ATTITUDE DE L'ÉGLISE VIS-À-VIS DES INFIDÈLES
Éminentissime Seigneur (1), Monseigneur (2).
Messieurs,
Les sociétés sont impatientes de s'agrandir et de dilater le cercle de leur influence. Telle nation durant le cours de son histoire a su morvoilleusement faire passer ses idées chevaleresques, ses sentiments généreux au delà des monts qui lui servent de frontières, au delà des mers qui entourent ses rivages Sa langue, son nom, sa civilisation se sont répandus au loin et lui ont assuré chez les races diverses une gloire et un empire
(1) y. !•;. M^r le cardinal Amette, arclievéque de Paris.
(2) S. G. Mgr Ilersclier.
qui ne lui seront point ravis. Mais l'Eglise est travaillée par une ambition qui n'a point son égale. Non contente de maintenir sous son sceptre les individus et les peuples qui se sont inclinés devant ses lois et ont accepté son baptême, elle brûle d'agréger à son royaume toute âme raisonnable. Elle se sent assez riche pour prodiguer sans s'appauvrir les trésors de la vie à toute l'humanité, et assez forte pour la conduire sans défaillance au terme où l'attend la béatitude.
Elle n'agit pas ainsi seulement par instinct de propagation, elle agit par l'ordre de son Fondateur. Aux conquêtes des plus fameux capitaines, Alexandre, César, Napoléon, Dieu assigne des limites; à l'Eglise seule, il dit : Vous ne vous arrêterez pas avant d'avoir atteint les confins de la terre, avant d'avoir interpellé toute créature. Si elle était tentée d'abandonner sa mission, l'Esprit, vainqueur de ses hésitations, la ramènerait sur les chemins de l'effort.
Puisque l'incrédulité coupable ou non est le premier obstacle qui s'oppose à l'expansion de l'Eglise, c'est contre l'incrédulité qu'elle doit d'abord diriger son activité. Quelle attitude prend-elle, ou, si vous le préférez, de quels moyens use-t-elle pour amener les incrédules à la connaissance de la vérité surnaturelle? Telle est la question que je résoudrai aujourd'hui.
Il est bien entendu que dans cette conférence je
parlerai uniquement des infidèles qui n'ont jamais appartenu à l'Eglise catholique, qui n'ont jamais cru ce que nous croyons.
L'action apostolique, tel est le grand, l'unique moyen employé par l'Eglise pour convertir à sa foi ceux qui n'ont jamais cru. Cette action s'accomplit par trois instruments : la parole évangélique qui éclaire l'esprit, la charité qui touche le cœur, la prière qui attire une grâce plus abondante et assure à l'homme le secours dont il a besoin pour croire.
C'est par la parole que la bonne nouvelle doit se répandre jusqu'aux extrémités de la terre, c'est par la parole que la vérité divine est appelée à gagner le monde. Ainsi l'a voulu le Maître qui nous envoie. Le premier, il a prêché, il a fait déborder les ondes émues de son verbe sur les esprits et sur les cœurs, il a conquis par la puissance de ses accents le peuple, les indifférents, les publicains, les adversaires, la raison aveugle, la conscience gâtée. Il s'est fait écouter, il s'est fait croire, il s'estfait suivre an désert, sur la montagne, au bord des lacs, en mettant à la portée des plus humbles les plus hauts mystères, en confondant les sophisnies des docteurs épris de leur science, en iiumiliant l'orgueil intel-
lectuel dont s'enivraient les sectes. Il nous a commandé de suivre son exemple, de répéter ses discours à tous les siècles et à toutes les générations, de chercher dans la vertu de sa parole la transformation des pensées et des sentiments. « Allez, disait-il à ses apôtres, enseignez toutes les nations, apprenez-leur à observer ce que je vous ai ordonné (1). Annoncez l'Évangile à toute créature (2). Ce que vous avez entendu dans le secret, prêchez- le sur les toits (3). Dites à tous que le royaume de Dieu est proche (4). Celui qui vous croira sera sauvé, celui qui ne vous croira pas sera damné » (5).
Voilà le droit, messieurs, tel que l'a établi Celui qui a reçu tout pouvoir en ce monde et dans l'autre. Voilà le droit tel que l'ont compris les confidents de Jésus. « Vous savez, s'écrie Pierre, ce qui s'est passé dans toute la Judée, en commençant par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché : comment Dieu a oint de l'Esprit- Saint et de force Jésus de Nazareth, qui allait de cité en cité, faisant le bien et guérissant tous ceux •qui étaient sous l'empire du démon; car Dieu était avec lui. Pour nous, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait dans la campagne de la Judée et à
^1) Saint Matthieu, xxviii, 19-20.
(2) Saint Mabc, xvi, 15.
(3) Saint Matthieu, x, 27.
(4) Saint Matthieu, x, 7.
(5) Saint Marc, xti, 16.
