‹ Exposition de la morale catholique (volume 2)Chapitre 31 sur 68 · MERCREDI SAINT · texte numérisé non relu

MERCREDI SAINT

LE JOUR DU SEIGNEUR ET LES INlÉRÊrS DE L'HOMME

« Sabhatum propter homi' nem factum est.

Le sabbat a été fait pour l'homme. »

S. Marc, ii, 27.

Messieurs,

En servant Dieu nous le glorifions d'une manière purement accidentelle. Notre culte n'ajoute rien à sa grandeur, ni à son intime félicité, il n'est utile qu'à nous. Nous y trouvons de la perfection, car respecter l'ordre qui assujettit la créature à son Créateur, c'est s'élever. Nous y trouvons des enseignements lumineux, car nous apprenons à connaître notre misère et notre besoin de nous appuyer en tout sur Dieu. Nous y trouvons enfin des avantages de toutes sortes soit pour le temps, soit pour l'éternité, car, selon la parole de l'Apôtre, « la

piété profite à tout, elle garde les promesses de la vie présente et celles de la vie future » (1). Il faut appliquer celte vérité à tous les actes et à tous les préceptes de la religion. Quand nous obéissons à cette vertu, nous honorons Dieu, nous travaillons pour nous. Il nous sera facile de justifier cette doctrine en constatant que la loi du repos dominical est essentiellement humanitaire et sagement sociale.

Cette loi est essentiellement humanitaire, parce qu'elle nous oblige à nous reposer.

L'on ne peut pas être toujours sur la brèche: un travail continu use prématurément les forces physiques et ne tarde pas à les épuiser. Ne rencontrons-nous pas des jeunes gens qui, au printemps de la vie, sont voûtés comme des vieillards parce qu'ils ont été condamnés à un labeur ininterrompu? Ne voit-on pas de pauvres femmes dont le visage amaigri porte les traces de fatigues excessives ? Et combien d'hommes, à peine arrivés au milieu de leur carrière, succombent à une tâche qui ne leur laissait pas le temps de respirer? Ce spectacle est d'autant plus fréquent aujourd'hui que les métiers sont durs comme ils ne l'ont jamais été, qu'une partie de nos ouvriers vivent dans des usines, dans des ateliers, dans des mines oii l'air est im-

(1) I Timoth.., IV, 8.

pur, OÙ la température est malsaine et où les constitutions les plus vigoureuses s'affaiblissent rapidement. Soyez sans crainte, Messieurs, je ne me livrerai pas aux déclamations de ceux qui poussent les pauvres, pour les exploiter, aux revendications injustes et aux actes de violence. Je n'ai jamais hésité à rappeler aux prolétaires qu'ils devaient fournir un travail consciencieux, se contenter de salaires raisonnables et qu'ils étaient sans excuse quand leurs exigences offensaient l'équité. Mais notre société manque d'équilibre : anarchique par plusieurs côtés, elle est tyrannique par plusieurs autres, elle traite souvent l'homme comme une machine, elle l'opprime après l'avoir flatté, elle se jsoucie moins de lui que de la terre ou des métaux, «lie n'a pas su le défendre contre le surcroît de peine qu'apporte avec elle la transformation de l'industrie, ni faire coïncider le progrès moral d ses institutions avec le progrès matériel. Constater ce fait, ce n'est pas tomber dans la démagogie, c'est rester dans la morale et dans Thistoire.

L'oubli du dimanche a été une de nos fautes. L'homme a besoin de repos, sa constitution le réclame comme celle des animaux ; c'est une nécessité de sa nature. Le sommeil de la nuit ne suffit pas à restaurer les forces dépensées pendant le jour, aux fatigues accumulées il faut opposer un délassement plus long et plus efficace. Mais l'homme cédera le premier à la passion déréglée du

