LE NOM DU SEIGNEUR
Sanctificelur nomen tuum.
Que votre nom soit sanctifié.
Saint Matthieu, vi, 9.
Messieurs,
Pendant cette retraite je voudrais compléter l'enseignement que vous avez reçu au cours du carême. Je voudrais le compléter en puisant surtout mes inspirations dans la vie de Jésus-Christ. La religion de Jésus a été la plus sublime qu'ait connue le monde. Jésus a offert à l'Eternel une parfaite prière, une parfaite adoration, un parfait sacrifice. C'est à son école qu'il faut aller, c'est lui qu'il faut regarder et qu'il faut suivre pour apprendre l'art d'honorer Dieu. Ce n'est pas
sans motif qu'Isaïe l'appelle le Serviteur de Jéhovah (1). Sa vie a été entièrement consacrée à son Père et s'est consumée devant lui.
Jusqu'ici nous n'avons rien dit encore du culte dû au nom du Seigneur. Cependant • les livres saints nous ordonnent de professer un souverain respect pour ce nom admirable. « Tu ne prendras point en vain le nom du Seigneur Jéhovah, dit l'Exode, car Jéhovah ne laisse pas impuni celui qui prend son nom en vain (2). » « Tu craindras Jéhovah ton Dieu, dit le Deutéronome, et tu jureras par son nom (3). » « Tu ne feras pas de faux serments en mon nom, ce serait le profaner (4) », dit le Lévitique. « Exaltez et acclamez son nom », dit Judith (5). Notre-Seigneur, par ses leçons et par ses exemples nous enseigne à révérer au plus haut point le nom de son Père. Ecoutons-le.
La prière qu'il nous a dictée contient cette demande : « Père... que votre nom soit sanctifié », c'est-à-dire traité partout et toujours suivant son auguste nature. Le traiter ainsi, c'est d'abord éviter tout ce qui pourrait ressembler à une injure, à une
(1) IsAïE, XLii, 1-9; xLix, 1-6; etc.
(2) Exode, XX. T.
(3) Drut., VI 13.
(4) LevlL. XIX, 12.
(5) Judith, XVI, 2.
PREMIÈUE hNSTRUCTION l'T
profanation. Nous ne saurions déplorer trop haut les outrages dont le nom du Seigneur est Tobjct parmi nous. Par une frivolité inexcusable, par une lâche crainte, on le môle à des plaisanteries vulgaires; par habitude, on le jette au vent comme un cri de haine et de colère; par dépravation, on l'accompagne de propos impurs ; par impiété on le maudit. Qui ne ressentirait une douleur profonde en constatant que, sous des airs indifférents et désintéressés, une littérature sans pudeur, une politique sans vergogne, un savoir sans vérité, une poésie sans honnêteté attachent des épithctes sacrilèges au nom de notre Dieu? Ah I ne pactisons pas avec ces propagateurs violents, obscènes ou perfides du blasphème, ne leur permettons pas' d'entrer à nos foyers, de s'asseoir à nos tables. Ils mériteraient qu'on perçât au fer rouge leur langue criminelle, qu'on brisât à jamais leur plume, leur sceptre, leur lyre : ils attirent sur les familles et sur les peuples les foudres du ciel : bannissons- les de nos demeures.
