LES CONFÉRENCES
XOTE l,p. 14.
Le mot de continence a une triple signification. Dans un sens très large, il désigne une retenue, une réserve vis-à-vis de tous les objets vers lesquels nous emporte la violence de nos penchants. Ainsi comprise, la continence est un élément commun à toutes les vertus sans exception.
Entendue d'une façon plus stricte, la continence se confond avec la chasteté. Ici, la continence est une qualité tout à fait spéciale, c'est une perfection de la volonté qui se domine, sans permettre aux passions qui troublent et maîtrisent totalement la sensibilité, de l'entraîner. Ainsi la continence affermit et arme la volonté contre les orages qui bouleversent les régions inférieures del'àme. L'incontinence est le défaut de la volonté qui, ne possédant pas cette fermeté, cède à l'assaut de la concupiscence (Cf. S.Thomas, IP IP% q. ci>v-CLVi). Salmanticenses. Arbor prsedicainentalis virt. n'^ 126-127.
XOTE 9, p. n.
La mansuétude a trois degrés : 1° Elle nous empêche de nous irriter sans cause. 2 Elle fait que nous restons doux, même lorsque nous aurions des motifs de nour fâcher. 3° Elle ne nous permet pas de dépasser les bornes de la modération quand le zèle du bien nous fait un devoir de montrer de la colère et de l'indignation.
La mansuétude triomphe de l'irascibilité, quels que soient les caractères sous lesquels apparaît celle-ci. Parmi les gens portés à la colère, les uns s'irritent h la première occasion avec vivacité {Aciiti). D'autres se renferment dans un sentiment de tristesse s'ils ont souffert une injustice. Ils réveillent sans cesse en eux-mêmes le souvenir
294 LA VERTU DE TEJIPÉRA.XCE
amer des blessures reçues, ils les rappellent à leur entourage et deviennent pour tous un insupportable fardeau (Aman). Enfin d'autres sont rancuniers, ils s'obstinent dans le désir de la vengeance, rien ne les apaise sinon la vengeance même Bif/ici/es).
La mansuétude agit religieusement sur ces divers tempéraments. Elle nous empêche de nous échauffer trop vite, de vivre dans la pensée de l'injure reçue et de chercher la vengeance.
AOTE 3, p. 21.
La patience est une vertu qui se rattache à la force. Elle nous fait supporter les maux de la vie avec sang-froid. aPatieutia honmns est qua mala a'qiio atiimo loleramvs,id est shie pcrtnrbaLione Iristilia'.^) (IP 1P% q. cxxxvi, art. 1.)
Elle se distingue de la force. La force obtient que nous bravions, quand le bien l'exige, les maux les plus intolérables, à savoir les maux qui entraînent un danger de mort. « /» malis qua- ab aliis itiferuulur, prxcipua sunt et difficiliinia ad susfiiiendiu/) , il la qua' pertinent ad pericula inortis, circa qua' est forliludo. » (IP 11"» q. cxxxvi, art. 4.) La patience se rapporte à tous les maux. « Ad patientiani potest pertinere sustinentia quorumcumque malorum. » [11* IP* q, cxxxvi, art. 4 ad 1°"'.)
La compassion est un acte de miséricorde. L'esprit de compassion nous inspire de considérer les infirmités de nos frères comme les nôtres. (Cf. 11" IP' q. xxx, art. 1-2.)
La condescendance tient compte de la faiblesse commune à tous les hommes et des faiblesses qui, provenant de l'éducation, du tempérament, etc., sont particulières à chacun de nous.
Saint-Paul, à l'exemple de son Maître, s'est montré d'une admirable condescendance. « Libre à l'égard de tous, dit-il, je me suis fait l'esclave de tous pour gagner plus d'âmes. Je me suis fait Juif pour les Juifs, afin de gagner les Juifs. Avec ceux qui sont sous l'autorité de la loi ; j'ai vécu comme étant sous l'autorité de la loi quoique je n'y fusse pas tenu, afin de gagner ceux qui sont sous la loi. Avec ceux qui n'étaient point sous l'empire de la Loi, j'ai vécu sous la Loi (non que je fusse sans loi à l'égard de
Dieu, ayant celle du Christ), afin de gagner ceux cjui étaient sous la Loi. J'ai été faible avec les faibles, pour gagner les faibles, je me suis fait tout à tous, pour les sauver tous. » (I, CORINTH. IX, 19-53).