travail si une loi ne vient pas lui prescrire le repos. Sans doute il est plus porté à perdre son temps qu'à l'économiser avec excès. Cependant, par amour du gain, il se livrera fréquemment à un labeur pour lequel il n a pas été créé. Que le paysan espère, en ne quittant pas sa terre ou sa vigne, en retirer un revenu plus considérable, on le verra, dût-il compromettre à jamais sa santé, labourer, semer, moissonner sans s'accorder aucun répit. Plus nuisible encore sera la fièvre qui dévore le brasseur d'affaires. Victime d'un surmenage qui l'entraîne d'un marché dans un marché, d'une opération dans une opération, il ne se donnera aucun congé et il hâtera sa fin. D'autre part le maître, pour qui les heures sont de l'argent, réclamera de ses employés un effort exagéré. Il veut que ses biens produisent tous les jours, toutes les nuits, à chaque instant du jour, à chaque instant de la nuit, que ses machines fonctionnent sans arrêt et que leurs feux ne s'éteignent jamais. Tout cela entraîne le concours incessant de l'ouvrier. Ces abus, Messieurs, d'où qu'ils viennent, sont un danger pour les personnes et un danger pour la race. La loi du repos hebdomadaire est une loi de protection pour la vie du corps ; en interdisant à tous, un jour par semaine, les œuvres -serviles, elle ménage à tous sans distinction un sérieux et bienfai-sant repos.

Cette loi est humanitaire parce qu'elle fait vivre

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par l'âme les plus humbles de nos frères. Ces ouvriers sont du même sang que nous, ils ont les mêmes aspirations sublimes et la môme destinée. Ils ne sont point satisfaits quand ils ont bu, mangé, dormi ; ils sont altérés comme nou^ de contemplation, ils veulent avoir leur place et leur part au banquet de l'esprit, assister aux fêtes du cœur. Ils ne vivent pas seulement de pain, ils ont faim et soif du bonheur que seule la vérité peut nous donner; plus même leur fardeau est lourd, leur sort pénible, leur maison modeste, et plus ils soupirent après ce bonheur. Croire que la multitude des petits se passera de cet aliment supérieur qui nourrit l'àme, c'est ne voir en elle qu'un vil troupeau d'êtres inférieurs, j'allais dire d'êtres sans intelligence et sans éternité. Mais noble par luimême, puisque par lui nous affirmons notre royauté sur la nature, le travail des mains devient une servitude quand il absorbe toute notre attention, toute notre activité. Il devient avilissant lorsqu'il empêche l'homme de relever la tête, de regarder le ciel et de converser avec Dieu. Et qu'est-il autre chose pour le malheureux qu'il enchaîne sans discontinuité à un sillon, à un outil, à un métier? Que la loi du repos dominical soit reconnue et observée, cet homme se redresse, un jour sur sept il s'alïranchit du joug qui le tient courbé vers le sol pendant le reste de la semaine. Il a toute liberté de respirer un âir pur, de plonger ses yeux dans les

espaces infinis qui s'étendent de la terre au firmament et de déployer les ailes de sa pensée pour qu'elle puisse s'envoler dans la patrie du Vrai, du Bien, du Beau, pendant que le soleil accomplit sa course iljuminatrice de son aurore à son couchant. Si cet humble artisan observe jusqu'au bout le jour du Seigneur, il s'agenouille devant l'autel. Bientôt une voix murmure du fond du tabernacle : « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés et surchargés, je vous restaurerai. » Il obéit à cette invitation affectueuse, il mange le pain de vie. «Puis, pleine de leçons et pleine d'austérilé, mais aussi pleine de suavité, de promesses, de miséricorde, la parole évangélique retentit à ses oreilles, il l'écoute et entre par elle en communication avec les plus hauts et les plus consolants mystères. Les cérémonies, le sacrifice, les chants, la prière en commun agissent sur lui d'une manière plus sensible encore. Cet homme est comme transfiguré, il oublie ses fatigues de la veille, il ne craint pas celles du lendemain, il goûte une satisfaction très douce, son cœur a fait provision de force, de joie et d'espérance.

La loi du dimanche est sagement sociale. Elle agit d'abord d'une façon heureuse sur la vie domestique. Le travail de la semaine sépare l'époux de l'épouse, les parents des enfants. Ceux-ci sont

