VERTUS MORALES
A coté de rintelligence se trouve la volonté (i) ; ces deux facultés apparaissent et se développent simultanément dans l'homme : dans cette liaison intime, Tintelligence est subordonnée à la volonté , en ce sens que c'est uniquement pour le réaliser que nous cherchons à connaître le bien; celui-là seul qui pnr une pratique assidue a donné à toutes ses facultés actives de bonnes habitudes, celui-là seul peut être dit vertueux; rien n'est donc plus important pour nous que les règles pratiques d'où naîtront les vertus morales.
Les philosophes modernes ont coutume de distinguer parmi les différents actes de notre volonté ceux qui ont pour fin notre personne, et ceux qui intéressent nos semblables ou la société ; cette division se trouve indiquée, plutôt qu'exactement observée dans Aristote; il comprend sous le nom coriimun deçfXf'a toutes les vertus qui doivent présider à nos rapports avec nos semblables^ ce que dans la morale moderne nous appellerions nos devoirs envers la société; noussuivrons cette division, et nous renverrons au livre suivant l'examen des principes de la morale sociale.
vi) .}/. .V. Iili. III, <\»|). 1, >., ">.
lil>. IF, «ii^). r»j -j s.
— M. >/. Iil). I, cap. lo.
Considérons donc seulement l'individu et voyons à quelles règles doivent être soumisses actes moraux, quelles habitudes, quelles vertus il doit chercher à acquérir. Ce qui étonne au premier coup-d'œil, quand on parcourt l'énumération qui se trouve dans chacune des trois morales (1), c'est de trouver au nombre des vertus, desqualitésde si peu d'importance, qu'à peine un moraliste moderne en dirait-il un mot; par exemple, le désir de plaire (2), le bon ton (3), la plaisanterie ou la gaîté (4), la gravité et la distinction de manières (5) ; c'est de le voir encore insister longuement sur des nuances d'une seule et même vertu, sans paraître s'apercevoir que toutes ces applications particulières viennent se confondre dans la même disposition générale, eî n'en sont que les formes diverses ; ainsi la libéralité (6) et la magnificence (7); ainsi ce qu'il appelle h'^tiei-Aaix (8) et csijyy^cciJLoa^Jvy] (9) ; ou plus encore
^i) M. iV. lib. IV — M. M. lil>. U cap. 24. sqq. — M. K. lib. TT, rap. 3. — W. lil>. ni, cap. 4. sqq. De virt. rt vit. (a) M. Nie. lib. IV, cap. 6.
(3) e'jxpx^ujx. M: M. lil). 1, ^^ap- 3i.
(4) M. Me. lib. IV, cap. 8.
(5) Ufifxvorrp-. M. M. lib. I, cap. 29.
(6) iÀev6e/5/orr,?. M. Me. lib. IV, cap. 11. — Cf. M, .)/. lib. I, cap. 24, 25. — M, E. lib. III, cap. 4.
(7) iMeyx).o7:)i^'rte'.x, M. Me. lib. IV, cap. 2.- Cf. .W. M. lib. I, cap. 27.
—A/. K. lib. III, cap. 6.
(8) « djrfîivî éitiei/Mx /.af o cVref>t>]ff 6 iXarrvrfvtoç rvv 'î.'xar.'v tvv
/jcrivéptov. M
.W. M. lib. H, cap. i.
ianiagnanimité (l)cl rambition (2); il semble se coiiiplaire dans des distinctions subtiles, au lieu d éliminer ces détails sans importance et de mettre en relief les vertus essentielles.
Ce défaut tient à la méthode même d'Arislote ; il ny a point dans sa morale de principe absolu qui permette de qualifier nos actes de bons ou de mauvais, et de les distinguer ainsi par leur nature même; au contraire, tous sont également bons, par cela seul qu ils sont le résultat naturel du développement des puissances deTame; pris en eux-mêmes, ils ont tous la même valeur; par là s'explique ce catalogue minutieux de toutes les qualités de Tame humaine; on comprend comment les vertus les plus nécessaires y sont mises sur le même rang que les avantages les plus frivoles de l'esprit.
