JÉRÉMIE, XXXIII
(3) Zaciiabie, X, 6.
(4) Zachaiul;, x, 1.
(5) S. Màth , VII, 1-2.
(6) S. Matii., VI, 6.
(7) S. Marc, xi, 22.
(8) S. Jacqubs, V, 16.
Dieu tient sa promesse. Ses serviteurs les plus illustres rendent à la prière des témoignages qui remplissent la Bible et l'histoire. Ils n'en sont pas réduits à l'espérance, ils ont touché les bénéfices de leur piété. Ismaël doit son salut aux accents éplorés d'Agar et Rébecca la naissance de Jacob à ceux d'Isaac; l'intercession de Moïse arrête la malédiction suspendue sur la tête d'Aaron et des adorateurs du veau d'or ; à David malheureux ou coupable la prière vaut la miséricorde et des secours ; aux jeunes hommes jetés dans la fournaise le rafraîchissement et la vie; à Suzanne la conservation de ses jours, de sa vertu, de son honneur; à Tobie la protection de l'ange Raphaël ; à Judith l'éloquence, la force, la décision, le succès; à Esther le retrait des édits sanguinaires promulgués par Assuérus contre Israël ; à Zacharie la conception de Jean- Baptiste ; à Siméon la joie d'étreindre Jésus sur son cœur; à la Chananéenne, au centurion, à Marthe, à Marie, aux pères, aux mères, aux frères, aux sœurs, la guérison ou la résurrection de leurs fils, de leurs filles, de leurs frères, de leurs serviteurs; à Pierre la constance et la liberté; au bon larron, à Corneille, à Saul la grâce et la conversion; au Christ lui-même le réconfort dans le jardin de Gethsémani, la glorification de son corps et de son âme, la persévérance de ses apôtres, l'unité, la catholicité, la perpétuité de son Église, le retour de l'humanité prodigue au foyer du Père céleste.
La société chrétienne n'est pas moins affirmative. Elle enseigne avec une fermeté sans hésitation que son histoire donne raison à sa doctrine, que la prière est aussi puissante en fait q-u'en droit, qu'on n'a jamais vainement recouru à la bonté de Dieu, qu'en toute vérité on reçoit si l'on demande, on trouve si l'on cherche, on est accueilli si Ton frappe. Elle attribue à l'interpellation de son Fondateur, aux oraisons brûlantes de ses pontifes, de ses saints, de ses fidèles son triomphe sur des conspirations, sur des sectes, snr des temps, sur des empires acharnés à sa perte. Qui ne serait impressionné par ce cri unanime d'âmes aussi nobles que sincères?
Cependant la foi dans la prière se heurte à une objection qui trouble bien des consciences. Pour être efficace, nous dit-on, il faut que la prière change les desseins de Dieu, et qu'ensuite elle interrompe la série des phénomènes qui, dans l'évolution du monde, se suivent et s'enchaînent mathématiquement; il faut qu'elle cause un vrai bouleversement dans le Créateur et dans la création (1).
D'abord hâtons-nous de le proclamer, la prière n'est pas efficace parce qu'elle modifie les plans de Dieu : elle ne les modifie en rien. Ceux qui s'imaginent que Dieu, à la suite de nos supplications,
(1) Append., N. 4, p. 319.
devient notre subordonné, qu'il rétracte ses jugements, qu'il renonce à l'ordre de son choix pour adopter le nôtre, se trompent d'une manière enfantine. Ces variations auxquelles Dieu serait soumis sont incompatibles avec sa perfection infinie. Éternellement Dieu restera ce qu'il est et ce qu'il a toujours été ; éternellement il pensera ce qu il pense et ce qu'il a toujours pensé; éternellement il voudra ce qu'il veut et ce qu'il a toujours voulu (1). Gomment pourrions-nous exercer sur Dieu cette action victorieuse? Serait-ce qu'en lui exposant nos besoins nous ajouterions quelque chose à la connaissance qu'il en a? Non, car Dieu sait tout du passé, tout du présent, tout de l'avenir : sa vision est infaillible, rien ne lui échappe de ce qui a été, est ou sera, ni même rien de ce qui est possible. Il pénètre avec une certitude [absolue dans tous les détails et tous les secrets de notre vie : en traçant le tableau de nos craintes ou de nos désirs, de nos tentations ou de nos souffrances, nous ne lui apprenons rien. « Dans vos prières, disait Notre- Seigneur, ne multipliez pas les paroles comme les païens qui s'imaginent être exaucés à force de paroles. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez (2). » Le but de la prière n'est donc point
(1) Append., N. ô, p. 319.
