LÀ MODESTIE ET LA. PASSION DE SAVOIR
Emikentissime Seigneur (1).
Excellence (2).
Messieurs,
Par nature, noii'< desirons savoir. Naturn deskJeramus scirc. Nol)le désir! En récoidaiit, nous arrivons à découvrir et à posséder la plus belle chose du monde : la vérité. Aussi la religion du Dieu gui a dit : « Je suis la Vérité », encourage partout les docteurs et leur réserve une place honorée. Mais il en est de ce désir comme des autres, il a besoin d'être réglé. Il faut le réveiller (piand il sommeille, lui rendre sa flamme quand il l'a perdue, l'empêcher de s'éteindre dans une négligence et une paresse qui
(1) s. Em. Mgi- le Canl. Pubois, Arch. de Paris.
(2) S. Exe. ^li;r Ceretti, Xoiice apostolique.
couduiseut à une honteuse ignorance. Il faut aussi le contenir et le soumettre aux lois de la discrétion, de peur qu'il devienne une passion aveugle, la passion de tout voir, de tout entendre, de tout respirer, de tout expérimenter, de connaître par tous les moyens, la passion de griser notre esprit, notre imagination, notre mémoire, nos sens, l'impatience fébrile d'arracher aux êtres les secrets que la Pi'o- Aidence ne leur permet pas de Hvrer. La modestie chrétienne nous met à l'abri de ces défaillances et de ces excès. Comment s'acquitte-t-elle de cette double fonction ? Je vais essaver de vous le dire.
D'abord. la modestie chrétienne ne nous interdit ni de rechercher la Aérité avec ardeur ni de l'étudier avec constance. S'emparer de la vérité, la contempler, la glorifier, la répandre est. en soi, l'acte le plus sublime de la vie.. Ipsa veritatis cognitio, per se loquendo hona est (1). Le roi des philosophes anciens et après lui saint Thomas et son Ecole, affirment que la principale perfection et la principale joie de l'homme viennent de l'opération par laquelle l'esprit se développe et s'enrichit au contact de la vérité. La moindre vérité est un trésor qu'il faut garder soigneusement et jalousement. Précieuse en elle-même,
(1) II» Il'^e q. 167, art. 1.
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elle l'est aussi à cause des services qu'elle uous rend. Il n'y a pas une parcelle de lumière qui ne puisse jouer, pourvu qu'on n'en abuse pas, un rôle heureux soit dans l'ordre matériel, soit dans l'ordre spirituel et moral. Tantôt nous en tirons parti pour augmenter notre bien-être, guérir nos maladies, réparer nos forces, exploiter avantageusement les énergies de la nature, amélioi-cr notre sort. Tantôt c'est notre àme (pii eu profite dans rinhMvl do son avancement el de sa sanctification: car si. contrairement à l'idée de Plalon. la science n'est pas la vertu, son sage emploi est d'un puissant secours pour la vertu. Mépriser une science <|uelconque, parler dédaigneusement des hommes qui consacrent leurs jours à l'étude de Dieu et de l'univers, au lieu de les considérer comme des bienfaiteurs, c'est lomber dans une intempérance que la modestie, faite de raison, n'autorisera jamais. Un mysticisme étroit montre parfois à la science une hostilité fanatique, craint tout progrès et toute invention: on croirait, à l'entendre, (jue la foi et la piété succomberont si l'on [)rète' à la science quelque attention et quelque crédit. N'écoutons pas ses conseils, soyons persuadés (lue. loin de se combattre, la raison et la révélation, deux rayons émanés du même foyer qui est Dien, ne peuvent que se renforcer mutuellement.