Si, par leur nature, toutes nos actionsont la même valeur morale, il ne reste, à défaut d un principe de qualification supérieure, qu'un moyen de les distinguer les unes des autres, c'est de considérer par l'observation, non plus leur nature, mais leur degré : suivant qu'une action manque, atteint ou dépasse ce point précis qui constitue un développement complet, la perfection dans une faculté, nous disons que cette action est
M. M. lib. IT, cap. 2.
(i) //-aAol'jx'"^. •»/• iX'/V. I»l>. ÏV,cap. 3. Cf. M. 1/. Iih. I, <«,,. ^6. - M. K, lib. III, Cap. >.
(2) >/. yu. hh. IV, rap. 4.
bonne ou mauvaise; la loi morale n'est pour rien dans ces ^appréciations, c'est l'observation seule qui nous dira si nous tombons dans l'excès ou le défaut, et jusqu'à quel point nous devons nous blâmer ou nous applaudir.
Cette théorie célèbre du juste-milieu a eu dans l'antiquité et les temps modernes un grand nombre de partisîins, qu'elle tronjpait par sa simplicité et sa rigueur apparente. Malgré la fausseté de son principe, le danger on l'absurdité de ses conséquences, on ne peut nier qu'elle ne présente à l'esprit quelque chose de séduisant.
Ce sontd'abord des analogies tiret s delà nature physique : des phénomènes opposés ne se manifesten t jamais dans aucun être, sans qu'il ait successivement passé par tous les intermédiaires qui le conduiront de l'un à l'autre de ces deux étals ; « par exemple, le sec ne tend pas à devenir humide, mais à un état intermédiaire; il en est de même du chaud et des autres qualités physiques (1) ; » — « nous ne cherchons jamais les contraires, si ce n'est accidentellement ; notre nature nous porte vers un état moyen.... Pour celui qui a froid, c'est revenir au juste-railieu que de se chauffer; c'est y revenir encore que de se rafraîchir quand on a chaud. Il en est de même pour tout le reste (2). d Mais, ainsi que l'ajoute Aristote, « ne nous arrêtons pas à ces considérations qui sont trop étrangères au sujet qui nous
10 M. Me. lil). VIII, (ap. 8.
(i) J/. E. lil). VU, (ap. 5.
uccupe (1); » n'est-il pas vrai, pour nous rapprocher de rhomine, que Tunique manière de fortifier notre tempérament est de le préserver des excès de tout genre; «par exemple, un exercice forcé affaiblit conmie le manque d'exercice; trop ou trop peu d'aliments el de boisson offensent également la santé; il en va de même pour toutes les vertus de Tame (2); » a ce qu'il y a de meilleur pour l'homme, c'est donc un juste-milieu aperçu par la raison entre l'excès elle défaut (3). » Voilà pourquoi la vertu est si difficile, car ce milieu est « ce qu'il y a de plus malaisé à saisir en toutes choses; par exemple, rien de plus facile que de tracer une circonférence; la difficulté est d'en trouver le centre : de même il est facile dans une circonstance donnée de s'échauffer ou au contraire de rester impassible; la difficulté est de garder une juste mesure entre ces deux extrêmes (4). »
Il ne faut point oublier dans la liste des arguments par analogie, celui qui se tire de la théorie de la sensation; la sensation ne peut exister en effet, soit comme impression physiologique dans le corps, soit comme phénomène de conscience dans l'ame, qu'à une seule condition, c'est que les agents physiques modifieront sans les détruire les organes de nos sens; le phénomène de la sensation ne peut donc exister qu'entre deux limites, et à cette condition seulement que la mo-
(i) M. N. lil). VIII, cap. 8.
(a) M. iW. lib. I, rap. 5.— Cf. M. E. Iib. VII, cap. i5.
(3) M. E. lih. II, cap. 5.
