, certainement indispensable, de l'existence

même de la société et de toute institution, ce sont dV bord des croyances communes à tous les membres de l'association ; puis comme , sans le cœur, Tesprit ne peut suffire à rallier, 11 faut encore qu'à une communauté d'opinion, plus ou moins étendue, se joigne un même sentiment pour un Être suprême, pour une puissance supérieure, partons reconnue, de tous vénérée, et à laquelle tous soient volontairement soumis. C'est alors en son nom que toutes les forces peuvent être disciplinées, tous les pouvoirs consacrés; que toutes les souffrances qui ne peuvent être prévenues peuvent être du moins adoucies et calmées, et que la résignation peut être commandée. En outre, si un tel Être suprême n*est pas nécessairement le but de toutes les actions, c^est en son nom au moins que toute activité peut être réglée.

De là résulte la nécessité d'une religion faisant converger les esprits et les cœurs. Mais ce n'est pas ainsi que cette nécessité est maintenant acceptée et comprise, et, quand on dit qu'il faut une religion dans une société, on n'a généralement en vue que le peuple, les femmes et les enfants, admettant qu'il n'est pas nécessaire que les hommes éclairés la croient et la pratiquent L'observation de leur conduite prouve bien d*aîlleurs que telle est la manière de voir même des hommes de notre temps auxquels on accorde généralement le plus d'autorité. Eh bien ! c'est là certainement une idée tout à la fois immorale, fausse et superficielle. Sans doute on a dit que, si l'on avait les mains pleines de vérités, il faudrait bien se garder de les ouvrir. Des ménagements certes sont nécessaires ; mais l'excès est maintenant, je crois, plus à crain* dre qu'à recommander. Et, à vrai dire, ces sortes de vues sont peut-être fort adroites, fort habiles, mais ce sont de petites pensées ; les grandes viennent du cœuri Je rappellerait à cette occasion, une phrase déjà citée de Gondorcet, grand par le génie, plus encore, je crois, par la vertu et la sublime abnégation qu*îl a montrée dans le malheur et la proscrîp-

btiO QUATRIÈME PARTIE.

tioo. tt Toute religion, a-t-il dit, qu*oa se permet de défendre » comme une croyance quil est utile de laisser au peuple, ne » peut espérer qu'une agonie plus ou moins prolongée. » Et, a dit un autre homme de génie : « N'est-il pas à la fois impie » et absurde de soutenir que les lois et les constitutions doi- » vent être fondées sur l'imposture pour assurer le bonheur » et la tranquillité des hommes ? n

Pour nous donc, nous croyons qu'il faut une religion et qu'il faut aussi que cette religion soit la même pour tous, qu'elle soit reconnue et acceptée par tous et sur tous en état d'agir. Est il sérieusement possible de ne pas croire que ce soit là

seulement l'état normal de la société? Dans son véritable sens, comme je l'ai dit, le dogme de la liberté de conscience ne veut pas dire que tous doivent différer d'opinions et de croyances. Il veut dire simplement que c^est une détestable et impuissaute tyrannie que de vouloir par violence imposer des ôroyances et produire ainsi la convergence intellectuelle. Mais il y a une autre force dans le monde que la force matérielle et brutale; il y a une force qui ne fait pas de victimes, qui ne fait que des heureux et qui, sans tyranniser personne, peut entraîner tout le monde ; et cette noble force, qui est la force des vrais forts, leur sublime privilège, c'est celle que donnent, l'une à Tautre réunies, l'intelligence et la vertu supérieures , entraînant alors les esprits par la démonstration, la persuasion, que la confiance complète naturellement et légitimement. La communauté d'opinions par la persuasion et la confiance, non, ce n'est pas un rêve; c'est la réalité du passé, c'est la difficulté du moment, c'est aussi son besoin. Que toutes les bonnes volontés, que toutes les forces travaillent donc à l'amener! Que ce soit le but imposé par Topinion à tous les efforts : car n'est-il pas évident que c'est aussi la réalité de l'avenir? Qui donc, au fond du coeur, peut ne pas le sentir? Et, ainsi que moi, ne le croyez-vous pas ? Comme solution du problème nous présentons donc la re-

