PRINCIPE DE LA MORALE DE PLATON. EXAMEN DE LA CRITIQUE
d'aristote (t).
Dans le système de Platon, la morale, comme nous l'avons dit plus haut, ne forme point une science à part ; c'est la philosophie même; toutes les choses finies et périssables ont leur raison dans les idées, cellesci dans l'idée du souverain bien dont elles sont les attributs éternels; le bien, c'est la perfection infinie, c'est l'être en soi, c'est Dieu lui-même : c'est ce type éternel, source de vie et de perfection, que Thomme doit contempler et désirer sans cesse, vers lequel, pour employer le langage même de Platon, notre amedoit incessamment s'élever, portée sur les deux ailes de l'intelligence et de l'amour. La méthode dialectique est le point de départ du système, c'est contre cette méthode que se dirigent les objections d'Aristote, afin d'atteindre plus sûrement le principe de Platon.
{i] Voy. Supr. IntroduCy rijap. 2, pag. 7.
Il y a dans ce dernier deux méthodes, tour à tour employées, souvent confondues, tellement qu'on peut douter parfois s'il s'est bien rendu compte de leur opposition ; Tune est la méthode d'abstraction et de la généralisation^ l'autre la vraie méthode dialectique (1).
Toute science exprime des vérités générales, car il n'y a pas de science des accidents, ni des individus. Comment Platon parvient-il à ces vérités générales? C'est, répond Aristote, par la mélhode d'abstraction et de généralisation.
L'esprit constate dans les êtres des ressemblances et des différences; il réunit ceux qui ont le plus d'analogie entre eux, et il en forme des espèces ; ces espèces se distinguent entr'elles, chacune ayant des caraclères particuliers qui la séparent de toute autre; mais ces différences sont peu profondes et peu nombreuses ; l'esprit peut aisément en faire abstraction, et ne plus considérer dans un certain nombre d'espèces que les ressemblances qu'il rencontre dans chacune d'elles; il réunira toutes ces ressemblances dans une idée commune qui deviendra celle du genre : il peut de nouveau éliminer dans chaque genre, ce qui les rend distincts les uns des autres, et considérer seulement ce
/ 1) V. V. Cousin, Arguments du la traduction de Platon.
A. Jacques, Thèse sur les idées de Platon.
J. Simon, Histoire de l'École d'Alexandrie, tom. I, préface, livre I, chap. r, livre n, rliiip. 2.
E. Saissel, Histoire de l'École d'Alexandrie^ Revue des Deux-Mondes^ i""spp. lembre 1S44.
Ch. de Réiiiusat, Abelard, loui. I et II.
J. Simon, Article sur Aht'lardy de M. de Rénuisat, Revue des Deux Mondes.
qui se retrouve en tous; il formera ainsi l'idée d'un genre supérieur , qui comprendra dans son unité un certain nombre de genres particuliers. Tels sont les procédés de cette méthode : ils consistent, comme on le voit, à faire successivement abstraction de toutes les déterminations des individus, des espèces, des genres^ pour s'élever à une idée de plus en plus générale, mais aussi de plus en plus indéterminée et déplus en plus vide : quel que soit le point de départ de la série, quel que soit le nombre de degrés intermédiaires qu'elle parcourt, elle aboutit toujours au même terme, à l'indéterminé, à l'abstrait (1); telleest, suivant Aristote, la théorie des idées de Platon ; l'idée du souverain bien n'a point d'autre origine.
Ce qu'on appelle le bien n'est pas quelque chose d'identique pour tous les êtres, et d'immuable en soi (2) ; le bien varie suivant la nature de l'individu,
(i) De nièrae, tu peux dire que les êtres intelligibles ne tiennent pas seulement du bien ce qui les rend intelligibles, mais encore leur ùlre et leur essence, quoique le bien lui-même ne soit point une essence, mais quelque chose de fort au dessus de l'essence, en dignité et en puissance. »
Rép. liv. VI, trad. de M. Cousin, t. X, p. 57.— Voy. Parnu'nide, Sophiste.
C'est ainsi que les Alexandrins ont interprêté Platon : dans les temps modernes, la doctrine de Hegel n'est pas sans analogie, avec cet indéterminé auquel Aristote veut réduire Platon.