Toute science est utile, mais il y a tles sciences nécessaires à tous les hommes, parce qu'il y a des vérités dont personne ne peut se passer. Sur
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ce tei'raiii. la négligence est inexcusable, l^n pelit nombre parmi nous est appelé à suivie le mouvement des étoiles, les mœurs des insectes, la vie du cèdre ou de l'hysope, d'analyser les éléments physiques ou chimiques, de fouiller les entrailles de la terre ou les archives de riiistoire. d'interroger les textes et les manuscrits, d'approfondir la philosophie, la théologie, l'iiistoire, la mystique. Mais, tous, nous sommes obligés de nous inquiéter des principes qu'il faut adopter pour organiser notre vie. pour remplir nos devoirs, pour atteindre notre fin dernière. Dans la langue chrétienne, cette science s'appelle la science du salut. Elle nous révèle l'existence de Dieu, elle affirme les droits de Dieu à être servi et adoré, elle nous enseigne à nous conduire d'après les préceptes de la loi éternelle, à rendre au Christ, à l'Eglise, à la famille, à la société, à nos chefs, à nos égaux, à nos inférieurs ce qui leur est dû. à nous traiter nous-mêmes avec le- respect que mérili^ une créature faite à l'image de son auguste Auteur, à éA'iter les actes qui pi'O faneraient notre corps ou notre àme. En un mot, cette science nous initie aux grandes questions expliquées dans l'Evangile et dans le catéchisme. Les vérités de l'Evangile et du catécliisme s'imposent rigoureusement à l'attention de tous, Messieurs. Il n'est permis à personne de les ignorer, il est prescrit à chacun de leur assigner la première place dans ses préoccupalions intellectuelles et dans l'éducation des enfants.
TROISIEME CO.NKEKE.NC.E
Chacun, suivant son état, dcvi-a les étudier dune façon plus ou moins parfaite, leur consacrer plus ou moins de loisir; mais, à moins que son extrême Imrbarie ou une incapacité radicale ne le relègue pas hors de l'humanité, chacun sera coupable si, par défaut de zèle, il narriAe pas à sen assimiler la substance dune manière suffisante. En effet, il s'agit de vie ou de mort pour les individus et pour les peuples. ]Vous condamnons sé\"^remenl les sectes qui autorisent le suicide, les malheureux qui attentent à leur existence, les insensés ([ui sous prétexte de mortification s'abstiennent de toute nouriilure et se laissent périr; nous é[)rouvons une juste indignation contre les criminels ([ui réduisent une nation à la misère et à la famine; nous ne serons pas moins formels contre quiconque se privera luimême ou privera les autres de la divine vérité (jui est pour notre àme le pain de vie.
Quel scandale, ^lessieurs! Une partie de nos contenq^orains se montrent d'une indifférence absolue au sujet de ces grands problèmes. Aucune envie d"y appliquer leur pensée, de dissiper en eux mêmes les ténèbres où ils sont plongés en matière de religion ou de morale. D'où viennentils/ Où vont-ils? Quel sort les attend à l'heure de la mort qui accourt, qui approche, dont ils sentent déjà le souffle glacé? C'est le moindre de leurs soucis. Ils mangent, ils boiAent, ils chantent, ils dansent, ils vovagent ; du matin au soir, ils sont
LA VEUTU DE TEMl'EKANCE
en proie à la fièvre des affaires et des plaisirs, mais ils ne trouvent pas le temps de défricher le sol inculte de jeur conscience, d'écouter, ne fût-ce que quelques minutes par semaine, la voix des maîtres qui les instruiraient. Le Sauveur du monde crie : a Tout est prêt, venez à mon banquet, venez boire au torrent lumineux qui descend des hauteurs et remonte jusqu'à Téternité ». A ce pressant appel, combien répondent froidement comme les invités de l'Evangile : «J'ai acheté une terre, il faut que j'aille la voir, je vous prie de m'excuser: j'ai acheté cinq paires de bœufs, je Aais les essayer, je vous prie de m'excuser ; je viens de me marier, je ne puis aller » ; c'est-à-dire : mon commerce, mes intérêts matériels, mes joies terrestres prennent mes jours, il ne me reste pas la possibilité de méclairer sur les principes sans