La clémence a beaucoup d'affinité avec la mansuétude, cependant elle en diffère. La mansuétude règle le penchant que nous avons à la colère, la clémence nous incline à mitiger les peines extérieures que la justice nous ordonne d'infliger aux coupables. « Clementia est moderativa exterioris punitionis, )nansuetudo autem proprie diminuit passionem ine. » (IP IP" q. clvii, art. 1). Elle provient de la douceur de l'affection qui nous unit à nos frères, car il nous en coûte de voir et de faire souffrir ceux que nous aimons. « Ex hoc quod aliqnis atnnt, provetnt qiwd non placet ei per se itœna ej'us. » (IP IP^ q. clvii, art. i ad 2""').
XOTE 4, p. :i5.
La psychologie justifie cette manière de se traiter soimême. En réagissant trop violemment contre soi, on épuise en un instant ses forces. Au contraire, en procédant avec douceur, on accumule en soi des énergies que l'on retrouvera au uroment de la tentation. C'est ce qui explique pourquoi dans la lutte contre les passions les hommes doux triomphent plus facilement que les hommes violents. Après une faute, la résignation unie à la résolution de n'y pas retomber a des effets plus heureux que la colère et l'indignation.
XOTE /, p. 43.
Saint Augustin enseigne (A'/mrro/ II m />s. 31, 18) que les philosophes n'ont pas connu l'humilité, que seul, le Christ a été le Maître en humilité, le Docteur de l'humilité.
296 LA VERTU DE TEMPÉRAiNCE
Voici ses paroles : « In 7iiilh's alieiiigenarum libris est, non in epicweis, non in stoïcis, non in manichœis, non in platonicis. Lhicumque etiam inveniuntur optinia prsecepta tno7'um et disciplinœ, hnmilitas tanien ista twn invenitur.Via hiiinititatis hujus olinnde manat : a Christo venit. lliec via ab illo est, qui cum esset altus, humilis venit. » Il est vrai que, dans la pensée de saint Augustin, l'humilité dont il s'agit ici consiste à confesser ses péchés, à humilier son cœur, à se renoncer, à ne point compter sur soi, à ne rien attribuer à sa propre puissance. « /Lvc aqua confessionis peccatoruni, hœc aqtia huniiliationis cordis, hœc aqua vit^e salutaris, abjicientis se, nihil de se prœsunientis, nihil sux potenti superbe prœsumentis. » [Ibid.)
D'autre part, on a prêté à Pascal des affirmations contradictoires à ce sujet. Pascal aurait écrit. « Les philosophes
païens n'ont jamais reconnu pour vertu ce que les
chrétiens appellent humilité, et ils l'auraient même crue incompatible avec les autres dont ils faisaient profession. » (Voir Pensées, 4" édit. Havet, t. I, p. 18'. Note sur le fragm. 12.)
Ailleurs Pascal aurait dit d'Epictète : Il montre en mille manières ce que l'homme doit faire. Il veut qu'il soit humble. » {Entretien avec M. de Sacy. Pensées, é(\i[. Havet t. P' p. 124.) M. Havet croit que ces textes ne sont ni l'un ni l'autre de Pascal, mais que le second contient sa pensée. (Pensées t. P'p. 181-182.)
Il faudrait ajouter que Pascal, dans son entretien avec M. de Sacy, corrige ce qu'il avait affirmé d'Epictète : (( Comme ilétait terre, après avoir si bien compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. » (Pensées, Introd.,p. 12.j. Ed. Havet.) Plus loin, Pascal dit que cette présomption conduit Epictète à des « principes d'une superbe diabolique ». (Introd.
La Bruyère, au sujet de l'humilité, s'exprime en ces termes : « La modestie n'est point, ou est confondue avec une chose toute différente de soi, si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit l'homme à ses propres yeux et qui est une vertu surnaturelle qu'on appelle humilité. » (Caract., ch. xi, 4» édit., Servois, p. 313.)