(4^ V. M. lil). I, cap. y.— CI. M. V. lih. II, cap. G.
in
dification de l'ame ne soit ni insensible, ni trop violente (1) ; si sortant de nous-mêmes, nous étudions les objets sensibles, nous verrons que, par une remarquable analogie, les odeurs, les couleurs, les sons qui nous plaisent davantage (2), consistent aussi dans unejuste proportion ou de deux couleurs en contraste, le blanc et le noir, ou de deux saveurs opposées, le doux et l'amer, ou de modes extrêmes qui se trouvent combinés, par exemple, l'harmonie dorienne que nous préférons à toute autre (3); il en est de même dans les gouvernements (4); ainsi, ce qu'en tout ordre de choses nous jugeons le meilleur, c'est toujours un certain milieu, également éloigné des deux extrêmes, et nous devons penser qu'il en est de même dans l'ordre moral. La plupart de ces observations prises à part sont justes; mais si on les considère dans leur rapport avec la thèse qu'il s'agit de démontrer, la faiblesse de pareils arguments^ nous dispense de lesexanjiner; il n'est point permis à un philosophe d'expliquer le moral de l'homme par le physique, et d'abandonner pour de fausses clartés celte évidence du sens intime, quidonne à la science de l'ame une certitude suprême (5).
(r) Voy. De An. lib. II, cap. 2. § 2. Cf. Id. lib. III, cap. i J, (^ 2. — Id. lib. II, cap. 12, § 3.
(2) Voy. De sensu et si-nsiUy cap. 3, 5.
(3) Pol. lib. Vni, cap. :.
(4) Cf. Pol. lib. II, cap. /,, § r>. - Id. lib. ni, cap. 2, § C. — Id. Iib, IV, cap. 8, § 10. — Pol. lib. V, cap. 7. - lih. lib. I, cap 4.
(5/ « Quand ou veut éludier la nature, c'est aux èlres complcls (pi'il cou vient lie s'adresser, ce n'est point anx êtres inférieurs. , Pol. lib. l, cap. 2, ^ lo.
Aussi;, la psychologie (1) nous fournira- t-el le des argunienls bien autrement spécieux: si nous considérons les habitudes morales et les actions que produisent ces habitudes, il est impossible de méconnaître un fait, c*est que partout un défaut nous apparaît à côté d'une qualité, un vice à côté d'une vertu, de telle sorte que la vertu et le vice, la qualité et le défaut nous paraissent être au fond une seule et même disposition de notre ame ; ce sont donc les formes ou les actes de cette disposition qui varient, et non point l'habitude, ou la disposition elle-même : au fond, il n'y aurait pas de différence entre les actes bons et les actes mauvais; le vice ne serait qu'une vertu incomplète ou dépassée; ainsi, dit-on, l'avarice ou la prodigalité, ne sont que le défaut ou l'excès d'une même vertu, la libéralité ; et il en est ainsi de la crainte et de la présomption, relativement à une juste confiance; de Tapathie et de l'irascibilité relativement à une susceptibilité modérée; en un mot, tout vice, tout défaut, quand on l'observe avec soin, paraît tenir de près à quelque qualité et à quelque vertu, et il suffit de retrancher ou d'ajouter quelque chose au mal, pour en faire le bien, et changer le crime en mérite ; d'où résulte cette règle pratique, quilfautse préserver des excès, et « nous diriger en toute occasion, dans un sens contraire à celui vers lequel nous nous sentons naturellement portés, car c'est en évitant l'excès vicieux que nous approcherons
;!) Voir poui rexposilion de celle lliéorii*, M.yic. lil>. IV.— M. M. lib. I, cap. 5, G, 7, 8, y. — .)/. /J. lil>. II, cap. î.
