LES CONFÉRENCES
NOTE 1, p. 15.
La religion fait partie des vertus qui se rapprochent de la justice sans en remplir toutes les conditions. Ces vertus se rapprochent de la justice, car elles concernent autrui; elles en diffèrent ou bien parce qu'elles n'établissent pas, entre ce que Ton donne et ce que l'on reçoit, l'égalité parfaite exigée par la justice, ou bien parce qu'elles ne supposent pas la dette rigoureuse que suppose la justice.
Il y a des cas, où, vis-à-vis des autres, nous ne pouvons pas acquitter totalement nos dettes. Ainsi, quoi que nous fassions, nous n'arriverons jamais à rendre à Dieu, à nos parents, à notre patrie tout ce que nous en avons reçu, nous n'arriverons pas davantage à récompenser la vertu comme elle le mérite. Trois vertus en ces trois circonstances règlent notre conduite : la religion règle nos rapports avec Dieu, \d^ piété nos rapports avec nos parents et notre patrie, Vohservance nos rapports avec les hommes vertueux.
D'autres vertus se distinguent de la justice, parce qu'elles supposent non une dette légale et stricte, mais une dette morale que, par une certaine honnêteté, on est obligé d'acquitter. Cette dette morale se présente sous deux formes. Sous la première, elle entraîne une nécessité de l'acquitter, si l'on ne veut manquer à l'honnêteté de la vertu. Ainsi, la vérité [véracité] nous prescrit de paraître^ dans nos paroles et dans nosacles, tels que nous sommes \\di gratitude nous fait reconnaître et récompenser ceux qui nous ont rendu service; la justice vindicative nous incline à exiger la réparation delà violence ou de l'injure dont nous avons été l'objet.
En nous acquittant de la dette morale considérée sous sa seconde forme, nous ajoutons une perfectioj:>,
un nouveau lustre à l'honnêteté. Sans les vertus qui nous font nous acquitter de cette dette, l'honnêteté serait substantiellement sauve, elle n'aurait pas tout son éclat, l'équilibre des rapports sociaux serait maintenu, ees rapports manqueraient du charme, de la facilité que leur assurent des vertus comme la libéralité^ V affabilité ou ïamitié.
Saint Thomas (11^ 11^% q. lxxx) définit chacune des vertus qui se rapprochent de la justice et nous mettent en relation avec d'autres personnes. Ces vertus sont toutes des vertus sociales. Il ne m'est pas possible d'entrer dans le détail de ces vertus, ni des vices qui leur sont contraires, mes lecteurs pourront suppléer à ce qui manque à ces conférences en lisant saint Thomas, et aussi le Commentaire de la Somme théoloqique du P. Pègues, t. XII.
NOrE 2, p. 15.
Les auteurs établissent longuement que la religion est une vertu morale se rattachant à la justice, et non une vertu théologale. En un mot, la religion est une vertu morale parce qu'elle a pour objet le culte de Dieu et non Dieu lui-même^ tandis que les vertus théologales ont Dieu pour objet. On dira que la religion a Dieu pour fin, c'est vrai^ mnis autre chose est la fin d'une vertu, autre chose son olget. Or, c'est l'objet qui spécifie les puissances et les vertus, a Duo ergo in religione considerantur. Unum quidem quod religio Deo affert, scilicet cultus, et hoc se habet per modum materiœ et objecti ad religionem. Aliud autem est id, cui affertur, scilicet Deus cui cultus affertur... Unde... Deus non comparatur ad virtutem religionis, sicut materia, vel objectum, sed sicut finis. Et ideo religio non est virtus theologica, cujus objectum est ultimus finis, sed est virtus moralis^ cujus est esse circa ea quse sunt ad finem. » (II* 11^, q. lxxxi, art. 6.) Donc Dieu est l'objet et la fin de la vertu théologale, il est la fin, non l'objet de la religion.
Saint Thomas explique que Dieu n'est pas l'objet de la religion en montrant que les actes de la religion
n'atteignent pas Dieu. « Aliud aulem est id cui a/fcrlut\ scil. Deus cui cultus exhibelur^ non quod actus, qui bus Deus colilur,ipsum attingant, sicut, cum credimus Deo, credendo Deum attingimus. i) (IP IP% Ibid.)