QUATRIÈME CONFÉRENCE li5
Jérusalem. Ensuite ils l'ont fait mourir en le pendant au gibet. Mais Dieu l'a ressuscité le troisième jour et lui a donné de se faire voir, non à tout le peuple, mais aux témoins choisis d'avance par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts. Et il nous a commandé de prêcher au peuple et d'attester que c'est lui que Dieu a établi juge des vivants et des morts » (1). Voilà le droit tel que l'a interprété Paul, legrand propagateur de la foi parmi les gentils. Il écrit aux Romains : « La foi vient de ce que l'on a entendu, et l'on a entendu parce que la parole de Dieu aétéprêchée))(2j. il dit à son disciple de prédilection, Timothée : « Je t'adjure devant Dieu et devant le Christ Jésus..., prêche la parole, insiste à temps età contre-temps, reprends, menace, exhorte, avec une entière patience et toujours en instruisant » (3). Après deux mille ans, nos chefs recommandent sur le même ton la prédication apostolique et la considèrent comme l'instrument choisi par Dieu pour convertir les infidèles. Léon XIII pressait en 1894 les ordres religieux de l'exercer en restant fidèles à l'esprit de simplicité que le Christ a voulu lui donner, et en lui assurant l'éclat qui commande à tous le respect. Pie X, dans un document récent, a rappelé à toute l'Église les prescriptions de son prédéces-
(1) Actes, X, 37-42.
12) Homains, x, 17.
(3) II Timoth., iv, 1-2.
seur et marqué avec son ordinaire fermeté l'obligation où nous sommes d'exposer au peuple la vérité chrétienne dans toute son ampleur, dans toute son austère beauté, Le Verbe de Dieu abrégé, incarné dans les mots des langues humaines, voilà donc la force qui par ordre du Christ doit dissiper Terreur et vaincre l'incrédulité, le Verbe de Dieu, tel est la glaive offert par le Sauveur à ses apôtres, à leurs successeurs et destiné à ouvrir dans les âmes la blessure sacrée par laquelle pénètre la vérité.
Le fait est conforme au droit, les ministres de l'Évangile ont d'âge en âge demandé à la parole sainte de persuader les esprits. Ils ont compté sur son efficacité pour dissiper les ténèbres de la barbarie, les préjugés des races décadentes, pour confondre la sagesse des aréopages, pour vaincre les défiances et les partis pris de tous les paganismes et de toutes les idolâtries. A Jérusalem, à Athènes, à Corinthe, à Rome, en Afrique, en Gaule, en Bretagne, c'est avec des discours empruntés au Christ qu'ils assiègent l'âme humaine et qu'ils essaient de l'entraîner . Chacun d'eux montre aux intelligences l'ensemble de la doctrine que le Fils de Dieu nous a enseignée, en souligne les mystères, en détaille les préceptes, en explique le sens. Il analyse les moindres phrases, les moindres expressions, les moindres paraboles du Sauveur. Pas un dogme n'est oublié, pas un commandement n'est passé
SOUS silence. Les auditeurs entendent toutes les vérités que Jésus a promulguées durant son pèlerinage terrestre. Sur les lèvres de l'apôtre se succèdent les promesses adressées à quiconque s'incline devant rÉternel, les menaces proférées contre quiconque se dérobe à la nécessité de croire; l'idée du Père céleste qui veille sur les lys et sur les passer eaux s'y accorde avec l'idée du Juge redoutable qui punit tous les crimes; le désir du ciel et la terreur de l'enfer, la miséricorde,la justice, la consolation y apparaissent avec une égale énergie. Les hérauts du christianisme disent comme le Maître sur la montagne : « Bienheureux les pauvres, car le royaume des cieux est à eux; bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre; bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu; bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (1). Mais ils disent aussi : « Malheur à vous, riches sans bonté, car vous avez reçu votre consolation ! Malheur à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim! Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes » (2)! Ils disent : « Ne craignez pas, petit troupeau, il a plu à votre Père céleste de vous préparer un royaume » (3); mais ils disent aussi après le Précurseur : « Race de vipères, qui pourra vous apprendre à fuir la colère à venir » (4)?
(1) Saint Matthieu, iv, 3, 8.
(2) Saint Luc, iv, 24.
(3) Ibid., XII, 12.
(4) Ibid., 111,7.
Dans le dessein de faciliter à tous la connaissance de là vérité, l'apôtre donne à sa parole les formes les plus variées.
S'agit-il du peuple, il cherche dans les spectacles de la nature les images et les analogies capables de faire comprendre son enseignement. Il imite Saint Martin qui, a la vue d'une brebis nouvellement tondue, murmurait : « Celle-ci a rempli le précepte évangélique : elle avait deux tunique?, elle en a donné une à celui qui nen avait pa?. C'est ainsi que vous devez faire. » Remarquant un autre jour certains oiseaux qui suivent de petits poissons et les engloutissent avec une voracité croissante : <( Voilà bien, s'écria le grand Evéque, l'image des démons.; ils guettent les imprudents, ils les prennent à l'improviste, et après les avoir dévorés, ils ne sont nullement rassasiés » (1). Jésus procédait ainsi et se plaisait à révéler sa pensée aux humbles en empruntant aux champs, aux vignes, aux blés, aux aurores, aux crépuscules, aux tempêtes des comparaisons lumineuses et saisissantes.
