LA PRIÈRE AU JARDIN DES OLIVIERS
« Pater mi, si possibile est, transeai a me caiix isie : verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu.
Mon Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi : cependant, non pas comme je veux, mais comme vous vous voulez. »
S. Matth., XXVI, 39.
Messieurs,
Elle fut émouvante la dernière Pâque que le Christ, à la veille de sa mort, célébra dans la société de ses disciples. Emouvante par les signes d'attachement que le Sauveur sut prodiguer aux douze en lavant et en essuyant lui-même leurs pieds. Emouvante par les leçons de charité que Jésus voulut donnera Pierre et à ses compagnons. « Si, disait-il, moi, votre Seigneur, et votre Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez aussi vous laver les pieds
les uns aux autres, car je vous ai donné l'exemple afin que vous fassiez comme j'ai fait (1) ! » Emouvante par la douloureuse et soudaine révélation que contenait ces mots : « En vérité, en vérité, un de vous me trahira et il mange avec moi (2) ! » Émouvante par l'institution du mystère oii depuis vingt siècles l'humanité puise quotidiennement la lumière, la force, la consolation, la joie : le mystère de l'Eucharistie! Émouvante par les tendres adieux, les douces recommandations, les tristes prophéties, les ineffables promesses du Rédempteur. Quel spectacle ! En un beau soir, sous un ciel plein d'étoiles joyeuses comme le printemps, le plus parfait des êtres converse avec des pêcheurs qui demain rougiront de lui, et sa parole retentit sereine, imperturbable pendant qu'un criminel dont il n'ignore aucun dessein prépare sa perte!
Après avoir entretenu ses amis le long de la voie qui conduisait de Jérusalem au jardin de Gethsémani, Jésus sentit le besoin de se retourner vers son Père. Il se retira dans la solitude des oliviers, et bientôt la nuit silencieuse entendit cette prière : « Père, si c'est pos&ible, que ce calice s'éloigne de moi ; cependant, non pas comme je veux, mais comme vous voulez. » Je découvre en cette courte formule toutes les qualités qui doivent
(1) s. Jean, xiii, 14,
(2) Ibid., XXIII, 21 ; S. Ma.ic, xiv, 18,
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caractériser nos prières ; qu'il me suffise^d'en recommander deux à votre pieuse attention : la confiance et l'humilité.
Pater I Père! tel est le premier mot de Jésus. Mot de confiance s'il en fût. Aucune expression dans les langues de la terre ne traduit aussi bien Tespoir où nous sommes de trouver en celui que nous invoquons sous ce titre non seulement la justice et l'impartialité, mais la miséricorde et la bonté, non seulement un secours, mais le remède à tous nos maux.
Père! c'est le cri de l'enfant qui a peur, qui est faible, qui est malade, qui souffre, qui est coupable, qui agonise, qui meurt et qui cherche dans les bras de celui qui l'a engendré la protection, le soulagement, la force, le salut, le pardon, la vie. Cependant ce cri ne suppose qu'une confiance limitée quand il s'adresse à des hommes. Hélas ! nos pères en ce monde sont souvent désarmés. Leur affection, leur bonne volonté sont impuissantes à nous délivrer de tribulations dont ils ne sont pas les maîtres. Leurs larmes sont stériles, leur dévouement, quelles qu'en soient la profondeur et la tendresse, ne réussit pas à éloigner de nos lèvres les coupes amères que le temps nous impose. Quand il s'agit de Dieu, ce mot de Père
doit contenir une confiance infinie dans la puissance que nous implorons, car Dieu dispose de tout, change tout, comme il l'entend, au ciel, sur la terre et dans les enfers. C'est ce que Jésus-Christ nous apprend quand il fait suivre sa filiale invocation de ces mots : « Omnia tibi possibilia sunt. 0 Père tout vous est possible (1). » Tout vous est possible : pour vous c'est un jeu d'obliger la montagne à se jeter dans la mer, d'arrêter les astres dans leur course, de transformer les pierres du chemin en fils d'Abraham, de guérir les infirmes et de ressusciter les morts. C'est un jeu pour vous de faire avorter les projets des misérables. Maître du temps et de l'éternité, Maître de la nature, des âmes, des volontés, des libertés, il dépend de vous d'arracher votre Christ à ses ennemis, de briser ceux-ci et « de les mettre en pièces comme le vase du potier » (2). En prononçant ces paroles : « Père, tout vous est possible », Jésus nous enseigne qu'en toute occasion notre confiance dans le souverain pouvoir de Dieu doit être absolue, que rien n'échappe à l'autorité de Dieu, qu'un cheveu de notre tête ne tombe pas sans la permission de Dieu.