du milieu désiré, comme font ceux qui entreprennent de redresser un bois tortu (1). »
Dire que la même action, sans changer de nature, devient coupable de vertueuse qu'elle était, ou vertueuse de coupable, c'est détruire le fondement même de la morale, c'est effacer toute distinction entre le!)ieii et le mal; il y a ici un défaut dans l'observation psychologique, et une étude plus approfondie de la nature humaine va nous montrer l'origine de cette erreur. J'ai à me prononcer sur la valeur d'une action; examiné-jc d'abord si celte action est comprise dans ce juste-milieu qui, suivant Aristole, constitue la vertu morale : un homme fait un don à un malheureux; me demandé-je avant tout, si ce don est au dessus ou au dessous, ou en proportion de la fortune de celui qui
la fait, afin d'appeler cet homme , suivant l'un ou l'autre de ces trois cas, avare, prodigue ou libéral? Ce n'est point là ce que l'expérience me montre : la première chose dontje m'inquiète, c'est de connaître l'intention de celui qui donne ; et suivant qu'il a obéi à tel ou tel motif, je déclare son action bonne ou mauvaise; ce n'est donc pas, dans l'exemple particulier, sur la quotité ou le nombre de largesses que je juge de votre charité, mais sur l'intention qui vous les a conseillées; en vain vos actions seront-elles conformes à la règle de la plus exacte proportion, si vous avez obéi à l'intérêt ou à l'égoïsme, je ne vous appellerai ni libéral, ni vertueux. «Ce n'est donc pas, dit Kant, la mesure de la
(i) 31. Nie. lib. II, cap. 9.
pratique des règles morales, mais leur principe objectif qui doit être reconnu et proposé comme chose différente, si Ton veut distinguer le vice de la vertu (1). » En d'autres termes, c'est Tinteniion qui fait la valeur d'un acte; et non pas le degré de cet acte; il y a entre le vice et la vertu autre chose que cette différence de degré, puisque le même acte, de la même personne, dans les mêmes circonstances extérieures, peut devenir bon ou mauvais par Tintention seule de celui qui Taccomplit; et le fait de conscience auquel nous donnons avec tous les philosophes le nom d'intention morale, a un rapport nécessaire avec la loi du devoir; c'est la vue même de cette loi, c'est la résolution arrêtée, de la violer ou de l'accomplir par l'acte qu'on va faire : agir avec une intention morale, ce n'est pas seulement agir avec connaissance de cause; Aristote a parfaitement analysé la délibération, et fl\it la part de l'intelligence dans les actes moraux; il y a plus dans l'intention morale : à une parfaite connaissance de l'action future, se joint le dessein d'être obéissant ou rebelle à la loi morale. On peut suivre la liste de toutes les vertus énumérées dans Aristote, faire sur chacune d'elles une analyse spéciale, et toujours on arrivera à ce résultat que, dans un cas donné, la même action, suivant qu'elle est qualifiée de bonne ou de mauvaise, change non pas de degré, mais vraiment de nature. 11 résulte de ce fait, contrairement aux affirmations d'Aristote que le vrai principe de qualification de l'action,
(0 Principes métaphysiques de la moi aie, trad. de M. lisiol, p. 95.
*ie se trouve pas dans l'action elle-même, ni dans le degré d'énergie ou de développement de la faculté par laquelle l'agent libre l'a produite, car rien de tout cela Ji'a changé; ce qui a changé, c'est l'intention seule, et ce dernier fait implique nécessairement une loi absolue du devoir : c'est donc encore ici pour avoir méconnu la présence d'un élément a priori, qu'Aristote a été conduit à la théorie dont nous venons de réfuter le principe.
De nouvelles difficultés s'élèvent contre l'application de cette théorie; son principe fondamental, à le supposer vrai, présente encore une double inconvénient; il laisse en dehors du système un grand nombre de vertus particulières; la règle à laquelle il conduit, est d'une telle indécision qu'elle devient tout à fait nulle dans la pratique.
Les objections que nous allons exposer sont souvent empruntées à Aristote lui-même ; la plupart d'entr'elles n'avaient point échappé à la pénétration de ce grand esprit ; mais, après les avoir exposées, soit impuissance, soit oubli ou dédain de sa part, il n'y a point répondu, et ainsi que Platon l'avait fait avant lui (1), il laisse subsister la contradiction à côté du système qu'il adopte et défend comme la vérité.
