LÀ CURIOSITÉ
Alliora le ne qii^sieris, et f'orliora te ne srnitatus fueris.
Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, ne tâchez point de pénétrer ce qui vous dépasse.
Ecclésimtique, III, 22.
Messieurs,
La colère est opposée à la douceur, la cruauté à la clémence, l'orgueil à l'humilité, la curiosité à l'amour modéré du savoir. Saint Jean range la' curiosité parmi les passions qui ont dans l'humanité les plus funestes effets : il rappelle la concupiscence des yeux et la met sur le même rang que la concupiscence de la chair et l'orgueil de la vie. C'est une des trois convoitises qui nous inclinent si puissamment au mal. Bossuet parle, dans son panégyrique de sainte Catherine, d' « une cux4osité vague et infinie, source inépuisable d'erreurs et d'égarements très-perni-
J.A VKRTU DK TKMPERAACIi
cieux (1) » : ailleurs, il dit que ce vice rend insatiables les yeux dont « la gourmandise... n"a... ni fond, ni rive (2) ». et dans ses Elévations sur les Mystères, il rappelle que. dans la chute primitive, le désir exagéré de connaître eut sa part, que le serpent piqua la curiosité de la femme après avoir flatté son orgueil et avant dallumer en son cœur l'amour des plaisirs sensibles (3). Sous quelles formes apparaît le péché de curiosité ? Quelles sont ses suites ?
Premièrement la curiosité est une faute quand elle devient le désir frivole de connaître tout ce qui arrive dans le monde. Saint Paul met Timothée en garde contre ces femmes oisives qui ont la prétention de pénétrer tous les secrets (4). En écrivant aux Thessalonicieus il ne se montre pas moins sévère pour les hommes « inquiets qui ne travaillent point, mais qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas (S) ». Combien de chrétiens et de chrétiennes perdent leur temps à recueillir les moindres braits, les moindres nouvelles! Ils circulent, ils écoutent, ils interrogent, ils provoquent les confidences, les indiscrétions, ils
(1; Exorde.
(2) Traité de la Comupisrenrc. ch.. ix.
(3) Vie Semaine, IV» Elévation.
(4) linioth., V, i:>.
(••i) IL T/tessalonir., III, 11.
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ne négligent rien dans le but d'obtenir des renseignements précis et complets. Dès qu'on les a mis sur une piste, il faut qu'ils la suivent jusqu'au bout. Pour satisfaire leur passion, ils ne craignent pas de s'adresser à des subalternes, de se livrer à des enquêtes, de consulter des agences : ils sont prêts à toutes les démarches. Ils veulent que rien ne leur échappe de ce qui arrive ou se raconte dans les coulisses de la politique, de la diplomatie, de la finance, du théâtre ; ils seraient inconsolables s'ils n'avaient connu les premiers le nom des hommes qui composent un ministère ou une commission, si quelqu'un était mieux qu'eux au courant d'un complot que l'on a étouffé, d'une alliance qui se négocie, d'un procès et d'un scandale qui a ont éclater, s'ils n'apprenaient avant tout autre les événements qui se préparent à Paris, à Rome, à l'Elysée, au Vatican. Leur triomphe, c'est d'apparaître chargés de nouvelles qui n'ont pas encore été divulguées, et, gazettes vivantes, de les colporter dans toute une Aille et dans toute une région. Quel bonheur de n'être précédé par personne quand il s'agit d'annoncer une mort, un divorce, un malheur public ou le plus vulgaire accident! Vanitas vanitatum. Un homme raisonnable, une femme sérieuse s'abandonneront-ils à cet esprit de frivole curiosité .qui est dominé par un esprit de ridicule vanité?
Secondement la curiosité est coupable quand elle nous porte à « toutes les mauvaises sciences ».
Je vous lai déjà dit dans ma troisième Conférence, nous n'avons pas le droit, pour connaître ce qui est naturellement hors de notre portée, de recourir aux moyens empruntés à Foccultisme. au spiritisme, au satanisme. On ne saurait trop déplorer la facilité avec laquelle un trop grand nombre, de nos contemporains, impatients de surprendre les secrets de l'avenir, des âmes, des autres mondes, sollicitent les démons, les morts, essayent de lire dans les astres, dans les lignes des mains ou du A'isage. Je le répète, la plupart du temps, ceux qui se livrent à ces expériences sont victimes de la supercherie. En tout cas, leur envie d'entrer en rapport avec des forces imaginaires ou réelles, mais mal connues, à moins de raisons graves et d'autorisations positives, constitue une faute contre la religion et la prudence. L'Eglise n'a pas cessé de rappeler la réserve qu'elle impose aux fidèles à ce sujet et de condamner toutes les pratiques dangereuses auxquelles on se livre à notre époque.
