LES EFFETS DE LA COLÈRE
Sol non orridal super iracundiam restlram.
Que le soleil ne se couche pas sur votre colère.
Ephésiens, lY. 26.
Messieurs,
Il y a une sainte colère inspirée par le» zèle de la justice, par le désir de maintenir sur la terre le règne de cette vertu et de venger les outrages qui lui sont faits. Cette passion devient coupable lorsqu'elle éclate sans cause, lorsque, nous, faisant perdre complètement possession de nous-mêmes, elle nous entraîne à des intempérances contraires aux lois de la mansuétude et de la modération. C'est alors un des péchés contre lesquels le Saint-Esprit, par la bouche
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des Prophètes, de Jésus-Christ, des Apôtres, nous a mis le plus eu garde. Les auteurs de l'Ancien Testament nous exhortent à fuir l'homme irascible, car il est insupportable. A leur avis le prince qui surmonte son impatience est au dessus de celui qui prend les villes (1), et mieux vaut habiter au désert qu'avec une femme emportée. Dans son discours sur la montagne, Xotre-Seigneur nous dit : « Quiconque s'irrite contre son frère sera puni par le juge. » Si au moment d'aller porter à Fautel nos offrandes, nos louanges, nos adorations, nous nous rappelons qu'un de nos frères a quelque chose contre nous, il veu que nous opérions notre réconciliation avec lui. et qu'ensuite seulement nous présentions nos hommages à la Divinité (3). Saint Paul ordonne aux pères de corriger et d'avertir leurs enfants sans les exaspérer par de la mauvaise humeur (4), aux maîtres d'épargner les menaces à leurs serviteurs (o), aux ministres de l'Evangile d'éviter l'irritation dans leurs rapports avec les fidèles; non iracundum, 7wn pcrcussoret/i (6), Il nous défend à tous d'entretenir du ressentiment contre qui que ce soit.
Lercve du converti de Damas serait de voirions les chrétiens unis dans une concorde parfaite et durable,
(1) Proierht'X, xvi, 32.
(2) Proverbes, xxi, 19.
{.{) S. Matthieu, v, 22, 21.
('») /•J/j/iésienu, vi, 4.
(il) Ephésienx, vi, 9.
Hi) TiTE. I, -.
l'REMiÈRE INSTRUCTION 18S
si feri potesf, ciiin omnibus pacem habentes (1). C'est que la colère déréglée n"est pas seulement un péché en elle-même, c'est un péché capital, un principe de maux graves, nombreux et parfois de crimes irréparables. Nous parlerons ce soir des effets de cette coupable passion.
La colère fait d'abord éclater en nous de mauvais sentiments. Lorsque blessés ou croyant l'avoir été, nous nous abandonnons à la colère, notre àme devient le théâtre d'une tempête qui ébranle tous les éléments de notre être. La respiration s'accélère, les mains et les pieds sont en un perpétuel mouvement, les yeux se remplissent de flammes, et quelquefois s'injectent de sang, la face s'empourpre et se congestionne, la langue s'embarrasse, tout le corps tremble. Quelle doit être au dedans l'àme dont au dehors l'image est si horrible ?
Nous sommes livrés à des émollons qui se heurtent, chevauchent les unes sur les autres, comme les vagues qu'a-déchainéos l'orage. Obsédés par le souvenir des outrages réels ou imaginaires qui nous ont été infligés, du mépris dont nous avons été l'objet, nous cédons à une indignation qui se change bientôt en tristesse [amère, en rancune obstinée. De cette tristesse et de cette rancune nait le désir de faire expier
(l) Romains, xii, IS.
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durement leur faute à ceux qui nous ont offensés et humiliés. Les atteindre, les confondre^ les accabler: voilà notre ambition. Pour nous satisfaire, nous employons notre génie et nous obligeons notre intelligence à chercher les moyens les plus capables de nous conduire au but. Dans cette poursuite nous sommes plus ou moins habiles. Les uns ont hâte de savourer le plaisir de la vengeance, les autres calculent leurs effets et attendent le jour où il leur sera permis de frapper plus fortement leurs adversaires et d'en triompher plus définitivement.
