‹ Exposition de la morale catholique (volume 3)Chapitre 26 sur 71 · LÀ CRUAUTE · texte numérisé non relu

LÀ CRUAUTE

Qui aulem crucklis est, etirmi propinquos abjicit.

L'homme cruel afflige sa propre cliair.

Proverbes. XI, 1".

IVIessieurs,

La cruauté suit de près la colère. Sous l'empire de la colère. Thomme altéré de vengeance devient implacable, méprise toutes les formes de la justice et de lu miséricorde, inflige à ceux cjui l'ont blessé des peines qui dépassent leurs fautes, pousse la dureté jusqu'à sacrifier des innocents, jusqu'à trouver de la volupté dans le spectacle des tortures endurées par ses semblables. Hérode. irrité de n'avoir pas été renseigné par les Mages, commanda de tuer tous les enfants de Bethléem et des environs, puis resta insensible à la plainte inconsolable que faisait entendre, sur les hauteurs de Hama. Rachel en qui sont personni-

fiées toutes les mères (1). Gest dans un accès de fureur que Nabuchodonosor ordonna de chauffer une fournaise sept fois plus qu'on ne l'avait fait et d'y jeter, liés ensemble et tout vifs, trois héros d'Israël : Sidrac, Misac et Abdenago (2). C'est en une heure d'orgueilleuse exaspération qu'Antiochus condamna à la torture les sept Machabées et leur mère. Vous vous étonnerez peut-être que je vienne parmi vous et ici parler de cruauté, vous me direz peut-être que nous ne sommes plus aux temps d'Hérode, de Nabuchodonosor. d'Antiochus. Je vous répondrai que je dois a'ous exposer toute la doctrine morale de l'Evangile et que l'Évangile se plaint de la cruauté comme d'un vice dont il faut toujours se défier. Je vous répondrai que le présent a eu la fortune peu enviable d'assister à des scènes telles que le passé n'en a pas connu de plus sanglantes ni de plus farouches. Je vous répondrai enfin que je compte. en traitant des degrés de la cruauté, vous donner un enseignement qui pourra vous servir à vous-mêmes, hommes de miséricorde et de bonté.

Le premier degré de la cruauté consiste à exiger mathématiquement ce qui nous est dû. En bien des cas, la justice doit se montrer inflexible. Si. aux

(1) s. Matthieu, II, 1(;-18.

(2 Daniel, III, 20.

heures décisiAes. elle fléchit, si elle recule, si elle transige devant des exécutions capitales, mais nécessaires, elle se trahit elle-même et elle trahit les intérêts dont elle a le soin. « Il y a des fautes, dit Bossuet, cju'on ne peut pardonner sans se rendre complice des abus et des scandales publics (1). »

En revanche il y a fréquemment de la cruauté à demander rigoureusement ce que l'on a le droit d'exiger. Ne serions-nous pas inhumains si, étant nous-mêmes à Tal^ri de la nécessité, nous contraignions un locataire pauvre, surchargé de famille à nous payer au jour fixé, jusqu'à la dernière obole? Un gouvernement ne serait-il pas odieux qui, n'ayant aucun souci des embarras matériels de ses sujets, leur refuserait tout délai quand il s'agit de leurs impôts et de leurs corvées? Un père rie paraitrait-il pas dénaturé qui, devant une faute de son fils, appliquerait à la lettre le principe : œil pour œil, dent pour dent ? Bossuet écrit cette phrase pleine de sagesse et de bonté : « Il y a des tenq)s malheureux où c'est une cruauté et une espèce de vexation que d'exiger une dette ; et la justice veut qu'on ait égard non seulement à l'obligation, mais encore à l'état de celui qui doit (2). » Si la justice s'exprime ainsi, quels termes emploieront la clémence et la mansuétude? Sur ce point, comme sur tous les autres, la vraie Religion nous trace la

(1) Sermon sur la justice. Lebarq. t. V, p. 1S4-18.J n. 3.

