‹ Exposition de la morale catholique (volume 3)Chapitre 8 sur 71 · LA MANSUÉTUDE · texte numérisé non relu

LA MANSUÉTUDE

Eminertis.sime Seioeur (l), Excellence (2).

Monseigneur (3), ■ Messieurs,

La tempérance, eiileiulue au sens propre et restreint du mot qui la désigne, a pour fin principale, nous l'avons vu. de régler contorniément aux ordres de la raison Tusage des plaisii*s qui exercent sur nous un plus irrésistible attrait. Ces plaisirs sont ceux qui accomimgnent l'acte de nutrition destiné à la t'onservation de l'individu et l'acte de génération destiné à la conservation de l'espèce. Certaines vertus dont la tâche est de mettre au point des passions moins impérieuses et de les assujettir aux lois de la mesure se rattachent à la tempérance. C'est la continence,

(1) Son Em. Mgr le Canl. Dnsois, Archevêque de Paris.

(2) Son Ex. Mgr Ceretti, >'onc'e apostolique.

(3) Sa Gr. Mgr Let.nacd, Archevêque d'Alger.

virginité dune volonté (jui reste incorruptible lors même que les régions inférieures de Tàme sont en proie à la fureur de la concupiscence. Le chrétien continent, ne pouvant empêcher la tentation de mettre le feu à son sang, de secouer tyranniqucment ses nerfs, lui interdit du moins d'asservir l'esprit. Ces vertus sont encore la mansuétude, la clémence, la modestie (1). La mansuétude et la clémence nous engagent dans les sentiers où Ion doit marcher si Ton ne veut pas être l'esclave des instincts de colère et de cruauté cachés au fond de notre humanité corrompue. La modestie nous apprend à ne jamais sacrifier notre conscience à la soif des grandeurs, à l'amour du savoir, des lectures, des spectacles, des amusements profanes. Je ne vous parlerai point de la continence, je retomberais dans l'enseignement que vous avez entendu l'année dernière, mais nous étudierons ensemble, pendant cette station, les autres sujets auxquels je viens de faire allusion. ]\'ous commencerons par traiter de la mansuétude. Nature de la mansuétude, qualités qu'elle exige, conquêtes qu'elle assure : trois points qu'aujourd'hui nous méditerons.

Eminemissime Seigneur .

Il y a vingt ans, lorsque je montai dans cette chaire, ^Igr Lorenzelli, Nonce de Léon XIll. en l'absence du

(1) Appond. >'. 1, p. 293.

saint Cardinal Richard, retenu par la maladie, bénit ma première Conférence. Ldngte'mps sa place resta vide, au grand détriment de la Religion et de la Patrie. Elle est de nouveau occupée, et nous sommes heureux de saluer à vos côtés le Prélat dont l'amabilité, la distinction, la bienveillance ont déjà gagné l'estime et la sympathie de tous. Nous devons cette joie à Fintelligente initiative de notre gouvernement, nous ne la devons pas moins à Benoit XV. Ce Pontife, modèle de mansuétude évangélique, s'est mon l ré doux vis-à-vis des hommes et des événements : il a été à notre égard d'une paternelle condescendance, sa sérénité en présence de la mort a ému tout l'univers, nous l'avons pleuré amèrement, nous ne l'oublierons jamais. Le Christ s'est choisi un nouveau Vicaire, Pie XI. Esprit clair et réfléchi, savant d'une valeur incontestée, diplomate juste et perspicace, homme d'une parfaite pondération, avant tout prêtre d'une ferveur exemplaire. Pie XI a été accueilli par un cri unanime d'espérance. Il continuera l'œuvre de son Prédécesseur, nous professerons pour Sa Personne la plus respectueuse piété, nous obéirons sans hésitation à Ses enseignements et. à Ses ordres. Si vous en avez l'occasion, daignez, Eminentissime Seigneur, daignez, Excellence, déposer à Ses pieds l'expression filiale de ces [sentiments qui, [nulle part, ne sont plus vifs que dans le cœur de cette grande assemblée.