Cajetan interprète le texte du docteur angélique. Par notre culte, dit-il en substance, nous n'atteignons pas Dieu, nous nous atteignons nous-mêmes, ou nous atteiî^nons les choses extérieures, et nous offrons à Dieu l'objet de nos actes religieux. S'il s'agit d'actes extérieurs, comme la génuflexion, nous offrons à Dieu notre être extérieur; s'il s'agit d'actes intérieurs, nous offrons à Dieu, Thomme intérieur que nous sommes^ notre esprit, notre cœur^ etc. Dieu est la fin de cette offrande, il n'en est pas l'objet, c'est nous-mêmes ou les choses extérieures qui en sommes l'objet. (Cf. Cajetanum, II'' 11^, q. Lxxxi, art. 6.) Par la foi, l'espérance et la charité nous saisissons Dieu immédiatement et directement; parles actes de religion nous saisissons la personne humaine et les choses extérieures, et, tout étant dû à Dieu nous les Lui offrons, de sorte que Dieu est le terme de la religion, mais non son objet.
NOTE 3, p. 18.
Aux personnes revêtues d'une dignité et ayant pouvoir sur nous, nous devons un culte à un double titre : nous leur devons un culte parce qu'elles sont revêtues d'une dignité, nous leur devons un culte parce qu'elles ont un pouvoir sur nous. L'obligation l'ondée sur le premier titre est moins rigoureuse, c'est une obligation morale, tandis que l'obligation fondée sur le second titre est une obligation légale. Cajetan (II'' I^'^ q. en, art. 2) explique ainsi le texte de saint Thomas : a Refuser à nos chefs propres l'honneur qui leur est dû, ce n'est pas seulement un péché, c'est un péché qui tombe sous la répression de la loi humaine. Omissio honoris prœsidentihus propriis dcbiti non solum est peccatiim, sed est ])unibilis per humanam legem. r> En refusant à des chefs étrangers l'honneur qu'appelle leur dignité, on ne tombe pas sous les sanctions de la loi humaine, mais on
peut commettre un péché, car on peut s'écarter de la morale. Omi^sio autem honoris extraneorwn prœsidentium punihilis non eut, pi'O qitanto ad dehitum légale non spécial; peccatum tamen quandoque est, pro quanlo guandoque prxter morem est, et a morali propterea debito déclinât. »
NOTE 4, p. 21.
Saint Thomas (11^ IP% q. lxxxi, art. 3) rattache toutes les raisons que nous avons d'être religieux à l'obligation où nous sommes de rendre nos devoirs à Dieu, notre Créateur et notre Providence. « Ad religionem autem pertinet exhiber'e reverentiam uni Deo secundum imam vntionem, in quantum, scilicet est primum principium creationis et gabernationis rerum. » INous sommes redevables à Dieu de l'être qu'il nous a donné en nous créant, nous lui sommes aussi redevables de tous les biens qu'il nous procure en nous gouvernant, c'est-àdire en nous conduisant à notre fin et en nous accordant tous les secours dont nous avons besoin pour nous sauver.
NOTE 5, p. 24.
Aujourd'hui ce principe est* pratiquement d'une iniportance considérable. La morale veut que les supérieurs commandent et que les inférieurs obéissent. Le supérieur qui ne sait pas ou qui n'ose pas commander s'avilit.Quandonnesesent pas le courage d'user du pouvoir, il ne faut pas l'accepter. D'autre part, la perfection du sujet, considéré comme tel, est de se soumettre à son chef. En lui obéissant, il s'élève au-dessus de lui-même, car il suit la direction d'une intelligence plus lumineuse que la sienne, et il obéit à l'impulsion d'une volonté plus infaillible que sa volonté. En notre temps où une . anarchie orgueilleuse regarde tout exercice de l'autorité comme une tyrannie, et toute obéissance comme une bassesse, combien il est nécessaire de rappeler que les dépositaires du pouvoir s'honorent en gouvernant, c'est-à-dire en conduisant leurs sujets au bien et à la
félicité, que les sujets gagnent à s'incliner devant leurs chefs! Abdication et révolte sont deux actes coupables. (( Tout être, dit saint Thomas, se perfectionne en se soumettant à son supérieur. )) 11 faut ajouter : tout supérieur se perfectionne en commandant efficacement à ses subordonnés.