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souvent confiés à des mercenaires : pour les faire vivre, le père et la mère sont obligés de les abandonner, d'aller, chacun de leur côté, gagner le salaire indispensable à l'entretien du modeste foyer. Le matin, on n'a que le temps de se saluer ; à midi, la table et la maison sont désertes et le soir on ne se retrouve qu'un instant. Triste état de choses que chacun déplore et qui éloigne même la femme de cet intérieur où sa présence est si nécessaire! Conditions douloureuses qui rendent presque impossible la vie en commun de ceux qui portent le même nom et qui sont unis par les liens les plus forts et les plus sacrés ! Il faudrait chercher des remèdes à cette désorganisation de la famille, ramener à tout prix l'épouse et la mère à sa véritable place qui est le foyer. Il en est un du moins dont l'efficacité est manifeste, c'est le repos dominical. Le dimanche tous les habitants de l'humble demeure sont rassemblés; pendant ce grand jour de détente et de liberté, il leur est permis de se livrer à ces épanchements, à ces confidences dont leur cœur a besoin et dont il est si souvent privé, de parler tranquillement de leurs intérêts, de se consulter, de former des projets en prévision de l'avenir. Ils ont la possibilité, durant des heures, de ne point se quitter. Après avoir rendu à Dieu le culte qui lui appartient, resserré encore dans l'adoration et dans la prière les liens qui les unissent, ils s'asseoiront à un banquet un peu plus abondant, un peu plus délicat ; ils

partageront les mêmes saines distractions, les »j mêmes innocents plaisirs. Le soir venu, leur affection mutuelle aura grandi, le Dieu qu'ils auront invoqué leur fera sentir sa bienveillante protection et leurs âmes seront épanouies par la joie qu'apporte avec lui le jour du Seigneur.

L'institution du dimanche n'exerce pas sur la vie publique une action moins heureuse ni moins pacificatrice. Tous, riches et pauvres, ouvriers et patrons, maîtres et serviteurs, chefs et soldats doivent en même temps suspendre leurs travaux et offrir à Dieu leurs hommages. Par cette mesure à laquelle tous sont soumis, la religion coupe court au danger de voir chaque individu, chaque famille, chaque métier choisir son jour de repos. Danger réel qui enlèverait à la loi son caractère bienfaisant dans l'ordre public, parce que la loi ne faciliterait plus, sinon dans une sphère très étroite, les relations qui rapprochent les hommes et les réconcilient. Au contraire, en convoquant aux mêmes heures, dans le même temple, les différentes classes, en les obligeant à écouter les mêmes enseignements, à présenter à Dieu une commune adoration, la religion diminue la distance qui les sépare et apaise les conflits qui les rendent ennemies.

Dans la vie profane, la différence des conditions

creuse un abîme entre les grands et les petits. Les premiers commandent, les derniers obéissent; les premiers possèdent, les derniers n'ont rien; les premiers habitent des maisons luxueuses, les derniers des chaumières ; les premiers fréquentent un monde, les derniers un autre; les premiers s'assoient à une table, les derniers à une autre table : tout, en un mot, contribue à rendre leurs rapports plus rares et plus lointains. Mais les voilà devant l'autel et devant Dieu : ils redeviennent égaux, ils se coudoient : on les traite avec le même honneur, on leur donne le même pain, on leur adresse la même parole. L'Évangile qui retentit dans la maison du Seigneur, sans pactiser avec les théoriciens niveleurs et en maintenant la nécessité d'une hiérarchie, rappelle aux uns et aux autres qu'ils ont été créés par un même Dieu, qu'ils descendent du même père, qu'ils ont été rachetés par le même Christ et qu'ils sont appelés à la même gloire : qu'ils sont frères, frères ici-bas, frères pour l'éternité. Si dans la maison de Dieu on témoigne une préférence c'est pour les pauvres. C'est dans leur rang que le Sauveur a choisi sa mère, ses apôtres; c'est à eux qu'il a adressé ses premières paroles, ses premières promesses, c'est eux qu'il a déclarés les premiers héritiers et les princes de son Royaume. La pauvreté est un titr© de noblesse : en l'épousant, le Christ lui a conféré une dignité royale. Ainsi, loin d être humiliés dans l'Eglise, les petits sont exaltés, tandis qu'on apprend

aux riches que leur fortune, que leur bien-être sont un obstacle à leur salut et qu'il leur est difficile d'arriver au ciel.