Le .Christ affirme ensuite sa confiance dans la bonté de son Père. L'espérance, cette douce vertu, est la compagne inséparable de la prière, puisque l'on ne demande pas si l'on n'espère pas obtenir,
(1) s. Marc, xiv, 36.
(2) Ps. M, 9.
si Ton n'entrevoit pas à travers ses larmes des heures moins tourmentées et des jours de bonheur. Mais nos espoirs ne reposent pas seulement sur la puissance, ils reposent encore sur la bonté de ceux à qui nous demandons. L'homme riche peut donner, mais il ne donne point s'il n'est bon; l'homme fort peut prêter son appui aux faibles, mais il ne le prête pas s'il n'est bon; l'homme savant peut communiquer ses lumières aux autres, mais il ne les communique pas s'il n'est bon. On ne donne pas, en effet, sans le vouloir, mais c'est la bonté qui nous inspire de le vouloir. Le Christ au jardin des Oliviers témoigne de sa confiance dans la bonté du Père qu'il invoque et nous enseigne que nous devons toujours compter sur cette bonté. 11 nous enseigne même par son attitude que notre foi ne doit pas être déconcertée parce que nous ne sommes pas toujours exaucés comme nous le voudrions. Dieu n'est pas aveugle, il est clairvoyant : et son amour connaît mieux que nous nos besoins. Il se montre bon, quand il nous accorde la faveur que nous sollicitons et quand il la remplace par une autre ; quand il comble immédiatement nos désirs et quand il attend pour les satisfaire; quand il nous refuse un bien qui nous serait fatal et quand il nous laisse en proie aux luttes, aux tentations, aux souffrances dont nous tirerons profit. Contemplez Jésus. Sa confiance ne se dément pas. Aucune voix ne répond à sa voix, il ne cesse pas pour cela de prier,
LA JUSTICE ENVEBS mBU
sachant bien que son acte religieux ne sera pas vain et que le Père ne fermera pas les oreilles à ses accents. A trois reprises il tient le même langage : « Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi. » Sa prière haletante devient une agonie : loin d'y renoncer, il s'y livre avec une telle ardeur que tout son organisme en est ébranlé et qu'une sueur de sang se répand sur la terre. Ne le comprenez-vous pas? Cette prière emprunte son intensité à la confiance qui l'alimente, l'exalte et la soutient. Exemple admirable bien fait pour nous édifier nous qui perdons courage dès que nous n'obtenons pas sur-le-champ ce que nous demandons!
L'humilité est le second caractère de la piété de Jésus au jardin des Oliviers. Cette humilité apparaît dans les accents doux mais navrés avec lesquels le Sauveur avoue les défaillances de sa sensibilité. 11 n'hésite pas à dire que la perspective d'endurer le supplice qui l'attend, de boire le breuvage qu'on lui prépare, épouvante son imagination. 11 pousse la simplicité jusqu'à montrer aux apôtres, hier témoins de sa transfiguration, à Pierre, à Jacques, à Jean, la tristesse, l'angoisse, la crainte, l'ennui qui envahissent son àme, jusqu'à leur demander de ne pas se tenir trop loin, de ne pas le
perdre de vue pendant qu'il ira prier. « Sustinete hic^ et vigUate mecum (i ). »
Celte humilité s'affirme dans Tattitude extérieure que prend Jésus pour appeler son Père, attitude qui est le symbole de ses sentiments intérieurs. Il tombe à deux genoux, a positis genibus (2) »; il se prosterne la face contre terre, « procedit in faciem suaiii (3) » ; il s'abaisse pour protester qu'en sa qualité d'homme il n'est devant Dieu que néant.
