JOANN , III
Prophète de Galilée ne réunissait-il pas toutes les qualités, toutes les conditions prédites par la suite des témoignages inspirés? Jésus n'était-il pas de la race de David, né d'une vierge et à Bethléem comme l'avaient d'avance déterminé les voyants? Ne réalisait-il pas à la lettre et dans toute sa vie les Ecritures? Ne se montrait-il pas avec toutes les vertus, avec toute la sagesse et toute la puissance qui devaient être les signes distinctifs du Messie? Quand il les avait défiés de le convaincre de péché, leur silence embarrassé ne contenait-il pas un aveu? Quand ses adversaires discutaient avec lui n'étaientils pas confondus, obligés de confesser la supériorité incomparable de sa doctrine, d'exprimer leur admiration et de s'écrier : « Maître, tu as bien parlé »; de mettre sa voix au-dessus des voix sublimes qu'avaieni entendues le passé, de dire : « Jamais homme n'a pnrlé comme cet homme »? N'avaient-ils pas constaté qu'il pénétrait le secret des cœurs et qu'il apercevait les événements dans le lointain de l'avenir? Pouvaient-ils nier qu'il eût, miraculeusement, par une autorité inouïe jusqu'alors, apaisé les tempêtes, multiplié les pains, guéri toutes les maladies, ressuscité les morts? N'avaient-ils pas assisté aux prodiges sans nombre qui s'étaient accompli^; à un signe de sa main, à un mot de ses lèvres? Au cours même de sa Passion, ne constataient-ils pas en lui une science, un pouvoir sur le monde, sur la vie, sur la mort, une bonté, une paix, qui prouvaient
la présence de Dieu en lui? Rien ne leur manquait de ce qu'il fallait pour les éclairer, pour leur montrer qu'ils devaient croire en Jésus. Ils virent, mais ils ne crurent pas, ils s'obstinèrent jusqu'à la fin dans leur aveuglement parce qu'ils voulurent de parti pris fermer les yeux à la lumière.
Chez les docteurs, les Pharisiens, les Princes du peuple cette volonté arrêtée avait son principe dans des vices qui expliquent leur faute sans l'excuser. Ils étaient décidés à n'accepter qu'un Messie qui les exalterait, qui fonderait le royaume temporel de leur rêve, qui applaudirait à leur doctrine, à leur vie, à leurs œuvres, qui les mettrait à l'honneur et les sacrerait rois de l'univers et des gentils. Gomment, dans ces dispositions, se seraient-ils ralliés à Celui qui abaissait l'orgueil, qui flétrissait l'hypocrisie, l'adultère, la cupidité, tous les sentiments vils, tous les vices secrets, qui ne parlait que d'un empire spirituel, que des âmes, que d'une récompense au delà des tombeaux, qui prêchait la pauvreté, la douceur, l'humilité, le renoncement aux joies de la terre, aux plaisirs des sens, aux honneurs, aux titres de maîtres, qui ouvrait son royaume à Samarie, à Tyr, à Sidon, aux nations et qui abolissait les privilèges du peuple choisi tout en lui accordant les prémices des biens célestes^ Quel désenchantement, quelle chute si cet homme était vraiment ce qu'il disait : l'oint du Seigneur et le Fils de Dieu!
Les Pharisiens n'avaient pas l'esprit assez large ni le cœur assez haut pour comprendre qu'en s'associant à une œuvre qui assujettirait à un descendant de leur race non pas des territoires, mais ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'univers, ce que nous sommes le plus impatients de posséder, les âmes libres et immortelles, ils s'assureraient une gloire sans égale. La pensée du Sauveur les exaspérait, ils se déchaînèrent contre elle avec une violence qui a souvent reparu dans l'histoire, mais qui reste le type du genre, et bien qu'elle se présentât avec tous les signes de l'inspiration divine et de la vérité, ils lui résistèrent, et, à l'idée qu'elle pourrait triompher et ruiner leurs terrestres espérances, leur fureur ne connaissant plus de bornes, ils résolurent pour l'étouffer de faire disparaître Jésus, espérant par sa mort échapper à l'autorité de sa parole, de ses miracles, de sa vie, et du môme coup à la nécessité de croire en lui. En réalité, dans la personne du Sauveur, c'est la vérité *qu'ils poursuivirent, qu'ils condamnèrent, qu'ils attachèrent à la croix et qu'ils vouèrent à la mort. D'avance Jésus avait déclaré depuis longtemps leur incrédulité inexcusable : « Si je n'étais point venu, si je ne leur avais point parlé... si je n'avais fait sous leurs yeux des choses qu'aucun autre n'a faites, ils seraient sans faute, mais maintenant, ils ont vu et ils ont haï et moi et mon Père », ils n'ont pas cru en moi, ils seront convaincus de péché.