La mansuétude est une voitu iiiorale.

Le nom de Aerlu momie est dû à toute perfection ([ui règle, en obéissant à la raison, le raouAement et l'emploi des passions. Ainsi la force est une vertu i)arce qu'elle retient dans les bornes la peur et l'audace : la peur auxiliaire de la prudence ou inspiratrice de la lâcheté: l'audace, principe d'héroïsme ou cause de témérité: la peur, conseillère pi-écieuse quand elle nous suggère de fuir à propos, agent de trahison quand, pour nous épargner la souffrance et nous soustraire à des dangers mortels, elle nous fait violer la consigne et rompre avec le devoir: l'audace, qui exalte le courage s'il faut acheter la victoire au prix de l'existence, mais qui dégénère en folie lorsque, sans motif suffisant, elle nous entraîne aux plus périlleuses aventures.

La mansuétude est une vertu, parce (pielle nous rend capables de modérer comme il convient la colère, cause ici-bas de tant d'injustices et de ttint de crimes. Sous sa direction, nous gardons une constante égalité d'àme. Même aux Joui-s où fatigués, mal disposés, nous cherehons inconsciemment un prétexte de céder à notre humeur ; nous l'estons calmes, eussions-nous le droit de montrer du niécontentomonl: nous consei'vons la possession de nous-

mêmes, tout en dénonçant énergiquement le mensonge et l'iniquité (1).

La mansuétude se manifeste au dehors. Docile à son esprit, l'homme évite ces transports qui enlèvent à la langue la faculté de former ses phrases et d'achever ses mots. Il n'offre pas aux regards ces congestions de la face, cette contraction des traits, cette crispation des nerfs, ces gestes confus, ces attitudes de gens hors d'eux-mêmes et possédés par les démons de la vengeance. Il ne remplit de ses cris ni sa maison, ni la place publique; il ne s'associe ni aux luttes qui diAdsent les frères, ni aux démonstrations irritées qui bouleversent la cité en menaçant tantôt l'autorité, tantôt la liberté. Quelles que soient la légitimité de son ressentiment, la vivacité de sa peine, la gravité de l'offense subie, si ingrat que l'on s'affirme à son égard, si accablé qu'il demeure en constatant sa faiblesse [et ses fautes, si oublieuse de sa personne, de sa cause, de ses intérêts que lui paraisse la Providence, il n'insulte pas la vie, il ne maudit pas son prochain, il ne s'exaspère pas contre lui-même, il n'outrage pas Dieu, il ne brise pas le roseau froissé, il n'éteint pas la mèche qui fume encore, il épargne le brin d'herbe courbé par le vent, la fleur mourante, le vermisseau égaré sur la route : il se domine.

Cette suavité de rapports avec les autres, avec la création, avec soi-même, avec Dieu a sa source au-

(1) Append. N. 2, p. 293.

dedans. Il en est parmi nous qui, froidement passionnés, cachent, sous laménité extérieure, des àmet^ amères. Ils viennent au-devant de vous, ils vous entourent, ils excusent vos torts, ils vous flattent, ils vous caressent; tour à tour les larmes de la componction et les sourires de l'amitié passent dans leurs regards. Comédie ! Secrètement ils vous desservent, ils aous calomnient, ils vous poursuivent avec un acharnement que rien ne lasse et ils vous frappent avec une dureté que rien n'attendrit. Si vous ne voulez pas être les victimes de leur savante et perfide cordialité, ne prenez jamais au sérieux leurs protestations de dévouement, leurs témoignages d'estime ou d'admiration. Jouet de leurs manières cauteleuses, le Aulgaire leur accorde souvent ses faveurs et ses suffrages, mais le Saint-Esprit éprouve une invincible aversion pour leur fausse bonhomie. En cent passages du livre sacré, il affirme son horreur de la duplicité, de la langue habile à envelopper son venin de formules mielleuses, des loups déguisés en agneaux, de l'être déloyal qui embrasse afin de mieux tromper et de perdre sûrement. En abordant le Christ, les Pharisiens sont obséquieux. Ils affectent de le vénérer, d'avoir en sa sainteté, en sa droiture, en son infaillibilité, en son pouvoir une entière confiance, mais leur politesse menteuse ne sert qu'à dissimuler leurs noirs desseins. Ils disent : « Maître, nous voudrions avoir de vous un signe (1)... Maître

(1) s. Mattu., ïii, 28.