S'agit-il des lettrés, l'apôtre hausse le ton et donne des Ecritures des interprétations plus prcfondes. 11 rapproche le Nouveau Testament de l'Ancien, les promesses de leur réalisation, il explique comment les dogmes s'appellent, s'harmonisent, s'enchaînent, se complètent et convergent
;1) Sulpice-Sévère. Vie de aaint Marlin, Lettre III.
tous vers un même but : la gloire de Dieu et le ■ salut des âmes. Il précise la portée des expressions, il dégage TEvangile des exégèses fausses, le présenté sous son véritable jour, le défend contre les exagérations des uns, contre les mutilations des autres et lui rend son authentique et originale physionomie. Ainsi faisait encore Jésus quand il s'adressait aux docteurs de la loi. Son art savait atteindre la moelle des textes, en tirer la vie qui s'y cachait, dérouter les adversaires qui lui tendaient des pièges et satisfaire les âmes droites. Pour que l'adhésion de l'infidèle soit raisonnable, il faut que la doctrine catholique lui montre ses titres de créance. L'apôtre entreprend de manifester à ses auditeurs l'origine divine de son enseignement. Sans doute sa méthode n'est pas toujours rigoureusement didactique, cependant il extrait la substance des arguments que la religion catholique invoque pour prouver son caractère surnaturel. Les maîtres les plus savants ajoutent si peu à l'apologétique commune, qu'il est souvent facile de ramener leurs plus doctes pages à ce que soutiennent les plus humbles prêtres. En tout cas, et quoi qu'il en soit de l'insuffisance des individus en cette matière, l'Eglise, grande inspiratrice des apôtres sur la terre, supplée à leur impuissance personnelle. Ses leçons officielles, adressées à l'univers, offrent aux âmes bien disposées les raisons qui servent de motifs de crédibilité. Elle exerce son
ministère sur le monde entier, sur les sociétés comme sur les individus, et les esprits compétents peuvent puiser dans sa sagesse incomparable les lumières que leur prudence exige. Par ailleurs, elle compte dans son sein des légions de docteurs qui suivent les évolutions et les progrès de la science, se tiennent au niveau, et, sur le terrain de l'histoire, de la philosophie, de la critique, font justice des prétextes que Ton invoque pour contester à notre religion ses titres divins. Jésus-Christ, en multipliant les miracles, les prophéties, obligeait les juifs sincères à reconnaître sa qualité d'envoyé de Dieu; l'Eglise, en rappelant la réalité de ces faits prodigieux, en marquant qu'ils ont une suite visible, offre aux incrédules les plus difficiles l'évidence dont ils ont besoin.
Lorsque la parole s'est déployée, a porté sur ses ailes la semence de la vérité surnaturelle, l'Eglise renforce encore son action par le dévouement et par la charité. Ses bienfaits deviennent un témoignage vivant en faveur de la divinité de sa mission et de sa doctrine. Elle commande, par ses œuvres de bonté, l'attention, le respect, la sympathie, l'admiration des infidèles. Quand Jésus-Christ avait nourri les foules, guéri les malades, consolé les affligés, ressuscité les morts, ses bienfaits achevaient ce qu'avait commencé sa parole. On s'attachait à sa personne, et dès qu'on l'aimait, on était bien près
de croire ce qu'il prêchait. L'Eglise imite son Maître Elle s'intéresse à la multitude des incroyants, elle soulage leurs misères, elle apaise leur faim, elle visite les infirmes, elle les soigne, elle les veille, elle améliore le sort des plus déshérités, elle a pitié de toutes les infortunes, et passe au milieu des hommes comme l'ange de la consolation et de la miséricorde. Le missionnaire chez les sauvages est maître d'école, architecte, menuisier, maçon, laboureur, médecin, avocat. 11 partage la vie pénible des tribus parmi lesquelles son zèle l'a conduit, il leur consacre ses plus belles années, il se consume à leur service. Ses cheveux blanchissent, ses forces déclinent, il est seul, loin du pays oii il est né, qu'il aime. Parfois une indicible mélancolie s'empare de son âme, il éprouve un sentiment de détresse infinie, mais il reste penché sur sa tâche et pour sauver les âmes il accepte tous les sacrifices. Ses lèvres se sont tues que ses œuvres parlent encore, et avec une singulière éloquence, du Dieu pour lequel il a vécu, souffert, à qui chaque jour il a demandé la force de ne pas se désespérer En lui les infidèles sont obligés de voir un être à part et meilleur, il est un autre Christ dont les paroles et les actions sont d'accord et s'unissent pour ébranler les consciences et changer les idées. Dans le monde entier des légions d'élite enseignent ainsi l'Évangile, en déployant l'éloquence de celte charité qu'aucune plaie n'écœure, qu'aicune perversité ne rebute,
qu'aucune barbarie ne révolte, qu'aucun endurcissement ne brise, qu'aucune opiniâtreté ne désespère. Vieillards tarés, enfants rachitiques, créatures flétries, victimes de la débauche et du vice, reçoivent les soins de cette divine vertu, voient son regard s'arrêter sur eux avec une compassion attendrie, entendent tomber de ses lèvres des mots d'une ineffable douceur et qui viennent de plus. loin que la terre. Si quelque chose est capable de vaincre le cœur, quand l'esprit hésite, c'est bien ce dévouement sans borne, c'est bien cette charité inépuisable. L'âme humaine qui n'est pas totalement dépravée ne demeure pas insensible à ce spectacle : sous l'empire de l'émotion qu'elle éprouve elle écoute la parole du salut et elle y croit.
