THESES
L'étude qiuMious eiilreprenons doit nous coiiduirt' aux résuUals suivants :
1" La morale d'Arisfote, qu'un préjugé aussi injuste que général a voulu réduire à une suite de remarques sans lien rigoureux les unes avec les autres, présente un système complet, dont la méthode^ le principe et les diverses parties se tiennent étroitement. L'exposition manque parfois d'ordre, de clarté ou de rigueur, mais non pas le système de logique et d'unité.
2" La méthode est purement empirique; par là s'explique la nature des vérités qu'Aristote a admises ou méconnues.
3" Le principe sur lequel s'appuie le système est faux et insuffisant.
1"* La critique dirigée au nom de ce principe contre l'idée du bien en soi, fondement de la morale de Platon, est erronée et injuste.
5" La lliéorie des vertus intellectuelles opposée à IMaton par Aristote avec une supériorité décisive, renferme un grand nombre de vérités de fait, et une analyse de Tintelligence humaine fort remarquable.
6*" La célèbre théorie des vertus niorales , où se rencontre aussi dans le détail un grand nombre de remarques justes, est fausse en principe.
7*" Aristote ne distingue point suffisamment dans les devoirs des hommes entr'eux ce qui appartient à la morale proprement dite, et ce qui appartient au droit : il n'a point su rattacher ces deux sciences Tune à Tautre; et par là, sa législation manque de principe, d'exactitude et d'autorité.
8*" La sanction de sa morale est insuffisante ; elle ne peut être complétée dans une autre vie, car Aristote inéconnait à la fois l'immorlalité de Tame et la Providence.
O'' La morale d'Arislole constitue avec celle de Platon, une sorte de ujoyen terme entre la doctrine de Zenon et celle d'Kpicure.
[introduction.
CHAPITHL 1.
i:0?iSn)ÉKATIO.>S (iÉNKIiALES.
La morale a pour objet l'étude des facultés de l'ame humaine considérées dans leurs rapports avec le bien ; son but est la réalisation du devoir. Pour parvenir à sa fin, cette science aura deux choses à faire : T découvrir et exprimer la loi qui doit présider au développement de notre être moral; 2>n faire l'application à la nature humaine; la morale se divise donc en deux parties ; la [iremière a reçu le nom de théorie , la deuxième, de pratique.
A peine avons-nous jeté un coup-d'œil sur les phénonjénes de l'univers et entrevu ce qui s'y passe, que nous y cherchons déjà l'ordre et l'harmonie; l'expérience ne nous y montré encore que des faits isolés sans lien apparent les uns avec les autres, et cependant la raison s'elForce de rétablir les anneaux de cette chaîne mystérieuse; elle prononce que rien ne se fait en vain, et qu'il n'y a pas dans le monde de place pour
le hasard ; tout ce qui nous entoure a une raison d'être, une fin; et nous appelons loi dans le monde physique, cett*^ succession constante des phénomènes, vérifiée ou pressentie : la nature de chaque être nous parait subordonnée à sa loi, de telle sorte que l'accomplissement de cette loi est pour lui la condition de son développement , et qu'il ne pourrait s'y soustraire , sans sortir de sa nature même.
Si dans le monde physique il n'y a pas place pour le hasard, à plus forte raison doit-on le dire du monde moral; l'homme sent qu'il est libre, il sait qu'il a l'initiative de ses actes; mais cette faculté lui a-t-elle été accordée pour qu'il la laissât inactive ou qu'il l'abandonnât aux impulsions du moment, au caprice des circonstances : par là même qu'il nous a été donné de produire des effets dont nous sommes la cause, et d'avoir le gouvernement de nous-mêmes, il en résulte que cette activité doit être éclairée, et qu'elle doit avoir une loi : autrement, ce serait soutenir que le monde des esprits est au dessous du monde des corps, puisque ce dernier a une fin à laquelle la fatalité l'entraîne.
L'existence d'une loi morale est donc évidente pour la raison, parce que cette existence est nécessaire; restent à déterminer les caractères etla nature de cette loi, sur laquelle repose la morale tout entière.
Dans le monde physique, les êtres vont fatalement à une fin qu'ils ignorent, et sont asservis à une loi qu'il ne leur est donné ni d'accepter ni d'enfreindre; dans le monde moral au contraire, si notre activité a une
fin comme tout ce qui existe, si elle doit se conformer à une loi, cette loi doit être de telle nature qu'elle respecte notre liberté; nous ne devons jamais perdre le pouvoir de l'enfreindre, comme aussi nous ne devons jamais ignorer que cette violation est sous notre responsabilité; elle exercera donc sur nous une influence, et non pas une contrainte; cette influence s'exercera sur l'intelligence, et par l'intelligence arrivera à la volonté, de telle sorte que notre raison nous dira ce qui <loil être, le devoir, tandis qu'en verlu de no(re toutepuissance, il dépendra de nous seuls de le contredire ou de le réaliser par nos actes : ce caractère a reçu le nom d'obligation morale; si la loi n'obligeait pas, elle serait inexécutée, et perdrait son caractère de loi ; si elle nécessitait, elle anéantirait la liberté, et perdrait son caractère moral.
Mais ce principe auquel nous devons subordonner tout ce qui est en nous, peut-il faire partie de notre
naturefinieetfkillible;oubien,nedoit.il pas s'imposer a notreame,y apparaître comme une manifestation supérieure, etla loi morale peut-elle être obligatoire, sans être en même temps impersonnelle : impersonnelle en elle-même, ne doit-elle pas cependant être toujours présente à la conscience, habiter au-dedans de nous. Qu'elle cesse d'être impersonnelle, et elle cesse d'être obligatoire, car, mon obéissance est au prix de la supériorité : qu'elle cesse de se communiquer à nous, et l'obligation ignorée devient nulle. Obligation, impersonnalité, tels sont les caractères que doit présenter la loi morale, quelle que soit la définition que chaque
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le hasard; tout ce qui ?îous entoure a une raison crèlre, une fin; et nous appelons loi dans le monde physique, cette succession constante des phénomènes, vérifiée ou pressentie : la nature de chaque être nous paraît subordonnée à sa loi, de telle sorte que Faccomplissement de cette loi est pour lui la condition de son développement, et quil ne pourrait s y soustraire , sans sortir de sa nature même.