MORALE POSITIVE. btii

ligion de rHumanité, bien convaincus qu^aucone autre n'est possible et qu'elle satisfait parfaitement à toutes les conditions qui doivent être remplies. Son dogme , est » dans la science positive qui entraîne toutes les convictions et fait converger toutes les intelligences, la partie abstraite et rationnelle, soigneusement distinguée, réunie en un système et formant un tout complet : la synthèse spéculative. Le principe fondamental de son régime, c'est, comme il a été expliqué dans la première partie, la division du pouvoir en temporel et en spirituel. Enfin nous avons vu que son éulte, sur lequel il me reste quelques explications à donner, était celui de toutes les affections se résumant dans Tamour de l'Humanité et le dévouement pour elle.

Le culte est la partie essentielle et caractéristique de toute religion sans laquelle elle n'existe véritablement pas ; et c'est lui surtout qui rallie autour du centre unique les pensées, les affections et les actes de chacun et de tous. Ils avaieui bien vu le problème de leur époque ces énergiques révolutionnaires qui, il y a soixante ans, ont voulu instituer le culte de la Raison. Mais ils se sont trompés sur la solution. Alors d'ailleurs on ne pouvait faire mieux. La culture de la raison est sans doute nécessaire; mais elle est dangereuse, car elle mène à l'orgueil et à Tégoïsme ; et le plus sûr, pour son succès même, c'est qu*elle reste indirecte. En effet, n'est-ce pas une des plus belles, comme des plus vraies et des plus profondes paroles qui aient jamais été dites que celle-ci : les grandes pensées viennent du cœur? Le cœur, voilà donc ce qu'il faut cultiver. Le culte du cœur, le culte de toutes les affections» le culte du Dévouement, voilà donc le culte de l'avenir, voilà ce qu'est la religion de THumanité, qui a été, je ne dis pas inventée, mais découverte par M. Comte : c'est-à-dire qu'ayant découvert que cette religion devait nécessairement surgir, un peu plus tôt, un peu plus tard, il s'est immédiatement efforcé de l'établir.

5M QUATRIÈME FART».

Rien donc de elair, de simple , de facile à comprendre comme la religion de rilamanité : et celui qui dit ne pas la comprendre, c'est qu'il ne veut pas la comprendre, ou plutôt c'est qu*il a ses raisons pour faire semblant de ne pas la comprendre. Cette religion ne suppose essentiellement qu'une chose, qu elle proclame comme la plus grande et la meilleure découverte de la science moderne , Texlstence naturelle et spontanée des affections bienveillantes. N*y croyez-vous pas?

Gela admis, elle cultive ces affections par tous les moyens possibles, par les bonnes actions d*abord, ensuite par le souvenir des services rendus qu'elle rappelle incessamment et par Texpression de la reconnaissance. Et, pour rallier tous les bons sentiments, elle les montre se rattachant à un être unique, abstrait mais réel, le plus grand de tous ceux que l'esprit puisse connaître, et dont la conception est tout à la fois pleine de charme et presque de terreur. Cet être unique, c'est l'ensemble de nos prédécesseurs, de nos contemporains et de nos successeurs, c'est l'Humanité. C'est à toutes les bonnes volontés et à tous les efforts qui nous ont précédés que nous devons ce que nous sommes, tous les trésors qui nou3 entourent, les jouissances qui en réalité pour nous constituent la vie, car sans ces jouissances elle nous ferait horreur. Ayant tant reçu, n*est-ce pas. je ne dis un devoir, mais la source de la plus vive et de la plus profonde satisfaction que de connaître à qui on le doit, que d'exprimer et de manifester sa reconnaissance et de prendre, de renouveler souvent, la résolution de rendre le plus possible. Que peut-il donc y avoir de plus propre à nous animer au travail pour nos contemporains et nos descendants? Et alors, au bonheur de ce travail en lui-même, au contentement, à l'estime de soi-même qu'il apporte, se joint la plus grande joie que comporte ce monde : celle de penser que nous vivrons dans nos successeurs , reconnaissants de nos efforts, comme vivent en nous ceux de nos prédécesseurs que nous

IfOKÂLE POflITITB. 6&8

reconnaissons avoir travaillé pour tes générations à venir.