Cependant elle peut résister encore à l'exposition de la doctrine et aux œuvres qui prouvent la doctrine. Alors l'Eglise et ses apôtres ont un dernier refuge : la prière. Dieu est le roi des intelligences et le moteur des volontés, il dépend de lui de s'en emparer, de les persuader sans les violenter. Par la prière nous appelons Dieu à notre secours, nous lui demandons de pénétrer dans les consciences, d'y établir son règne de justice et de vérité. Les foules répondaient-elles par l'indifférence, par le mépris à sa parole, restaient-elles insensibles à ses bienfaits? Jésus se retirait dans le silence de la nuit, dans la solitude de la montagne, des lacs.
OUATRIÈMB CONFÉRENCE 123
OU du désert, et là il adressait à son Père pour l'humanité rebelle de longues et ardentes supplications. Au Jardin des Oliviers, il trempait de ses larmes, de ses sueurs, de son sang la prière déchirante par laquelle il essayait d'attendrir Dieu en faveur de ceux qu'il était venu racheter. Au Calvaire, il renouvelait ses instances, et il appelait sur la race endurcie des incrédules et des blasphémateurs la miséricorde et le pardon. Comme lui, la société chrétienne voyant son ministère stérile, interpelle le Tout-Puissant et l'adjure d'avoir pitié des créatures ignorantes, corrompues, vaines qui opposent à l'Evangile un parti pris irréductible, un dédain humiliant et une insolence inexcusable. Que de fois le pauvre prêtre sentant l'hostilité s'acharner contre sa personne et contre sa doctrine s'est prosterné dans le temple abandonné dont il a la garde, a répandu aux pieds de son maître ses plaintes et ses pleurs, et a pressé le ciel d'agir sur les âmes pour les convaincre et pour les sauver. Et l'Eglise, durant toute son histoire et sur toute la surface de la terre, élève incessamment la voix vers le Très-Haut, et lui demande de descendre et d'emporter par son autorité l'assentiment des impies et des libertins. Ecoutez-la aux jours où, se souvenant du drame sanglant de la Croix, elle se montre plus pressante : « Ramenez, dit-elle, à l'unité ceux qui s'en sont séparés, faites cesser l'aveugleraenl des juifs, enlevez le voile qui leur cache la lumière de votre vérité et la divinité
de votre Christ, vous qui voulez le salut des pécheurs et non leur perte, purifiez le monde de toutes les erreurs, arrachez-le à ses idolâtries, et pour l'honneur et la gloire de votre nom, rassemblez tous les hommes dans votre sainteEglise. »
Se rendant à tant d'instances qu'il a promis d'exaucer, l'Esprit-Saint souffle sur les pensées et sur les sentiments ; dans les ombres du doute il répand les rayons de sa lumière. Les âmes étaient dures comme le rocher, il les attendrit, elles affectaient une sécurité à l'abri du trouble, il les inquiète, elles n'avaient aucun souci de sortir de leur torpeur, il les secoue, elles étaient glacées, il les réchauffe, elles étaient arides, il les féconde, il les bouleverse, il les régénère, il les convertit et il les sauve. Tels sont, messieurs, les moyens employés par l'Église pour convertir les infidèles.
Cette société apostolique, si impatiente d'étendre son pouvoir, n'use-t-elle pas de la force pour rendre son action plus efficace? Lorsque sa douceur a échoué, ne frappe-t-elle pas les plus récalcitrants de châtiments immédiats et sensibles, ne recourtelle pas aux coups qui, obligeant les incrédules à rclléchir, finissent par les amener à reconnaître la vérité? Ne déclare-t-elle pas la guerre aux peuples
qui refusent d'entendre sa parole? N'ameute-t-elle pas les nations chrétiennes contre les nations païennes attachées opiniâtrement à leur idolâtrie? Quand elle ne peut pas étendre son royaume par une pénétration pacifique et par la persuasion, n'avance-t-elle pas par le fer et par le feu?