Le dernier mot de Jésus à Pilate fut : « Celui qui m'a livré à vous a commis un plus grand péché que vous. » Ce mot indique que le crime de Caïphe dépasse en gravité le crime du Procurateur, il n'excuse cependant pas celui ci. Plusieurs raisons, en effet, devaient solliciter l'attention de Pilate et inquiéter son esprit.
D'abord, il n'ignorait pas que les Juifs, que le monde lassé attendaient un libérateur, ni que Jésus se présentait en cette qualité et se disait envoyé de Dieu. Il n'ignorait pas que le prévenu traduit devant son tribunal passait pour avoir accompli dans tous le pays des œuvres prodigieuses dont un homme est incapable s'il ne dispose d'une force supérieure. Les accusations portées par le sanhédrin contre Jésus ne pouvaient pas le tromper; ne savait-il pas que les sectes obéissaient à d'inavouables passions et à d'orgueilleux ressentiments? Sa femme lui avait envoyé un message ému concernant Jésus : « Qu'il n'y ait rien de commun entre ce juste et vous », disait-elle, « j'ai eu, cette nuit même, à son sujet, une vision dont je suis grandement tourmentée. » Lui-même avait senti que le Prophète devinait ses pensées, et les paroles, le calme, le silence du Sauveur l'impressionnaient fortement. Tout cela était de nature à exciter en une âme avide de vérité le désir de s'éclairer, et de voir si cet accusé extraordinaire n'avait pas une mission surhumaine et n'apportait pas une solution aux problèmes qui inquiètent tout être raisonnable.
MaisPilate était de ces esprits qui, par paresse, par habitude, par préoccupation des choses positives se désintéressent de leur propre destinée et renoncent, avec une incroyable légèreté, à chercher le sens de la vie. Il essaya biend'arracher au sanhédrin un homme qu'il jugeait innocent, mais à Jésus qui parlait de rendre témoignage à la vérité il ne sut que repondre ce mot banal, refuge du scepticisme découragé avant l'effort :« Quidest fe/'tVâ!^'? Qu'est-ce que la vérité? » Les clartés qu'il entrevoyait ne lui servirent point à dissiper les ombres de son esprit, ni à découvrir la voie qui le conduirait à la pleine lumière. Il n'aimait point assez la vérité pour déployer le zèle qui la trouve ni pour écouter avec fruit la voix qui eût pu la lui révéler. Pour s'épargner la peine de la chercheril la déclare inaccessible, et reste volontairementplongé dans TindifTérence et dans les ténèbres. D'autres soucis vinrent bientôt le distraire des problèmes sacrés que Jésus avait posés devant lui en vue «le l'arracher à une incrédulité, dont il porte la responsabilité car il ne fit rien pour en sortir. Dieu sait si jamais il s'arracha à la torpeur qui au prétoire l'avait empêché de croire, si avant de mourir il connut la foi qui ouvre les portes de l'autre monde. La vérité négligée se venge en cachant ses rayons et eh laissant dans la nuit ceux qui l'ont dédaignée.
Enfin, messieurs, le blasphème, dernière expression de l'infidélité, éclate avec toute sa malice dans la passion de Jésus-Christ.