Il n'est pas juste, me semble-t-il, de prétendre que les
APPE.XDICES 297
philosophes païens n'ont connu d'aucune façon l'humilité, mais il est certain qu'ils ne l'ont guère connue pratiquement, qu'ils ne l'ont pas connue du tout, telle qu'elle existe dans le Christianisme.
.\orK :\ p. 43.
Saint Thomas (IP IPS q. clxi, art. 5, ad 2"'°) explique en quel sens l'humilité et la foi sont le fondement de la vie spirituelle. Voici, d'après le P. Pègues, la traduction de ce passage du Docteur angélique : « Si l'assemblage ordonné des vertus se compare à un édifice, de même, ce qui vient le premier dans l'acquisition des vertus est comparé au fondement qui est jeté, tout d'abord, dans la construction de l'édifice. Or, les vertus vraies et parfaites qui ordonnent l'homme dans le sens de la fin surnaturelle sont des vertus infuses qui viennent de Dieu. Il s'ensuit que ce qu'il y a de premier dans l'acquisition des vertus peut se considérer d'une double manière. Ou par mode d'éloignement de l'obstacle. Et, à ce titre, l'humilité occupe la première place ; pour autaut qu'elle chasse l'orgueil, à qui Dieu résiste et rend l'homme soumis et toujours souple à recevoir l'influx de la divine grâce, faisant disparaître l'enflure de l'orgueil; comme il est dit en saint Jacques, ch. lY (Y, 6), que Dieu résiste aux superbes et (\\\ Il donne sa grâce aux humbles. En ce sens, l'humilité est dite le fondement de la vie spirituelle. Mais d'une autre manière, quelque chose est premier, dans l'ordre des vertus, directement : en tant que par là on s'approche d'abotd de Dieu. Or, le premier accès auprès de Dieu se fait parla foi ; selon cette parole de l'épitre aux Hébreux, ch. xi (V, G) : Celui qui s'approche de Dieu doit croire. Et, à ce titre, la foi est assignée comme fondement, d'une manière ou dans un sens plus noble que l'humilité. » (Commentaire de la Somme théotog. Tome XIII, p. 551-552.)
XOTE 3, p. 49.
L'humilité nait de la connaissance de Dieu et de nousmêmes. Pascal emploie, pour expliquer cette pensée, le
2^18 LA VERTU DE TEMI'ÉRA.NCE
langage >;uivaiit : « La religion chrétienne enseigne donc ensemble aux hommes ces deux vérités : et qu'il y a un Dieu dont les hommes sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces points, et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l'en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait ou l'orgueil des philosophes, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connaissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait ; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissemeut des deux chefs de cette religion. » [Pensées, art. 11 , 10 his. Edit. Ilavet.)
NOTE 4, p. j5.
Le P. Pègues, dans son savant ouvrage sur la Soin nie théolofjique, interprète ainsi l'article sixième de la question 161 (IPIP^).
« Le saint Docteur nous rappelle que « comme on le voit par ce qui a été dit (art. 2) l'humilité se trouve essentiellement dans l'appétit, selon que l'homme refrène le mouvement de son àme, pour qu'il ne tende pas d'une façon désordonnée vers les grandes choses ; mais elle a sa règle dans la raison, en ce sens que l'homme ne s'estime pas plus qu'il n'est. Et le principe et la racine de ces deux choses est la révérence ou le respect ([ue l'homme a pour Dieu. D'autre part, de la disposition intérieure de Ihuuiilité procèdent certains signes extérieurs dans les paroles et dans les faits et dans les gestes, qui manifestent extérieurement ce qui se cache au dedans, comme il arrive du reste daus les autres vertus ; car « un connaît l' homme a à son visage; et à /'asj/ec' de sa face, l homme sensé, « comme il est dit dans V Errlésinstiqac, ch. xix (V. 26). » On aura rcmaniut' c(^ tai)linui si ijrécis et si complet de
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tout ce qui est compris dans l'humilité, quant à son essence, à sa règles à son principe, à ses manifestations. Saint Thomas n'aura qu'à appliquer telle ou telle de ses parties, aux degrés fixés par saint Benoît ; et nous en verrons tout de suite l'admirable justification. — « Dans les degrés de l'humilité, qui ont été marqués, il est une chose qui regarde la racine de l'humilité; c'est le douzième degré où il dit : qite l homme craigne Dieu et se souvienne de tons ses préceptes. — D'autres ont trait à ce qui regarde l'appétit, qui ne doit pas tench^e d'une façon désordonnée à sa propre excellence. Or, ceci se fait d'une triple manière.