Il ne suffit pas de dire, d'une manière générale, «que la vertu est une habitude de se déterminer conformément au milieu convenable à notre nature par l'effet d'une raison exacte, et telle qu'on la trouve dans tout
(i) Voy. Parminide^ Hépubliquc, Sophiêle.
homme seasé(l) ; » a il faut aussi qu on puisse appliquer le même principe à chaque vertu en particulier (2) ; » or, c'est ici que les difficultés recommencent ; la justice, par exemple, est bien une sorte de moyen terme ou de milieu, mais non pas de la même manière que les vertus morales (3) ; » « en effet, chacune des autres vertus tient le milieu entre deux vices opposés, Tun par excès et l'autre par défaut; comme la tempérance à l'égard de Tinsensibilité stupide ou de la lâcheté et de la témérité, et ainsi des autres. Mais la justice n'est opposée qu'à l'injustice, et non à deux extrêmes en sens contraire; elle est un milieu en ce sens seulement que l'injustice produisant l'inégalité, elle cherche à rétablir l'égalité et y parvient (4). » Mais alors pourquoi appelez-vous la justice une vertu , et l'injustice un vice, si elles sont deux extrêmes, l'une par rapport à l'autre, et comment accorder ce fait avec la définition générale delà vertu? comment distinguer par exemple, fentêtement de la fermeté (5) ? la vertu neconsiste point à ne céder jamais, ni à céder toujours, mais à tenir aux « opinions et aux résolutions conformes à la raison ; » et de même, « il n'y a point de faiblesse à abandonner une opinion ou une résolution quelconque, mais seulement à abandonner cellesqui sont fondées sur la raison et sur la vérité (6). »> a Si la
''i) M. Nie. lib. Il , cap. 6.
(a) >/. Nie. lib. II, cap. 7.
(3) M. Nie. lib. V, cap. 5.
(4) Scholiasie grec.
(5) M. Nie. lib. VII, cap. 9.
(6) M. ibid. ibid.
Il7
force morale rendait inébranlable dans toute espèce d'opinion, ce ne serait.... donc... pas une qualité estimable; par exemple, quand on s'attache à une opinion fausse; et si le défaut de force morale consistait à se désister d'une opinion quelle qu'elle fut, il pourrait y avoir dans ce cas des faiblesses généreuses ; c'est le cas de Néoptolème dans le Phlhctète de Sophocle, car il est louable de ne pas persister dans la résolution qu'Ulysse lui avait fait prendre, et d'y renoncer par la peine que lui cause le mensonge (1). » C'est donc par des raisons étrangères au principe de la théorie du juste-milieu, qu'on peut distinguer l'opiniâtreté de la constance : la constance est incontestablement une verru, et elle ne répond point à la définition; la définition n'exprime donc point la nature de la vertu ; cette dernière (t considérée dans ce qu elleade bon ou même d'excellent, est donc pourainsi dire, un extrême (2);» ces mêmes difficultés se reproduiront quand il s'agira d'expliquer les vices; il y en a qui échappent entièrement à la théorie, et dont on ferait bien difficilement une vertu, même en y introduisant tel ménagement ou telle restriction qu'on voudrait; « ainsi un homme adultère n'est point ainsi appelé parcequ'il a commerce plutôt avec les femmes mariées : ce qu'on regarde avant tout, c'est le crime d'une pareille action (3). » « Il y a donc telle disposition de l'ame, dont le nom seul emporte avec soi l'idée de quelque chose d'odieux et dr
(i) M. Nie. lil). VII. cap. 2.
(a) H. .\/c., lib. II, cap. (>.
(:^) M. E. lib. îî, cap. 3.
vil; par exemple, la malveillance, ou la disposition à se réjouir du mal d'autrui; Timpudence, l'envie (1); el il en sera de même pour les actions, par exemple, pour l'adultère, le vol, le meurtre; en effet, ces actionslà, et d'autres du même genre sont déclarées criminelles par leur nom même, et non par Texcès ou le défaut qui s'y trouve. On ne peut donc jamais bien faire en les commettant; on ne peut que se rendre coupable. On ne peut pas non plus considérer en de telles choses ce qui est bien et ce qui ne Test pas ; ni avec quelles personnes; quand et comment, il faut commettre un adultère; mais Ton peut dire qu'absolument parlant, c'est tomber dans l'égarement que de faire quelqu 'action de ce genre (2).» Ainsi Aristote(3)donne à chaque pas de nouvelles définitions de vices et de vertus (4), entièrement incompatibles avec sa théorie; et convaincu malgré lui de l'insuffisance de cette théorie, il y supplée en la contredisant.