On le devine, on le voit, on l'entend partout durant ces heures d'iniquité : au sanhédrin et dans la cour du grand-prêtre, à la porte du prétoire et au pied de la Croix, chez les princes et chez le peuple, chez les maîtres et chez les serviteurs, chez les Juifs et chez les Romains, chez les prêtres et chez les soldats. Avant de le faire mourir,les ennemis deJésus font l'impossible pour le déshonorer, pour l'avilir, pour attacher à son nom le stigmate ineffaçable de la honte afin qu'il apparaisse au monde et à la postérité comme un être voué par son indignité même à tous les mépris.
Leurs blasphèmes prennent en ces quelques heures les formes les plus diverses. Leurs cœurs sont bouleversés par une indignation, par une colère, par une impatience dont ils essaient en vain de demander aux signes extérieurs la manifestation adéquate. Toutes les puissances intimes de leurs âmes se soulèvent contre Jésus en des sentiments si durs, si exaspérés que je me sens incapable de vous les peindre, tant ce qui est dépasse ce qui apparaît. En eux rintelligcnce troublée se révolte contre la per-
sonne du Sauveur et cherche les moyens de le blesser avec perfidie et avec cruauté, leur volonté lutte contre le prophète avec une fureur qui ne connaît pas de bornes. C'est là, au dedans, dans l'invisible et ténébreux domaine de leurs pensées, que le blasphème prend desproportions démesurées.
Autant qu'il le peut pourtant il passe dans les signes dont l'homme se sert pour manifester au dehors ses vertus et ses vices. Ecoutez : des voix accusent sans se lasser la douce victime des plus malveillants desseins et des actes les plus répréhensibles. A les entendre, Jésus veut renverser le seul temple OTÎ le vrai Dieu soit adoré, c'est un aventurier qui avec ses partisans ameute le peuple et trouble le pays, c'est un insurgé qui défend de payer le tribut à César, c'est un ambitieux qui veut devenir roi. Par des préférences ignominieuses on met Jésus non pas sur le même pied, mais au-dessous .des scélérats. « Qui voulez-vous que je délivre, de Jésus ou de Barabbas ? — Barabbas, Barabbas. » — Les imprécations et les anathèmes se pressent sur les lèvres criminelles. « Que voulez-vous que je fasse de Jésus qu'on appelle le Christ ? — Qu'il soit crucifié! — Quel mal a-t-il fait?— Qu'il soit crucifié! — Le voilà, je vous l'amène, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucune raison de le condamner. — Crucifiez-le. — Voilà votre roi. » — Alors les vociférations éclatent en une lempCte fcrmidable et tous les échos répèlent :
« Toile, toile, crucifige eum. Enlevez-le, enlevezle, crucifiez-le. » Des défis empreints d'une ironie barbare -se mêlent et succèdent aux malédictions : « Christ, prophétise et dis-nous qui t'a frappé... Allons, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, et descends de la croix. » — Les gestes, les mouvements du corps, les convulsions de la physionomie ajoutent de la force aux paroles et suppléent à leur impuissance. Les ministres du sanhédrin crachent au visage du Christ, lui voilent la face, le soufflettent sans scrupule et sans remords. Devant le Sauveur, les soldats romains fléchissent le genou et inclinent la tête en, signe de dérision en disant : u Salut, roi des Juifs. » Quand le sang du Crucifié coule à flots, quand sa respiration devient haletante, quand sa mort approche, le blasphème est encore dans les têtes qui branlent, dans les ricanements qui triomphent, dans les yeux qui lancent des flammes, dans les visages qui se contractent et qui témoignent d'une joie féroce.