(2) S. Matth., VI, 7-8.
d'instruire Dieu, et, en l'instruisant, de donner un autre cours h ses conseils, c'est plutôt de nous faire sentir notre indigence et la nécesssité oii nous sommes de recourir h lui comme à l'Être toutpuissant. Le but de la prière est-il de toucher par nos plaintes émouvantes, par nos instances filiales, le cœur de Dieu, et de l'pntraîner à la remorque du nôtre? Pas davantage. Avant l'aurore du temps, de toute éternité, Dieu a composé la trame des faits qui se succèdent depuis le commencement et se succéderont jusqu'à la fin ; il en a relié tous les fils : ce qu'il a décidé se réalisera comme il l'a décidé : à l'instant déterminé par lui, un cheveu tombera de notre tôte, pas une seconde avant, pas une seconde après, et, ainsi, toute chose suivra, sans jamais s'en écarter, les chemins choisis paria Providence. Au milieu des fluctuations auxquelles est soumis le monde, Dieu est immuable : « Je suis Celui qui est, dit-il de lui-même, et je ne change pas, Ego enim Dominas^ et non mutor (1). »
Nos prières ne modifient pas la volonté de Dieu ; elles l'accomplissent, et voici comment.
Dieu a bien écrit d'avance ce qui arriverait : et il l'a écrit dans un livre dont pas un iota, pas un accent ne seront effacés; il a bien déterminé d'avance les effets qui devaient se produire, mais il a déterminé aussi dans quel ordre et par quelles causes ils se produiraient. Nos actes entrent dans
Hk) Malàchib, ni, 6.
cet ordre et ont leurs places parmi ces causes. Nous nous y livrons, non pour modifier les dispositions prises par Dieu, mais au contraire, pour seconder et pour accomplir par nos efforts la volonté de Dieu. Il faut appliquer cette loi à la prière qui est un acte humain. Nous ne prions pas en vue de changer les desseins de Dieu, mais en vue d'obtenir ce qui, d'après les desseins de Dieu, doit s'accomplir par nos prières. De là, cette belle pensée de saint Grégoire : « L'homme prie afin de mériter et de recevoir ce que le Dieu tout-puissant a décidé avant tous les siècles de lui accorder (1). »
Vous comprenez ce raisonnement, Messieurs. Dieu n'a pas seulement décrété que nos champs se couvriraient de blés, il a établi des rapports entre les semailles et les moissons. « Celui qui ne sème pas, ne moissonnera pas; celui qui sème peu, moissonnera peu ; celui qui sème abondamment, moissonnera abondamment (2). » De même il a lié ses grâces à nos prières. Eternellement il a résolu de guérir à telle minute du temps un enfant qui agonise, de sauver à telle minute du temps un peuple qui semblait perdu, d'illuminer à telle minute du temps un esprit égaré dans les ténèbres, de transformer à telle minute du temps un scélérat en saint, un persécuteur en apôtre. Mais il a voulu aussi rattacher ces miséricordieuses interventions à
(1) s. Thomas, II* Il^e, q. lîxxiii, ait. 2.
(2) II Corinth., ix, 6.
des causes secondes parmi lesquelles la prière occupe le premier rang.
De sorte que dans son plan Teffusion de ses grâces spirituelles ou temporelles dépendra de la prière comme de sa cause prochaine, de sorte qu'Augustin devra son retour aux larmes de Monique, Saul sa conversion à la supplication d'Etienne le martyr, et le larron son repentir à l'intercession de Jésus. Ainsi l'immuable volonté s'accomplit : ce qu'elle avait décrété arrive sans faute, et, chose admirable! arrive par les moyens qu'elle avait elle-même déterminés avant les siècles.