(r) Cf. Rh., lib. II, cap. ro.
[1) M. iV. lib. II, cap. 6.
(3) « Il en serait tie DU^ine si l'on prétendait qu'on doit envisager un milieu , un excès ou un défaut , dans l'injustice , la poltronnerie , la débauche ; car de cette manière , il y aurait donc milieu dans l'excès ou dans le défaut, ou excès d'excès el défaut de défaut. Mais comme il ne peut y avoir ni excès ni défaut par rapport à la tempérance et au courage, car le milieu dans ce cas, est, s'il le faut dire, un extrême ; ainsi à l'égard des actions et des passions dont j'ai parlé tout à l'heure, il n'y a ni milieu, ni excès, ni défaut ; mais de quelque manière qu'on s'y laisse entraîner, on se rend criminel. En un mot, il ne peul y avoir m milieu dans l'excès ou dans le défaut, ni excès ou défaut dans le milieu. ^
M. Nie, lib. II, cap. 6.
v4) Cf. W. f;., Iib. Il, cap. 3. De virlutibus et vitUn.
Mais à supposer même que l'application du principe fût générale et comprit toutes les vertus; dans la pratique, elle rencontre des difficultés insurmontables. Qu'y a-t-il en eflet de plus incertain et de plus mobile qu'une règle de conduite qui dépend des circonstances, des événements? En quoi consistera précisément ce juste-milieu qui doit être pour nous la vertu même, et neflollerons-nous passanscesse, sanspouvoir déterminer ce point mathématique à égale distance des deux extrêmes? Qui pourra se flatter de saisir sans hésitation et sans erreur la nuance imperceptible qui sépare le bien du mal ? cette distinction est si difficile dansun pareil système, que les délicatesses de conscience y sont impossibles, et que les vices ou les vertus ont besoin d'être fortement prononcés pour y être aperçus ; « on ne blâme pas communément, dit Aristote, celui qui ne s'écarte que médiocrement de ce qui est bien, soit vers un extrême, soit vers l'autre, mais celui qui s'en écarte beaucoup, car alors son erreur frappe tous les yeux (1). » D'ailleurs, même dans ce cas, il faut remarquer que l'acte par lequel nous prononçons sur la nature d'une action, est un acte de nos facultés personnelles, et, comme tel, entièrement subordonné à nos dispositions du moment : pour trouver ce justemilieu, c'est à notre conduite propre que nous rapportons celle des autres; et suivant que nous inclinons nous-mêmes vers l'un ou l'autre des deux extrêmes
(0 M. .V/c, lil). ÎI, rap. 9.- Cf. »>/., lib. VT, cap. > r~.W. E. ..ib. T rap. I. -ïrf., lib. \ II, raj). iS.~~M. M. lib. I, cap. 34.
'Vf'-
oppbsés, nous sommes portés ù juger avec plus de sévérité et moins de justice celui qui va contre notre tendance: il n y a point ici, comme dans une morale rationaliste, d appel à la conscience, c'est-à-dire, à un juge dont nous relevons lun et l'autre, et qui nous condamne ou nous approuve tous les deux; tout est relatif et individuel; comment ne jugerions-nous pas les autres à notre mesure; comment ne pas traiter plus favorablement celui qui penche du côté où nous penchons nous-mêmes; « pour la colère, par exemple, il n'est pas toujours facile de marquer avec exactitude comment, contre qui , dans quelles circonstances et combien de temps on doit éprouver du ressentiment, puisque tantôt nous louons ceux qui ne se montrent pas accessibles à cette passion, et nous les appelons des hommes doux et débonnaires; tantôt nous applaudissons ceux qui manifestent leur vive indignation, que nous appelons alors une mâle fermeté (1). »
Considérée non plus dans son principe, ni dans ses applications immédiates, mais dans ses conséquences, celle théorie conduit à des absurdités évidentes; elle a boutit à proscrire l'héroïsme et le sacrifice au nom de la morale. S'il est une vertu que les peuples ont entourée deleur respect, que l'histoire a consacrée dans ses annales,quechacun de nousaaimée dans tousceux qui la possèdent, c'est cet enthousiasme qui nous faitrenoncer à nous-mêmes, et nous sacrifier pour nos seuiblables, cet élan qui nous élève au dessus delà nature humaine, et
( t) M. Vit., Il h. fl, cap. n.