PREMIÈRE GOiNFÉBEXCE 19

uous savons que vous parlez avec sincérité, que vous ne faites acception de personne, que aous enseignez la voie de Dieu dans la vérité (1). » Après cela, ils conspirent dans la nuit, ils ne cherchent qu'à surprendre et à compromettre Jésus, ils n'attendent (ju'une occasion de s'emparer de lui par ruse et de le faire mourir, ils tiennent conseil sur conseil en vue de leur fin criminelle, « Consiliurn fecerwU ut Jesum dolo ienerent et occiderent » (2). S'ils n'agissent pas avec plus d'audace, ce n'est pas s'^.rupule de leur part, c'est que, ajoutant à leur fourberie une vile pusillanimité, ils craignent l'opinion et le soulèvement d'un peuple favorable à Jésus comme à un prophète. Et quœrentes eum tenei'e, tiniuerunt tiirbas : quoniam siciit prophetam eum habebant (3). Le Sauveur n'est point dupe de leur hypocrisie, il la démasque ; rien ne lui échappe de leur ténébreuse méchanceté ; il lit. à mesure qu'elles se forment en (Hix, leurs résolutions sanguinaires, il adresse ce discours à la foule et aux disciples : « Les Scribes et les Pharisiens sont assis dans la chaire de Moyse, faites donc et observez tout ce qu'ils vous disant, mais n'imitez pas leurs œuvres, car ils disent et no font pas (4). »

Messieurs, je ne me lasserai pas de vous le répéter : dans le Christianisme tout est vrai ; dès lors, la man-

(1>S. T.cc, XX, 21.

(2) S. Mtth., XXVI, 4.

(3) S. Matth., XXI, 46.

(i) Ibid., xxui, 1, 2.

suétude de l'Evangile n'emploie aucun artifice. Pareille à la beauté, elle a un éclat naturel et un rayonnement spontané qui lui suffisent, tandis que la \aolence, pareille à la laideur, a besoin de fard et de vaines parures pour Aoiler ce qu'elle a de repoussant. Apprenez de Jésus que sa royauté est douce, que son joug est doux, que son fardeau est doux, que son regard, sa physionomie, sa voix, son enseignement, sa démarche, sa tristesse, ses larmes, son agonie, sa mort respirent la douceur, parce que la douceur règne en son àme, parce qu'en son àme se sont accumulés les trésors d'une inépuisable douceur. Discite a me quia miiis sum et humilis corde (1). Lui ressembler en ce point comme en tous les autres : être doux dans les profondeurs de nos pensées et de nos volontés, dans les replis de nos désirs et de nos affections avant de l'être dans nos discours et dans notre conduite, ne jamais pactiser a^ec cette feinte douceur, « plus désobligeante, plus insultante, selon Bossuet, que l'aigreur déclarée (2) », voilà l'idéal où tend de toutes ses forces et où aboutit, autant que le permet notre faiblesse, la religieuse vertu de mansuétude.

La mansuétude exige des qualités dont elle est distincte, mais dont le concours lui est nécessaire :

(1) s. Matth., XI, 29.

(2) Méditations sur YEvangile. Sermon sur la montagne, 3"^ jour

PREMIÈRE CO>"FÉREi\CE 21

la patience, la compassion, la condescendance, la clémence (1).