NOTE 6, p. 28.
Il nous est impossible de rendre à Dieu ce que nous avons reçu de lui. C'est pourquoi^ d'un côté, la justice nous demande de rendre à Dieu tout ce que nous pouvons. C'est pourquoi, d'un autre côté, la religion est une justice imparfaite puisqu'elle est incapable* fût-elle poussée à son plus haut degré, d'établir un exact équilibre entre ce que Dieu a donné à l'homme et ce que l'homme rend à Dieu.
NOTE 7, p. 29.
Il n'est pas inutile d'insister sur cette doctrine de saint Thomas que Bossuet a mise en un si frappant relief. Saint Thomas répète que nous honorons Dieu en recevant avec empressement ses dons. Bossuet (Sur le culte dû à Dieu) dit : « Ne soyons pas moins empressés à recevoir que Lui à donner. Il se plaît d'assister les hommes; et autant que sa grâce leur est nécessaire, autant ooule-t-elle volontiers sur eux. « Il a soif qu'on ait soif de Lui », dit saint Grégoire de Nazianze [Oral. XL); recevoir de sa bonté, c'est lui bienfaire; exiger de Lui, c'est l'obliger; et II aime si fort à donner, que la demande à son égard tient lieu de bienfait. Le moyen le plus assuré pour obtenir son secours, c'est de croire qu'il ne nous manque pas; et j'ai appris de saint Cyprien « qu'il donne toujours à ses serviteurs autant qu'ils croient recevoir de Lui. Dans credentibiis tantùm, quantum se crédit capere qui swnit » (Epist.VIlI. ord.Mart. et Conf.). » (Cf. Bossuet, Œuvres oratoires; éd,
LA JUSTICE EiNVERS DIEU
Lebarq, « Sermon sur le culte dû à Dieu », t. V, p. IIO, Dote 3.)
NOTE 8, p. 32.
La ver+u chrétienne de religion est une vertu infuse et surnaturelle. Elle diffère de la religion naturelle par son origine, par son essence, par son objet, par son motif^ et il convient de lui appliquer ce que nous avons dit plusieurs fois des vertus infuses en général. C'est Dieu qui la répand dans notre âme, elle est d'ordre surhumain dans son essence; elle a pour but d'honorer l'auteur de la grâce et non seulement l'auteur de la nature, lies motifs qui l'inspirent sont également surnaturels, ce sont les dons de la grâce et les dons émanés de la grâce.
L'Apocalypse a résumé les motifs qui nous obligent dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel à rendre à Dieu un culte. « Vous êtes digne, dit l'auteur sacré, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, car vous avez créé toutes choses. » Apoc. IV, 11.) Nous sommes tenus^ au point de vue naturel et rationnel, d'offrir à Dieu un culte, parce que nous avons reçu de lui l'être, h' Apocalypse ajoute : a Vous êtes digne de recevoir le livre et d'en ouvrir les sceaux; car vous avez été immolé, et vous avez, par votre sang, racheté pour Dieu les hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toule nation ; et vous les avez faits rois et prêtres, et ils régneront sur la terre. » [Apocalyp. v, 9.) Nous sommes tenus au point de vue surnaturel de rendre à Dieu un culte, car Dieu nous a rachetés et sauvés. (Cf. Jean de Saint-Thomas, Cursus Iheolog., I^ il^,q lx, disput.18, De fructihus Spiritus Sancti, art. 6, n**^ 9, 13.)
NOTE 9, p. 33.