Indépendamment de toutes les représentationspersonnelles et partientières que comporte THumanité et qui sont, pour chacun, toutes les personnes dont il a pu directement apprécier les vertus, et recevoir des services, il en est de générales, communes à tous et très-propres & servir à la fois de types et de ralliement Tels sont les grands hommes. Ce sont eux surtout, en effet, qui représentent Tilumanité, ainsi définie dans V Essai sur la prière de J. Lonchampt : «L'Iluma- » Bité n*e8t point Tespèce humaine et ne comprend pas n Taniversalité des hommes. Lllumanité, c*est la mémoire » des morts inspirant et guidant les vivants : c'est Tensemble » de toutes les hautes pensées, de tous les nobles sentiments, » de tous les grands efforts rapportés à un seul et même » être, dont cet ensemble forme T&me et dont les vivants » constituent le vaste corps. >» Ceux-là seulement qui ont directement travaillé pour tous^ qui ont été assez heureux pour rendre de grands services et être utiles à tons, doivent et peuvent espérer de vivre à Jamais dans la mémoire de tous. Mais ces puissants efforts, mis en évidence et rappelant sans cesse les intérêts généraux, n'empêcheront pas de penser que l'immortalité positive comporte tous les degrés; et qu'au moindre de ces degrés, qui est la mémoire gardée, le souvenir après la mort, la vie enfin en ceux qui vous ont connu, aimé, estimé, qu'à ce degré encore, dis-je, cette immortalité a un prix inestimable, et qu'elle est la récompense assurée et plusf que suffisante de toute digne existence, de toute carrière noblement remplie, de toute vie simplement, mais réellement dévouée ; enfin des préoccupations que l'on a eues relatives aux autres , du bien que Ton a fait, du bonheur que Ton a donné.

Ainsi donc la religion positive, c'est la religion de l'Humanité, c'est le culte du cœur, le culte des grands hommes, c'est Tadoration du Dévouement. Bien Idn qu'il nous fasse

5/^ QDATBiillB PARTIE.

peur, nous Tenssions inventé ce mot d'adoration s*îl n'avait été fait Nous adorons donc, et nous adorons qui ont le plus aimé et qui aiment le plus. Nous adorons le Dévouement et le Génie. Nos dieux sont les grands hommes. Cette longue suite de siècles écoulés fournit à chacun supérieurs , modèles et enseignements. Il n'est si grand, qui n'y trouve plus grand que lui; si malheureux, des malheurs plus tristes, moins mérités, plus injustes encore que les siens ne peuvent l'être; et s'il n'est alors consolé, il apprendra du moins par de tels exemples la féconde réaction morale de maux inévitables ou d'injustes souffrances, dignement supportées, il apprendra à en tirer profit et surtout à en faire profiter les autres. £t n'est*ce pas un grand motif de résignation, de consolation et d'espoir, que de voir la gloire et la consécration des puissants et des forts n'être jamais que la récompense de leur dévouement aux faibles et de services qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, finissent toujours par améliorer le sort des moins bien partagés.

La religion de l'Humanité qui, embrassant et expliquant le passé, découvre l'avenir, est donc ainsi propre, et au plus haut degré, à rallier tout le monde. Son dogme en peut apprendre aux plus savants : les moins instruits peuvent trèsbien en comprendre et en vérifier les résultats et les points principaux, car la science positive ne fait jamais que systtoatiser et développer les aperçus spontanés du bon sens vulgaire. Comprise et adoptée, il n*y a pas de position qu'elle n'améliore immédiatement. Heureux? elle augmentera votre bonheur. Malheureux ? elle diminuera, adoucira, calmera vos souffrances. Comme à toutes les positions, elle convient à tous les rangs. Sans doute, elle a jusqu'à présent rallié plus de pauvres que de riches, mais l'un et l'autre s'y trouvent ; et d'admirables traits de générosité et de désintéressement, accomplis dans l'ombre, ont surgi dans son sein. £t sans croire pour cela sa dignité compromise, le savant y r^icon-

tre fraternellement rouvrier , s'en occupe et le consulte même. A tous donc, je le dis hardiment: si puissants, si grands que vous soyez, en quelque genre que ce soit, étudiez» comprenez notre doctrine et notre culte, vous grandirez encorel Quant à vous qui, par crainte, pourriez être arrêtés, ah ! quelque petit que vous vous croyiez, si peu que vers nous quelque chose vous pousse, venez , venez avec confiance : pour vous, pour vous surtout, nous avons travaillé.