Comment rester doux envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes, si nous ne découvrons pas le secret d'accepter les épreuves que la Providence impose aux meilleurs et aux plus saints; si nous ne savons pas plier sous les coups qui, partis du ciel ou de la terre, atteignent notre fortune, notre santé, notre nom. nos espérances, nos affections, tous nos bonheurs ? Ils sont rares les chrétiens qui ne s'énervent pas quand une puissance visible ou invisible les condamne à la pauvreté, à l'humiliation, les étend des années sur un lit de douleur, leur arrache des êtres infiniment chers ! Qu'il est facile, en ces heures de souffrance, de défier le Maître suprême, de nier sa bonté, de remplir le monde d'imprécations sacinlèges ! Gomment gardera-t-il la sérénité intérieure, le chrétien incapable de se contenir lorsque les travers, les ingratitudes, les grossièretés de ses semblables blesseront sa sensibilité, son éducation, sa noblesse, sa dignité, lorsque des ennemis sans scrupule s'attaqueront à sa réputation et à ses entreprises? Comment ne se rongera-t-il pas luimême, s'il n'a pas appris à supporter, tout en les condamnant, ses faiblesses, ses échecs, ses chutes et ses rechutes ?

Le seul moyen de ne point nous irriter contre les

(IJ Append. N. 3, p. 294.

choses, contre les événements, contre les hommes, contre nous-mêmes, contre Dieu, c'est d'être patients. In patimtia vestra possidebitis animas vesiras (1). La possession de soi, indispensable à la mansuétude, est un fruit de la patience. Grâce à la patience, en effet, nous prenons notre parti de nos tribulations, nous supportons les contrariétés, d'où qu'elles viennent. La mansuétude du Christ ne s'est jamais démentie. Au désert, il confond tranquillement le démon qui sobstine à le tenter. Plus tard. Pharisiens et Sadducéens s'unissent dans l'espoir de le pousser à bout, de le jeter hors de lui : c'est en vaiuf il ne perd pas son sang-froid. Au Jardin des Oliviers il boit jusqu'à la lie l'abominable breuvage qui noie dans le dégoût ses lèvres et son àme, il subit le baiser de Judas, il se laisse arrêter et garrotter comme un voleur ; au palais de Caïphe il est l'objet des pires accusations, il assiste aux reniements réitérés de Pierre, les valets du grand-prètre lui craelient au visage, kii voilent la face, le soufflettent brutalement : au prétoire, on le traite en scélérat et en conspif-ateur: à la cour d'Hérode. en insensé: puis, la multitude se déchaîne et à grands cris demande sa mort: puis, les licteurs de Pilate lui infligent le barbare supplice de la flagellation, les soldats le rcAètent d'un manteau rouge, le couronnent d'épines, lui mettent un roseau à la main, fléchissent devant lui le genou et ricanent : " Salut. Roi des Juifs » :

(1) s. Lcc, XXI, 19.

puis, le magistrat romain rabandoiiiie à ses ennemis, on le charge de la croix, on l'y cloue, ou rit de sa souffrance, de son agonie, de ses spasmes suprêmes, enfin, il est comme délaissé par son Père et par les aiiges, comme vomi par tout l'univers.

Au milieu de tant de douleurs, de tant d'oppi^otees, Jésus est doux. D'ordinaire il garde un silence empreint d'une telle sérénité que ses accusateui*s et ses juges en sont stupéfaits. On dirait qu'il n'entend pas les injures, que son esprit s'embarrasse, que sa logique aux abois manque d'arguments pour répondre à ses adversaires. « FactUÂ swn sicut honio umi audiens et non habens in ore suo redargittimies {{). » Ce silence dans l'extrême affliction est adorable. Parfois, au cours de sa Passion, Jésus p:>ef]:d la parole, mais il s'exprime sur un ton calme. Point de fiel, point de courroux, point d'anatlrème en ses discours. Qu'il s'adresse à Dieu ou aux hommes, sa plainte, son langage attristé puisent leur force dans une imperturbable douceur. C'est que sa douceur est armée d'^ine patience à toute épreuA-e, une patience dont ne triomphe aucune torture (2).

Cette patience elle-même naît de la compassion. <c Notre Pontife, s'écriait saint Paul, n'est pas de

(1) Psaumes, xxxvii, 13.

