‹ Exposition critique de la morale d'Aristote [microform]Chapitre 8 sur 16 · M. lib. I, cap. i · texte numérisé non relu

M. lib. I, cap. i

d abstraction et de généralisation ; il en est qui portent contre la méthode dialectique elle-même; cependant, c'est à cette dernière que Platon doit sa force, et Us vérités éternelles sur lesquelles repose son système.

Dire que le bien d'un être varie avec le temps, le lieu, les relations, les circonstances; c'est considérer seuleujent ce qui lui est utile : mes intérêts changent avec mes besoins; ils sont différents pour chaque homme. Laisser de côté toutes les circonstances particulières, et arriver par une série d'éliminations, à une idée du souverain bien qui comprenne et résume Tidée de tous ces biens particuliers, c'est essayer d'expliquer les faits par des abstractions chimériques. Telle n'est point la marche de Platon : s'il a quelquefois hésité, s'il a confondu en les appliquant des méthodes si opposées, il ne s'est jamais égaré, quand il s'agissait des idées éternelles du beau, du vrai, du bien.

Si notre intelligence nous permet d'apercevoir ce qui nous est utile, si elle découvre ce qui est conforme ou contraire aux intérêts de chaque être, elle ne s'arrête point là ; elle n'est pas renfermée dans cette sphère étroite des choses terrestres ; elle se sent entraînée vers un monde supérieur qu'elle désire, quelle cherche, qu'elle entrevoit. Tous mes besoins sont satisfaits, je jouis de tout ce qui peut m'être utile, et cependant mon ame s'inquiète : elle a soif d'un autre bien : c'est qu'au-dessus des félicités périssables de la terre, à la vue de ces jouissances imparfaites, mêlées d'amertume et de regret, l'intelligence aperçoit aux clartés d une lumière divine, ce bien complet et ineff'able, au prix

duquel tous les autres ne sont rien, dont toutes nos perfections ne sont que la pâle image : nous comprenons alors pourquoi rien ne nous satisfait ici bas, pourquoi nous cherchons partout un idéal qui n'existe réellement qu'en nous-mêmes; la source de la vie et de l'être est aussi la source de toute perfection ; c'est à ce modèle éternel que nous devons nous efforcer de devenir semblables.

Dans ces limites, et ainsi dégagée de toute incertitude^ la méthode dialectique n'est-elle pas la vraie méthode philosophique; ces vérités ne sont-elles pas les fondements mêmes de la morale; et que devient, en face de cette haute théorie, le principe d'Aristote? Qu'est-ce que le plaisir, qu'est-ce que l'utilité, si on les compare à cette loi morale absolue, immuable, éternelle? Le plaisir, dit Platon, n'est qu'une génération, et c'est en vain qu'Aristote proteste contre cet arrêt : le plaisir proprement dit n'appartient qu'à une nature essentiellement finie; quelque chose nous manquait, nos facultés se trouvaient empêchées; au sentiment du malaise succède la jouissance : cette dernière a donc son origine et sa condition dans le malaise lui-même, c'est-à-dire dans notre imperfection : dépassez la limite, comblez pour ainsi dire la mesure, accordez à nos flicullés plus qu'elles ne demandent; l'excès succède au défaut, et la satiété ou la douleur, au désir et à Id volupté : misérable félicité, qui se détruit par l'excès, s'émousse par la durée et laisse toujours au fond de nous un désir vague et douloureux.

Mais peut-être y a-t-il, même sur la terre, des jouis-

sauces plus pures et plus nobles : « prétendre condamner ainsi le plaisir, c'est imiter la folie des hommes qui, ne sachant ce que c'est que le nectar, pensent que le vin est le breuvage des dieux, et qu'iln y en a pas de plus excellent. Ainsi font ceux qui affirment que tout plaisir est incomplet, et par conséquent qu'il n'est pas le bien ; ils ne connaissent pas d'autres plaisirs que ceux du corps, ils affirment que les plaisirs du corps sont incomplets, qu'ils ne sont pas des biens, et généralisant, ils disent que nul plaisir n'est un bien (1). » Mais toute action qui est dans notre nature, est cause d'un certain plaisir; le corps et la sensibilité ne forment que la moindre partie de nous-mêmes : ne nous est-il pas donné d'apercevoir la vérité^, et cette contemplation conforme à notre nature d'êtres intelligents, n'a mène- t-elle pas un bonheur pur et sans mélange? Ici Aristote se fait illusion à lui-même : sans doute, les spéculations de l'intelligence nous font goûter d'indicibles délices : toutefois, le plaisir qui ennoblit en quelque sorte ces occupations de l'esprit, est-il en effet ce qui doit nous porter à les préférer à tout le reste : ou bien, au contraire, ces actions n'ont-elles pas, pour ainsi dire, une valeur intrinsèque? « Voir, se ressouvenir, avoir de la science, des vertus, ne sont-ce pas là autant de choses qui nous intéresseraient quand elles devraient ne nous procurer aucun plaisir. Il n'importe pas que le plaisir accompagne toujours nécessairement ces divers actes de nos facultés, car nous les préférerions

\^i) M. M. lil). lï, rap. 7.