qui nous tend des héros ou des saints : ce que Thunianité a toujours admiré dans tous ceux qui lui ont offert cet idéal de la vertu, c'est cet entraînement généreux, cette ferveur qui trouvait dans les obstacles un encouragement, dans les souffrances des délices; pour laquelle périls, fatigues, sacrifices, tortures, tout s'anéantissait devant cette seule pensée, faire le bien. Que dire devant de semblables faits? faudra-t-il être conséquent avec le système, faudra-t-il condamner l'excès de cette ardeur et la réprimer au nom de la morale , si elle v^ trop loin, même dans la voie du bien? Faut-il lui rappeler qu'elle dépasse les limites de cette vertu commode et facile qui ne s'oublie point elle-même, qui ne fait le bien que suivant la mesure de ses forces, dans la crainte de les épuiser, et de n'être plus le juste d'Aristote? Il faut alors défendre tout sacrifice, car le sacrifice est la plus grande des absurdités, si nous ne regardons que nous-mêmes; et il n'est rien de moins conforme à notre nature finie et bornée, que de la détruire par excès de zèle au lieu de l'améliorer. C'est là, il faut l'avouer, une bien grande et bien vieille erreur du genre humain, car il s'est perpétuellement obstiné à approuver ce que le système d'Aristote condamne; il n'a jamais cru que cette vertu divine qui est l'extrême opposé à la férocité (1), fut, comme le prétend Aristote, au dessus des forces de l'homme; et il a gardé à travers les âges l'immortel souvenir de ceux qui l'ont honoré par leur vie ; il a toujours pensé, comme Aris-
(i) M. M. lib. II, rap. 5.
tôle lui-nièine Ta dit ailleurs, « que plus une chose est bonne et honnête, plus Texcès en est bon et honnête (I). » Que si, à la vérité, Texcés des richesses, des honneurs, ou du crédit gâtent les hommes par des tentations de mal faire auxquelles ils ne résistent pas toujours; en est-il de même pour la vertu, « et peuton dire que le courage et la justice poussés à Texcés soient ou non blâmables? sans doute la vertu nous vaut des honneurs qui, devenus considérables, peuvent nous corrompre; et, à ce point de vue, on pourrait dire que l'excès de la vertu nous corrompt. Mais n'est-ce pas là une erreur? Parmi les autres avantages qu'apporte en grand nombre avec elle la vertu, un des principaux est, en même temps qu'elle nous vaut les plus grands biens, de nous apprendre à en user; l'homme de bien qui, pourvu d'une haute dignité ou d'un grand pouvoir, ne sait pas en user, cessera d'être homme de bien; ce ne sont ni les charges , ni le pouvoir exercé avec droiture, qui peuvent nous corrompre; ce n'est donc pas non plus la vertu même, » ni l'excès de la vertu. Après de telles difficultés^ ce n'est point assez que d'ajouter simplement ; « au reste, puisque nous avons commencé par établir que toute vertu consiste dans un juste milieu , plus la vertu sera accomplie, plus elle sera conforme à cette définition » (2). On ne réfute rien avec un cercle vicieux.
Ainsi , erreur dans le principe, difficultés dans lap-
(î) ff/?., lil). l, rap. 7.
(a) M. M. lil). H, cap. 3.
plication , absurdité dans les conséquences ; telles sont les objections sous lesquelles succombe cette théorie célèbre; malgré son semblant d'impartialité et de modération, au fond elle n'est qu'un égoïsme étroit ; elle commande des vertus faciles qui n'ont pas besoin de récompense, et parla, elle convient merveilleusement à un système qui supprime toute sanction véritable. Avant de parler de la sanction de la morale, il nous reste à examiner quels sont, suivant Aristote, nos devoirs envers nos semblables, et par quels liens il a rattaché la législation à la morale.
LiVRt: m.