Comme tout culte, celui de THumanité doit comprendre des prières, des sacrements et des fêtes. La prière, quand elle n'est pas une demande, mais une préparation et une excitation à rafifection et au dévouement, est le souvenir rappelé des services rendus et Texpression de la reconnaissance et des résolutions qu'elle inspire. Les sacrements lient chacun à tous: consacrant, au nom de leur utilité sociale, toutes les phases et toutes les modifications générales et importantes de la vie privée, ils sont une occasion de rappeler les devoirs qu'entraînent pour chacun les circonstances nouvelles de sa vie. Enfin les fêtes religieuses ne sont, à proprement parler, que des prières générales, faites en commun, et aidées par la pompe extérieure. La mémoire rappelée est alors la mémohre de sévices rendus à tous; et la reconnaissance exprimée est la reconnaissance de tous. Les profondes émotions que produisent de telles fêtes, <]uand il y a réellement foi et sentiments communs sont un sûr garant de leur puissante efficacité et, par suite, de leur certaine institution.

Dans le culte de l'Humanité, ces fêtes auront d'abord pour objet la célébration de la mémoire des grands hommes, l'étude de leur vie et de leurs services et l'expression envers eux de la reconnaissance publique. Ensuite seront aussi célébrées les institutions fondamentales de' la société , dans des fêtes qui seront les meilleures occasions et le plus sûr moyen d'en faire comprendre et sentir à tous la nécessité, le but e les propriétés morales.

Telle est une indication générale du culte de THiimanité. U est clair qu*il suppose des prêtres. Le culte n'est évidemment autre chose que Téducation et même rinstruction prolODfée et se continuant toute la vie. C'est donc k ceux qui les ont commencées à continuer leurs fonctions en présidant à toutes les cérémonies du culte. Pour être eonvenable-' ment données, réducationetrinstruction exigent la connaissance préalable de l'homme. N'est-il pas absurde de vouloir modifier sans d'abord connaître? Et comme la connaissance de rbomme, qui est le vrai but de loute science» suppose la plus forte instruction générale que. comporte l'époque, il s*ensuit que l'éducation et Finstruotion se trouvent ainsi pouvoir et, par suite, devoir être réunies dans les mtoies mains; car II est indispensable qu'il en soit ainsi pour que» sans se contrarier, elles s'entr'aident mutuellement. Les instituteurs, devenant alors de vrais chefs spirituels, seront les ordonnateurs naturels du culte* et leur fonction dans la société Fera d'agir sur l'homme en employant les moyens ap^ * propriés aux différentes époques de sa vie.

Toutes les fonctions qui reviennent normalement aux prêtres, sont actuellement réparties entre trois professions différentes : les médecins, les prêtres actuels et les savants» philosophes, professeurs de tous degrés. Mais c'est l'analyse quand il faudrait la synthèse, c'est la dispersion quand la con« eentration seule pourrait aboutir. L*homme est un et ne peut être étudié par parties. U n'est pas possible de connaître séparément le corps, le cœur et l'espri t, mais seulement le tout en semble. Aussi peutr-on dire que les efforts des membres de ces trofs professions avortent généralement , ou tout au plus ne produisent que d'Imparfaits et insuffisants résultats. Gomment en serait-il autrement? Les médecins n'étudient que le corps et ne connaissent que la bête; aussi soignent-ils comme les vétérinaires soignent les animaux, sans s'inquiéter de l'âme, qui est si souvent la cause de la maladie du oorps.

MORALE POSITITB. $47

Les prêtres commeDcent T étude de rhomme en le. disant par lui-même incapable de vertu, et en niant Texistenco naturelle des affections sympathiques. Enfin les philosophes actuels prétendent étudier Tesprit, mais sans vouloir le chercher là où il est, , dans ces sciences qu il a créées : aussi leur impuissance est-elle, peut-on dire, proverbiale \ et leur prétention de subordonner toutes les connaissances réelles aux* quelles ils sont étrangers , à de vaines considérations métaphysiques, et à une logique indépendante de toute applica^ tion est-elle de moins en moins prise au sérieux.