Enfin, la curiosité est un péché lorsque nous recherchons l'explication des mystères que Dieu nous a volontairement cachés. Il dépend de nous d'atteindre les vérités qui sont utiles ou nécessaires à la direction de notre vie et à la sanctification de nos œuvres. En ce domaine, les clartés sont surabondantes et accessibles à notre esprit. Dans leur substance, elles sont à la portée même des moins cultivés, même des enfants. Quel travers de négliger ces doctrines cer-
tailles, bienfaisantes qui sont le terme de raisonnements solides ou de communications autlientiquement venues du ciel pour sattaclier à des problèmes ({ue nous ne pouvons pas résoudre ! « Ne tentez pas, dit saint Paul, d'être plus sages qu'il ne faut, soyez sages sobrement et modérément (1). »
La mer ne franchit pas les bornes que le Créateur lui a fixées, les étoiles ne sortent pas du chemin que la Providence leur a tracé, pourquoi donc l'homme ne se renferme-t-il pas dans le champ qui lui a été assigné? Pourquoi ne se soumet-il pas à la loi qui nous oblige, quand il s'agit des plus hautes réalités^ à nous contenter d'une vision imparfaite, à regarder comme en un miroir et en des énigmes les choses éternelles? Per spéculum in œnigmate (2). Respecter l'obscurité dont Dieu enveloppe sa nature, ses Personnes, la splendeur de sa Majesté, de son Incarnation, de sa parole, de ses Ecritures, de ses desseins ; tel est le devoir que nous dicte la modestie. Intempérant et téméraire quiconque voudra s'emparer des trésors de science et de sagesse dont, jusqu'à notre dernier jour. Dieu restera le seul Maître ! Intempérants et téméraires le philosophe et le théologien dont l'audace essayera de déchirer le voile qui recouATe la pensée, les œuvres et la politique de Dieu ! Intempérants et téméraires comme les démons qui se flattaient de forcer les
(1) Romainx. su, 3.
(2) I. Corinth. xm, 12.
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portes du ciell Intempérants et téméraires comme la première femme follement persuadée que ses yeux, en souYianl. lui permettraient de partager dès maintenant les ravissements et les extases réservés à l'autre vie! Intempérants et téméraires comme les hérétiques et les insensés qui promettent de faire reculer les ténèbres au delà de ce monde et de dissiper toutes les ombres! D'humiliants échecs les attendent : écrasés, par le poids de la gloire infinie, ils seront plongés dans une nuit sans étoiles et sans aurore. Qui sci'utator est nidjestatis, oppriinetur a glorin (1).
Craignons les suites de la curiosité déréglée !
La curiosité frivole nous amène à pécher contre la discrétion. Il y a un sanctuaire intime que nous aAons le droit de fermer à tous. Nul n'y entre malgé nous sans commettre une indélicatesse aussi formellement réprouvée par la Iwnne éducation que par la justice. Quelle indépendance gardera l'individu si ce qu'il dit dans une stricte intimité est écouté par un intrus, s'il est surveillé, épié, surpris dans ses démarches, dans ses actions, si l'on s'immisce dans ses affaires, si l'on lit ses lettres et ses papiers personnels.^ 11 y a des douleurs, des
(1) Proverbes, xxvi, 2".
QUATRIÈME l.NSTRUCTIO.N 239
infortunes qui demeurent supporta 1)les. uniquement parce quelles sont ignorées, sont connues uniquement de celui qui les endure. Il y a des inquiétudes, des luttes, des troubles que l'enfant ne confie pas à sa mère, que lépoux ne confie pas à son épouse, que lami ne confie pas à son meilleur ami, et il serait permis à quelqu'un de briser tous les sceaux et de satisfaire son besoin tyrannique d'être au courant de tout ! Les âmes, les familles, les Etats. l'Eglise ont leurs secrets, secrets qui concernent la réputation d'une femme, l'honneur d'un nom. le salut d'une nation ou l'intérêt de Dieu, secrets qu'on ne viole pas sans atteindre les personnes privées, la société domestique, civile ou religieuse, sans compromettre des intéi'èts d'une suprême importance, sans introduire la discorde en des maisons où régnait la paix, sans rompre entre ceux qui s'aimaient des liens chers et sacrés, sans indisposer les uns contre les autres des peuples qui devaient rester unis, sans causer au bien de graves préjudices. Voilà pourtant à quoi l'on arrive lorsqu'on est esclave de la curiosité, car l'on ne pousse pas seulement l'indiscrétion jusqu'à vouloir connaître ce que l'on n'a pas le droit de savoir, on la pousse jusqu'à répandre ce que l'on sait. Cette indiscrétion est coupable dans la mesure où est grave la violation du secret qu'elle comporte. dans la mesure où elle nuit à Dieu et au prochain.