Cette humilité éclate dans la formule de supplication qu'il emploie. Sa voix n'a rien d'impatient, rien d'impérieux, rien de hautain : elle ne contient qu'une demande pleine de tact et de réserve. Ecoutez-le : « Père tout vous est possible. Abba Pater ^ omnia tibi possibilia sunt (4). » Vous pensez qu'après ces paroles il dira : « Puisque tout vous est possible, ô Père, accordez-moi la grâce que je vous demande! h Non, Jésus ne procède pas ainsi : son langage sauve toutes les nuances, toutes les délicatesse et tient compte de tous les égards dus par la religion au Maître des destinées. « Père, si c'est possible », si vous jugez que cela soit bon, si cela entre dans vos éternels desseins, « éloignez de moi ce calice; Patei% si possibile est^ transeat a me calix iste. » Sa prière n'est pas un ordre, encore
(1) s. Matth., XXVI, 37.
(2) S. Luc, xxn, 41.
(3) S. Matth., xxvi, 39.
(4) S. Marc, xiv, 36.
moins une menace ou une sommation, c'est la démarche de l'indigent qui n'exige pas une grâce, mais qui l'implore.
« Transeat a me calix iste. Que ce calice s'éloigne de moi » : nouveau trait d'humilité! Le Christ ne s'enferme pas dans le stoïcisme orgueilleux qui affecte de se suffire à lui-même et de défier la douleur. Il confie à son Père ses appréhensions et se déclare incapable, comme homme, de supporter le poids de ses douleurs. D'autre part, il ne tombe pas dans le découragement, dans le désespoir, si cruelles que soient les transes par lesquelles il passe. Au fond, son âme puise dans son humble prière une indomptable énergie : une énergie dont la souffrance ne triomphera pas.
Enfin, Messieurs, la soumission à la volonté de Dieu est le dernier mot de cette parfaite humilité. L'orgueilleux veut dominer : plein de confiance en soi, en ses idées, en ses projets, il ne s'incline devant personne. Les humbles, au contraire, doutent d'eux-mêmes et se rangent facilement à l'opinion des autres. Avec quel empressement ils obéissent à Dieu dont ils connaissent la sagesse et la bonté! « Que votre volonté soit faite, et non la mienne », voilà les paroles qui couronnent la prière de Jésus. Ce que Jésus demande avant tout, ce n'est pas la délivrance de ses maux, c'est de faire la volonté de son Père, de la faire pleinement, de la faire jusqu'au bout, de la faire sans hésiter, sans murmurer, sans
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manifester aucune mauvaise humeur, aucun regret, aucune plainte, de la faire enfin, fallût-il se condamner et à la mort et à l'anéantissement.