lesquels je ne saurais orienter ma vie, ni régler mes actions. La mode^stie fait partie de la morale et la morale veut que l'amour du savoir aboutisse au moins à la connaissance dont nous avons un besoin absolu pour nous sanctifier en ce monde, et. après notre passage en ce monde, entrer dans le royaume des cieux. Arrière donc ce flegme insensé qui nous rendrait comme étrangers à la solution du problème le plus essentiel et ne manquerait pas de nous perdre à jamais! Et quelle responsabilité n'encourent pas les parents qui, par inconscience, par légèreté, par irréflexion, par impiété, ne donnent aucune part à la cul dire religieuse dans l'instruction
TROISIEME CO.NKERE.NCE / i
de leurs enfants? Plus tard, ils s'affligeront des effets de leur méthode pédagogique, ils s'étonneront que leurs descendants outragent la pudeur, la droiture, la probité, l'honneur. Qu'ils s'accusent avant de gémir ! En leurs enfants ils ont, délibérément ou non, laissé s'étioler, étouffé peut-être, le désir naturel, impérieux que nous avons de connaître le monde et surtout de connaître T Auteur du monde. Ils ont abandonné sans boussole, sans flambeau, ces jeHues êtres au hasard des courants et des tempêtes, ils pleurent aujourd'hui sur de lamentables naufrages : ils récoltent ce qu'ils ont semé. — Un jour, dans un hôpital situé non loin d'ici, le ministre de Dieu assistait un mourant qui, à dix-neuf ans. au soir d'une fête de famille, s'était tiré une balle en pleine poitrine. Pendant que le prêtre suggérait doucement au jeune homme des pensées de foi. d'espoir, de repentir, la mère, folle de douleur, disai. : « Voilà le fruit de l'éducation sans Dieu. (1) »
Il y a des connaissances générales qui sont néc.essaires à tous les hommes, d'autres sont spéciales et nécessaires à ceux-ci ou à ceux-là suivant les professions. Il y a la science du prince, du magistrat, du capitaine, du père de famille : la science de l'orateur, du professeur, de l'écrivain, du prêtre, du confesseur, de l'apôtre. Exercer un métier sans y être compétent, c'est témérité. Pour y être com-
(l) Aiippnd., N. 1, p. 300.
7<S I.A VKIitU f)K lEMVÉRXyVM
pctenl. il laiil en cou uni Ire les obligations. Quand on est chargé dnn peuple, dun tribunal, dune armée, d'un foyer, c'est-à-dire du bien public, de la justice, de la défense nationale, de l'avenir de la société domestique, on n'a pas le droit d'ignorer les principes politiques, juridiques, techniques, moraux, requis i)our rem[)lir honorablement sa fonction. Que de fois, le défaut de culture intellectuelle a été la cause de catasti«ophes pour les nations ! Que de fois l'incapacité d'un capitaine a précipité les régiments dans de sanglantes défaites! Est-il rare qu'un juge, un avocat improvisés envoyent l'innocent à l'échafaud et rendent la liberté au scélérat ! Combien d'enfants se sont perdus parce que leurs parents n'entendaient rien à l'éducation! Parler, enseigner, écrire, répandre des idées, les communiquer à nos semblables, et, ainsi, agir sur son siècle, en changer les courants, en diriger la marche, en augmenter la puissance et la gloire, saisir les âmes, former les consciences, réfuter les sophistes, ramener les pécheurs au bien, les absoudre, annoncer l'Evangile, en faire passer la lumière dans l'esprit des autres, traiter du symbole ou du décalogue. est-il une mission plus belle et plus méritoire? Non, Messieurs. Mais autant elle est relevée, autant elle exige une préparation sérieuse et, par suite, de longs et constants efforts. Celui-là est réellement digne de devenir le héraut d'une vérité, qui en est deux fois le maître. (|ui la distingue de toute erreur, qui en saisit forte-
TRÛISIÈJII-: CO.VFÉREACE 79
ment les nuances, en analyse subtilement les éléments, en conçoit d'une manière précise l'ensemble et les détails, en rend dans un style clair, sobre, nerveux, l'énergie et la délicaiesse. Ah! qu'il est facile ici, de se heurter aux écueils, de mêler de l'ivraie au bon grain, d'offrir à nos disciples, à nos auditeurs, à nos lecteurs un breuvage empoisonné!