Non, messieurs, l'Eglise témoigne un souverain respect pour la conscience humaine, même égarée, même coupable, elle refuse d'imposer ses idées par la contrainte, sa conduite est inspirée par l'esprit de justice et par l'esprit de sagesse.
Elle est inspirée par l'esprit de justice, car son autorité ne peut s'exercer légitimement que sur ses sujets; les étrangers lui échap[)ent et ne sont point soumis à ses sentences. Qu'un gouvernement voisin veuille peser sur nos affaires intérieures, prétende nous imposer ses lois, renverser les magistrats qui lui déplaisent, exalter ceux qui sont de son goût, que pour venir à bout de ses desseins il nous menace, nous nous indignons à bon droit, fût-il mieux armé que nous, et nous protestons avec véhémence contre des immixtions qui offensent la justice autant que notre dignité. Or l'Eglise n'a pas de juridiction sur les infidèles qui ne lui ont jamais prêté serment d'obéissance, qui n'ont pas été, si je puis ainsi m'exprimer, naturalisés chrétiens, ni incorporés h la société surnaturelle par le baptême. « I.es prélats ecclésiastiques qui soiil nos
chefs, dit saint Thomas, ont un pouvoir spirituel uniquement sur les hommes qui se sont inclinés devant la foi catholique » (1). Le docteur angélique expliquait cette parole de saint Paul aux Corinthiens : « Il ne m'appartient pas de juger ceux de l'extérieur, à Dieu de les juger » (2). Le Concile de Trente a élevé cette maxime à la hauteur d'un principe intangible quand il a dit, au chapitre second de sa quatorzième session : « L'Eglise n'exerce sa juridiction sur personne qui ne soit premièrement entré dans son sein par la porte du baptême. » Il en résulte que la chrétienté outrepasserait son droit, si elle s'avisait de traîner devant ses tribunaux les infidèles, de les forcer à croire, de punir leurs résistances.
Il est vrai, elle a reçu du Christ l'ordre de prêcher l'Evangile dans le monde entier, mais le Sauveur a envoyé ses apôtres au milieu des incrédules comme des agneaux au milieu des loups, non comme des conquérants appelés à convaincre les hommes à la pointe de l'épée. Il a laissé ces procédés à Mahomet et à ses imitateurs. Il a prévu que souvent leç cités dédaigneraient de croire ses messagers ou même d'écouter la parole de vie. Cependant, il n'a pas dit à Pierre, à Jacques, à Jean et à leurs successeurs : « Vous assiégerez ces villes,
(1) In I. Corinlh., v, lect. m.
(2j I Corinth., ii, 12-13.
VOUS les contraindrez à croire, bon gré mal gré, la vérité » ; il leur a dit : « Vous vous éloignerez pacifiquement en secouant la poussière de vos sandales » (1). Lui-même observe ce précepte. Un village de Samarie lui ayant fermé ses portes, les apôtres s'écrièrent : « Seigneur, voulez-vous que nous commandions au feu du ciel de descendre et de consumer ces êtres ingrats? » Le Maître leur répondit sur un ton sévère : a Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l'homme n'est pas venu pour perdre ses frères, il est venu pour les sauver » (2). Et il se dirigea sans colère vers une autre bourgade. Ainsi convenait-il d'agir à Celui qui se plaisait à répéter : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. »
L'Eglise pousse si loin le respect de la liberté des juifs, des mahométans, des païens que sa législation ne nous permet pas de baptiser leurs enfants à l'insu et sans le consentement des parents, sinon quand ces enfants sont abandonnés ou en prochain danger de mort. Nous sommes encore guidés en cela, messieurs, par un sentiment de justice. Nous pensons, en effet, que le fils, aussi longtemps qu'il n'a pas pris possession de lui-même par la raison, est, comme l'enseignait un philosophe antique, quelque chose du père, qu'il n'a d'autre volonté, d'autre
(1) Saint Luc, ix, 5.
(2) Saint Luc. ii. 55.
personnalité, d'autre liberté que celle du père, qu'on fait une grave injure au père quand on dispose, malgré lui, de son enfant. C'est donc au père qu'il appartient de trancher les questions d'éducation et de religion, jusqu'à ce que le fils soit devenu capable de juger par ^lui-même et de décider de son propre sort. Si l'Etat, si l'Eglise se substituent à l'autorité paternelle, ils violent, dit saint Thomas, le droit naturel en l'un de ses principes évidents et sacrés. C'est pourquoi la loi qui nous interdit de vouloir convertir les adultes par force nous interdit de même d'accaparer les enfants, de les baptiser sans l'assentiment des parents.
L'Église agit aussi par esprit de sagesse. La sagesse lui apprend en effet que la violence met dans l'âme la terreur, non la foi, qu'elle peut tout au plus obtenir une foi servile ou une foi menteuse.
La foi doit, vous le savez, procéder de la volonté libre, et si elle n'a pas cette origine, elle perd sa valeur : Dieu entend être adoré en esprit et en vérité.