Cette humilité pleine d'obéissance entraîne pour nous une perfection idéale, car renoncer à notre volonté qui est souvent aveugle et toujours infirme pour accomplir une volonté supérieure, c'est grandir. Lorsque cette volonté supérieure est infaillible, lorsqu'elle ne cherche que le bien, lorsqu'elle est assez puissante pour le tirer même du mal qu'elle permet, s'y attacher avec une constance inébranlable, la suivre scrupuleusement, c'est s'attacher au bien môme. Tel est le cas pour la volonté divine. Aussi, en cédant à ses directions, nous servons nos meilleurs intérêts, nous nous acheminons par des chemins sûrs vers la béatitude. Aussi la prière empreinte d'humble obéissance est empreinte de sagesse. Nous devrions subordonnerions nos désirs au désir de nous prêter aux desseins de Dieu, si dure qu'en puisse être l'exécution, et mettre cette demande au fond de toutes les autres : « 0 Dieu, accordez-moi la force de faire votre volonté. » Cet enseignement est celui de Jésus-Christ. Dans l'oraison dominicale trois suppliques dominent : « Que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Ces Irois suppliques expriment le même souhait sous des formes différentes : celui de voir toutes les créatures obéir à leur Créateur. Le§ exemples du Sauveur sont d'ac-
cord avec sa doctrine. Il disait : a Ma nourriture est la volonté de mon Père », et, à Gethsémani, il ne sollicite en réalité qu'une grâce, la grâce de faire cette volonté. Cette grâce, il l'obtient . Un ange vient le réconforter : une puissance mystérieuse dissipe tous les fantômes qui l'avaient ému, il se redresse décidé à poursuivre sa tâche, à la poursuivre sous les traits de la haine, de l'envie, de la douleur, à la* poursuivre jusqu'au moment oii il pourra s'écrier : (( Consummatum est, tout est consommé !! » Remarquez-le, Messieurs, au sortir de la crise oii il avait tant souffert, Notre-Seigneur n'est pas purement passif, sa résignation, si j'ose ainsi m'exprimer, est pleine d'initiative. Il a hâte de s'engager dans le drame oij il sera immolé. « Levez-vous, dit-il, à ses disciples, allons. Surgite, eamus! [\) » Il n'attend pas qu'on vienne le prendre : il va au-devant de ses ennemis : on croirait qu'il est impatient de tomber entre leurs mains. 11 les interpelle comme pour couper court à leurs hésitations. « Qui cherchez-vous? — Jésus de Nazareth. — C'est moi », et il se livre. Son âme retrempée dans une prière oii l'obéissance a tant de part a vaincu son effroi, son ennui, sa tristesse. Jésus ne demande plus que le calice s'éloigne, il s'indigne au contraire si quelqu'un essaye de l'empêcher de le boire. Il n'a qu'un souci : remplir intégralement la volonté de son Père.
(1) Matth., XVI, 40.
Messieurs, imitons notre divin Rédempteur. Il y en a tant parmi nous qui ont connu toutes les inquiétudes, toutes les douleurs, toutes les séparations. Il y en a tant qui se sont trouvés en présence des calices les plus amers, tant qui ont passé par une sorte d'agonie. La nature est trop faible pour recevoir sans défaillir de pareils coups. Recourons à Celui qui est la force. Recourons à lui avec confiance, une confiance poussée jusqu'à l'abandon le plus filial. Ayons la certitude que Dieu peut nous assister parce qu'il est maître de tout, qu'il le veut parce qu'il est la bonté même. Demandons-lui d'adoucir nos épreuves, de les abréger, d'y mettre fin ou du moins de nous accorder l'énergie sans laquelle nous succomberions. Quand nous sommes dans l'adversité, quand l'avenir nous effraye, quand les hommes nous délaissent, quand nous sentons ce dégoût, cette désolation oii notre âme se noie, quand le trépas approche, ah ! ne nous réfugions pas dans ce vain stoïcisme qui cache plus de faiblesse que de grandeur, plus de présomption que d'héroïsme; mais invoquons Dieu. Disons-lui : «Mon âme est triste jusqu'à la mort : si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi. »> Allons plus loin et ajoutons comme Jésus : « 0 mon Père, s'il faut que je boive ce calice, que votre volonté soit faite .. (1). Accordez-moi seulement la force dont j'ai besoin pour l'accomplir. »
(!) 8. MâTTB , iivi, 42.
Surtout, cherchons dans la prière le secret de faire cette auguste volonté, de la faire en ' tout, de la faire toujours, fallût-il, afin d'y rester fidèle, endurer les pires supplices et expirer, comme Jésus, abreuvé d'opprobres et abandonné de tous. En réalité, peu importe que tous nos vœux soient exaucés, pourvu que nous obtenions de vivre, d'être heureux, de souffrir, de mourir comme Dieu le veut.
Demandez donc à Dieu, Messieurs, d'exaucer tous les désirs que vous estimez légitimes, mais ajoutez à la fin de vos prières : « Que votre volonté soit faite et non pas la mienne! » Ainsi soit-il!