Pourtant une doctrine fausse, surtout quand elle touche à la direction de la vie privée ou publique, est du mal et du crime en germe; une doctrine relâchée ou diminuée est un encouragement à la licence : une doctrine rigoriste et exagérée rebute le bon sens, désespère les bonnes volontés. Il importe donc absolument qu'avant de parler, d'écrire, de professer, de prêcher, on apprenne à penser. Or. c'est à force de recueillement actif, de réflexion, de méditation, de raisonnement, c'est en Ct'itiquant ses propres méthodes, ses propres syllogismes, en obserA'iant, en consultant, en s'appliquant à l'étude, que l'on apprend à penser, que l'on acquiert progressivement les qualités propres au docteur digne de son nom. Il nous en coûte parfois de pâlir sur les livres, sur les textes, sur les documents, de rester les esclaves de notre labeur, lorsque nous aimerions à nous reposer, à nous distraire, à respirer tranquillement l'air embaumé des nouveaux printemps, à errer au travers des bois ou le long des côtes. A ces heures de lassitude, pour ne pas dire de dégoût, nous trouvons un complice dans notre corps que le travail cérébral épuise et exaspère.
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« E:r parte natiirœ corporalis. hotno niclinaiur ad hoc ut laborem inqulrendi scientiam vitet (1). » L'amour du savoir secoue cotte nonchalance, triomphe (les répugnances physiques que nous éprouvons ù reprendre notre tâche. Laus virtutis Jtujusnwdi consisiit in quadam vehemcntla intt'ulionis ad scientiuni reruni percipiendam (2). » Cet amour nous enchaîne à son objet, son aiguillon nous stimule en nous forçant à revenir à notre besogne et à l'achever. Jusqu'à la fin il nous contraint de contempler la vérité, à user de notre talent pour la conquérir. Etendu sur le grabat où il allait expirer, saint Thomas dAquin cherchait encore la lumière dans le Cantique des Cantiques, il en interrogeait encore les versets mystiques et. impatient de sabreuver à la vision suprême, oro fiât illud quod tani sitio (3), il suppliait Dieu de l'associer à la contemplation parfaite des Bienheureux, per apertam visionem comprehensoruni (4).
La tempérance règle l'amour du savoir. Pour que cet amour soit d'accord avec la morale, il faut d'abord qu'il soit pur et désintéressé.
Cette qualité lui manque lorsque le but qu'il pour-
(1) II" II»e q. 166, art. i, ad. G»"-.
(2) Ibid.
(3) Adoro te.
(4) In CanttnimCanticorum. Cap. VIN. //( jinc Cl'. A|ipoinl.,.N. 1. p. iiOi.