Et qu'on ne dise pas : nous infligerons un échec à la volonté divine en nous abstenant de prier, caria cause seconde refusant d'agir, l'effet qu'on en attendait ne se produira pas. Cette difficulté suppose que Dieu ignore si les causes sur la fécondité desquelles il compte agiront ou n'agiront pas. Il a décidé souverainement deux choses : qu'il m'accorderait telle grâce et que je prierais pour l'obtenir. Il a décidé que je me livrerais à la prière, je m'y livrerai : sa toutepuissance trouvera les moyens de tirer de moi, sans nuire à mon libre arbitre, cet acte de piété qu'elle a compris dans ses desseins et qu'elle entend couronner (4).
Croire que la prière troublera les lois générales de la nature serait encore se tromper. La loi
(1) Append., N. 6, p. 320.
suprême, la seule loi qui soit immuable et qui, en dernière analyse, régisse la marche des créatares est en Dieu : c'est sa volonté même. Cette volonté a combiné toutes les causes secondes, déterminé d'une façon précise dans quel cas elles s'uniraient pour concourir au même effet, dans quels cas l'une s'effacerait devant l'autre, dans quels cas celleci empêcherait celle-là d'agir. De ces accords, de ces coopérations, de ces luttes résulte Tordre voulu par Dieu. La prière entre dans cet ordre ; si elle le troublait, il faudrait en dire autant de toutes les causes créées. Loin de le troubler, elle en est un élément essentiel.
La prière est la plus efficace des causes secondes. C'est la plus efficace, car elle agit victorieusement sur toutes les autres.
Elle les réveille, en effet, quand elles sont endormies. Voilà un ouvrier, il est habile, il est jeune, il est fort. Appliqué à sa tache, il gagnera facilement le pain nécessaire à l'entretien de sa personne et de sa famille. Mais l'oisiveté le tente, un démon le pousse à ne rien faire et à chercher son bonheur loin de son devoir. Qu'il prie au matin et au soir de sa laborieuse journée, il retrouvera son ardeur et le goût sacré du travail. Voilà un prêtre, il est lassé de prêcher dans le désert, de se dévouer à des êtres ingrats, de vivre dans une solitude oii ne pénètre
aucune lumière, ni aucune sympathie. Qu'il retrempe son pouvoir sacerdotal dans la célébration pieuse de la sainte messe, dans la récitation recueillie des psaumes et il sentira se ranimer son zèle, sa joie, son espoir. Voilà un chrétien : on dirait que son baptême a perdu en lui toute sa vertu, tellement il paraîtsans ressort, tellement ses aspirations semblent vulgaires. Qu'il revienne au temple et à l'autel, qu'il tombe à deux genoux, qu'il fasse monter ses accents vers le Christ, et des énergies nouvelles circuleront dans son âme en la rajeunissant. Voilà un malheureux : il succombe sous le poids de ses épreuves, l'énergie qui le soutenait s'épuise et l'abandonne, qu'il lève les mains au ciel et bientôt l'ange de la consolation viendra panser ses plaies, calmer ses douleurs et ranimer son courage.
La prière ajoute à la vigueur des autres agents. Les Israélites se réunissaient-ils pour appeler les bénédictions d'En-haut? La terre devenait plus fertile, les blés plus épais, les gerbes plus lourdes. Oubliaient-ils de recourir à Jéhovah? Leurs moissons étaient maigres et leurs vignes ne portaient plus de raisins. Un savant qui implore Dieu au début de. ses recherches, de ses calculs, de ses réflexions, découvrira des vérités plus profondes, les découvrira plus vite et plus facilement. Saint Thomas d'Aquin demeurait des heures en adoration devant son crucifix et il affirmait que son intelligence avait plus appris dans cette contemplation que dans tous
les livres du monde. Une armée qui sollicite le secours de Dieu décuple ses forces. Avant de marcher contre Nicanor, Judas Machabée supplia le Seigneur en ces termes : ( Vous, souverain Maître qui avez envoyé votre ange, sous Ezéchias, roi de Juda, et qui avez exterminé cent quatre-vingtcinq mille hommes du sang de Sennachérib, maintenant encore, ô Souverain des cieux, envoyez votre bon ange pour qu'il répande devant nous la crainte et l'effroi. Que par la grandeur de votre droite soient frappés ceux qui sont venus, le blasphème à la bouche, attaquer votre peuple saint (1). » A peine eut-il prononcé ces paroles que ses troupes engagèrent la lutte. Combattant de leurs bras et priant dans leurs cœurs, elles couchèrent par terre au moins trente-cinq mille hommes parmi lesquels Nicanor et, en se débandant joyeusement après la victoire, elles bénirent le Seigneur dans la langue de leurs pères (2). Toutes les vertus : la foi, l'espérance, la charité, la pureté, la justice puisent dans la prière un surcroît d'ardeur qui souvent se transforme en héroïsme invincible. Les lendemains du jour oiî ils s'étaient montrés faibles au point de douter de Jésus, de l'abandonner et de le renier, les apôtres entrèrent dans le cénacle, et unis dans un même esprit, ils vaquèrent avec persévérance aux exercices de l'oraison. L'effet
(1) II Machabées, xv, 22-24.