La colère longtemps maitresse du cœur, dégénère en haine. « En croupissant, dit Bossuet, elle s'aigrit comme une liqueur dans un vaisseau (1). » C'est pourquoi l'Apôtre écrit aux Ephésiens : « Sol non occidat super iracimdiam vestram ».
« Si grand et si légitime que soit votre mécontentement, ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère (2). »
L'Apôtre ne comprend pas « qu'un chrétien, enfant de paix, puisse dormir d'un sommeil tranquille, ayant le cœur ulcéré et aigri contre son frère; ni qu'il puisse goûter du repos, voulant du mal à son prochain (3) ». Si du moins nous avions des raisons sérieuses d'entrer dans ces états, mais à chaque instant nous nous fâchons sans aucun motif. Gain
(1) Sermon sur la Cliarité fralornelle. l'"'" point.
(2) Ephésiens. IV, 20.
(3) Bossuet, Sermon sur la charité, in fine.
offrit à Jéhovah les produits de la terre, et. de son côté, Abel présenta au Seigneur les premiers-nés de son troupeau. Les sacrifices d'Abel furent plus agréables à Dieu que ceux de Gain. Gela suffit pour que Gain imté méditât contre son frère de sombres et sanguinaires desseins. Et lorsque Dieu lui demanda pourquoi il était triste et irrité, il ne sut que répondre, tellement sa haineuse rancune était injustifiée. N'en est-il pas ainsi de nous? Un léger ennui, une innocente contradiction nous mettent hors de nous-mêmes. Qu'un de nos semblables ne partage pas nos idées, que son caractère soit différent du nôtre, que ses manières nous déplaisent, immédiatement nous voilà indisposés contre lui. Qu'une affaire insignifiante ne réussisse pas à notre gré, qu'un repas ne soit pas préparé à notre goût, que l'on marque quelque indifférence ou quelque distraction à notre égard, qu'on refuse d'approuver notre conduite, cj[u'on nous donne tort s'jr un point, nous sommes mécontents, nous nous sentons du fiel dans l'àme et au moincU'e prétexte, nous succombons à la colère,
Les sept frères Machabées résistèrent fermement mais humblement à Antiochus qui leur ordonnait de violer la loi (1). Le roi fut transporté par une indignation qui le mena aux pires extrémités. Et malheur à quiconque essaye de nous apaiser! La plupart du temps, ses remontrances, ses raison- Ci) II, Marhabépsi, VII, 1-2.
nements, ses conseils, ses prières et à plus forte raison ses menaces et ses sévérités produisent les résultats contraires à ceux qu'il espérait. Au lieu de nous calmer, son intervention nous exaspère. En vain le Pontife suprême et quatre-vingts prêtres supplièrent Ozias d'écouter leur voix, leurs instances échouèrent et le roi ne s'abandonna que plus violemment à sa fureur (1). L'orgueil, complice de la colère, l'entretient et nous empêche de céder aux arguments les plus clairs et les plus convaincants de la sagesse.
L'homme en colère aspire à la vengeance. Il se venge d'abord par des paroles. Si sa passion est de c:lles qui ne se retiennent pas, qui ont besoin de faire explosion sur-le-champ et ouvertement, il ne se connaît plus, il perd toute mesure en perdant la raison. Ses cris déchirent les oreilles, de sa bouche s'échappent des torrents dinjures. Il vous accable de reproches, il rappelle les services qu'il vous a rendus, l'ingratitude par laquelle vous avez répondu à sa bonté, il attache à A^otre nom des épithètes cruelles, grossières, ordurières. Il jette au vent les secrets qu'il avait juré de ne jamais trahir, il a de ces allusions, de ces insinuations qui font planer sur vous les soupçons les plus odieux, de ces mots méchants (|u'il
(1) II, l'aralij)., XXVI, IG-20.