TROISIÈME COXFÉRE.NCK 81
suit n'est pas honnête. Il en est qui étudient, non pour posséder la vérité, devenir meilleurs, servir plus efficacement Dieu, leur prochain, leur pays, mais pour s'exalter eux-mêmes, avoir un nom, être appelés au sein des aréopages : ils ne veulent connaître qu'afin dêtre connus. Ils se livrent avec acharnement au travail; mais ce qui les excite jour et nuit, c'est la folle envie d'abaisser leurs rivaux, l'ambition de s'élever, par l'importance de leurs découvertes, par la perfection de leurs systèmes, par l'originalité de leurs aperçus, au-dessus de leurs émules. A peine sont-ils parvenus à leur but que, ne reculant devant aucune intrigue, aucune bassesse, ils demandent impérieusement la couronne à laquelle ils piétendent. Pressés de réussir, ils ne sont effrayés d'aucune démarche, pas même des plus dégradantes, ils se condamnent à des visites que leur interdit la dignité la plus élémentaire. Rien ne leur coûte : ils emploient tour à tour la prière ou la flatterie à l'adresse de ceux dont ils réclament le suffrage et l'appui ; ils recourent à la détraction, à la calomnie dans le dessein d'écarter et de vaincre ceux qui leur disputent la gloire. On les voit aux genoux de maîtres dont ils se moquent, de politiciens qu'ils méprisent! Dans leur intention, la science n'est pas destinée à faire luire et régner la vérité, elle est destinée à faire triompher leur orgueil et leur personne. L^nion honteuse du savoir et de la vanité, que la morale défend comme elle défend l'union des princes et des
LA VERTU DE TEMPÉliA.XCE (1
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courtisanes ! Je ne dis pas qu'il nous soit toujours interdit d'aspirer aux grades ou aux titres: parfois, c'est un moyen d'assurer aux idées saines un plus large et plus lointain rayonnement, je dis que cette ambition n'est plus légitime, si elle franchit les limites et si elle subordonne l'amour du savoir à la passion des grandeurs. Quidam volunt scire, ut sriantur ipsi, cl turpis vanitas est. Ainsi s'exprime saint Bernard (1). La modestie chrétienne nous maintient à ce sujet dans les sentiments d'une lïère humilité, vertu d'autant plus admirable qu'elle est associée à une Aaleur exceptionnelle.
La seconde profanation du savoir vient de son alliance avec la cupidité. Il est naturel et juste qu'un auteur vive de sa plume. Il m'est agréable d'avoir aujourd'hui l'occasion de le proclamer : c'est une indignité de traiter médiocrement les ouvriers de l'esprit. A notre époque, on parle constamment de relever les salaires, d'augmenter le bien-être des tra- A'ailleurs; on ne peut qu'applaudir à ce mouvement de générosité, aussi longtemps (^u'il n'offensera pas la justice. Mais pourquoi cette louable disposition ne s'étend-elle pas à ceux que j'appellerai les prolétaires de l'intelligence? X'est-ce pas une odieuse ingratitude de n'accorder que des honoraires dérisoires à des écrivains, à des publicistes d'une distinction incontestable? Combien, parmi eux. traînent leurs jours
( 1 ) s. Reb>ard, in Canlicum. Scrnio xxxvr. (^f. Aiiprnd., N. 3, p. 302.
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dans une gène voisine de la pauvreté, sinon de la misère ! N'a-t-on pas vu les hommes de génie oubliés et abandonnés! Plus d'une fois, les sociétés dont ils étaient les bienfaiteurs se sont complètement désintéressées de leur sort, leur onl refusé des subsides, les ont contraints de renoncer, faute d'instruments, de laboratoires, de ressources, à des expériences qui eussent liàlé leurs merveilleuses et utiles découvertes. Les anciens avaient une autre conception de leurs devoirs. Ils professaient que l'Etat, en vertu même de son autorité, est chargé de prendre sur le trésor public, de pourvoir libéralement aux besoins des savants, de leur garantir une aisance honorable, afin que. à labri de la nécessité, ils puissent, en toute indépendance, s 'applic'uer à l'étude. Ne craignons pas, Messieurs, d'entrer dans cette idée et de récompenser avec magnificence, non les charlatans, mais les promoteurs éminents de la pensée humaine ou religieuse. Autre chose est de considérer la science comme une marchandise, de l'aimer dans la mesure où eUe rapporte, de la céder au plus offrant, de la trahir pour en tirer un bénéfice supérieur. Entre les docteurs contents d'une vie simple et ceux qui ne rè- Aent que luxe et richesses, nous n'hésiterons pas. L'amour des premiers pour la science est pur, l'amour des derniers est mêlé de cupidité. Gomme tous les amours, l'amour du savoir a sa pudeur à laquelle il doit sa beauté : cette pudeur se perd dans le trafic dont nous avons parlé. Quidam scire
volant, ut scientiam suant vendant; et turpis quœstus est (1). dit encore saint Bernard.