Voy. thèse deM.Vera, Platonis Aristotelis et Hegelii de rnedio termina doctrine.
Hegel logique (Ail.).
(2) « Il faudra que la dcHnition du bien se trouve la même dans chacun des biens proprement dits, comme celle de la blancheur se trouve dans la neige et dans la céruse. Or, les définitions de la considération, de l'esprit et de la volupté, en tant que ce sont des biens, diffèrent entièrement ; le bien n'est donc pas quelque chose de commun, et qui appartienne à une seule idée. »
M. ISlc. lib. I, cap. 6.
les circonstances où cet individu se trouve placé, ses modifications, ses relations : mais (ouïes les luodifications et les relations d'un èlro sont comprises dans des classes générales ; Aristote appelle catégories ces affirmations premières sur lesquelles reposent tous nos jugements particuliers; nous ne connaissons une réalité qu'après Tavoir successivement étudiée dans les catégories de la qualité, delà quantité, du temps, delà situation, etc. (1).
Ce que nous disons de Tètre, il faut le dire du bien ; le bien, comme l'être^, peut successivement être considéré au point de vuede chacune des catégories; ce qui est bon dans telle circonstance, devient mauvais dans telle autre : catégorie du temps — ce qui est bon dans tel lieu est mauvais ailleurs : catégorie du lieu ou de la situation, etc. Bien plus, à ne prendre qu'une seule catégorie, on ne peut pas dire que le bien soit quelque chose d'identique et de constant. Par exemple : le bien, dans la catégorie du temps, c'est l'occasion favorable pour faire une chose; mais la science de cette occasion^ «c'est, à la guerre, la stratégie; c'est, dans la maladie, la médecine; etc. (2) ». Que résulle-t-il de cette démonstration ? c'est que le mot bien se dit dans une infinité de sens difFérents, et que chaque individu a* son bien particulier. Aussi qu'a dû faire Platon ? 11 a laissé de côté l'expérience et la réalité; il a lait abstraction des catégories : négligeant les difiérences qui caractérisent le bien dans chaque être, éliminant par
(i) Categor.y cap. 2.
(a). M. Sic. lib. I, cap 6.
— M. M. lib. I, cap. 1.
une généralisation de plus en plus étendue, et de moins en moins compréhensive, les caractères propres à chaque individu, il est arrivé à l'idée vide et abstraite du bien en soi, idée vague, indéterminée, sans consistance et sans valeur.
Aristote n'élève aucune autre objection particulière contre l'idée du souverain bien, et, à l'exception de ce que nous avons dit, il la confond dans sa réfutation générale de la théorie des idées. Les idées, suivant lui, sont une hypothèse arbitraire (1) , contradictoire en elle-même , pleine de conséquences absurdes. Elles n'expliquent point les êtres (2): examinées au point de vue de la théorie des quatre principes, elles ne rendent compte ni de la matière, ni de l'essence, ni de la cause première, ni de la cause finale.
Tous ces arguments sont décisifs contre la méthode
(i) «Accorder l'élcmitc a l'idée du souverain bien, c'est ne rien ajouter à la bonté ; de même que la couleur blanche qui subsisterait pendant des siècles, ne sera pas pour cela plus blanche que celle qui ne durerait qu'un jour.»
M. Nie. lib. I, cap. 6.
(a) « On dira peut-être que cette idée du bien en soi, devient dans l'application, comme un principe dont on se sert pour expliquer les faits particuliers; mais rcife réponse no vaut rien ; car, dans toute science, il faut partir des principes qui apparlicnneut en propre à cette science. Par exemple, il serait absurde si l'on voulait démontrer que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, de prendre, je suppose, ce piincipc : l'ame est immortelle; car il ne conduirait pas au résultat cherché. Il faut donc que le principe appartienne spécialement à l'espèce de réalité dont on s'occupe, et qu'il ait avec elle des liens étroits. Pareillement, tous les biens particuliers peuvent s'expliquer sans l'idée du bien en soi ; l'idée du bien en soi n'est donc pas un principe qui appartienne en propre à la morale. »