(2) Cf. BossuET. Méditation sur le silence. Troisième point.

ceux qui ne peuvent pas compatir à nos misères. Non enim habemus Pontificem qui non possit compati infirmitatibus nostris (1). » Sa longanimité s'élève jusqu'à Ihéroïsme, car il est compatissant. Loin d'en vouloir à ceux qui l'outragent, il a pitié. Il a pitié de Judas, pitié de la troupe venue pour le saisir, pitié des apôtres que la tempête disperse comme un troupeau timide, pitié de Pierre infidèle à l'amour, pitié de Pilate injuste par crainte et par faiblesse, pitié de la foule aveugle et trompée, pitié même de ses ennemis et de ses bourreaux, pitié même des bandits qui l'implorent après l'avoir injurié. En présence de notre humanité infirme, changeante, dégénérée, il éprouve une compassion qui l'empêche de céder à l'impatience, à la colère, à la rancune. Contemplez-le : son regard ne reflète que de la pitié; écoutez-le, ses réflexions, sa prière ne rendent qu'une note de pitié. « Mon ami, pourquoi es-tu venu ici (2)? 0 Judas, tu trahis le Fils de l'homme par un baiser (3). » « Si j'aimai parlé, fais voir ce que j'ai dit de mal; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu? (4). » « Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font... (o) » « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le para-

(1) Hébreux, iv, la.

(2) S. Matth., xxvi-30.

(3) S. Luc, xïii, 48,

(4) S. Jbar., xviii-23.

(5) S. Lnc, xxiii-34.

PREMIÈRE COi\FÉRENCE 25

dis (1). » Ce seiilimeiit alimente sa patience et sa mansuétude, l'aide à observer ces deux vertus inséparables l'une de l'autre.

A l'exemple du Christ, examinons l'homme, nous nous apercevrons qu'il y a dans ses excès une part de volonté qui le rend coupable, et une part d'impuissance qui le rend malheureux. Si nous n'envisageons dans nos relations aAec lui que le côté par lequel il est librement criminel, nous nous nous emporterons contre lui ; mais si nous considérons en lui l'héritier de tares que lui ont transmises des générations perverses, l'être dont une éducation inférieure, des penchants pervers, des préjugés séculaires ont, en partie du moins, égaré la conscience et diminué la responsabilité, nous le blâmerons moins que nous ne le plaindrons, nous ressentirons à son endroit plus de pitié que de rancune, et la pitié entretiendra en nous la douceur. D'ailleurs, il faudra bien nous-mêmes, après nos fautes, « avoir un déplaisir.., qui soit paisible et rassis et ferme » ; nous reprendre, non d'une façon acerbe, mais « raisonnablement », nous châtier non « par impétuosité », mais « par des repentances tranquilles et constantes » ; faire des remontrances à notre cœur non avec « passion » mais avec « compassion », l'avertir en ces termes indulgents : « Or sus, mon pauvre cœur, nous voilà tombés dans la fosse à laquelle nous avions tant résolu d'échapper. Ah! rele-

(1) s. Lnc, rxiii, 43.

voiiB-iious. et quitlons-la pour jamais ; réclamons la miséricorde de Dieu et espérons qu'elle nous assistera, pour désormais être plus fermes, et remettons-nous au chemin de l'humilité. Courage, soyons désormais sur nos gardes, Dieu nous aidera, nous ferons mieux : » tel est le conseil de saint François de Sales (1).

Pour être doux, il faut aussi être condescendant, ne pas exiger de tous la même intelligence, la même courtoisie, le même savoir, la même vertu, la même reconnaissance. Une souplesse de ]3on aloi nous habitue à ne pas choquer inutilement la sottise des uns. la grossièreté des autres, liguorance de ceux-ci, l'ingratitude de ceux-là. A ses disciples, le Christ ne demande pas, dès le premier jour, de goûter la virilité de sa doctrine, il tient compte de teur naïve-té, de leur inexpérience, au lieu de s'y heurter. Il murmure : « J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, naais présentement vo:us n'êtes pas en état de les porter (2). » Il bégaye avec eux. il ne les force pas immédiatement à manger le pain des hé^-os, à boire le vin des rois, il leur offre d'abord le lait des enfanis.