L'amour du savoir se corrompt aussi lorsqu'il est inspiré par la volonté de mal faire. C'est, en effet, un amour criminel qui nous pousse à rendre nos connaissances plus profondes et plus étendues pour satisfaire des passions inavouables. Il devient barbare, si. instrument de la haine, il ne scrute les mystères de la nature qu'en vue de nuire au prochain, de ravager, de ruiner, d'anéantir une nation voisine, de plonger le monde dans l'épouvante, le deuil, le sang. Il devient inique, si. à la merci de l'injustice, il nous entraine à pénétrer les questions de droit afin de mieux tourner les lois, afin de mieux plaider, grâce à une habileté consommée, la cause des scélérats et de mieux combattre les intérêts des honnêtes gens. Il devient impudique, si. appliquant notre pensée aux choses de la médecine et à la solution des problèmes qui s'y rapportent, il n'a qu'un but, nous procurer, ou procurer aux autres des jouissances intenses, raffinées, renouvelables aussi longtemps et aussi impunément que possible. Il devient impie, s'il ne nous suggère le goût de l'histoire, de l'exégèse, de la pliilosophie qu'afin de nous amener à nier plus puissammentDieu et le Christ, et à ravir aux âmes la foi dans les réalités éternelles. Hélas ! souvent l'amour du savoir s'est prostitué. Une haine savante, une
(1) S.|îBerî(ard. In canlicum. Sermo xxxvi, n. 3.
TROISIÈME COiNFÉRENCE 85
injustice savante, une débauche savante, une impiété savante sont les fruits de cet amour égaré qui emprunte la laideur des vices auxquels il permet d'éclater avec impudence.
L'amour du savoir soumis à la tempérance et à la modestie chrétiennes est ordonné. En quoi consiste Tordre auquel il obéit? Il consiste premièrement à respecter la hiérarchie des questions. Il y a, nous le disions à l'instant, des connaissances utiles et des connaissances nécessaires, des connaissances nécessaires à tous, des connaissances nécessaires à quelques-uns. Il est évident que les connaissances nécessaires s'imposent à nous plus impérieusement que les connaissances simplement utiles. Nous éprendre de cellas-ci et faire fi de celles-là, est une aberration. v)ui que aous soyez, il importe souverainement que vous possédiez en pleine certitude les vérités fondamentales cjui peuvent seules éclairer notre chemin de la terre au ciel. A quoi nous servirait de connaître les astres, les animaux, les plantes, si nous ne nous connaissions pas nous-mêmes? A quoi nous serA'irait de connaître la structure de notre corps, la circulation de notre sang, si nous ne connaissions pas notre àme, son immortalité, les obligations qui découlent de sa nature, de sa vocation, de sa prédestination surnaturelle ? A quoi nous servirait de connaître la création, si nous ne connaissions pas le Créateur
80 LA VKRTU DK TEJIPÉRAACE
et le Sauveur qui nous appellent et nous attendent?
Secondement. Tordre consiste à ne jamais négliger un devoir grave, urgent, sous prétexte d'élucider une thèse et de progresser dans la science. Un père qui abandonnerait ses enfants à des serAateurs, un ouvrier qui jetterait son outil, un chef d'Etat qui n'accorderait aucune attention aux affaires publiques, un chrétien qui renoncerait à la prière, à la sanctification du dimanche ; tous ces hommes, dis-je. qui manqueraient à un devoir positif pour se livrer à un labeur intellectuel qui n'est pas indispensable, montreraient un amour intempérant du savoir. . Troisièmement, notre amour du savoir quand il est ordonné, tend à Dieu. Tous les êtres sont des reflets de la beauté de Dieu et de ses perfections. Une science qui. soit directement et par elle-même, soit indirectement et à laide d'une science supérieure, ne remonterait pas de ces reflets jusqu'au soleil éternel d'oii ils émanent; une science qui ne rapporterait pas sa pauvre lumière à la lumière inaccessible, la vérité secondaire qu'elle découvre à la Vérité première, s'arrêterait dans sa voie et transgresserait Tordre des choses. Cet ordre exige que, chacune à sa manière, toute science des créatures nous achemine vers le Créateur.