Mais le propre de la volonté est de pouvoir défier toutes les violences, aucune autorité n'est assez absolue pour lui imposer malgré elle un sentiment ou une résolution. Le glaive n'atteint pas l'esprit, les chaînes qui lient les mains ne lient pas les facultés de l'âme, l'action de la force s'arrête au seuil inviolable du sanctuaire où nous pensons, où nous aimons. Les bourreaux n'ont-ils pas épuisé
QUATRIKME CONFÉRENCE 129
contre les martyrs leur art de torturer? Leur fureur arrache les ongles, désarticule les membres, épuise le sang des veines, extrait le cœur des poitrines, il n'est pas à sa portée de déraciner des âmes les convictions. Ils sont les maîtres des actes extérieurs, leur souveraineté ne dépasse pas la surface^ de la personnalité. L'Eglise ne réussirait pas mieux qu'eux.
Ce que la force obtient quelquefois, c'est la foi servile, une foi qui sans être complètement involontaire est l'effet de la peur, le résultat de l'affolement causé par la douleur ou par la captivité, foi qui déplaît à Dieu si elle ne se transforme pas, car Dieu veut être cru et servi librement, spontanément, comme un père et non comme un bourreau. Ce que la force obtient surtout, c'est une foi menteuse. L'homme qui ne se sent pas capable de souffrir et de mourir pour son idée l'abjure extérieurement, simule la conversion, s'astreint aux pratiques qu'on lui impose. Mais dans le secret, il se venge par des blasphèmes, par des profanations, par des sacrilèges d'une religion h laquelle il ne croit pas. Et s'il ne peut se livrer à ces manifestations, du moins son cœur se remplit d'une rancune amère, d'une colère, d'un mépris qui éclatent à la première occasion et s'expriment par une impiété d'autant plus insolente qu'elle s'est plus longtemps contenue. Ainsi donc, les victimes de pareils pro cédés, loin d'adhérer aux dogmes,, les repousse
raient avec plus d'opiniàlreté que jamais, loin d'aimer la vérité, elles la haïraient comme la prison où on les auraient enfermées, comme les fers dont on les aurait chargées, comme la mort dont on les auraient menacées; car rien ne nous est plus odieux que les choses, que les idées, que les actes imposés par la pression et par la rigueur. L'Eglise sait cela, et son droit lui interdit d'employer la peine pour vaincre les consciences.
En fait, elle observe cette loi. Je ne dis pas que tels ou tels des siens n'aient jamais oublié sa méthode de mansuétude, mais c'est contre son gré et en enfreignant ses instructions. Les autres sociétés portent sur des bateaux armés leur civilisation, leurs lois, leurs mœurs et même leurs erreurs et leurs vices. Elles confient le soin de les propager à des spldats qui se fraient un passage par les balles et par le canon. Les peuplades qui essaient de repousser les envahisseurs sont traquées, dépouillées de leur or, de leur ivoire, de leurs mines, chassées de leur territoire et souvent exterminées. Comment justifier ces abus de la force? A coup sûr, le besoin de débouchés commerciaux, d'expansion, de colonies n'est pas une raison suffisante pour les autoriser. Jamais l'Église n'a usé de ces moyens iniques pour agrandir son royaume. Le sang du Christ, des apôtres, des mar-
tyrs et non celui des infidèles empourpre la croix qu'elle plante au. milieu de la barbarie. Les pécheurs de Galile'e ne pénétrèrent pas à Samarie, en Asie Mineure, en Grèce, à Rome derrière les légions, ils se présentèrent aux individus et aux nations, l'Evangile à la main, la patience dans l'âme, la parole de vie à la bouche et l'amour au cœur. Nos missionnaires abordent les îles lointaines, les tribus sauvages, protégés par Dieu seul et non escortés de nos bataillons. Nos écoles en Chine, en Afrique, en Orient sont remplies de païens, de juifs, de musulmans, nous ne les baptisons pas malgré leurs parents, et nous savons nous dévouer à eux et mourir à leur service sans exiger qu'ils adoptent nos idées et qu'ils professent notre foi. Nous avons même d'ordinaire refusé l'appui des armes quand on nous l'ollrait avec insistance, alors que nous aurions eu le droit d'y recourir pour nous défendre nous-mêmes.
Le 12 décembre 1845, M^-- Epallc, de l'Ordre des Maristes, abordait à l'île Isabelle, en Océanie. Les marins de la goélette sur laquelle il était venu lui proposèrent de le suivre et de le protéger, en cas de besoin, contre les indigènes, qui j)araissaienl d'un naturel féroce et ne cessaient de pousser des cris de colère. Mais lui : « Gomment espérer, dit-il, le fusil à la main, attirer des âmes au miséricordieux Sauveur qui s'est laissé égorger sans se plaindre.' » Et avec ses compagnons, il débarqua sans armes et
s'avança sur la plage. A peine s'était-il approché des huttes qu'il tombait frappé mortellement par les insulaires. On le rapporta sur le bateau où il devait bientôt expirer, pendant que le capitaine Richard outré murmurait sourdement : « A demain la vengeance! » Mais le P. Chaurain, digne disciple du martyr, s'élevant contre cette résolution, écrivit ces mots, signés de tous ses Frères : « Nous croyons devoir protester hautement que nous ne voulons aucun acte de représailles, cela étant contraire à la nature même de notre mission, qui est toute de sacrifice et de paix » (1). Voilà, pris sur le vif, l'esprit qui anime notre action apostolique.