Mais soyex à la fois médecin, philosophe et prêtre, e*est^ à^dij'e, étudiez k la fois le corps, Tesprit et le cœur; et alors^ conittissaDt Thomme, vous pourrez agir sur Thomme; et vous serez un vrai prêtre, comme tel écouté et respeoté, non pas des uns seulement, mais de tous : et c'est là ie grand point, car c'est évidemment ce qu'il faut pour pouvoir mettre raccord entre tous. Enfin vous serez un vrai prêtre de rilaraanité. Ah I il est difficile , je le sais, mais il est beau d'y arriver, il est beau même d^essayçr.

Telle est donc dans toutes ses parties essentielles la reli« gion positive; tels sont ou tels seront son Être suprême, son êulte et ses prêtres. Et à elle non plus, autant q^'il en fau* dra, ne manqueront les martyrs. Par une profonde étude des religions passées, reconnaissant tout ce qu't*lles ont eu de bon, la religion de TFIuinanité se l'appropilcra , reprenant un bien qui lui appartient. Et malgré la différence des dogmes, son organisation et son culte se rapprocherontcertai- Bernent beaucoup, d'après un même but à atteindre et des effets analogues à produire, de ceux des anciennes religions ^ de ceux surtout du catholicisme. Sacrilège 1 diront les arrié' fés; folie ! diront les sceptiques : nous avons la for^ elle trans-

« * 11 est persuadé, dans le fond, que les prêtres sont des imposteurs et les philosophes des songe-creux. » Le Devoir^ par Jules Simon, 4*édiliod, |p«|e 439 (Porirail 4s Tti^mme du monde).

548 QUÀTRIÈMe PARTIS.

porte 468 montagnes; nous avons ramonr, Tamour plus puissant que la foi.

Noos avons la fol ; la foi de notre temps : c'est-à-dire non la foi révélée , mais la foi démontrée. Savoir c'est prévoir. La religion de THumanité, qui est la sublime découverte de la i^us haute des sciences est un fait scientifique, une pro- I^étie de la science. T croire, c'est avoir la foi. Quand nous sommes réunis, Jamais entre nous elle n'est mise en doute. sûrs qu'en prenant une époque suffisamment éloignée, cioquante ans par exemple, la religion positive sera partout établie, nous cherchons seulement à deviner et à prévoir les détails secondaires, soit de son établissement, soit de^son plus lointain avenir. Surtout nous cherchons à conmdtre cette époque, certainement prochaine, que nous appelons de tous nos vœux et de tous nos elTorts, où, sans être encore adoptée, elle sera au moins connue de tous. Mais dix, vingt, trente ans, qui sont tant pour l'homme, qu'est-ce pour THumanité? Quel heur, disons-nous, de connaître les premiers la religion de l'avenir, et quel heur ce serait de pouvoir contribuer, même si peu que ce soit, à la faire connaître et à rétablir I A ses premiers apôtres cette joie profonde, ces jouissances infinies, connues seulement de ceux-là qui rendent de grands services et se savent devoir être à jamais bénis par la postérité. Et nous, nous le savons qui elle bénira: « Car de ces hauteurs sublimes, a dit celui d'entre » nous que j'ai déjà cité, au delà des sombres nuages qui » frappent d'aveuglement les démolisseurs du passé et glacent » d'effroi ceux qu'abritent ses ruines, nous découvron$, res- 9 plendissante de lumière , l'immensité de l'avenir. » Dites, n'est-ce pas la foi , et sans elle peut-on parler ainsi?

Nous avons Tamour, mais quel moment pour lui! partout division, conflit d'intérêt, divergence d'opinions. Entre les campagnes et les villes la différence d'idées, de croyances et de sentiments est aussi complète et tranchée que possible.