(2) Sermon sur la justice. 3« Point.

voie. Dans l'Ancien Testament. Néhémias rompt avec les habitudes des gouvernem-s qui accablaient le peuple et qui. sans aucun soud de sa misère, lui reclamaient du pain, du vin. de l'argent. Il renonce à son traitement par amour de sou pays et par crainte de Dieu (1). Le Nouveau Testament réprouve plus scrupuleusement encore l'esprit de cruauté... « Le royaume des cieux. dit Jésus, est .semblable à un roi qui voulut régler ses comptas avec ses serviteurs. Le règlement des comptes étant commencé, on lui amena un homme qui lui devait dix mille talents. Comme cet homme n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'on le vendît lui. sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait pour acquitter sa dette. Le ser>iteur, se jetant à ses pieds, le conjurait en disant : « Aie patience envers moi. et je te paierai tout ». Emu de compassion, le maître le laissa aller et lui remit sa dette. Le serviteur, a peine sorti, rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Le saisissant à la goi^e, il létouffaiten disant : « Paie ce que tu dois ». Son compagnon, se jetant à ses pieds, le suppliait en disant : c< Aie I>atience envers moi et je te paierai tout ». Mais lui. sans vouloir lentendre, s'en alla et le fit mettre en prison jus<|u"à ce qu'il s'acquittât de sa dette. A cette nouvelle, les autres serWteurs furent attristés, et ils vinrent raconter à leur maître ce qui s'était passé.

(1) Cf. Il, Esdras, V, 14-19.

DEUXIÈME h\t<TRUCTlOiN 203

Alors le maître appela le coupable et lui dit : « Méchant serviteur, je t'avais remis toute ta dette parce que tu meu avais supplié. Xe devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi?» Et son maître irrité le livra aux exécuteurs jusqu'à ce qu'il eût payé toute sa dette. « Ainsi, vous traitera mon Père céleste, ajoute le Sauveur, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur (1). »

Enseignement admirable ovi nous apprenons qu'il faut, pour ne pas être cruel et inhumain, s&voir abandonner quelque chose de ses droits ! Cette douce vérité apparaît encore plus lumineusement dans la parabole de l'Enfant Prodigue. L'Enfant Prodigue en quittant la maison paternelle avait emporté a^ec lui son héritage. Du lointain pays où il avait dissipé sa fortune en vivant luxurieusement, il revint au foyer de son enfance. Son père ne lui demanda pas de rendre ce qu'il avait follement gaspillé, il courut au-devant de lui, il tomba à son cou, il l.accueillit sans condition, il tua même le veau gras en son honneur et à l'occasion de son retour. Agir autrement eût été cniel. Que les parents apprennent à pardonner aux enfants qui leur ont causé de douloureuses déceptions, mais qui se repentent et pleurent leurs fautes.

(1) s. Matthieu, XVIII, 23-3:i.

204 LA VERTU DE TEMI'HRA.NCE

Le second degré de la cruauté consiste à infliger des peines imméritées.

Pour une àme bonne il est déjà dur de faire subir à des coupables le châtiment de leurs fautes. Un père affectueux se résigne difficilement à frapper un enfant même indigne. David ne voulut pas user de son pouvoir contre Amnon. « Il craignait, dit l'Ecriture, d'affliger son premier-né qu'il aimait beaucoup ( 1 ). » Il refusa encore de sévir contre Adonias (2). Héli manqua de courage pour punir les fils qui déshonoraient par leurs désordres son sacerdoce et ses cheveux blancs (3). Les juges et les rois reculent souvent devant les rigueurs demandées parla justice. Il leur répugne de prendre les mesures que cette vertu réclame, de poursuivre comme il conviendrait les ennemis du bien. Loin de moi la pensée d'applaudir à des faiblesses qui compromettent l'intérêt public, mais en dépassant la mesure on ne le compromet pas moins et l'on tombe dans la cruauté. On y tombe s'il n'y a pas de proportion entre la peine et le crime. 11 n'est pas rare qu'obéissant à la haine et à l'e.sprit de vengeance on se montre implacable soit en paroles, soit en action. Cet excès apparaît lorsque,

(1) II. Hois, XIII, 21-29.

(2) III. Hois, I, .0-6.

(3) I. Bois, ch. II.