Sanctifions le nom du Seigneur en le glorifiant comme Ta glorifié Jésus. Jésus prononçait le nom de son Père sur un ton grave, ému, recueilli. Quelle expression prenait sur ses lèvres ces simples syllabes : « Mon Père...? » Toute soii âme s'envole vers les hauteurs quand il dit : « Mon Père..., je vous rends grâces d'avoir caché aux sages et au.x prudents ce que. vous avez révélé aux petits. Oui,
Père, c'est ainsi (1)! » Sa piété filiale se dilate quand il continue : « Toutes choses m'ont été données par mon Père; et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père : et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et Celui à qui le Fils a voulu le révéler (2). » Sa joie est d'apprendre à tous ce nom trois fois saint et d'aborder en ces termes Celui qui le porte : <( J ai manifesté votre nom aux hommes (3). » 11 est pressé par le désir de voir exalter ce nom; de l'entendre applaudir par la multitude des prédestinés. Il emploie tout son zèle à le répandre : « Je l'ai fait connaître et je le ferai connaître, ditil (4); de votre côté, Père, illustrez-le. « Une voix d'en-haut lui répondant : « Je l'ai glorifié et je le glorifierai, Clarificai'i et clarificabo (5) », Jésus est au comble de l'allégresse. Dans ses discours, dans ses oraisons, ce nom revient comme un refrain sacré qu'il ne se lasse pas de reprendre : Père, Père ! Il a toujours à la bouche le nom de son Père, il, s'attarde à en goûter la saveur exquise, à l'envelopper d'honneur comme on enveloppe un objet très cher dans une étoffe précieuse. « Père saint, gardez dans votre nom ceux que vous m'avez donnés (6). » « Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux que là
(1) s :MATTn.,xi, 23.
(2) Ihid , XI, n
(3) S. Jean, xvii, 6.
(4) Ibid , XVII 26.
'h) Uni . XII, 28.
((>)Ibid., XVII, 11.
OÙ je suis, ils soient avec moi (1). » « Père juste, le monde ne vous a pas connu, mais moi, je vous ai connu (2). » Ce culte si tendre ne nuit en rien à la crainte filiale que Jésus-Christ, comme homme, éprouve pour le terrible nom de Jéhovah. Au jardin des Olives, le doux Maître tremble et frissonne en invoquant ce nom redoutable. Cependant la confiance dans sa vertu bienfaisante l'emporte sur tout autre sentiment. Cette confiance, à l'instant où il va mourir, lui inspire ce dernier cri, qui est un €ri de total abandon : « Patet\ in manus tuas commendo spirituin meum. Père, je remets mon âme entre vos mains (3). «
Professons-nous, Messieurs, ce respect pour le nom du Seigneur? Sommes-nous heureux de l'entendre, et, sentons-nous le besoin de le prononcer comme celui d'un être adoré? Nos cœurs sontils chauds quand il retentit à nos oreilles ? S'il se présente à notre esprit, s'il est écrit sous nos yeux, si on le bénit devant nous, pensons-nous à sa grandeur pour le craindre, à sa sainteté pour le vénérer, à sa douceur pour le méditer, à sa puissance pour l'invoquer, à sa miséricordieuse vertu pour chercher un abri à son ombre (4)? Désironsnous le faire connaître à ceux qui l'ignorent, le faire
(1) s. Jean, xvir, 24,
(2) Ihid., XVII, 23.
(3) S Luc, xxiri, 46,
(4) Cf. S. Thomas, In Isaiam, cap. 56.
respecter par ceux qui le profanent, le faire aimer par ceux qui le haïssent, le faire chanter par ceux qui le maudissent? Ah! mettons notre parole, notre éloquence, notre plume, notre autorité au service de ce nom glorieux et que par nos soins il soit partout à l'honneur!
Cet hoaneur montera jusqu'à Dieu, car le nom représente la personne, comme le drapeau représente la patrie. Quiconque exalte ou ahaisse le nom exalte ou abaisse la personne, comme quiconque célèbre ou insulte le drapeau chante ou insulte la patrie. Le nom et le drapeau sont des symboles dans lesquels sont incarnés, si j'ose dire, les réalités qu'ils désignent. Cette philoso|)liie noas explique pourquoi nous tenons tant à 1 honneur de notre nom et de notre drapeau. Elle nous explique aussi pourquoi les hommages rendus au nom du Seigneur sont rendus au Seigneur même.
Nous honorons Dieu en bénissant son nom, nous l'honorons aussi en invoquant ce même nom pour consacrer notre parole, que cette parole soit une affirmation ou une promesse. « L'on vénère ou l'on aime, dit saint Jérôme, celui à qui l'on demande de confirmer une assertion (1). » Les phi-
(1) In Matlhœum, v, 34.
losophes, de leur côté, enseignent qu'en prenant quelqu'un à témoin nous l'exaltons. « Juramentum est honorabilissimum (1). » Nous jurons, en effet, par un plus grand que nous, nous élevons au-dessus de nous celui dont l'autorité garantit notre témoignage; implicitement, nous proclamons sa science plus éclairée, plus certaine que la nôtre, sa fidélité plus à Tabri du soupçon que notre fidélité (2). Lorsque nous en appelons à Dieu pour appuyer nos serments, nous reconnaissons que Dieu est la vérité même, qu'il n'ignore rien, qu'il ne trompe personne : c'est lui rendre hommage.