Dans les villes, les différentes classes, sanss'infjuiéter de Tensemble, exclusivement préoccupées d'intérêts qui naturellement les divisent, sont par suite divisées d'opinions. Enfin, dans chaque classe, la plupart vivent au jour le jour, concentrés sur leur travail spécial, leurs intérêts particuliers, ou, disent-ils, ceux de leurs familles. Et pourvu que leurs affaires réunissent à leur gré, ils sont à peu près indifférents k tout le reste, étrangers au passé , ne pensant même pas à Tavenir. Parmi ceux qui, par suite de circonstances plus favorables, ou d'une organisation plus heureuse, donnent place dans leur vie aux idées générales et aux sentiments généreux, le vague et Tincohérence des opinions n'empêchent pas des divisions infinies sur les points les plus essentiels. Les positivistes sont peu nombreux encore, c'est vrai , mais en dehors d'eux il serait maintenant bien impossible de trouver un certain nombre d'individus voulant signer sur les questions qui les rallient une même profession de foi un peu claire et étendue.

Nous avons l'ordre matériel, mais pour combien de temps? Et avec un peu de bonne foi et de clairvoyance est-il possible de ne pas reconnaître que l'anarchie intellectuelle et morale est au comble? Assurément je voudrais bien plutôt calmer et rassurer qu'inquiéter, mais n'est-ce pas la pensée de tous que nous ne jouissons pas d'une tranquillité assurée mais seulement d'une trêve d'un moment? Non, non, quoi qu'on dise et qu'on fasse, l'ordre matériel ne peut être définitivement rétabli , sans que le soit l'ordre intellectuel et moral. Sans doute, tôt ou tard il le sera. Ce n'est qu'une que^ tion de moment et d'époque : elle vaut bien quelques efforts, car c'est aussi une question de souffrances, de misères, de larmes et de sang. Je n'ai rien à dire des horreurs de la guerre civile : ceux qui me liront ne les connaissent que trop. De pareilles scènes ne peuvent guère s'oublier : parmi vous qui jamais ne deviez entendre que celui des jours de fêtes, conv-

650 QOATAlillE PARTIS.

biOQ étalent tremblantes entendant le oanon« chargé pour la lutte, 8e tirer tout auprès. Pendant larmistice, que Ton s*efforee donc de s'accorder; le moment est propice à la réflexion ; des efforta consciencieux certes aboutiraieat ; et ces tristes journées que tous redoutent encore, à tout jamais deviendraient impouKbles.

Les maliieurs du temps se font sentir à tous, et ce qu'il a de plus pénible, ce nesontpeut^-ètre paa ces secousses violentes, mais, au moins, espacées k longs intervalles. La division, sans pénétrer dans les familles, ne peut être dans la société ; et maintenant il est permis de dire que les meilleures sont les plus divisées. Dominées par les besoins du cœur, étrangères à linaruction scientifique, aux exigences et à renseignement de Taotivlté industrielle, les femmes restent attachées aux anciennes orojanoes, tandis que les hommes les sentent profondément incompatibles aveo les progrès de la raison et de la société. Sans doute , sans croire aux mêmes choses, on peut encore s'aimer et vivre ensemble. Mais, si c'^Bt possible, o*est alors bien plus difficile ; et à dire vrai il n'y a pas d'union qui ne perde à la différence de croyances. Celles qui sont cependant intimes et heureuses le seraient, la foi étant la même, encore bien davantage* Et dans les autres, combien alors de difficultés ne se seraient produites, oUf au moins, eussent été aisément aplanies !

Les femmes sentent bien instinctivement qu'elles ont dans la famille un autre rôle àxempUr que celui de ménagères, et que la communauté de religion est la base nécessaire de leur influence sur l'homme. Mais l'impuissance complète de leurs efforts ou la froide adhésion qu'elles obtiennent quand elles veulent attacherou ramener les hommes, lesmeilleurs mêmes, aux anciennes croyances , doivent bien leur faire comprendre qu'il y a là une difficulté qui leur échappe » et une fatalité qui s'oppose à l'aocomplissement de ce qu'ont de légitime leurs vœux et leurs désinu

Ah l Je le salSi venir à une nouvelle religion est difficile, ot il a été dit : « Les femmes doivent marcher modestement der- » rière le convoi des novateurs, dussent elles roêmey perdre un » peu de leur élan. » Mais l'exemple a été donné, et il n'est plus maintenant question d'être ni la première ni la deuxième, etc.» positiviste. Et quelles que soient encore la réserve et les hési» tations des femmes, tenant surtout d'ailleurs à ce qu'elles ne connaissent pas, il est certain que ce n'est plus la religion du passé, mais seulement celle de l'avenir, qui pourra, dans une môme foi, les réunir aux hommes.