PREMIÈRE KNSTRUCTION 18î>
est impossible d'oublier, de ces traits empoisonnés qui ouvrent dans le cœur des plaies incurables. Si A'ous lui tenez tête, la querelle se prolonge, un rien la ranime et pendant huit jours, quinze jours, on pourrait se croire e-n une sorte d'enfer. Je sais bien que sou- A^ent le coupable dégrisé reconnaît sa faute et implore son pardon. Mais il est plus facile de couper que de coudre, de blesser que de guérir; lorsque les scènes pénibles et les réconciliations éphémères alternent perpétuellement, on éprouve le même dégoût pour les unes que pour les autres, la vie commune devient insupportable : femme, enfants, serviteurs ont hâte de la fuir et de trouver au loin un peu de tranquillité. Au feu de la colère, les pierres du foyer se disjoignent, les membres de la famille se dispersent : la séparation, le divorce sont la suite des conflits où retombent constamment les esclaA^es du vice que je combats. Au. souffle de la colère, les amitiés les plus chaudes se glacent, les plus solides se brisent, les plus anciennes se changent en inimitiés implacables. Sous l'empire de la colère, les enfants du même pays, pour leur malheur, se divisent, se détestent, et des peuples alliés liier oublient leurs intérêts essentiels, luttent avec acharnement les uns contre les autres et par leurs animosités réciproques préparent peut-être leur ruine.
A ces heures où l'on ne s'appartient plus, on injurie les hommes, on va jusqu'à insulter et mau-
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dire Dieu. Phénomème bizarre! nos vertus nous ramènent à Dieu pour ladorer et nos vices pour le maudire. Meurtris par un événement, nous ne sommes pas satisfaits si nous avons frappé l'agent secondaire qui l'a causé, il faut que nous outragions l'agent suprême qui ne la pas empêché. De là ces blasphèmes qui, dans la colère, se mêlent à nos imprécations contre les hommes; de là ces menaces et ces ana thèmes adressés à la terre et au ciel. C'est assez dire qu'après avoir offensé les créatures, la colère offense le Créateur.
Quand elle n affecte pas extérieurement ce langage violent, quand elle prend la forme d'une passion froide mais vigilante et prête à saisir toutes les occasions de vengeance, quand elle est assez maîtresse d'elle-même pour se cacher sous les dehors de la sérénité, la colère n'en est que plus terrible. J'ai peur du lion, cependant son rugissement même m'avertit du danger. Le ser- . peut m'effraye davantage, car sa fureur silencieuse est attentive et sa morsure, bien qu'elle ne fasse aucun bruit, est mortelle. Si mordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet qui occulte dctrahil (1).
L'homme en colère se venge par des actes : il en arrive aux voies de- fait. Proccdil usr/ue ad fac-
(i) Krrlt'sia.sli', x, 11.
PREJIIÈRE INSTRIT.TION 191
turii (1). Les Aoiesde l'ait sont ces rixes, ces pugilats si fréquents dans le peuple, ces coups échangés entre les époux, entre les maîtres et les serviteurs sinon entre les parents et les enfants. Les voies défait sont ces duels heureusement devenus rares, mais qui longtemps, pour les gens du monde, ont été la suite obligatoire dune discussion où Ion sétait offensé. Les voies de fait sont ces procès que l'on engage contre Fun ou l'autre, parce qu'on lui garde rigueur non d'une injustice, mais d'une parole, d'un procédé, d'une indélicatesse. Les voies de fait sont ces soulèvements qui rendent une cité, une nation capables de tous les crimes. Les convulsions de la Grande- Bretagne, les convulsions de la France, les convulsions de l'Espagne, les couA'ulsions des Amériques du Sud, les convulsions du Portugal, et, à l'heure où je parle, les convulsions de cette Russie que nous aimons, que nous voudrions arracher à sa détresse ont été, en grande partie, l'effet de la colère déchaînée entre les partis, les classes, les dynasties. Charles I"" d'Angleterre, Marie Stuart. Louis XYI, Garcia Moreno, Charles P' de Portugal. Nicolas II et tant d'autres ont été assassinés par des misérables, esclaves certes de folles ambitions, mais esclaves aussi de la colère et de haineuses rancunes. Au xvi" siècle, c'est la fureur luthérienne et la fureur calviniste (jui ont détruit des monuments innombrables de la piété catholique. Au
(1) H-' ^•1^ q. I.^JS. art. 7.