L'Eglise ne souffre pas davantage que les princes chrétiens, sous prétexte d'unité religieuse, attentent à la liberté intérieure des infidèles, fussent-ils leurs sujets. Quand Charlemagne obligeait les Saxons à opter entre le baptême ou la mort, Alcuin ne craignait pas de dire au grand empereur : « La foi est affaire de volonté, non de nécessité. Gomment forcer à croire un homme décidé à ne pas croire? On peut le pousser au baptême, non à la foi. » Un roi visigoth, Sisebut, ayant contraint les juifs d'embrasser la religion chrétienne, un Concile de Tolède condamne cette pratique (2). Les fils d'Israël, objet ouvent de tant de défiance, trouvèrent dans les papes leurs protecteurs les plus décidés. Ils sont obligés
(1) La France au dehors. P. Piollet, t. IV, p. 352 et suiv.
(2) Histoire des conciles. Héfslé, t. III, p. 274. App. N. 1, p. 342.
QUATRIÈME GONFÉRENCB 133
eux-mêmes de l'avouer, « les successeurs de sain! Pierre se firent un point d'honneur de mettre les juifs à l'abri des injures » (1 ),et ils comptent Grégoire le Grand, Alexandre 111, Grégoire IX, parmi leurs bienfaiteurs insignes. Qu'ils ne se fassent pas illusion : dans le passé leur sort eût été intolérable si l'Eglise n'avait pris leur défense, dans l'avenir on peut prévoir qu'ils devront leur sécurité à l'institution contre laquelle plusieurs d'entre eux s'acharnent avec tant de haine ! Qui a réclamé en faveur des Indiens du nouveau monde? Qui a sommé les rois de les respecter comme des êtres raisonnables? Qui a flétri les explorateurs inhumains, les exacteurs cupides et sans entrailles, sinon ces théologiens espagnols que l'on a peints sous des traits si farouches, sinon cet héroïque et immortel Barthélémy de las Casas qui fit douze fois le voyage d'Amérique pour plaider la cause des tribus que nombre de ses compatriotes tenaient accablées sous la tyrannie d'un joug insupportable? Qui aujourd'hui lutte contre les trafiquants répandus sur les côtes d'Afrique pour se livrer à l'achat et à la vente des noirs, sinon l'Eglise et les sociétés fondées et bénies par elle?
Certes, cette mère des hommes, providence des opprimés, a permis parfois aux Etats chrétiens d'appliquer aux juifs des lois d'exception. Elle l'a
(1) D' GncEz cité par le P. VBntiKBnscii. La tolérance, p. 58-59.
permis, pour protéger ses propres sujets et parce que les juifs, maîtres inhumains des esclaves baptisés, exploiteurs sans vergogne de la fortune publiqie, contempteurs de la justice et corrupteurs de Il moralité insultaient les fidèles, profanaient les sanctuaires, mutilaient les Christs et les statues des sxints, abusaient des âmes naïves, ameutaient les nations, les classes, Ibs individus les uns contre les autres, devenaient à chaque instant un levain de discorde et les ennemis de la paix universelle (1). Si l'Église a prêché la croisade contre Mahomet, c'est que les hordes musulmanes menaçaient de rejeter le monde dans la barbarie, traitaient indignement et cruellement les pèlerins et leur interdisaient de vénérer librement le tombeau de leur Dieu (2). Si elle a exhorté les chefs des nations civilisées à intervenir par les armes et par la diplomatie pour proscrire certains rites criminels, pour empêcher les anthropophages de s'adonner à leurs sacrifices féroces et à leurs banquets monstrueux, le lui reprocherez-vous? L'humanité n'est-elle pas solidaire? N'appartientil pas à chacun d'entre nous, à chaque peuple de s'opposer à des actes que la nature même viciée, que les instincts même pervertis condamnent avec la dernière indignation ? Lui reprocherez-vous d'avoir dans les pays infidèles confié à la France le protectorat de nos frères par le sang et par le bao-
(1) App. N. 2, p. 343.