Et quelle objection peut-on faire, à notre religion ? La foi positive, dira-t-on peut-être, n'éclaircit tous les doutes, ni ne répond k toutes les questions, ni ne satisfait tous les désirs. Les questions auquelles ne répond pas le dogme positif, il les démontre, je répète le mot, il les démontre oiseuses et inso-^ lubies. Ce qui est pris pour une solution n'est qu'une réponse illusoire, une création chimérique^ un jeu d'imagination, qui déplace la difficulté sans lui faire faire un pas : quand ce n'est même, à vrai dire une conception contradictoire. Mais tout ce que suppose et admet la religion de l'Humanité est irréfu^tablement déitaontré. Nous mettons qui que ce soit au défl de eontredire aucun des points essentiels de son dogme, et d'ap* porter contre eux une seule preuve. Sans doute les démonstra<tioassontde nature différente, suivant lanatarediiTérenteaussl des phénomènes et des propositions li démontrer : mais elles sont toujours sûres, et ont toute Ta sûreté que comportent le^ setenees tnathématique^ astronomique^ physique ^chimique ^ bio* Unique ^ sociale et morale, toutes positives maintenant. Quant aux désirs que la religion positive ne satisfait pas, je ne veux pas dire tant pis pour qui les a, mais tant pis pour ces désirs. Le tlévottement d'abord porte en lui-même sa récompense; et si, outre l'estime et l'affeotion de ceux qui pourront 6tro directem%nX Tobjdt du vôtre, le souvenir, la vie en ceux qui vous auroât ^nnus et vous sui*vivront, ne vous paraissent suffisants pour

552 QUATRIÈME PARtlE.

VOUS porter au bien, au service d'autruî, je n'ai plus que ceci à vous dire: J'ai écrit pour d'autres. Moi, oui, direz- vous peutêtre, mais les autres , non* Ah ! de Tun à Tautre la différence n'est pas aussi grande que souvent Ton est tenté de le croire, et, sauf de rares exceptions en bien et en mal, à quelques nuances près , nous nous valons tous, ou peu s*en faut. Espérez donc que ce qui suffit à vous, suffira aussi aux antres. La seule objection solide contre notre religion est donc qu'elle est nouvelle, que c'est du nouveau , un nouveau système. Mais comme il est clair qu'un nouveau système est absolument nécessaire, et que les anciens ne répond^at plus aux besoins actuels, ce ne peut être un motif de la rejeter. Tout mon premier chapitre le prouve : ce n'est pas des grands, de ceux au moins qui le sont officiellement, qui ont les places, en quelque genre que ce soit, les honneurs , les traitements, ce n'est pas de ceux-là, dis-je, que Ton doit attendre l'exemple. Avec les paysans, comme l'indique leur nom, les derniers payens furent les sénateurs et les philosophes du temps. Que l'on juge donc par soi-même si Ton ne trouve pas plus sûr de se laisser aller à la confiance envers ceux qui se montrent tout entier, abbrdent de front toutes les questions , n'ont pas de point réservé, d'arrière-pensée, et se font connattre à fond ; envers ceux qui vous convainquent de leur intelligence, de leur droiture, de leur vrai dévouement. Que Ton ne s'effraye pas trop de ne pas faire comme les autres. Quand on sent que l'on fait bien : que la confiance , Tabnègation, le dévouement, tout ce qu'il y a de beau en ce monde, inspire, domine la conduite, on se trouve des forces dont on ne se doutait pas.

La confiance est volontiers maintenant tournée en ridicule, et trouvée dégradante; mais, je l'ai dit, c'est aux uns et aux autres seulement qu'on la donne, car sans elle on ne sait rien, ni ne peut rien apprendra Et quel intérêt n'a-t-ou pas à s'éclairer? Gomme les mauvaises , les bonnes passions sont

aveugles ; et en aucun genre le désir de réussir ne suffit au succès. Qui veut la fin, sans doute veut aussi les moyens : mais, les moyens, il faut les connaître. Telle est alors la part de Tesprit, son rôle, sa fonction : indiquer, diriger les efforts à faire pour atteindre le but donné par le cœur. Et un des plus tristes spectacles que nous offre ce temps, est de voir une immense bonne volonté n'arriver qu*à d'insignifiants résultats si différents de ceux que, mieux éclairée,, elle pour* rdt produire.