J'hésite à vous signaler une autre conséquence de la curiosité, je le ferai cependant, avec l'espérance
240 LA VERTU DE TEJIl'ÉRA.NCE
de mieux vous prémuuir contre la concupiscence (|ue je condamne. Esclave dune curiosité frivole, Ihomme veut que rien n'échappe à son regard. Il faut dès lors qu'il assiste, bien entendu, aux bals, aux soirées, aux spectacles que caractérisent de plus audacieuses innovations. Quelles images, quelles impressions, quels souvenirs, quelles idées, quelles erreurs rapporte-t-il de son contact avec un monde interlope, ennemi et contempteur par profession, de la chasteté, de la sainteté, de la vérité? Inutile de vous le dire. Quelles tentations le poursuivent au sortir de ces séances destinées à ranimer et à entretenir les feux impurs de la passion? Vous le devinez mieux que moi. Mais nos grandes villes, — triste constatation ! — offrent un aliment aux plus bas instincts. A la remorque du désir qui le domine, le malheureux dont il s'agit est porté par sa curiosité aux dernières extrémités. Il se rend aux lieux où la débauche s'affiche avec un cynisme qui rappelle les scènes honteuses, effrontées, infâmes des saturnales et des bacchanales. Devant les orgies dont il est témoin, il ne ferme pas les yeux, car il veut tout voir, il veut pouvoir dire qu'il a tout ^^l. Et parfois cet homme se croit encore chrétien et honnête, s'approche encore des autels, mange encore au banquet du Christ ! Mon Dieu, ayez pitié de son aveuglement et de sa misère !
La curiosité qui s'attache à la théosophie, au spiritisme, au satanisme, produit des effets désastreux
QUATRIÈME LXSTRUCTlO.N 211
sur la vie physique, inlellectuelle, morale, religieuse. Elle détruit presque toujours l'équilibre physique. Presque toujours ceux qui la suiveut de bonne foi tombent dans les maladies de nerfs, sont sujets à des exaltations, à des crises du cœur, du cerveau, à des hallucinations, à des bizarreries qui déconcei'tent la médecine. Cet état est-il une cause ou un effet? Engendre-t-il l'amour des phénomènes que l'occultisme prétend constater? Est-il engendré par lui? Je ne me charge pas de décider la question, mais des faits nombreux prouvent que si l'envie d'entrer en relation avec les apparitions et les fantômes vrais ou supposés de l'occultisme ne produit pas les troubles auxquels je A'iens de faire allusion, du moins elle les aggrave considérablement Cette curiosité détruit l'équilibre intellectuel. Ceux qui s y abandonnent ik; tardent pas à se rallier à des systèmes dont l'invraisemblance fait sourire le bon sens et dont l'absurdité éclate à tous les yeux. D'amusants farceurs exercent un empire si absolu sur leurs disciples que ceux-ci payent des dîmes régulières à leurs maîtres et se soumettent à leurs enseignements excentriques avec une crédulité sans réserve. Cette curiosité détruit l'équilibre moral. Tout se tient : le trouble physique et mental aboutit fatalement au désordre des mœurs. Dans les maximes chères aux écoles de l'occultisme, quel relâchement! Quel mélange de mysticisme et de sensualisme ! Quel zèle pour réhabiliter la chair pécheresse! Quels
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horizons ouverts à cotte pauvre humanité, attentive au mot qui déclarera sacrés les penchants dont elle avait toujours rougi! Cette curiosité détruit la vie religieuse parce qu'elle y détruit ce qui en est le fondement et la racine, la foi. La plupart des sciences occultes, en effet, remplacent par un Dieu impersonnel qui se confond avec l'univers, le Dieu personnel que nous adorons. Elles montrent dans le Christ un symbole, non le Verbe réel, vivant, éternel, devant lequel nous fléchissons le genou comme devant le Père et le Saint-Esprit. Pour elles, l'immortalité de l'àme n'est que la transmigration dun corps dans un autre, la résurrection n'est que l'évolution natnrelle de la matière. Il n'est pas un dogme que les sciences occultes, d'une manière plus ou moins habile, n'essaient de défigurer.