Le culte est surnaturel quand il émane d'une vertu infuse; il est méritoire parce qu'il émane d'une vertu
infuse qui est unie à la charité et qui est informée par la charité. Il faut ajouter que le culte chrétien et le culte juif sont surnaturels, parce que c'est Dieu qui les a établis. Dans l'Ancien Testament, Jéhovah instituait des sacrements, des fêtes, des cérémonies. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a institué les sacrements qui forment la substance de notre culte, il n'a laissé à l'Eglise que le soin de régler les détails de ce culte.
Les modernistes, considérant la religion comme « un fruit propre et spontané de la nature », suppriment la vertu infuse de religion. (Cf. Pascendi, 28, édition Elie Blanc, chez Emmanuel Vitte, Paris, 14, rue de l'Abbaye.)
D'une façon plus explicite encore, les modernistes enlèvent au culte son caractère surnaturel, en affirmant que les sacrements sont(( de purs signes ou symboles ». « Du culte, dit l'Encyclique n° 54-35, il y aurait peu à dire, si ce n'était que sous ce mot sont compris les sacrements; et sur les sacrements les modernistes greffent de fort graves erreurs. Le culte naît d'une double nécessité, d'un double besoin : car, on l'a remarqué, la nécessité, le besoin, telle est, dans leur système, la grande et universelle explication. Le premier besoin, ici, est de donner à la religion un corps sensible; le second de la propager, à quoi il ne faudrait pas songer sans formes sensibles, ni sans les actes sanctifiants que l'on appelle sacrements. Les sacrements, pour les modernistes, sont de purs signes ou symboles, bien que doués d'efficacité. »
L'évolution du culte, d'après les modernistes, est d'ordre purement naturel, comme sa naissance. « Le facteur principal de l'évolution du culte est la nécessité d'adaptation aux coutumes et traditions populaires, comme aussi le besoin de mettre à profit la valeur que certains actes tirent de l'accoutumance. Pour l'Eglise enfin, c'est le besoin de se plier aux conjonctures historiques, de s'harmoniser avec les formes existantes des sociétés civiles. » (Encyc. Pascendi^ 75.)
Par ailleurs, on sait que les sacrements, « purs symboles y), n'ont point, dans la doctrine des modernistes, Jésus-Christ pour auteur, mais qu'ils sont c( nés de ce que les apôtres et leurs successeurs ont interprété une
idée^ une intention du Christ sous l'inspiration et la poussée des circonstances et des événements ». (Lamentabili, prop. 40. Cf. Pascendi, 49.)
M. Loisy traite la question qui. nous occupe, dans l'Evangile et l'Eglise, ch. v; dans Autour d'un petit livre, lettre à un Supérieur de séminaire sur l'institution des sacremeîits; dans Simples réflexions sur le décret du Saint-Office Lamentabili sane exitu, et sur V Encyclique Pascendi dominici gregis.
NOTE 10, p. 33.
A la vertu de religion se rattache le don de piété. Ce don du Saint-Esprit n'a pas seulement des rapports avec la vertu de religion qui est la plus haute forme de la justice, mais avec tout l'ordre de la justice. Sur le terrain de la justice en général, ce don ne se renferme pas dans la voie tracée par la raison humaine, il reçoit sa loi de TEsprit-Saint ; c'est la raison humaine qui règle l'exercice de la justice même infuse, c'est l'Esprit-Saint qui règle l'exercice de la piété considérée comme don.
Le don de piété ne se confond pas avec cette forme suprême de la justice qui s'appelle la religion. La religion, en effet, voit en Dieu le principe de tous les biens, et elle nous oblige, au nom de la justice, à rendra à Dieu, autant que nous le pouvons, tout ce que nous avons reçu de lui. « Religio itarespicit rationem cultusin Deo quod fundat illudin ratione debitimutui, scilicet res' piciendo bénéficia Dei erga nos, et retributionem. quam debemus ei juxta modum talium beneficiorum. » (Jean de Saint-Thomas, Cursus theol, I^II*, q. lxx, disp. 18, art. G, 9.) Par le don de piété, le Saint-Esprit nous pousse à faire abstraction de nous, à rendre un culte à Dieu parce que Dieu, en soi et indépendamment de nous, est infiniment bon et aimable. La religion s'attache au Père céleste comme à un bienfaiteur, le don de piété s'attache au Père céleste comme à l'Etre plein de gloire et de majesté qui mériterait notre culte, même si nous ne profitions pas de sa bonté infinie. Jean de Saint-
Thomas qui est peut-être^ en ce qui concerne les dons du Saint-Esprit, le plus classique et le plus achevé des théologiens dit : « Boniim pietatis, relicUs liis omnibus motivis beneficiorum Dei, gratias agit Deo, et colit ipsum solum, quia in se magnus et pius est... » (Cursus theoL, h II*, q. Lxx, disput. J8, art. 6, n<* 12.)
