L ADORATION EUCHARISTIQUE
« Illae autem-accesse7'uni, et temierunt pedes ejus, et adoraverunl eum.
Elles s'approchèrent, embrassèrent ses pieds et l'adorèrent. »
S, Matth., XXVIII, 9.
Messieurs,
Nous devons un culte à Jésus-Christ parce que Jésus-Christ est Dieu et parce que son humanité est unie d'une façon intime, indissoluble à la personne du Verbe. Mais le Christ tout entier est vraiment, réellement et substantiellement présent dans le mystère de nos autels. Les dehors du pain et du vin cachent la chair et le sang, l'âme et la Divinité du Sauveur : cette chair qui a été immolée, ce sang qui a coulé sur notre sol, cette âme qui a connu à Gethsémani et sur la croix la tristesse, le
dégoût, Tennui, la crainte, toutes les douleurs de l'abandon et de la suprême agonie, cette Divinité enfin qui s'est manifestée de Bethléem au Golgotha. Aussi sommes-nous tenus d'offrir à l'hôte de nos églises et de nos tabernacles les adorations qu'ont offertes à Jésus les bergers et les mages à la Crèche, les apôtres en Galilée, le bon larron et le centurion au Calvaire, les saintes femmes au tombeau. Adorons partout le Christ qui par sa Divinité est partout, adorons le Christ dont Thumanito glorieuse habite le ciel, adorons-le spécialement et avec dévotion dans l'Eucharistie, notre adoration aura plus de mérite, Jésus y a, pour ainsi dire, plus de droit.
Le mérite, Messieurs, comme la vie surnaturelle et comme la justification, a son premier principe dans la foi. Le concile de Trente dit : « La foi est le commencement, le fondement, la racine du salut », on peut ajouter qu'elle est le commencement, le fondement, et la racine du mérite. Plus la racine est vivace et plus l'arbre est fort; de même, plus la foi est robuste, plus le mérite est grand. Or on juge de la puissance de la foi par l'indomptable énergie avec laquelle nous nous attachons à une vérité que Dieu nous affirme, mais que nous ne voyons pas : moins notre esprit a de prise sur cette vérité, et plus notre mérite augmente. Croire que le
nouveau-né de Bethléem est le Fils de Dieu et lléchir le genou devant lui, c'est méritoire ; croire que le martyr du Calvaire est la seconde personne de la Trinité et se prosterner à ses pieds au montent où il expire, c'est plus méritoire encore; mais rien n'est aussi méritoire que de croire à la présence du Christ sous les espèces fragiles du pain et du vin, rien d'aussi méritoire que de l'adorer en cet état mystérieux. Sur la crèche les anges chantent et les étoiles s'arrêtent ; au Thabor Jésus est environné d'une gloire qui est comme un reflet visible de la Divinité ; au Calvaire il reste encore un être vivant ; au sépulcre on trouve encore un cadavre que l'on peut voir et toucher; à l'autel il ne reste rien de sensible. « A la croix, dit saint Thomas, 1» Divinité seule se cachait, mais dans l'Eucharistie l'humanité se cache autant que la Divinité, cependant nous adorons les deux avec la même foi et la même dévotion. » Adorer dans ces conditions n'est-ce pas soumettre totalement à Dieu notre esprit, asservir notre raison à sa parole, faire taire la voix de nos sens qui n'aperçoivent, qui ne goûtent, qui ne touchent que du pain, que du vm, et, à leur témoignage impérieux préférer le tén»oignage de Celui qui nous montrant l'hostie et le calice nous dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang »? Il est impossible par conséquent de pousser plus loin la soumission à Dieu, d'abdiquer plus complètemen en son honneur, d'accomplir un acte plus glorieux
pour le Christ, plus méritoire pour nous. Adorons donc le Dieu du tabernacle : adorons-le intérieurement en répétant les paroles de la sainte liturgie :
Credo qiddquid dixil Dei Filins.
Nil hoc veritatis Vcrbo vérins. •
Je crois tout ce qu'a dit le Fils de Dieu, Rien u'estplus vrai que ce Verbe de vérité.
Adorons-le extérieurement en fléchissant devant lui le genou, en chantant de tout notre cœur les hymnes de TEglise : « Je vous adore avec amour, ô Divinité cachée, qui résidez vraiment sous ces signes sensibles ; mon cœur se soumet tout entier à vous, car il ne peut vous contempler sans défaillir tout entier. » Adorons ainsi, Messieurs, en demandant la grâce que sollicitait en ces termes l'angélique poète de l'Eucharistie.