Il ne les oblige pas à sui^Te ses conseils, à quitter leurs biens, à renoncer ponr jamais aux honneurs du siècle, à passer leur vie dans la continence nbso- In-e (3). Sur le terrain de la vérité, il est intransi-

(1) s. François de Sai.hs. lie dévole, III« pai'Lie, ch. ix.

i2) S. Jea.n, XVI, 12.

(3) Cf. BosscBT. Sermon sur la haine de la vérité.

gea-nt; sur le terrain de la chaiité, dune indulgence infinie. Saint Paul adopte la même ligne de conduite : il est tout à tous, nul ne faii>lit sans qu'il faiblisse lui-même, nul ne tombe sans cfue lui-même soit dévoré par le feu de la tentation (1). Cette condescendance réfléchie. Aoulue. nous apais« et nous amène à regarder sans indignation les défauts et les infériorités de noire prochain. Vis-à-vis de Dieu, elle se change en soumission, elle devient le sentiment dune àme qui s'incline sans murmurer élevant le Père céleste, qui. dans cette obéissance filiale, trouve un calme parltait. Le Christ nous a instruits sur ce dernier point comme sur tcras les autres. A Celhsémani et sur la croix, sa maTisuétude se tra- <luit en ces termes résignés : « Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi, mais que Totre volonté soit faite et non la mienne {'2)... Père, je remets mon àme entre vos mains (3). » La condes- <^endancc à l'égard des hommes, la soumission a l'égard de Dieu nous maintiennent dans cette atmosphère tempérée que réclame la mansuétude.

La clémence est fille de la mansuétude. La clémence <îst nécessaire dans les relations des hommes et des peuples. Sans doute il faut parfois que la justice soit sévère : le bien particulier, domestique, politique,

(1) II Corinth., xi, 29.

<2) S. Matth., XXVI., 39.

(3) S. Luc, xxiii., 46.

international l'exige ; sacrifier la justice à un degré quelconque, c'est, en maintes circonstances, sacrifier les innocents aux criminels et perpétuer ici-bas le malaise, le trouble, les dissensions. Il est des occasions où le Chnst veut que l'on pave jusqu'à la dernière obole (i). Cependant il faut généralement que la clémence vienne tempérer les exécutions de la justice. En usant « impitoyablement de tous ses droits », celle-ci « devient inique et insupportable; la bonté qui modère ses rigueurs est une de ses parties principales (2) ». Dans l'éducation des enfants, dans notre commerce avec nos semblables, dans la conduite des âmes, dans le gouvernement des peuples, dans les rapports avec les autres sociétés, nous sommes tenus d'imiter Dieu. Or, Dieu, qui nous récompense au delà de nos mérites, nous inflige des châtiments inférieurs à nos fautes. Il se plaît à pardonner, à nous remettre complètement nos dettes, à nous faire grâce. 11 convient que nos procédés soient pareils aux siens, que nous soyons cléments dans la mesure où nous le pourrons, sans compromettre le salut commun et l'autorité des lois. Mais la clémence est la suite naturelle de la mansuétude. Quand on a l'humeur douce, il en coûte de frapper, de sévir; on voudrait épargner aux autres toute souffrance. Quand on a le cœur doux, on est ému et attristé par le spectacle de la vie déjà si malheureuse ;

(1) s. Matth., V. 26.

(2) BossuBT. Politique de rEcriture Sainte, Liv. vin, art. 4, prop. ^

c'est à regret, c'est malgré soi qu'on ajoute au fardeau déjà trop lourd du prochain, et l'on saisit, lorsque la prudence le permet, tous les prétextes d'arracher un frère à la corde, au gibet, aux fers, en un mot de le sauver en lui rendant l'honneur et la liberté. Ainsi nous devons à la douceur le règne ici-bas de cette généreuse clémence qui, d'après Bossuet, est la joie du genre humain et la gloire des princes puissants et victorieux. Ainsi se forme l'aimable cortège de la vertu que nous avons essayé de peindre : cortège composé de clémence, de condescendance, de patience, de pitié.