(2) Ibid.. XV, 25-29.
de leur piété ne se fit pas attendre : bientôt, saisis par une mystérieuse force et par une mystérieuse flamme, ceux qui avaient tremblé devant une servante devinrent capables de soutenir la cause de Dieu en face de l'univers soulevé contre eux, et, de la soutenir sans éprouver la moindre crainte ni la moindre hésitation (1).
La prière est encore la plus efficace et la plus puissante des causes secondes, parce que tour à tour elle provoque leur action ou elle l'empêche d'éclater. A la voix de Moïse, les flots de la mer se séparent et se dressent comme une muraille pour ouvrir un passage aux Israélites, puis se rejoignent pour engloutir les Egyptiens (2). A la voix de Samuel, en plein été, la foudre et la pluie tombent sur les froments mûrs (3). A la voix d'Élie, la terre trois ans reste sans rosée; puis, à sa demande, les nuages s'accumulent, crèvent et une eau abondante inonde le sol desséché (4).
La prière, enfin, remplace la plupart des causes secondes, que celles ci soient naturelles ou surnaturelles. Un malade est désespéré, la prière d'un saint le sauvera ; un champ est stérile, la prière d'un saint le rendra fécond ; une source est tarie, la prière d'un saint la fera de nouveau couler. Vous
(1) Actes, I, 12-14; II, 1-4.
(2) Exode, XV, 15-31.
(3) I Rois, xii, 17.
(4) III Rois, XVII, 1-7; xviii, 44-45.
ilO LA JUSTICE ENVEKS DIEU
croyez au Dieu de l'Evangile, mais vous êtes seul : autour de vous, pas un homme pour vous plonger dans la piscine d'oii vous sortirez chrétien. Appelez FEsprit-Saint par vos prières et par vos désirs : l'Esprit-Saint vous baptisera secrètement et réellement. Vous avez mal fait, vos fautes pèsent lourdement sur votre conscience, vous voudriez être délivré de cet humiliant fardeau, mais il vous est impossible d'approcher le prêtre chargé de remettre les péchés : offrez à Dieu une prière pleine de repentir et pleine de larmes, vous recevrez votre pardon. Vous brûlez d'aller vous asseoir à la table du Sauveur et de manger à son banquet, hélas! vous êtes loin de tout sanctuaire et de tout autel : invoquez l'hôte des tabernacles avec un cœur chaud, innocent, et vous goûterez les grâces et les douceurs de la sainte communion. Etendu au fond d'un ravin, vous agonisez. Qu'il vous serait doux d'entendre le ministre du Christ vous adresser des paroles rassurantes, de le voir répandre sur vous les onctions qui, à l'heure suprême, nous arment contre les terreurs de la mort! Mais un lugubre silence répond à la détresse de votre voix. Criez vers Dieu, consacrez-lui votre dernier souffle et les derniers battements de votre cœur : il prendra votre âme entre ses mains et y versera la résignation, la force et l'espoir. Ainsi, Messieurs, dans ces extrémités dramatiques que tant des nôtres ont connues depuis quatre ans, dans l'abandon absolu où tous les secours man-
QUATRIÈME CONFÉRENCK 111
quent, il nous reste un refuge, la prière, qui remplace tous les autres agents de la création.