(2) App. N. 3, p. 343.
t''me? Pouvait-elle assister impassible à ces massacres en masse dont nous-mêmes avons été les té^ moins? Etait-il interdit à son cœur de s'émouvoir quand elle apprenait qu'au Tonkin, en trois ou quatre ans, 55.000 chrétiens avaient péji enterrés vivants, noyés, décapités, coupés en morceaux, crucifiés, que 300.000 Arméniens en quelques mois étaient tombés sous les coups de malfaiteurs soudoyés et encouragés par un pouvoir aussi astucieux que cruel? Lorsque, en face de pareils forfaits, les humanitaires, avocats toujours si ardents des meurtriers et des incendiaires, se taisaient, n'était-ce pas pour elle un devoir sacré d'élever la voix en faveur des victimes contre les persécuteurs? Vous l'applaudissez quand elle défend la liberté intérieure desjuifs,desmahométans,desidolàtres, desétrangers contre la tyrannie des Etats chrétiens, pourquoi l'accusez-vous quand elle protège ses enfants contre les procédés révoltants des Etats païens? Que, dans cette œuvre de défense qu'elle a inspirée, il y ait eu des excès, que les foules irritées aient déshonoré leur cause par des vengeances inexcusables, que les croisés qui avaient tant souffert des musulmans aient parfois perdu tout sentiment de modération, que des soldats vainqueurs aient oublié en plus d'une occasion les préceptes de l'équité, et gravement dépassé la mesure, je ne songe pas à le nier,. Mais l'Église n'a jamais été complice des crimes que ses mandataires n'ont pu commettre qu'en mé-
connaissant ses principes et en méprisant ses ordres. Elle a toujours éneigiquement condamné les chrétiens qui ont profité de leur triomphe pour baptiser de force les infidèles, tant il est vrai que, dans ces expéditions et dans ces législations dont elle prenait l'initiative, elle avait pour but de sauver la liberté des croyants et non de violer celle des incroyants (1).
Dieu a confié à chacun de nous le soin de ses frères. Nul n'a le droit de se désintéresser du sort des infidèles qui vivent à ses côtés. Tout chrétien est, par vocation, un apôtre et un propagateur de l'Evangile. Mais il doit prendre pour éclairer et convaincre ses semblables les moyens choisis par le Christ et employés par l'Eglise : la parole, la charité, la prière. Soyez instruits de votre religion, sachez ce qu'elle enseigne et usez de votre savoir auprès de ceux qui ne partagent pas vos sentiments, pour dissiper leurs préjugés, pour éclairer leur ignorance et confondre leurs sophismes. Si vous ne vous sentez pas capables, par défaut d'instruction, de leur tenir tête et de résoudre leurs objections, montrez- vous bons. Que la supériorité de vos œuvres, que la noblesse de votre conduite et de votre loyauté, que le désintéressement et la vérité de votre dévouement suppléent à
(1) App. N. 4, p. 343.
l'impuissance de vos lèvres et rendent au Christ un témoignage efficace. Lorsque vous sentez que tous vos efforts sont stériles, appelez Dieu et demandez-lui de parler lui-même à des âmes qui restent obstinées dans leur infidélité, et de vaincre par sa toute -puissance leur opiniâtreté. Mais respectez la liberté intérieure des incroyants, n'essayez pas de les réduire en vous servant de la pression, de la menace, de la terreur, car ou bien vous échoueriez, ou bien votre succès répondrait peu aux desseins d'un Dieu qui veut être servi volontairement et par amour.
Cependant, s'il vous est interdit d'oublier vos devoirs vis-à-vis des incrédules et la nécessité où vous êtes de ne pas forcer leur adhésion, il ne vous est pas permis de sacrifier vos droits. Aucune autorité, aucune loi ne peut légitimement vous enlever la faculté de rendre à votre Sauveur le culte intérieur ou extérieur qu'il exige, ne peut entraver le libre exercice de votre religion. Personne n'inquiète le juif qui veut rester juif,le musulman qui veut rester musulman, le païen qui veut rester païen pourvu que sa croyance n'offense pas trop gravement la raison, ne trouble pas la paix publique, ne se traduise pas en une propagande déloyale, en des blasphèmes offensants pour nous, en des persécutions iniques. Quel principe invoquera-t-on pour refuser à la vérité ce que l'on accorde à l'erreur, pour défendre à des citoyens qui servent si mani-
festement et si exceptionnellement le bien commun ce que l'on permet à des hommes dont les systèmes à des degrés divers nuisent à la prospérité générale? Quel prétexte nous excusera de renoncer à l'obligation que nous dicte notre conscience d'adorer au grand jour et de proclamer le Dieu véritable?
Fussiez-vous les maîtres, vous ne forceriez pas les incrédules à vous livrer des enfants qui leur appartiennent et dont la nature les a faits les éducateurs, serait-il moins révoltant qu'on vous arrachât ces petits êtres auxquels vous êtes tenus de transmettre vos convictions après leur avoir transmis votre vie et votre sang, et qu'on les nourrît dans des principes que justement vous estimez funestes? Devant la contrainte qui tente de vous courber sous de pareils jougs, redressez-vous, unissezvous pour obtenir ce qu'il ne vous est pas permis d'abdiquer, et par tous les moyens que la justice approuve, sachez pour votre foi exiger des Etats sceptiques, des législateurs athées au moins la pleine liberté et l'absolu respect que l'Église accorde h l'infidélité.
GINQUIrME CONFÉRENCE