(c Jésus que j'aperçois maintenant tout voilé, je vous en prie, apaisez la soif que j'ai de vous voir face à face et de trouver mon bonheur dans le spectacle de votre gloire. »
L'adoration de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est pour nous un devoir très rigoureux, car dans ce mystère Jésus est plus près de nous. Plus nous sommes près de Dieu, en effet, et plus, si je puis ainsi
m'exprimer, les convenances et la religion nous imposent de nous comporter vis-à-vis de lui avec piété. Sans doute Moïse était sans cesse occupé de Jéhovah ; cependant quand le Seigneur lui apparut dans le buisson ardent, quel nouveau sentiment n'éprouva-t-il pas! Il se prosterna la face contre terre, saluant Dieu dans un silence plein de crainte filiale et d'amour. Perpétuellement, la Vierge vivait par l'esprit dans la société de son Fils ; mais quand elle le pressait sur son cœur, quand elle sentait son souffle, quand il lui était permis de fixer sur lui son regard, d'écouter ses accents, dans quel ravissement elle était plongée! Sans doute Marthe et Marie pensaient continuellement à Jésus; mais quand le Sauveur venait sous leur toit, s'asseyait à leur table : quel empressement Marthe apportait à le servir ! Avec quelle émotion Marie s'agenouillait pour suivre l'expression de ses yeux, de sa physionomie et se perdre dans une admiration sans fin ! En se hâtant vers le tombeau, les saintes femmes ne parlaient que du Crucifié; mais lorsque sur le chemin le Maître ressuscité vint au-devant d'elles et leur dit : « Salut, Ai>ete », quel ne fut pas leur saisissement et par quel mouvement spontané ne tombèrent-elle pas à ses pieds pour les baiser et adorer?
Donc, plus le Christ est près de nous, plus nous sentons la nécessité de lui offrir nos hommages. Or, par l'Eucharistie il est dans le calice
et dans le ciboire, il est dans l'hostie que le prêtre touche. Alors, ne nous conduisons pas comme s'il était absent et loin de nous. — Lazare est mort depuis trois jours, soudain Jésus apparaît à Béthanie. Marthe s'élance au-devant de lui, puis elle s'empresse d'aller dire à Marie : « Le Maître est là et il vous appelle (1). » Marie accourt, se prosterne devant le Christ et l'adore. Voilà notre modèle, Messieurs. Chaque jour, le prêtre nous dit : « Dieu est là et il vous appelle, Magister adest et vocal te. » Imitons l'immortelle pénitente, hâtonsnous vers l'autel et vers le tabernacle pour Tadorer. Magister adest et vocat te. Le Maître est là et vous appelle, vous qui l'aviez offensé comme la pécheresse de Magdala et à qui il a pardonné : Venue, adoremus., venez et adorez-le. Le Maître est là et vous appelle, vous qu'il a ressuscites spirituellement comme il a ressuscité physiquement Lazare et le jeune homme de Naïm : Venite , adoremus^ venez et adorez-le. Le Maître est là et vous appelle, vous qui souffrez et qui pliez sous le fardeau de vos peines : Venite, adoremus, ve^ez et adorezle. Le Maître est là et vous appelle, vous qui avez comme Pierre, Jacques et Jean, vécu dans son intimité : Venite^ adoremus, venez et adorez-le. Le Maître est là et vous appelle vous tous, qui que vous soyez, enfants, jeunes gens, vieillards, riches,
(1) s. Jean, xi, 28.
pauvres, saints, pécheurs, rois, sujets : Venite^ adoremus, venez et adorez-le. — Adorez le II est près de vous et en vous pour recevoir vos hommages, mais il les réclame afin d'y pouvoir répondre en vous accordant les grâces dont vous avez le plus besoin.
Je veux sur une pensée, que j'ai déjà eu l'occasion de vous exprimer, clore notre dix-septième station quadragésimale. Le culte que nous rendons au Christ n'ajoute rien d'essentiel à son bonheur ni à sa gloire. Du commerce que nous entretenons avec lui, c'est nous surtout qui retirons des avantages. Soyons des hommes religieux, sachant que nous sommes dans l'ordre en nous inclinant devant notre Dieu, sachant aussi que nos prières, nos adorations retomberont sur nous comme des bénédictions pour le temps et pour l'éternité, qu'en cette matière, comme dans toutes les autres, nous comprenons au mieux nos intérêts quand nous remplissons notre devoir. Ainsi soit-ii.