Pourquoi donc, dans notre amour du savoir, sommes-nous si peu fidèles à ces maximes? Les uns suivent scrupuleusement les progrès de sciences
THUISIKMK CO.VFKKE.NCE 87
suballeriiL's. de sciences à peine utiles, sans un regard pour la science suprême. Ils s'attardent toute une vie devant une famille d'insectes, et leur ignorance de la morale et de la religion est absolue. Les autres sacrifient à leur amour de la science leurs devoirs de père, dépoux, et le culte de Dieu. La plupart se renferment dans l'étroitesse du champ intellectuel qu'ils ont choisi, concentrent toute leur attention sur un phénomène, sur un événement, et refusent de s'élever plus haut, de saluer derrière le monde, les phénomènes, les événements, le Dieu qui les fait éclore. Désordres et excès qu'il appartient à la tempérance de corriger.
Enfin, Messieurs, à Tamour du savoir la modestie chrétienne demande de la sobriété. Les mystiques parlent de la gourmandise spirituelle, maladie des commeui^^ants surtout, impatients de goûter toutes les douceurs et tous les transports que Dieu accorde aux saints. De même il y a une gourmandise intellectuelle, cslle de l'homme qui veut tout savoir. S'agit-il d'Ecriture Sainte, il entend expliquer chique phrase et chaque mot dictés par l'Esprit aux Prophètes ou aux Apôtres. Léon XIII dénonçait ce travers dans l'Encyclique Providentissimus. « Les livres inspirés, disait-il, sont l'œuvre de l'Esprit-Saint. les mots y cachent nombre de vérités qui surpassent de beaucoup la puissance et la pénétration de la raison humaine, à savoir les
88 LA VERTU DE TEJll'ÉRA.NCE
divins mystères et ce qui s'y rattache. Le sens est jiarfois plus étendu et plus voilé que ne paraîtraient rindiqjicr la lettre et les lois de l'herméneutique ; en outre, le sens littéral renferme lui-même d'autres sens qui servent soit à éclairer les dogmes, soit à donner des règles de vie. » (1) S'agit-il de l'avenir, de l'autre monde, du mystère des cœurs? L'homme dont je parle a hâte d'en forcer les portes. Aucun moyen ne lui répugne. Il est à l'affût des devins, il interroge les tables tournantes, les astres, les mains, les médiums, les bohémiennes, les somnambules, les diseuses de bonne aventure. Il consulte les démons, il évoque les morts, il se rend au sabbat, il entre dans les temples de la théosophie. du spiritisme, de l'occultisme, du satanisme. Je n'ai pas à dire aujourd'hui que ce malheureux est d'ordinaire la victime de mille supercheries, le jouet d'imposteurs et d'escrocs habiles à exploiter sa passion et à s'en moquer. Je n'ai pas à rappeler la part de superstition que suppose une pareille impatience, ni à montrer qu'en se mettant en rapport avec des puissances inconnues, on s'expose, au point de vue naturel et surnaturel, physique et moral, à de réels dangers. J'ai à dire, en restant dans mon sujet, que, à ce degré et sauf de rares exceptions dont une extrême prudence est juge, l'aniourdu savoir est un dévergondage intellectuel et le comble de l'indiscrétion. — Altiora te ne quœsieris, dit l'Ecclésiastique à son disciple : « N'essayez pas
(1) Appenil., X. 'k p. 302.