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xYiii*" siècle, c'est la fureur révolutionnaire qui, nu mépris du droit et de la justice, a saccagé les châteaux les palais, les églises et a envoyé des milliers d'innocents à l'échafaud. Au mx* siècle, c'est la fureur des communards qui a brûlé les Tuileries et massacré les otages. Au xx'' siècle, c'est la fureur des anarchistes qui ensanglante les nations.
Avec toutes les passions qui l'engendrent, l'accompagnent ou la suivent : orgueil, envie, haine, cupidité, la colère n'a-t-elle pas été un agent fatal dans la dernière tragédie qui a bouleversé le monde? N'était-ce pas elle qui, partiellement du moins, entraînait tant de peuples à l'assaut de leurs voisins? Un antagonisme brutal ameute les ouvriers contre les patrons, les serviteurs contre les maîtres. Dans cette guerre moins préjudiciable aux riches qu'aux pauvres, la colère joue un rôle prépondérant. Plus que l'intérêt, elle donne aux grèves justes ou injustes un caractère barbare et incendiaire. Aveugle et sourde, elle prête son appui aux puissances qui travaillent à l'anéantissement de l'ordre. Si ces puissances triomphent, elles ne devront pas seulement leur victoire à leur audace et à leur ténacité, elles la devront encore au démon qui les aiguillonne ei les soutient : le démon de la colère, de la rancune et de la vengeance.
En naissant, nous apportons avec nous des dispositions diverses. Les uns ont un penchant à la mol-
lesse, les autres à la dureté, ceux-ci à la crainte, ceux-là à la témérité. Beaucoup sont enclins à la colère, soit à la colère qui éclate à tout propos et passe immédiatement à la violence du langage et des procédés, soit à la colère froide qui. renfermée en elle-même, se nourrit de sa propre amertume et refuse de s'apaiser ; soit à la colère qui ne s'éteint pas avant d'avoir puni celui qui l'a allumée. Il faut lutter contre cette passion, sous quelque forme qu'elle veuille établir en nous sa domination. Si, par tempérament, nous sommes susceptibles, vifs, prompts à nous irriter, habituons-nous à nous contenir, à ne point nous emporter sans motif, et quand nous avons des motifs de mécontentement, à ne pas dépasser la mesure. Si, par nature, nous sommes de ceux qui cachent leurs sentiments et s'y attachent d'autant plus qu'ils les montrent moins, efforçons-nous de dissiper cette humeur noire qui vit de fiel et nous entretient dans des dispositions aussi contraires à la mansuétude qu'à la charité. Si, enfin, l'esprit de Aengeance nous range parmi les âmes qui ne peuA'ent se décider à pardonner, agenouillons-nous au pied de la croix, comparons les offenses dont nous avons souffert à celles dont a souffert le Christ, écoutons les mots miséricordieux qui de la croix s'élèvent vers le ciel : « Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font » ; n'oublions pas que Dieu nous remettra nos péchés dans la mesure où nous aurons été nous-mêmes indulgents à l'égard de notre pro-
chain. Alors nous découvrirons le secret de ne pas nous obstiner dans ces animosités ouvertes ou sournoises qui nous arment les uns contre les autres. Soyons généreux, rivalisons de bonne volonté, la gi'àce de Dieu fera le reste, et, en nos âmes, établira le règne de la douceur. Ainsi soil-il.
MARDI SAIN'l'