Le dimanche est le jour de l'évangélisation pour tout le peuple : à cause de cela encore, c'est par excellence le jour de la pacification sociale. Les conflits entre les classes ont leur source dans la violation de deux grandes vertus qui sont à la base de l'ordre et de la concorde :1a justice et la charité. Mais le dimanche, on rappellera constamment aux ouvriers et aux serviteurs, aux patrons et aux maîtres les devoirs que leur impose la justice. Aux premiers, on dira, au nom même de Dieu, qu'ils sont tenus d'offrir à ceux qui les emploient une besogne bien faite, de respecter la propriété d'autrui. On leur dira que le serviteur méchant ou infidèle, que l'ouvrier sans conscience seront jugés; qu'on leur demandera compte de leur conduite ; que leur honnêteté sera récompensée; que leurs iniquités seront punies. Les derniers sauront que les travailleurs ont droit au salaire qui leur permettra de vivre dans une modeste aisance. A leurs oreilles retentiront des paroles comme celle-ci : « A vous, maintenant, riches ! Pleurez, éclatez en sanglots à la vue des misères qui

vont fondre sur vous Il crie contre vous le

salaire dont vous avez frustré ceux qui ont fauché vos champs ; et la plainte des moissonneurs qui n'ont pas été rémunérés sont parvenues aux oreilles

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du Seigneur (1). » Le grand défenseur de la justice, ce n'est pas le tribun qui excite ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, c'est le prêtre qui prêche à tous sans distinction la justice, la base de la paix sociale.

Il est aussi l'apôtre de la charité non moins nécessaire à cette paix précieuse. Il apprend à tous qu'ils doivent se traiter avec bienveillance, s'aider mutuellement, se soutenir et se consoler dans les tristes chemins de ce monde, se pardonner non pas une fois, mais soixante-dix fois sept fois, bannir de leur âme la haine, l'envie, la rancune, la colère, l'esprit de discorde et de vengeance. Au pied de nos chaires chrétiennes, devant les tabernacles, Ja réconciliation entre les hommes se prépare, les cœurs s'apaisent, chacun découvre le secret de pratiquer le commandement qui résume tous les autres et qui nous ordonne de nous supporter réciproquement et de nous aimer les uns les autres. En sortant de l'Eglise oii ils ont prié et recueilli la parole de Dieu, le riche et le maître se sentent moins exigeants, moins égoïstes, moins durement attachés à leurs intérêts, plus disposés à partager leurs biens avec ceux qui sont dans la nécessité ; le pauvre, l'ouvrier, le serviteur ne sont point irrités ni amers : ils ont puisé, dans la religion, la patience et la bonté

(1) s. Jacques, v, 1-4.

dont ils ont besoin pour remplir leurs devoirs. 11 est donc vrai que, si le dimanche est le jour de Dieu, il est aussi le jour de l'homme, qu'il devient, lorsqu'il est sanctifié, la fête de la justice, de la paix, de la fraternité.

Plus on étudie la loi chrétienne, plus on y découvre de sagesse et de bonté. En pénétrant la vie des individus, des familles, des sociétés, elle les entraîne dans la voie du salut éternel, et, en même temps elle pourvoit à leurs intérêts en ce monde. On peut lui appliquer ce que le Pape Léon Xlll se plaisait à enseigner de TEglise: bien qu'elle ait pour objet de conduire l'homme à sa fin dernière, on dirait qu'elle a été instituée pour assurer notre bonheur ici-bas, tellement elle apporte à la terre de prospérité. Aussi, Messieurs, serions-nous deux fois insensés si nous ne réglions pas nos mœurs par cette loi, si nous ne la faisions pas régner à nos foyers, si nous ne nous efforcions pas d'en imprégner nos institutions politiques, sociales, internationales. Le précepte du dimanche a sa place dans le code sacré, une place de premier ordre. Notre temps en méconnaît moins que l'âge précédent la nécessité; quelques progrès ont été réalisés, mais nous sommes loin de l'idéal. Il appartient à chacun de nous de travailler à son triomphe. Il est douloureux de constater qu'un pays catholique comme le nôtre est condamné à chercher des exemples chez les nations

protestantes, qu'après des expériences séculaires nous ne soyons pas unanimes à proclamer qu'il faut sanctifier le jour du Seigneur. Demandons à celui qui change à son gré les pensées et les sentiments, de faire sonner l'heure oii partout le dimanche sera obligatoirement consacré au repos et au culte religieux. D'avance, nous saluons cette heure bénie, comme une heure de gloire pour Dieu, de salut et d'affranchissement pour l'homme, de bénédiction pour la société; Ainsi soit-ii.

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