DEUXIÈME I>STRUCTlOiS 205

à la moindre offense, on éclate en reproches, en récriminations, lorsqu'on couvre de mépris celui par qui on a été froissé, lorsque l'on répond à un mot blessant par un torrent d'injures. Chercher en soldes paroles acerbes pour nuire à l'un de ses semblables, n'est-ce pas d'un être sans entrailles? La langue devient alors un glaive empoisonné qui atteint profondément le prochain dans ses biens les plus précieux ; dans sa dignité, car il est des affronts si sanglants qu'on ne les essuyé pas sans être avili aux yeux des hommes et à ses propres yeux ; dans son honneur, car il est impossible d'être poursuivi avec acharnement par un détracteur sans perdre sa réputation ; dans son bonheur, car on n'est pas mordu par ceux que l'Ecriture appelle des serpents sans éprouver une cuisante douleur. Ravager une terre cultivée quand on n'y est pas forcé, passe pour un acte sauA^age, ravager une vie qui avait eu tant de mal à s'embellir par quelque éclat et par quelque joie, c'est de la barbarie.

Sans que les choses aillent aussi loin, nous péchons parfois contre la mansuétude et contre la clémence dans la direction de nos maisons. Il y a une manière cruelle de se traiter entre époux, de corriger des enfants, de reprendre des serviteurs. Tiop nombreux sont les ménages où l'on n"a ,aucan égard l'un pour l'autre, où l'on cherche, diraiton, les occasions de se rendre l'existence plus lourde. Pour une égratignure insignifiante, on s'in-

206 LA VERTU DE TEMl'ÉR.UNCE

vective avec fureur, on s'outrage muluellement en présence de toute la famille, en présence même des^ étrangers. On se conduit dune façon analogue à l'égard des enfants et des serviteurs. Les enfants tremblent, car la moindre étourderie, la moindre distraction leur attire des châtiments ; une négligence, un insuccès, leur vaut des humiliations dont la gravité ne correspond pas à la légèreté de la faute. Heureux sont-ils encore si on n'abuse pas contre eux du fouet, de la verge, du cachot! Que par inadvertance. un serviteur ait manqué d'exactitude, qu'il ait oublié un ordre, commis une maladresse, brisé un objet, laissé échapper un mot inconsidéré, c'est assez pour qu'on lui fasse sentir son tort avec une hauteur dédaigneuse, pour qu'on emploie à son adresse des paroles aussi grossières qu'injustes, pour qu'on le chasse. Il n'est pas jusqu'aux animaux qui ne pâtissent de ces gens cruels par nature; des sociétés ont dû se former en vue de les défendre contre leur brutalité. La cruauté n'est pas moins coupable quand elle recourt à des moyens raffinés pour ajouter au supplice dun condamné. Si bas qu'il soit tombé, l'homme garde une grandem* qu'il faut respecter. Faire fi de cette grandeur, insulter à la détresse d'un être qui va peut-être mom'ir, chercher le secret d'augmenter ses dernières angoisses, c'est d'une àme vile et méchante. Que dh-e si ce condamné est innocent? Misérable cet Hérodequi fait massacrer des miniers d'enfants î Misérable ce Nabuchodonosor qui

DEUXIÈME I. N STRICT 10. \ 207

livre aux flammes trois adolescents fidèles à la loi de Dieu! Misérable cet Antioclms qui ordonne de couper la langue à sept jeunes gens, de leur arracher la peau, de les mutiler avant de les jeter dans des chaudières ardentes ! Misérables ces Juifs qui s'acharnent avec fureur contre la victime la plus sainte, la plus auguste et ne savent qu'imenter pour rendre plus atroce la fin de Notre Seigneur Jésus-Christ. Misérables ces officiers, ces soldais, ces princes, ces gouverneurs qui. hier encore, commandaient de frapper et de torturer des femmes, des vieillards, de pauvres prêtres digues de toute admiration! Misérables ces prétendus amis de la liberté qui dressent partout des gibets, des échafauds et y envoient des ètres> sans tache ! Ah! Dieu vengera ces martyrs, et cette menace des Machabées expirants s'exécutera contre leur bourreau et contre ceux qui lui ressemblent : « Scélérat que tu es, tu nous^ ôtes la vie présente, mais le Roi de l'univers nous ressuscitei*a pour la \ie éternelle, nous qui mourons^

afin d'être fidèles à ses lois Pour toi, attends, et

tu verras sa grande puissance, tu verras comme il te tourmentera toi et ta postérité (1). »

Cependant le comble de la cruauté, ce n'est pas^ d'infliger des peines excessives à des coupables et

(1) II. Machabées. vu, 9, 17.

des peines atroces à des innocents, c'est de se plaire aux souffrances endurées par les autres.