En pensant que des êtres jeunes à qui nous étions enchaînés par les liens les plus nobles et les plus tendres ont Succombé sans entendre un mot d affection, sans apercevoir un visage ami, nous ressentons une indicible douleur. Messieurs, ne l'oublions pas : ceux que nous pleurons ont prié, et Dieu les a mieux assistés que nous n'aurions pu le faire nous-mêmes. Cette espérance pleine de certitude doit être pour nous une vive et suave consolation.
Les autres causes secondes ont un champ limité; leur vertu ne s'étend qu'à des effets déterminés, celle de la prière est universelle. Dans le cours des événements qui remplissent la vie des individus et la vie des peuples, la prière a une part considérable. L'homme qui pourrait suivre son histoire n'arriverait pas à compter les bienfaits qu'elle nous a obtenus, les tribulations qu'elle nous a épargnées. Que de malheureux auraient péri, si, chaque jour, le Père céleste n'avait entendu cette demande : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien! » Que déchûtes nous attendaient si. chaque jour, ces vœux n'étaient montés vers l'Eternel : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation ! » Que de fléaux auraient fondu sur nous si chaque jour nous n'avions répété ensemble : « Délivrez-nous du mal! » Que
d'âmes se seraient endurcies dans le péché, si, au milieu de leurs faiblesses et de leurs infidélités, elles n'avaient murmuré de temps en temps: « Seigneur, ayez pitié de moi ? » Combien d'autres auraient expiré dans l'impénitence, si elles n'avaient gardé l'habitude de murmurer devant la Vierge : « Priez pour nous, maintenant et à l'heure de notre mort? »
Nous connaîtrons seulement dans la gloire les avantages spirituels ou temporels que nous ont valus nos pri-ères, les prières des autres et surtout les prières de Jésus-Christ. « On ne se trompe pas, dit Bossuet, quand on attribue tout à la prière, Dieu qui l'inspire ne lui peut rien refuser (1). » On ne se trompe pas, car notre prière nous revêt à certains égards de cette puissance souveraine qui commande à l'univers et à laquelle finalement rien ne résiste : la puissance de Dieu (2).
Après cela, vous penserez peut-être que l'efficacité de la prière suppose une série ininterrompue de miracles. Mon enseignement n'a pas cette signification. Certes, parfois, nous demandons très légitimement des prodiges que Dieu se plaît à nous accorder. Mais en dehors de ces cas exceptionnels, la prière a une efficacité ordinaire, continue, et
(1) Oraiso i funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.
(2) « La foi donc et la prière sont toutes-puissantes, et revêtent l'homme de la toute-paissance de Dieu. » Bossuet, Méditations sur l'Evangile, dernière semaine, 21^ jour.
pour ainsi dire naturelle. Elle a son rôle dans le plan de Dieu comme les astres qui éclairent les jours, qui font germer les plantes, s'épanouir les fleurs et mûrir les fruits. Elle produit ses effets coninie le figuier produit des figues, comme le baptême produit des chrétiens. Lorsqu'elle domine les autres causes, son triomphe, à moins de circonstances particulières,n'est pas un miracle; il s'explique comme l'action de l'huile ou de l'eau sur le feu, cpmme la victoire d'une force supérieure sur une force inférieure.
Vous penserez peut-être aussi que l'efficacité de la prière est moins évidente que je ne l'ai prétendu, qu'en réalité le Ciel est généralement sourd à nos vœux. En considérant la prière comme unCv cause seconde, nous avons implicitement affirmé qu'elle est soumise aux lois qui régiss nt les causes secondes. D'abord l'activité qui ne s'exerce pas dans certaines conditions se dépense en pure perte. Nos prières manquent trop fréquemment, hélas! des qualités qui les rendraient fructueuses. Tantôt nous demandons mal, parce que dans nos colloques avec Dieu nous n'apportons ni recueilement, ni confiance, ni attention, ni charité. Alors la prière est sans valeur, c'est un acte machinal qui n'atteint pas Dieu et non Tascension de l'âme vers lui. Tantôt nous demandons des biens que nous croyons utiles et qui, en réalité, nous sont nuisibles. Ea refusant de nous écouter, Dieu montre un misA^
ricordieux souci de nos intérêts : médecin plein de sagesse, il connaît mieux que nous les remèdes qui conviennent à notre infirmité. « Quid enim infirmo sit utile, magis novit medicus quam œgrotus (1). » Tantôt nos vœux ne suivent pas l'ordre voulft par Dieu. La prière est faite pour obtenir la vie éternelle et les grâces nécessaires à ceux qui veulent y parvenir. Cherchez d'abord le royaume des cieux, le reste vous sera donné par surcroît. A ce point de vue, les biens temporels n'ont de prix que dans la mesure oii ils se rapportent au salut. Facilement ils deviennent une occasion de mal faire et un principe de perdition ; facilement, nous les aimons jusqu'à oublier la béatitude : en nous en privant, Dieu nous arrache à de mortels dangers.