La mansuétude est conquérante.

Le prophète Isaïe demande à Dieu d'envoyer l'Agneau Dominateur pour ramener au bercail les brebis d'Israël que la violence et la cruauté ont dispersées. Emitte Agnimi, Domine, Dominatorem terrai (1). On appelle Jésus l'Agneau de Dieu; il envoie ses Apôtres dans le monde comme des agneaux au milieu des loups, car il veut plaire à son Père et gagner le genre humain par sa douceur; il n'a point d'autre arme, il promet la possession de la terre à cette vertu. Beati mit-es quoniam ipsi possidebwit terram (2).

(1) Isaïe. xvi. 1, Cf. Ezechiel, xx.xiv, 1, o.

(2) S. Matth., V, 4.

La tefre promise à la mansuétude, c'est tout cequ€ ï'homme est appelé à posséder, et c'est d'abord Dieti. On ne s'empare pas de Dieu en lui livrant de» assauts, en lui résistant, car c'est un jeu pour lui de briser tes êpées, les sceptres, les couronnes, d'anéantir les armées, de précipiter aux abîmes ceux qui préteH€Îent malgré lui escalader le ciel. On ne s'initie pas, en discutant contre lui, aux secrets de sa science mystérieuse, de ses jugements insondables, (le ses Toies incompréhensibles. Quiconque aura l'ambition de pénétrer par son seul génie la pensée du Très-Haut verra le Très-Haut se redresser dédaigneusement et répliquer : « Qui es-tu pour contester avec ton Dieu? Je perdrai la sagesse des sages, la prudence des prudents el je les priverai à jamais de ma lumière (1). m On n'obtient pas la grâce, la gloire, la béatitude, en lui intimant des ordres, car notre salut ne dépend, comme de sa cause première, ni de notre volonté, ni de nos efforts, mais de Celui qui fait miséricorde, neqite volentis, neque currentis, sed miserentis (2).'

c( Beati mites quoniam ipsi possidebunt terram. Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderoiit Die». » A leur prière qui lui plaît toujours, mansuetorwn semper placiiit deprecatio (3). Dieu prête l'oreille et répond par le don de lui-même. Il leur

(1) Cf. Romains, ix, 20 ; I Corinth., i, 19 : Matth. xi, 23. 12) Romains, i.\, Iti.

(3) Judith, ix, Ifi.

révèle ses desseins, docebit miles vias suas (1); il leur accorde sa grâce : mansuetis dabit gratiam (2) ; il les prend sous sa protection, suscipiens mansaetos tn'rœ (3); il devient leur guide, diriget mansuetos in judicio (4); leur avocat et leur vengeur, arguet in xquitatG pro mansuetis terrœ (3): leur refuge et leur sauveur, exaltabit mansuetos in salutem; il les aime et si Moïse lui est si cher, c'est qu'il est l'homme le plus doux de la terre : dilectus Deo... (6) vir mitissim,us super homines qui niorabantur in terra (7) ; il les distingue entre tous et il les sanctifie : in fide et lenitate ipsivs sanctum fecit illum, et elegit eum ex omni carne (8); il les honore devant les rois : glorificavit illum in conspectu regum (9J; il leur assure une gloire égale à celle des patriarches, il les rend grands et redoutables à leurs ennemis : similem illum fecit in gloria sanctorum, et magnificavil eum in timoré inimicorum (10) ; il les écoute : audivit enim eum (11); et quand on veut être exaucé on invoque leur nom, on rappelle toute leur mansuétude,

(1) Psaume xxiv, 9'.

^2) Proverbes, m, 34.

(3) Psaume cxL\i, 5.

(4) Psaume xxiv, 9

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