Sur le passé, quel amer retour les femmes ont à faire, et quel enseignement ne leur donne-t-il pas? N'ont-elles pas su, ces premières chrétiennes, abandonner pour celle de Tavenir, la religion de leurs pères, et entraîner par leur exemple, fils et époux? Quelle existence de femmes peut être aujourd'hui comparable à celle de Pulchérîe , de Monique, de Glotilde, de Bathilde et de tant d'autres? Cette profonde influence moralisatrice sur les fils, les frères, les époux, le père même; cette f6i commune; ces vies qui n'en font qu'une, n'est-ce pas là ce que doit être l'ambition de la femme? Que n*est sa mère pour saint Augustin? Ayant part à tous les entretiens, c'est d'elle que viennent les plus Justes remarques, les réflexions les mieux placées et les plus profondes. « Je n'eus, nous dit son fils, dans le Livre de la vie heureuse^ » pas peu de plaisir de voir que ma mère eût trouvé plutôt » qu'un autre, ce que j'avais recueilli de plus^«olide des j» livres des philosophes, et ce que je m'étais proposé de » ne dire qu'à la fin. » Et, dans ses Confessions : a Lorsque » nous vivions tous ensemble, après avoir reçu le baptême, » elle «ut autant de soin de nous tous que si nous eussions » été tous ses enfants; et elle eut autant de soumission pour » nous tous que si chacun de nous eût été son père. » Aussi, quand elle vient à mourir, comme est ^sentie la perte de cette mère sublime, admirable modèle des vertus de la femme ! Sa rel%ionluldéfenddelapleurer, etii nous trace alorsrémouvant

UOBAIE POttTITB.

^-m^r. N'est— pe pas leur parti celui de ceux qui CBaôme «"el/e-ionpourlamèreetieflls; une môme :C^ père et la fille; une même religion pour la iM^aari, jpovtr- Jefrèreet lasraur; c'est la ïucde X-st, loi du jDJ-ogrès, c'est le cri du cœurl Qu'à cett ^s ^oit doncs vouée notre viel... en tant qu'elle dé

^r^. auquel le bonbeurqulma futdonné, avou) <Jôdier ce lî vre, ta courte existence n'a pas été Mm^ ta D'ojs i»As aimé. PloWtt parlasuite, ilest ' » snoment;. mais les encouragements et les prlî afTectlon devaient porter leurs fruits. Alor ^^at dépe,n«ia«it des autres, en dehors des lois ^ei ma natur-e. n me fcllilt étudier; alors que T ** »'»«lé «lans mes plua nobles désirs, J

,^, en*^"*^*^*^ *^®iené, qu'attendre des temps mei **i IMe^"l^' «-lors tu m'écrivais : « Je demande -*-r« 1^ ^ *^*=*"raseetlaforcemoraleauxchosei .^ -«^«j ï pour arriver où je suis, du cour

^^Zoe^t^ ^"x choses de la vie et au travail, [ «s le b*^"^*^*^^' ^' m'en a fallu. Mais ce que j'en E>»-ésen^*. ^"^Jeu, c'est ta prière, toujours rappt ^X3t et rt* *^ ^st to], type adoré d'abnégation

«ïonsolat^- ^"'~®*é- <]«' n>e l'as donné. Toil n ■ ^t da sq ^^ ^''^ér-ie de mes longsjours d'isolé e est Ta.!*- - ''*'^*^®» 6* seule consolatrice I Enfli i cJe ta. s - «r-ftce à toi, j'ai pu le faire; et les >.I>lo efflca ^'^ l>i*lère m'en assurent pour l'av es et peti*'2^" <ï«i, Je te 1© promets, durera»

**■■ >3ono^ ''*** lui devrai-je ma mémoire. oO let i>lvis t>. **'*^ * *^*^r, heureux croyant d'une fc L t>len uo-,,'^' *^'*«ïst detoiquej'appriaàdire:

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556 QGATRiiVE PARTIR.

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