NOTE i, p, 42.
Deux erreurs s'élèvent contre la doctrine de cette conférence : la première, celle des pharisiens qui tient peu de compte du culte intérieur et qui se contente d'actes matériels ou de rites externes; la seconde, celle des sectes qui, comme le protestantisme, tendent àbannir de la vie religieuse le culte extérieur. Les pharisiens et les scribes affectaient des scrupules excessifs pour tout ce qui concernait les ablutions et les autres pratiques du même genre. « Saint Marc nous les montre, avant chaque repas^ se purifiant soigneusement les mainsetles frottant l'une contre l'autre à poingsfermés, se plongeant même entièrement dans l'eau, quand ils revenaient de la place publique, lavant les coupes, les urnes, les vaisseaux d'airain, le bois des lits où s'étendaient les convives. Et c«s soins infinis n'étaient pas des pratiques qu'on fût libre de négliger, mais des traditions d'anciens rabbis, aussi rigoureusement imposées que les préceptes de la Loi. On devait, pour y demeurer fidèle, chercher même au loin l'eau nécessaire, et le rabbi Akiba fut loué de s'être exposé à mourir de soif en prison plutôt que de boire sans se purifier les mains. Les sadducéens, il est vrai, raillaient de telles minuties, et demandaient aux pharisiens s'ils n'arroscrai>ent pas bientôt le soleil d'eau lustrale; mais ce dédain n'était aux scribes rien de leur empire, et violer une de leurs
observances n'en passait pas moins aux yeux du peuple pour un forfait. » (Fouard, Vie de Jésus-Christ, Jiv. V, ch. i*".) Notre-Seigneur condamnait ces adorateurs qui adoraient des lèvres, qui n'adoraient ni en esprit, ni en vérité. Il enseignait que Dieu, étant esprit, veut un culte correspondant à sa nature, un culte émané de l'esprit. Cependant il était nécessaire dans la Loi ancienne de multiplier les préceptes concernant le culte extérieur. C'était nécessaire dans l'intérêt des méchants et dans l'intérêt des bons. Les premiers, en effet, étaient enclins à l'idolâtrie, il fallait les défendre contre leur propre faiblesse par une multiplicité de préceptes correspondant à la multiplicité des tentations, il fallait, pour ainsi dire, les accabler sous le poids des observances afin que, presque continuellement occupés du service de Dieu, ils n'eussent plus le temps de vaquer à l'idolâtrie. Les bons avaient besoin de ces nombreuses cérémonies afin que leur esprit fût ramené de différentes façons à la pensée de Dieu, afin aussi que les divers avantaîges dont le Christ devait être pour, nous le principe fussent figurés par diverses cérémonies. (Cf. S. Thomas, I* II«^ , q. CI, art. 3.)
NOrE 2, p. 52.
dévolution du culte. — Saint-Thomas, pour expliquer comment le culte du vrai Dieu se spiritualise progressivement et atteint au ciel sa perfection, a écrit cette belle page (P U^, q. ci, art. 2) : « Il y a un double culte de Dieu : le culte intérieur, le culte extérieur. L'homme, étant composé d'une âme et d'un corps, doit consacrer au culte de Dieu ces deux éléments : l'ân^e, par le culte intérieur, le corps par le culte extérieur. De là ces paroles du psaume 73-3 : Mon cœur et ma chair tressaillent vers le Dieu vivant. De môme que le corps est attaché au service de l'àme, de même le culte extérieur est consacré au service du culte intérieur. D'autre part, le culte intérieur consiste à unir l'âme à Dieu par l'intelligence et par l'affection. Dès lors, des divers modes selon lesquels l'intelligence et l'affection s'attachent à Dieu pour l'honorer avec la rectitude convenable, dépen-
dent les divers modes selon lesquels les actes extérieurs de Ihomme sont consacrés au culte de Dieu.