TROISIÈME COM-KRE.NCE «S9
(le connaître ce qui est au-dessus devons, ne tâchez pas de pénétrer ce qui surpasse vos forces; pensez toujours à ce que Dieu vous a commandé, n'ayez point la curiosité d'examiner un trop grand nombre
de ses œuvres Vous n'avez que faire de voir de
vos yeux ce qu'il a plu à Dieu de vous cacher (1). » La modestie est d'accord avec la sagesse. Elle nous impose la réserve dans le domaine des réalités qui nous sont inaccessibles. En ce qui les concerne, elle règle notre attitude d'après les paroles de Notrc- Seigneur : « Beati qui non viderunt, et crediderunt. Bienheureux ceux cpii n'ont pas vu, et qui ont cru (2) y>. En ce qui conciM'ne l'avenir, elle nous habitue à respecter cet autre avertissement du Maître : « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Non est vestruii nosse tempora vel inonienlti quse Pater posuit in sua potes ta te (3) ».
Je résume les leçons de ce discours pour les confier à votre mémoire et à votre conscience. Premièrement la modération chrétienne n'est point ennemie du savoir: elle nous incline au contraire à rechercher toutes les vérités accessibles à notre esprit. Elle nous incline impérieusement et d'abord à nous pénétrer nous-mêmes, et quiconque dépend de nous, des vérités indispensables à notre
(1) Ecclésiastique, m, l-l. 23.
(2) S. Jean, xx, 29.
(3) Actes I, 1. Cf. Appond., .\. .;, p. :iO:].
90 LA VKKTl DE TEilPKRA.NCI-:
sailli. Elle nous presse encore (Vétudiei' de notre mieux les sciences profanes ou sacrées qui se rapportent à notre vocation et nous permettent d'en remplir comjiie il faut les devoirs. Appliquez-vous à vous-mêmes ces enseignements, Messieurs, mettezles en pratique pour votre propre compte. Insistez auprès de vos enfants afin quils s'instruisent d'une manière sérieuse et approfondie des obligations que leur imposent leur foi et leur état. Exigez que les maîtres de votre choix fassent porter avant tout leur sollicitude sur les proiîlèmes qui intéressent au suprême degré l'avenir terrestre et éternel de votre postérité.
Ah 1 si l'on connaissait mieux la doctrine du Chi-ist et de TEglise. si l'on connnaissait mieux les préceptes que la morale nous rlicte suivant la diversité de nos conditions, que de préjugés, que de malentendus seraient dissipés! ^jue de malheurs seraient évités à noire société! (|iie de calomnies, d'outrages, de blasphèmes seraient épargnés à la religion ! que d'auteurs corrigeraient leur manière de [)enser et d'écrire ! que d'hommes politiques changeraient de langage et d'attitude, défendant ce (|u"il altafjuent et adorant ce qu'ils brûlent! Aujourd'hui, on s'élève, non sans motif, contre le règne de l'incompétence, incompétence de ceux c{ui exercent de hantes fonctions, incompétence des avocats chargés de notre cause. D'où provient cette incompétence sinon (Tune ignorance lamentable des choses ,
TROISIÈME CO.M'ÉRK.NCE 91
des lails el des personnes? Ne ci'aigiions pas. eu ce domaine, de réchauffer partout le zèle, de demander à tous de s'informer, d'apprendre ce qu'il est nécessaire de savoir. Après cela, interrogeons la nature, l'histoire, les livres saints, la théologie, la philosophie, mais étudions afin de rendre témoignage à la lumière, non afin de nous glorifier nous-mêmes, afin de devenir meilleurs, non afin de nous enrichir, ou de commettre plus . puissamment, plus longtemps, plus impunément le mal: afin d'édifier et non de détruire. Ne cédons pas à cette funeste curiosité qui nous pousse à vouloir pénétrer à tout prix les mystères que Dieu délibérément a couverts dun voile. Contentons-nous de l'héritago que nous avons reçu, cidtivons-le sans permettre à l'amour du savoir de dégénérer en supersiitio.i et en témérité. Attendons humblement l'heure où la vérité première, répondant à notre impatience, se révélera dans toute sa splendeur et nous rassasiera de ses clartés. Salinbor rum apparucril yloria tua.