Enfin, Messieurs, ne nions pas l'efficacité de la prière parce que Dieu ne nous exauce pas sous la forme qui nous paraissait désirable, ni à l'heure de notre choix. Quand il ne nous accorde pas la faveur que nous souhaitons, il nous en accorde une autre. Il ne permet pas que soit éloigné de son Fils le calice amer de la Passion, mais il envoie un ange qui réconforte l'âme de Jésus; il ne délivre pas Paul de ses humiliantes tentations, mais il sont ent l'Apôtre qui sort de ces luttes plus grand et plus pur. Dieu ne nous exauce pas toujours à notre heure, c'est encore vrai*. Toutefois en remettant ses
(1) S. Augustin. Cf. S. Thomas, II* Il^e, q. lxxxiii, art. 15, ad 2«m.
secours à un autre jour, il prend tios intérêts mieux que nous-mêmes. Son retard nouw fait sentir la dureté du combat et la difficulté de la victoire; nous présumons moins de nos forces en constatant leur insuffisance et nous échappons à l'orgueil qui serait la cause de notre défaite. Ainsi, selon la pensée de saint Augustin, il nous assiste quand il semble nous abandonner, il nous écoute quand il semble sourd à nos supplications et ses délais mêmes sont une grâce. « Et cum differt adest^ et quod differt adest^ etdifferendo adest (1), » Je résume ma doctrine en ces mots de saint Thomas : « La prière est toujours exaucée lorsque, avec amour et persévérance, l'homme dem.ande pour lui-même des biens nécessaires au salut (2). »
Au terme de ce discours, je suis ému par une pensée qui augmente ma confiance dans la prière. L'Evangile ne contient pas seulement des préceptes et des conseils, il contient aussi des faits qui sont, pour ainsi dire, un commentaire et une application de la doctrine. Jésus-Christ insiste auprès de nous sur la puissance et la nécessité de la prière, mais, au cours de son apostolat, il prouve par sa conduite que la prière possède réellement Tefficacité qu'il lui attribue. Partout, en effet, à Jérusalem, au bord des lacs, au désert, dans les bourgades de Galilée, au pays de Tyr et de Sidon, des solliciteurs l'abordent
(1) Sermo 163, n» 7.
(2) II» II«,q. Lxxxm, art. 15, ad 2um. Cf. Append., N. 7, p. 321.
et le suivent. Qui sont ces solliciteurs? Des gens de toute origine, de toute qualité : des publicains, des pauvres, des pécheurs, des Juifs, des Ghananéens, des femmes adultères. Que réclament-ils du Sauveur? Les grâces les plus diverses. Les uns demandent du vin pour que leur banquet nuptial s'achève dans la joie, les autres la guérison d'un lépreux, ' d'uu possédé, d'un paralytique, d'un aveugle, d'un muet, d'un sourd ou la résurrection d'un mort ; ceux-ci voudraient obtenir le pardon de leurs fautes, une augmentation de foi, ceux-là une place dans le royaume des deux. Ce qui me frappe, me touche et me console, c'est que Jésus écoute tous ceux qui s'adressent à lui. En dehors de quelques vœux où l'on voit apparaître les ambitions terrestres de ses disciples, il exauce immédiatement les moindres supplications. Souvenonsnous, Messieurs, de cet accueil plein de bonté, demandons beaucoup à Jésus et à son Père, demandons-lui avec foi, avec constance, l'expérience confirmera notre enseignement, nous comprendrohs et nous verrons bientôt par la pratique, que la prière est efficace et qu'elle mérite l'estime oii la tient la véritable religion.