Le serment légitime qui renferme un acte de religion est aussi fort utile à l'homme et à la société humaine. Que deviendra la justice, si l'on n'obtient pas que les juges et les témoins servent la vérité? Nous le savons, en des jours où tant de mensonges se débitent dans les prétoires, où la réputation, la fortune, la liberté des meilleurs citoyens est à la merci d'accusations misérables, où des magistrats sans probité prononcent d'après les ordres qu'ils ont reçus du pouvoir ou des partis, non d'après le droit. Que deviendront la paix et la sécurité du monde si personne ne vient donner un caractère inviolable et sacré aux conventions que les maîtres des peuples ont signées de
(4) Aristote, I Métaphys.j ch. 3.
(2) Hébreux, vi, 16.
leurs mains? Nous le savons encore. Ici les représentants d'une nation déchirent un traité qui portait leur sceau, sans même prévenir l'autre partie ; tout près une grande puissance envahit brutalement un pays désarmé qu'elle avait promis de protéger ; plus loin un gouvernement déclare éteinte une dette énorme contractée par le gouvernement précédent. Qui ne serait effrayé du cynisme avec lequel, dans les relations des individus et des peuples entre eux, chacun s'attribue le droit de manquer à ses engagements? Le serment est un remède à cet état de chose. Sans doute, on peut lui enlever sa force en devenant parjure : pourtant le parjure tombe dans un cas difficile. Il aura du mal, quel que soit son rang, à étouffer les protestations indignées qui, de toute la terre, s'élèveront contre son crime; il aura du mal à ne pas succomber sous le poids de la colère et de la réprobation universelles. Le serment est donc un moyen de faire régner la justice et la vérité ; mais que vaudra un serment qui ne cherchera pas en Dieu son appui? Jurer sur notre âme, sur notre tête, sur notre conscience, sur notre honneur, c'est jurer sur nous-même, c'est-à-dire sur la faiblesse et l'ignorance. Notre serment n'ajoute rien à notre affirmation ou à notre négation. Jurer sur Dieu, au contraire, c'est faire sceller notre parole par celui qui ne se trompe pas, qui ne trompe pas les autres et que personne ne peut tromper. Aussi nous sommes émus quand solennellement nous
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levons la main devant le ciel. Nous sommes émus, car à notre appel la Puissance infinie plane au-dessus de nos débats, assiste à nos procès, prête à nous soutenir si nous rendons témoignage au vrai et au bien, prête à nous frapper si nous essayons de mettre son autorité au service du mensonge et du mal.
Le grand défenseur de l'innocence, l'adversaire de l'iniquité, celui dont l'image et la pensée inspirent aux témoins de déposer sincèrement, aux juges de statuer avec impartialité, c'est ce Christ qui a dit de lui-même : « Je suis la vérité. Ego sain Veritas », ce Christ que les générations ont appelé le saint, ce Christ qui seul, en réalité, est l'avocat éternel et incorruptible des petits contre les grands, des faibles contre les forts, des victimes contre les bourreaux.
Qu'avez-vous fait, politiciens téméraires, législateurs aveugles? Vous avez banni de nos cours de justice le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Du même coup vous avez banni l'autorité qui garantissait la loyauté de vos délibérations. Ne vous étonnez pas que les témoins se moquent de vos sommations et que le public discute tous vos arrêts.
Le serment prêté au nom de Dieu est donc un acte pieux et un acte utile aux hommes. Mais il doit réunir certaines conditions. Le discours sur la montagne contient ces paroles : « Je vous dis de ne faire aucune sorte de serment (1). ^
(1) s. Matth , VI, 34.