Si dans le monde physique il n y a pas place pour le hasard, à plus forte raison doit-on le dire du monde moral; l'homme sent qu'il est libre, il sait quil a l'initiative de ses actes; mais cette fiiculté lui a-t-elle été accordée pour qu'il la laissât inactive ou qu il Tabandonnàt aux impulsions du moment, au caprice des circonstances : par là même qu'il nous a été donné de produire des effets dont nous sommes la cause, et d'avoir le ijouvernement de nous-mêmes, il en résulte que cette activité doit être éclairée, et qu'elle doit avoir une loi : autrement, ce serait soutenir que le monde des esprits est au dessous du inonde des corps, puisque ce dernier a une fin à laquelle la fatalité l'entrai ne.
L'existence d'une loi morale est donc évidente pour la raison, parce que cette existence est nécessaire; restent à déterminer les caractères et la nature de cette loi, sur laquelle repose la morale tout entière.
Dans le monde physique, les êtres vont fatalement à une fin qu'ils ignorent, et sont asservis à une loi qu'il ne leur est donné ni d'accepterni d'enfreindre; dans le monde moral au contraire, si notre activité a une
fin comme tout ce qui existe, si elle doit se conformer à une loi, cette loi doit être de telle nature qu'elle resj)ecte notre liberté; nous ne devons jamais perdre le pouvoir de l'enfreindre , comme aussi nous ne devons jamais ignorer que cette violation est sous notre responsabilité; elle exercera donc sur nous une influence, et non pas une contrainte; cette influence s'exercera sur l'intelligence, et par Tintelligence arrivera à la volonté, de telle sorte que notre raison nous dira ce qui doit être, le devoir, tandis qu'en vertu de noire toutepuissance, il dépendra de nous seuls de le contredire ou de le réaliser par nos actes : ce caractère a reçu le nom d'obligation morale; si la loi n'obligeait pas, elle serait inexécutée, et perdrait son caractère de loi ; si elle nécessitait, elle anéantirait la liberté, et perdrait son caractère moral.
Mais ce principe auquel nous devons subordonner tout ce qui est en nous, peut-il faire partie de notre nature finie et faillible; ou bien, ne doit-il pas s'imposer à notreame,y apparaître comme une manifestation supérieure, et la loi morale peut-elle être obligatoire, sans être en même temps impersonnelle : impersonnelle en elle-même, ne doit-elle pas cependant être toujours présente à la conscience, habiter au-dedans de nous. Qu'elle cesse d'être impersonnelle, et elle cesse d'être obligatoire, car, mon obéissance est au prix de la supériorité : qu'elle cesse de se communiquer à nous, et l'obligation ignorée devient nulle. Obligation, impersonnalité, tels sont les caractères que doit présenter la loi morale, quelle que soit la définition que chaque
système en donne, quelle que soil la nature qu'il lui attribue, à quelque principe, ou à quelque fait qu'il la rattache, ou la réduise.
Voilà pour la première partie de la morale Ja théorie; la seconde procède toutdifFéremment. La morale théorique nous enseigne notre fin, la morale pratique doit nous enseigner les moyens de l'atteindre ; ces moyens, ce sont les facultés mêmes dont nous sommes doués ; elles doivent toutes prendre une direction déterminée, et contribuer dans une mesure inégale à la perfection deVhomme; il devient indispensable d'ajouter à la connaissance de la loi de notre être l'étude des facultés qui le constituent, des pouvoirs qui sont à sa disposition, des faits sensibles qui facilitent ou entravent l'accomplissement du devoir : en un mot, c'est à l'aide d'une psychologie morale approfondie, que nous pourrons déduire avec quelque sûreté les conséquences fécondes de la théorie, et passer de la connaissance à la pratique du bien.
On voit par ce ([ui précède, qu'il serait inexact d'assigner sans distinction à la science de la morale, une méthode uniforme. S'airit-il de découvrir en nous un principe supérieur à iu)ns mêmes et qui nous impose son autorité, l'observation psychologiqueen distinguera les caractères, l'expérience nous en montrera les effets, le raisonnement nous permettra de l'admettre ou de le supprimer par hypothèse, et de découvrir les conséquences des deux alternatives; mais la raison seule ou l'entendement le saisira en lui-même, et nous en donnera l'idée: si nous ne le concevons a priori, il nous
restera à jamais inconnu ; ou dérivé de l'expérience, il manquera d'autorité, et les préceptes qui en ressortiront pour la pratique, seront arbitraires et dangereux.
S'il faut chercher le point de départ de la morale ailleurs que dans la seule expérience , l'observation reprend tous ses droits, quand il s'agit de faire l'application de cette loi; c'est en effet la connaissance de notre nature qui peut seule éclairer la morale pratique; c'est elle qui doit assurer les déductions du raisonnement; d'elle seule dépend l'exactitude de la morale pratique, comme la morale théorique emprunte son autorité et sa valeur à la seule raison.
Ces considérations générales seront nos principes de critique ; elles nous permettront de suivre plus facilement la morale d'Aristote, de nous rendre compte de sa méthode et de celle de Platon ; c'est là que nous trouverons, dès l'origine du système, le secret de sa force ou de sa faiblesse.