Enfin. Messieurs, la curiosité est gravement nuisil)le quand elle nous entrahie à scruter les mystères que Dieu nous a délibérément cachés.
Dans un sermon. Bossue t dit : « La seconde tempête de l'Église, c'est la curiosité (pu l'excite... » (1). Lorsque les esprits veulent à tout prix dérober à Dieu la clef des mystères. Dieu les aveugle et les plonge dans la nuit. Après avoir faussé les vérités de l'ordre surnaturel, ils deviennent les ennemis des vérités les plus élémentaires de l'ordre naturel, A peine ontr-ils nié la Trinité. l'Incarnation, la Rédemption, qu'ils nient la personnahté de Dieu, la si)iritualité de l'àme et son
(1) Sermon sur l'Église. 1" point.
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immortalité. Nous les avons vus tomber de la foi à. l'hérésie, de Ihérésie au scepticisme, du scepticisme à un abject matérialisme^ L'Ange damné se baignait dans la lumière et la répandait autour de lui, il est devenu le roi des ténèbres. L'homme Avivait à la douce clarté des révélations célestes, il s'égare dans le dédale chaque jour plus obscur de ses pensées. Anges et hommes voulaient escalader le ciel, ils descendent aux abîmes que n'éclaire aucun flambeau . « Ascendutit usque ad cœlos, el descemlunt usque ad abyssos (1). »
Saisis de vertige, ils ne reconnaissent plus les personnes, ni les choses; dans leur ivresse, ils ne distinguent plus l'àme du corps, la liberté de la fatalité, la vie de la mort, le temps de l'éternité. Turhati sunl cl moti sunt, sicut ebrius (2). Toute leur sagesse s'est dissipée, ils ont perdu la raison en lui demandant un effort qui l'a brisée, pareils à des épaves, sans barque et sans voile sur l'océan du; monde, ils se heurtent aux écuoils et se noient dans les flots dont ils sont le jouet. Voilà leur châtiment. Et omnis sapientia eorum devorata est (3).
Messieurs, respectons les secrets de nos semblables,, n'essayons pas de les surprendre pour les divulguer,, nous n'en aAons pas le droit. Ne soyons pas à la
(1) Psaumes, cvi, 2.3-26.
(2) Psaume, 100, 2.5-26.
(3) Ibi(/.
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merci de cette intempérance qui sappelle la curiosité. Saint Paul parle sévèrement de ces femmes et de ces hommes qui, ne faisant rien, courent de maison en maison et s'occupent de choses qui ne les regardent pas. Xihil opérantes^ sed curiose agcntes (1 ). Evitons dattirer sur nous la même réprobation.
Gardons-nous des sciences occultes et imitons les habitants d'Ephèse qui. à la voix de l'Apôtre, renoncèrent à leurs habitudes superstitieuses et brûlèrent les livres qui les initiaient aux pratiques de la sorcellerie et de la magie. Muiti ex eis qui f itérant curiosn sectati, contulenint libros, et rombusserunt coram omnibus (2). Nous nous épargnerons des fautes de toutes sortes, et nous échapperons aux troubles qui dérangent la santé, le cerveau et l'esprit dans les séances où Ton prend un contact soit réel, soit imaginaire avec des puissances inconnues. Enfin, lorsqu'il s'agit du monde divin, attendons patiemment l'heure de Dieu. Bientôt se lèvera pour nous le jour éternel, jour des révélations suprêmes, jour des visions ineffables. Moins nous aurons indiscrètement scruté ce qui. en ce siècle, est insondable, plus nous jouirons de la pleine lumière réservée à ceux qui auront cru avec simplicité. Jusque-là contentons-nous des lueurs belles et sacrées de la foi qui suffisent à notre sanctification. Interdisons à notre curiosité d'aller plus loin. Altiora te ne quxsieris. Ainsi soit-il.
(1)11. r/iessol. 111-11, Cf. I. Timot/i. v. i:i. i2, Actes, xix-19.