encore, s'il n'en devait résulter aucun plaisir (().» La jouissance n'est donc là qu'un fait contingent et sans valeur; bien loin d'être un principe, c'est une circonstance tellement accessoire, qu'on peut n'en tenir aucun compte, sans rien changer au système ; c'est donc qu' Aristote lui-même en appelait, à son insu, à un autre principe plus élevé; il est donc vrai de dire que le plaisir n'est rien , si on le considère dans le corps ; qu'à la vérité, des jouissances plus nobles accompagnent certaines de nos actions ; mais, qu'en pareil cas, l'action a une valeur qui lui est propre : sa nature, en efiet, ne change point si vous supprimez le plaisir qui raccompagne; l'action était donc bonne et excellente en elle-même, indépendamment de ses résultats et de ses accessoires. 11 faut donc toujours en venir à reconnaître que tout principe est insuffisant, auprès de la loi morale absolue ; que toutes nos actions empruntent leur valeur à cette idée du souverain bien contre laquelle protestait Aristote; que si notre intelligence, si notre cœur, connaissent un bonheur qui semble dépasser la nature de Thomme, c'est à la vue, c'est à l'imitation de cette idée divine que ce bonheur est dû. Voilà pourquoi, si notre cœurpouvaitcesserd'aimer cette perfection adorable, notre intelligence, notre raison suffirait encore pour nous y porter, car elle se tourne naturellement vers la lumière qui Téclaire, comme le cœur se sent attiré vers ce foyer qui l'échaufléet qui l'anime. Inébranlables vérités, fondements de tous les systèmes

[i] M. Me. lil). X, (aj). i.

de morale, dogmes de toutes les religions, espérance la plus certaine, noble patrimoine du genre humain tout entier : sur ces vérités reposent toutes les législations : sur elles se règle toute notre conduite : chaque jour et à chaque instant, notre conscience nous les répète dans le secret de notre cœur. Chercher partout ailleurs le principe de la morale, le demander à notre nature finie et bornée, imparfaite dans ce qu^elle a de meilleur, c'est s'épuiser en efforts inutiles : l'observation systématiquement empirique des faits de notre nature, ne nous élèvera jamais à leur loi ; aucune théorie ne pourra suppléer à cette connaissance immédiate, à cette intuition pure du bien et du mal.

C'est donc en vain qu'Aristote a voulu lutter contre le jugement qui ressortait delà doctrine de Platon, et le condamnait d'avance. Que tout dans notre nature doive être subordonné à la loi morale, et qu'au prix du devoir, il faille compter pour rien le plaisir et la douleur, c'est ce que nul ne saurait contester sans erreur, pas même Aristote.

Mais le philosophe ne doit pas se contenter d'exprimer d'une façon générale le principe de la morale; il ne s'agit pas seulement de « savoir ce que c'est que le bien, mais ce que c'est que le bien au point de vue de

l'homme (1); » « nous ne voulons pas seulement

savoir ce que c'est que la vertu, mais devenir vertueux (2) ; » « si ce qu'on appelle le bien en géné-

(r) M. M. lib. r, cap. r

(a) Piiss.

rai, ou l'idée du bien en soi, doit conserver son existence indépendante, il est clair que ce ne peut être une chose que l'homme puisse produire ou posséder, or, c'est là ce qu'on cherche. (1) . » C'est beaucoup d'avoir les vrais principes de la morale; reste à en faire l'application, à déterminer, comme le dit Aristote, quel est le bien de chaque être en particulier, c'est-à-dire quelles prescriptions concernent l'individu : quel que soit le principe de la morale, c'est à l'homme qu'il doit s'appliquer; c'est donc une connaissance exacte de ce que nous sommes qui seule pourra nous éclairer; ici l'observation est donc indispensable.

Platon, il faut l'avouer, supérieur dans la première partie de la morale, est loin de présenter la même exactitude dans la seconde; une seule faculté, l'intelligence, l'a conduit à l'idée du souverain bien; il fait bon marché de tout le reste; le plaisir ou la douleur, par exemple, Platon n'en tient aucun compte en morale; et cependant si le plaisir et la douleur ne sont rien au regard de la loi absolue du devoir, ces deux faits n'en existent pas moins; si le plaisir et la douleur sont pour la faiblesse de notre nature une tentation qui ne cesse jamais , à un autre point de vue, ce sont des sentinelles vigilantes qui avertissent notre volonté et notre intelligence, qui nous empêchent d'oublier notre corps envers lequel nous avons aussi des devoirs : la volonté encore, l'ialon la confond avec l'intelligence, la méconnaît et la supprime; ce sont là autant d'erreurs : la

(i) M. Mil. lil>. I, r;»!». Ct.

loi morale est réelle, et il n'y a rien au-dessus d'elle; mais, à côté d'elle, se Irouve notre nature qu il faut connaître, parce que c'est à elle que la loi morale s'applique. Ce qu Aristote a vu surtout, c'est ce qui manquait au système de Platon ; sous ce rapport-là, il a fait plus que le compléter, il l'a rectifié sur un grand nombre de points; et, grâce à une psychologie patiente et exacte, il est arrivé, malgré la fausseté de son principe fondamental, à découvrir et à exprimer dans le détail de son œuvre, un grand nombre de vérités. Ces vérités doivent être soigneusement distinguées des erreurs auxquelles elles se mêlent, et des théories insoutena blés auxquelles elles se rattachent le plus souvent.

LIVKK II.

APPLICATIONS DU PK1^(:IPE

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