Dans l'état de future béatitude qui nous attend au ciel, l'intelligence humaine verra d'une façon intuitive la vérité divine en elle-même; alors le culte extérieur n'affectera point une forme figurative, il consistera uniquement dans la louange de Dieu, une louange émanant de la connaissance intérieure et de l'amour. Isaïe parle de cet heureux état quand il dit, ch, ii, 3 : On y trouvera la joie et l'allégresse, les actions de grâces et les hymmes de louange.
Dans l'état présent de notre vie, nous ne pouvons pas voir la vérité divine en elle-même : « 11 faut, comme le dit saint Denys, au premier chapitre de la Hiérarchie céleste, que le rayon de cette divine vérité resplendisse jusqu'à nous à travers certaines images sensibles. » Cependant cette manifestation correspondra aux divers états de la connaissance humaine. Dans l'ancienne loi, ni la vérité divine n'étaifvisible en elle-même, ni la voie menant à la vision de cette vérité n'était ouverte ; c'est ce que dit l'Apôtre [Hébreux^ ix, 8). Le culte extérieur devait donc figurer non seulement la vérité qui ne trouvera sa pleine manifestation que dans l'avenir et dans la patrie, mais encore figurer le Christ qui est la voie conduisant à la vérité de la patrie.
Dans la loi nouvelle, cette voie nous a été révélée. Il n'y a plus aucune raison de la représenter en figure et comme une chose future, il faut la rappeler comme on rappelle à l'esprit une chose du passé ou du présent, il n'y a plus à représenter d'une façon figurée et comme une chose future que la vérité dont nous n'avons pas encore reçu la révélation. L'Apôtre parle de cette vérité quand il dit [Hébreux^ x, 1) : La loi n'a qu'une ombre des biens à venir, et non l'image des choses. L'ombre est moins que l'image, l'image appartient à la Loi nouvelle, l'ombre à la Loi ancienne.
NOTE 3, p. 53.
Voici les textes du Concile de Trente contre les protestants : « Si quelqu'un dit que les cérémonies reçues
et approuvées dans l'Eglise catholique, et qui sont en usage dans l'administration solennelle des sacrements, peuvent être sans péché ou méprisées^ ou omises, selon qu'il plaît aux ministres, ou être changées en d'autres nouvelles, par tout pasteur, quel qu'il soit, qu'il soit anathème. » (VIP Session, Can. xni.)
« La nature de l'homme étant telle, qu'il ne peut aisément, et sans quelque secours extérieur, s'élever à la méditation des choses divines; pour cela, l'Eglise, commeune bonne mère, a établi certains usages, comme de prononcer à la messe des choses à basse voix^ d'autres d'un ton plus haut, et a introduit des cérémonies comme les Bénédictions mystiques, les Lumières, les Encensements, les Ornements, et plusieurs autres choses pareilles, suivant la discipline et la tradition des Apôtres, et pour rendre par là plus recommandable la Majesté d'un si grand Sacrifice; et pour exciter les esprits des fidèles, par ces signes sensibles de piété et de religion, à la contemplation des grandes choses qui sont cachées dans ce sacrifice. » (Session XXll, ch. v.)
NOTE 4, p. 56.