En tenant ce langage, Notre- Seigneur ne nous interdit pas d'une façon absolue l'usage du serment, il n'en interdit que l'abus. Il réagit contre la manie qui s'était introduite chez les Juifs de jurera chaque instant et sans raison. Il condamne d'avance les hommes qui prennent Dieu à témoin dès qu'on doute de leur affirmation ou dès qu'on les contredit. Il en condamne d'autres qui, continuellement, demandent à leurs semblables, à leurs enfants, à leurs serviteurs de garantir leurs moindres assertions et leurs moindres engagements en jurant sur leur salut, sur l'Evangile, sur le crucifix. Il les condamne, car en prêtant serment pour un rien ou en exigeant qu'autour de nous on le prête à tout propos, on contracte soi-même et l'on fait contracter aux autres l'habitude de jurer en vain : habitude déplorable qui expose des créatures fragiles au danger de vouloir associer Dieu à leurs mensonges. Que nos moindres conversations, nos moindres attitudes, nos moindres gestes respireut la sincérité. Que, dans la vie ordinaire, l'on apprenne à nous croire quand nous avons dit oui et quand nous avons dit non, que personne ne songe à exiger un serment à l'appui de notre parole ! Formons à la même loyauté les jeunes âmes dont l'éducation nous appartient. L'enfant qui ment, si trop Sc»uvent on le somme au nom de Dieu de dire la vérité, ne tardera pas à devenir parjure. Le nom de Dieu est saint et terrible : respectons-le en ne
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jurant qu'au profit de la justice et de la vérité ; respectons-le aussi en évitant de l'invoquer à tort, à travers et en dehors de graves et solennelles circonstances. Nous l'invoquerons d'autant plus utilement que, selon la recommandation de l'Esprit-Saint, nos serments seront plus rares et s'envelopperont de plus <le discrétion. Méditons ces mots de l'Ecclésiastique : « L'homme qui jure beaucoup multiplie l'iniquité, Le malheur ne s'éloignera point de sa maison. S'il ne tient pas sa promesse, son péché pèse sur lui, S'il dissimule, il est doublement coupable, S'il jure en vain, il n'aura point d'excuse Et le châtiment accablera sa demeure (1). »
A la fin de ce discours, laissez-moi ajouter un mot. Jésus, devant le Sanhédrin, gardait le silence. Accusé par les faux témoins de vouloir détruire le temple, interpellé par le grand prêtre, il se taisait. Jésus aiitem tacebat (2). Soudain, Caïphe s'écria : « Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, Fils de Dieu (3). » En entendant ces paroles le Sauveur sort de sa muette contemplation. Il respecte sur les lèvres de son ennemi la majesté de l'Eternel. Il s'incline devant une sommation dont la perfidie est revêtue de ce qu'il y a de plus auguste dans la religion. Il n'est
H) Ecclésiastique, xxiii, 2i.
(21 8. Matthieu, xxvi, 63.
(3) Ibid,
pas dupe de Gaïphe, mais il veut honorer le nom dont se sert Tindigne Pontife pour couvrir son crime-. Il répond : « Oui, je suis le Christ et vous me verrez assis à la droite du Dieu toutpuissant (1). » Par cette attitude, il nous enseigne que le nom du Seigneur doit nous émouvoir aussitôt qu'on le prononce devant nous. Il nous apprend à secourir le pauvre qui nous implore au nom de Dieu, à exaucer la supplique qu'on nous adresse au nom de Dieu, à oublier et à pardonner quand on nous le demande au nom de Dieu. Il nous apprend aussi à nous servir de ce nom béni pour fléchir le ciel et la terre qui l'adorent, pour déconcerter l'enfer et les démons dont il est la terreur. Ainsi, Messieurs, nous sanctifierons le nom du Seigneur en évitant de le prononcer avec irrévérence, en le louant, en linvoquant pour garantir la loyauté de notre parole et la fidélité de nos pro • messes. « Qu'il soit béni le nom du Seigneur maintenant et dans tous les siècles. Sit nomen Domini henedictum ex hoc nunc et usque in sœculum. Amen. »
(1) S. Matthieu, xkvi, 64.