— D'abord en ne suivant pas sa propre volonté ; c'est le onzième degré. — D'une autre manière en réglant cette volonté selon le gré du supérieur ; c'est le dixième degré.
— Troisièmement, en ne se désistant pas de cela, pour les choses dures et pénibles qui se présentent; c'est le neuvième degré. — D'autres degrés sont assignés, par rapport à ce qui regarde l'appréciation de l'homme qui reconnaît ce qui lui manque. Et ceci se produit d'une triple manière. — D'abord, par cela que l'homme reconnaît ses propres défauts et les confesse ; c'est le huitième degré. — Secondement, par cela que reconnaissant ce qui lui manque, il ne s'estime pas apte à de plus grandes choses ; c'est le septième degré. — Enfin, par cela qu'il préfère les autres à lui-même sur ce point, c'est le sixième degré. — D'autres degrés ont trait à ce qui regarde les signes extérieurs de l'humilité. L'un regarde les faits ou les actions, veillant à ce que l'homme ne s'éloigne pas, dans ce qu'il fait, de la voie commune ; c'est le cinquième degré. — D'autres regardent les paroles : veillaht à ce que l'homme ne prévienne pas le temps de parler ; c'est le quatrième degré ; ou qu'il n'excède point le mode de parler ; c'est le second degré. — Quant aux autres, ils regardent les gestes ou les mouvements extérieurs ; réprimant l'arrogance des yeux ; c'est le premier degré — ou arrêtant le rire qui éclate et les autres signes de joie inepte ; c'est le troisième degré. »
Pouvait-on plus excellemment justifier l'énumération de Saint Benoît, qui ne laissait pas. au premier abord, de présenter quelques difficultés i Nous allons du reste voir, par les réponses aux objection* comment toutes ces difficultés se résolvent.
Norp: 5, p. 60.
Le p. Pègues, dans sou Coinuientaire, W II"'", q clxi, art. 3, dit très justement : x Voilà donc, formulée en lettres de lumière, la règle d'or de riiumilité, telle qu'a su la voir, dans son clair génie, notre cher saint Docteur. 1^'humilité ne consiste pas à rabaisser en soi les dons de Dieu, ou à les exagérer dans le prochain ; elle ne consiste pas non plus à exagérer le mal qui est en soi et à ne pas voir celui qui peut être dans le prochain. Elle consiste simplement à voir ce qui est ; et à s'y soumettre. Or, ce qui est, c'est que tout ce que nous avons de bon, nous et le prochain, vient de Dieu ; et tout ce que nous avons de mal ou de défectueux vient de nous. D'autre part, dans nos rapports avec le prochain, nous avons à considérer ce qui est de nous en nous et ce qui est de Dieu en lui. Dès lors, notre conduite est toute tracée. N'ayant rien de nousmêmes, ou même ayant moins que rien, puisque nous avons le péché; et le prochain, quel qu'il soit, portant toujours quelque chose de Dieu en lui ; qui que nous soyons et quel que soit le prochain, nous devons toujours le mettre au-dessus de nous et nous mettre en dessous de lui, sinon d'une façon extérieure et quant à notre mode d'agir, au moins intérieurement et quant aux sentiments intimes qui doivent être les nôtres. »
NOTE 1, p. 7 7.
Tout a été dit sur l'ignorance religieuse de notre temps. L'éducation sans Dieu, l'école sans Dieu ramènent les hommes à la barbarie, car, si, au point de vue surnaturel, l'ignorance religieuse est fatale aux âmes, au point de vue naturel elle n'est pas moins nuisible aux peuples. C'est