S. Thomas (IMI»^, q. lxxxiv, art. 2, ad 2"") détermine le sens des génuflexions et des prostrations en usage dans nos cérémonies. « De même, dit-il, que la prière est principalement dans l'esprit", secondairement dans les paroles qui l'expriment; de même, l'adoration consiste principalement dans la révérence que nous témoignons intérieurement à Dieu, secondairement dans les mouvements extérieurs par lesquels nous affirmons au dehors notre souverain respect pour lui. Ainsi nous fléchissons le genou pour marquer combien nous sommes infirmes lorsque nous nous comparonsàDieu. Ainsi nous nous prosternons la face contre terre pour nous convaincre que, par nous-mêmes, nous ne sommes rien. »
La liturgie dominicaine oblige les religieux à cinq espèces principales de mouvements extérieurs qui symbolisent cinq espèces de sentiments. La simple inclination de tête figure la soumission de l'esprit à
Dieu. L'inclination moyenne et l'inclination profonde figurent une soumission plus affirmative de tout l'être supérieur; la cfcnullexion, la consécration à Dieu de ce que, en nous, il y a de matériel et d'inférieur; la prostration et la venin qui consiste à s'étendre tout de son long et la face contre terre sont une sorte de consécration de toute notre personne à la Divinité.
NOTE 5, p. 57.
Le P. Lacordaire a écrit une page admirable sur le culte extérieur que saint Dominique rendait à Dieu. Il dit : « Quand donc il (saint Dominique) se sentait seul, protégé dans son amour par l'ombre et le silence, il entrait avec Dieu dans d'ineffables épanchements. Le temple, symbole delà cité permanente des anges et de^r saints, devenait pour lui comme un êlre vivant qu'il attendrissait de ses larmes, de ses gémissements et de ses cris. Il en faisait la ronde en s'arrêtant à cha |ue autel pour prier, tantôt incliné profondément, tantôt prosterné, tantôt à genoux. C'était ordinairement par l'inclination profonde qu'il commençait à révérer Jésus- Christ, comme si l'autel, signe et mémoire de son sacrifice, eût été sa personne même. Il se prosternait ensuite la face contre terre, et on l'entendait dire tout haut ces paroles de l'Evangile : « Seigneur, ayez pitié de moi qui suis un pécheur » ; et celles-ci de David : « Mon âme est attachée au péché, donnez-moi la vie, selon notre promesse », et d'autres semblables. Lorsqu'il s'était relevé, il regardait fixement le crucifix, puis il fléchissait le genou un certain nombre de fois, regardant et adorant tour à tour. De temps en temps, cette contemplation muette était interrompue par des éclats de voix, il disait : a Seigneur, j'ai crié vers vous, ne vous détournez point de moi; ne vous taisez pas de moi y), et d'autres expressions tirées de l'Ecriture. Quelquefois sa génuflexion se prolongeant, la parole n'arrivait plus de son cœur jusqu'à ses lèvres, il semblait entrevoir le ciel par l'intelligence, et il essuyait ses larmes sur ses joues; sa poitrine était haletante, comme celle du voyageur qui
approche de sa patrie. D'autres fois il se tenait debout, les mains ouvertes devant lui à la manière d'un livre, et il semblait lire attentivement, ou bien il les élevait des deux côtés jusqu'aux épaules, comme un homme qui écoute, ou bien encore il s'en couvrait les yeux, pour méditer plus profondément. On le voyait aussi dressé sur la pointe des pieds, le visage au ciel, les mains jointes au-dessus de la tête en forme de flèche, puis les séparant comme pour demander, et les rejoignant comme s'il eût reçu, et en cet état, où il ne paraissait plus tenir à la terre, il avait coutume de dire : u Seigneur, exaucez-moi pendant que je vous prie, pendant que j'élève mes mains vers votre sacrée demeure. » Il y avait un mode de prier qu'il n'employait que rarement, lorsqu'il voulait obtenir de Dieu quelque grâce extraordinaire, c'était de se tenir droit, les mains et les bras fortement étendus en croix, à l'imitation de Jésus-Christ mourant et poussant vers son Père des clameurs puissantes qui sauvaient le monde. Ildisait alors avecun ton de voix grave et distinct : « Seigneur, j'ai crié vers vous, j'ai étendu mes mains vers vous, tout le jour, j'ai étendu mes mains vers vous, mon âme est devant vous comme une terre sans eau, exaucez moi promptement. » Il avait ainsi prié lorsqu'il ressuscita le jeune Napoléon; mais ceux qui étaient présents n'entendirent point les paroles qu'il prononçait, et ils n'osèrent jamais lui demander ce qu'il avait dit. » (P. Lacordaire, Vie de saint Dominique,