‹ Exposition critique de la morale d'Aristote [microform]Chapitre 3 sur 16 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

METUODK DE PLATON.

Élevé à l'école de Platon, Aristote n'a jamais perdu de vue un seul instant la doctrine de son maître; il a constamment combattu des théories qui îtii paraissaient exclusives et fausses : dans la morale, comme

dans tout le reste du système, éclate cet esprit de réaction. Il est donc indispensable, pour se faire une idée exacte delà méthode qu a employée Aristole dans cette partie de sa philosophie, de jeter un coup-d'œil sur

Platon.

Le maitre et le disciple ont donné tous les deux dans un excès opposé : le premier, préoccupé surtout de la nécessité de faire reposer la morale sur un principe inébranlable, et dont 1 autorité supérieure échappât aux incertitudes et aux contradictions de Texpérience, s'est adressé à la raison ; et une fois parvenu à ces régions supérieures, la nujrale pratique l'inquiète peu : le second au contraire, insiste surtout sur la nécessite de réaliser le bien, d'être vertueux par le fait et non pas seuleuieuten théorie ; c'est donc surtout la deuxième partie de la morale qui lui parait importante ; l'observation expérimentale de la nature humaine lui semble la seule méthode possible, et c'est a elle qu'il demande la loi même de notre être. Les deux systèmes sont doiu: exclusifs, car ce qui rend un système exclusif, c'est de n'empkner, parmi les diflcrenls moyens de connaître iiulispensables à la création d'une science, qu'une partie d'entre eux pris arbitrairement paiini les autres; c'est d'essayer de trouver , avec ces facultés seules, une solution à tous les problèmes de la science, même à ceux qui exigent précisément l'emploi de ces facultés méconnues ou niées.

Il n'y a pas dans Platon d'ouvrage spécialement consacré à la morale; on peut dire ([u'elle est ré|>andue :!ans tout le systènu», et (ju'il faudrait n avoir ja-

mais jeté les yeux sur les dialogues, pour conserver la moindre incertitude sur l'idée qu'il s'est faite de cette science, et sur la méthode dont il s'est servi.

Cette méthode est celle-là même qui a donné naissance à la théorie des idées, et qui a son point de départ dans la célèbre hypothèse de la préexistence des âmes et de la réminiscence : Tintelligence inquiète au milieu de Tineertitude des choses finies, au milieu de ces phénomènes qui passent et se renouvellent sans fin, à la vue de ses imperfections, qui ne satisfont ni notre pensée, ni notre cœur, retrouve en elle-même le souvenir endormi d'un ordre de choses qui seul peut répondre aux besoins de notre ame : nous avons déjà vécu dans cet univers meilleur: à la suite de Dieu (1), nous avons contemplé dans les sphères célestes cette harmonie sublime dont notre esprit a gardé la mémoire, et notre cœur le regret et l'espérance ; ainsi s'explique ce désir de ce qui n*est pas, cette impatience qui nous dévore, cette aspiration à la fois douloureuse et consolante de toute ame vers l'infini ; c'est sur la foi du passé ressuscité en nous par la réminiscence, que nous nous élançons vers l'avenir qui nous le rendra : seule, notre intelligence, dans ce monde des sens où toute réalité idéale manque à nos besoins, où tout ce qui nous entoure, trompe et fatigue notre amour, seule, l'intelligence saisit l'éternelle vérité; et le cœur qui suit la pensée dans cet élan généreux, est ravi dans les extases de la souveraine béatitude, tres-

\\) 'l'imiM', Plirtlrr, <M« ,

saille clans la contemplation de la beauté parfaite, comme l'esprit se repose dans la plénitude de la connaissance.

Quelle est donc cette réalité mystérieuse qui échappe à nos sens et à l'expérience, que la raison seule conçoit et recherche? c'est Tètre en soi, perfection souveraine, véritable source de toute existence, raison de Télre de tous les élres, dont la sagesse maintient dans l'univers physique Tordre et l'harmonie , qui communique aux êtres du monde moral ce besoin de l'infini , qui éveille nos intelligences, sollicite notre amour, et nous détourne ainsi des choses de la terre, pour nous rappeler vers le ciel.

C'est là ce que Platon a appelé le souverain bien ou l'idée des idées; tout être n'a de perfection et de réalité, que dans la mesure oii il participe à cette idée suprénu}. Platon arrive par tme métaphysique [)rofonde et vraie, à confondre l'être avec le bien, c'està-dire la perfection ; cVst là le réel terme de sa méthode, et le coté inébranlable de son svstème.

La morale n'est donc pas à proprement [)arler une science à part, car la ))hilosophie tout entière pour l'iaton, n'est que l'étude de ce mouvement spontané de noire nature qui se porte vers le souverain liien ; . là se trouve la vraie loi de notre être, et de ceprincipc», suit naturellement la solution de toutes les questions relatives à la nature du bien, à ses caractères, à son rôle dans la nature humaine, en un \\u)\^ toute la morale théorique.

Hestait à appliquer à la direction de la natun^ Ini-

maine ces principes a priori ; il devenait nécessaire de redescendre aux recherches de la psychologie empirique, et de lui demander une connaissance approfondie de tout ce qui nous constitue : à ce prix était l'exactitude de la seconde partie de la morale , et la sûreté de ses déductions. Platon a essayé de la construire tout entière à l'aide du raisonnement seul : par là s'expliquent les erreurs de détail dans lesquels il est tombé, les confusions qu'Aristote signale. Tout ce qui n'entre point en communication directe avec Dieu, et ne nous conduit pas à l'idée pure, Platon le néglige ou le supprime : séparée de l'intelligence, pour lui la volonté n'est rien; réunie à l'intelligence, elle se confond avec elle dans la contemplation du souverain bien : le plaisir prévenant, considéré comme motif d'action, le plus iXVi\m\ nombre des sentiments, tous ces faits, Platon les écarte de sa morale, il leur refuse toute importance, et il ne s'aperçoit pas que, pour nous, l'idéal n'est plus* qu'un rêve chimérique, si le philosophe ne découvre dans l'étude même de notre nature, les moyens qui nous permettront de le réaliser, et par suite, la direction que doit suivre chacune de nos facultés.

Je ne dirai donc pas que la méthode de Platon est fausse, car elle me parait vraie, et la seule qu'on puisse employer dans la première partie de la morale : je dirai qu'elle est exclusive , et qu'elle doit recevoir son con)plémenl de l'expérience sans laquelle la seconde partie de cette science, est entièrement arbitraire. Par là s'explique l'impuissance de la critique d'Arislote contre l'idée du sotivernin bien; par là s'ex-

plique ce caractère cVexagération, et en même temps (le grandeur, dont se trouve empreinte la morale pratique et surtout la législation de Platon; par là enfin, Tavanlage que reprend Aristole dans les questions de fait, dans les applications de détail, partout en un mot où la vérité devait être demandée à la méthode empirique. Aristote à son tour, emporté par Tesprit de réaction dans un excès contraire à celui de son maître a eu le tort de se borner à l'expérience, et, méconnaissant parfois son rôle véritable, de chercher plus à combattre Phuon qu'à le compléter.

CHAmnE III.

Page 1