II est des hommes qui, soit par une disposition anormale de la nature, soit en Aertu d'une haine furieuse, se réjouissent d'assister à la douleur de leurs frères. Ils regardent d'un air satisfait couler les larmes, ils ont le goût du sang, ils en respirent l'odeur avec délice, ils aiment à voir les patients se tordre, à entendre leurs cris de désespoir, leurs plaintes déchirantes, à contempler les visages ravagés et crispés, les membres en lambeaux, les yeux démesurément dilatés, les tètes qui se détachent du tronc. Les ennemis de Jésus témoignent d'une joie farouche quand le Maître est au paroxysme de la souffrance, quand les échos de la colline répètent sa plainte suprême. Oui, ces êtres existent pour qui la cruauté est un jeu. pour qui est un bonheur non pas le triomphe de la justice, mais la vue des malheurs et des supplices d' autrui. Li pœiiis inferendis lion considérât aliquam culpam ejus qui punitur. sed sohim hoc quod delectatur in hominum cruciatu (\.). Cette perversité n'est plus humaine : Talis deleclatio non est hinnana (2). On ne sait quel nom lui donner. Barbarie, férocité, bestialité sont des expressions qui paraissent trop faibles, car on n'éprouve pas ces sentiments sans descendre au-des-

(l)IIMI-'e^q. i.v.o, art. 2.

(2) Ibid.

DEUXIÈME liNSTRUCTlO.N 209

SOUS des fauA'es, sans devenir un monstre qui devrait être jeté hors de la création.

Bien entendu, Messieurs, aucun de nous ne tombera en une dépraA^ation qui ne nous inspire que de l'iiorreur. Mais parfois ne sommes-nous pas accessibles à l'esprit de vengeance et de malice jusqu'à trouver du plaisir dans l'infortune de ceux qui nous ont offensés? Ne rencontre-t-on pas même des chrétiens qui ont un besoin maladif de se décharger sur quelqu'un de leur humeur chagrine, qui ont la manie de persécuter tantôt l'un, tantôt l'autre, tantôt une épouse, tantôt un ami, tantôt un enfant, tantôt un domestique, qui, le soir, sont exaspérés, si, pendant le jour, ils n'ont rendu personne malheureux? Dieu nous préserve tous de vivre avec de tels êtres qui, responsables ou inconscients, sont pour leur entourage de véritables fléaux.

Messieurs, la Religion du Christ est ennemie de la cruauté. Elle incline à la bonté, à la mansuétude, à l'indulgence. Ceux qu'elle pénètre de sa vertu, à moins que la justice ne leur impose un autre devoir, écoutent la voix de la douceur.

C'était à Capharnaûm, probablement chez des amis de Jésus. Pierre interrogea le Sauveur en ces termes : « Seigneur, combien de fois, si mon frère pèche contre moi, dois-je lui pardonner? Jusqu'à sept fois? » Le chef des apôtres croyait pousser loin la générosité, car les docteurs bornaient leur perfec-

L\ VElîTC DE TEMPÉRANCE 14

l-.V VERTU DE TEMl'KRANCE

lion à pardonner trois fois. Sous le règne du Rédempteur, le pardon s'étend, comme l'amour, à l'infini. « Je ne vous dis pas jusqu'à sept fois, répondit le Seigneur, mais ius(|u'à septante fois sept fois (1). » Lorsque le Chrétien est obligé de sévir, il craint par-dessus tout d'obéir à la rancune, de châtier plus que ne le commande la justice. Il adoucit ses coups, il panse d'une main les blessures qu'il a dû faire de l'autre, et derrière les sévérités que lui impose le bien, on sent la compassion d'un être ([ui punit à regret et qui partage même laffUction de ses pires ennemis. N'oublions pas, Messieurs, cet enseignement du Fils de Dieu. Dans nos rapports avec nos semblables, et spécialement avec nos proches, mieux vaut pécher par excès de miséricorde que par excès de dureté. L'idéal est de nous soumettre à une sage tempérance, de rester en tout fidèles aux lois de la modération, de nous rappeler que le Juge souverain nous traitera comme nous aurons traité les autres et que notre mesure à l'égard de ms frères sera la sienne à notre égard. « In qua mensura mensi fueritis. remetielur lohis (2). » Ainsi soit-il.

(I) s. Matthieu, xviii, 21-22.

(2j S. Matiiiiec, vil, 2.

Page 1