Jésus est outragé dans sa parole, dans ses miracles, dans ses titres et jusque dans ses derniers mots et dans ses dernières prières. Il est outragé dans ses paroles que l'on détourne de leur sens pour leur donner une signification sacrilège. Il avait dit en faisant allusion à son corps : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours », on lui fait
dire : « Je puis détruire le temple de Dieu et je le rebâtirai en trois jours. » Il est outragé dans ses miracles : « Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même. » 11 est outragé dans ses titres de Messie, de Roi, de Fils de Dieu. « Si tu es le Christ, sauve-toi et sauve-nous... Si tu es le Roi d'Israël, descends donc de la croix, et nous croirons en toi... 11 a mis sa confiance en Dieu, que Dieu le délivre, s'il le veut. N'a-t-il pas dit : Je suis le Fils de Dieu. » Il est outragé jusque dans ses derniers mots et dans ses suprêmes prières : quand il pousse ce cri de détresse qui contient une si douloureuse supplication : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » une voix répond : « Il appelle Elie, voyons si Elie viendra le délivrer. » Il est outragé par tous : les magistrats s'emportent, s'énervent sur leurs sièges, bondissent d'indignation et déchirent leurs vêtements, les valets infligent au patient de sanglants affronts, Hérode au milieu de sa cour le couvre de mépris, les soldats romains, comme s'ils ne trouvaient pas en eux-mômes assez de ressources pour l'abaisser, associent la nature à leur crime et empruntent h un lambeau de pourpre, aux épines des buissons, aux roseaux le moyen d'ajouter à leur dérision. Le peuple tout entier se solidarise avec ses chefs, il n'est pas jusqu'aux deux larrons qui, de leurs voix mourantes, n'insultent leur compagnon de supplice, et Pilate lui-même, dont la droiture s'était
tant de fois révoltée pendant cette journée, inscrit en trois langues : la langue hébraïque, la langue grecque, la langue latine, cette sentence au-dessus de la tête du condamné : « Celui-ci est Jésus de Nazareth, roi des Juifs », comme pour engager dans le blasphème la religion d'Israël, la sagesse des Hellènes, la puissance de Rome et avec elles toute l'humanité.
Ne vous faites pas illusion, ce blasphème avait son principe dans l'incrédulité de ceux qui avaient refusé de se rallier à la divine vérité apportée au monde par Jésus. Vous trouveriez dans les affirmations, dans les anathèmes, dans les sommations qui lui donnent toute sa force le mensonge et la fausseté contraires à la doctrine dont Jésus était le propagateur. Vous y trouveriez cette haine de la vérité que ressentent ceux qui ne veulent pas y croire, et qui pour ne pas y croire s'efforcent de la calomnier, de l'humilier, de l'étouffer, de la rendre odieuse à l'univers et d'anéantir quiconque essaie de lui donner droit de cité et de la faire régner sur les consciences. Jésus avait dit de lui-même : « Je suis la Vérité », la vérité qui censure l'orgueil, qui découvre l'hypocrisie, qui confond l'injustice et le scandale, qui prêche le devoir mémo aux âmes décidées à ne pas la suivre. C'était assez pour déchaîner contre sa personne la haine qu'inspire la vérité austère qu'il révélait. «Vous voulez me tuer, parce que ma parole
n'entre point en vous », et parce que ma vérité vous est à charge. Ainsi parîait-il aux Juifs, ainsi donnait-il l'explication de l'opposition qu'il suscitait, des opprobres dont on devait l'accabler et de ia mort qu'il devait subir. Les blasphèmes consommés de la Passion, du Calvaire émanaient de l'infidélité et de la haine de la vérité.
0 Christ, nous croyons en vous et au fond de notre cœur nous rendons témoignage à votre personne, à votre vie et à votre Divinité. A qui irionsnous? Vous seul avez les paroles de la vie éternelle.. Réunis au pied de votre croix, et nous souvenant de vos douleurs, nous protestons de notre foi et nous proclamons que vo"« êtes le Sauveur du monde, qu'en dehors de vous il n'y a point de salut. Aux contradictions et aux blasphèmes qui vous ont accueilli «îur les chemins de votre vie mortelle et sur le chemin des siècles, nous opposons nos hommages et nos bénédictions. Loin de nous déconcerter, le spectacle et le mystère de vos humiliations et de vos angoisses vous rendent plus cher à nos cœurs. Associés aux saintes femmes, à la Vierge, aux disciples fidèles dont le regard vous assistait, au bon larron qui vous implorait, au centurion qui reconnaissait votre Divinité nous vous aimons, et mêlant les accents de notre foi au cri de notre charité, nous nous abandonnons à votre parole
et à vos promesses, nous nous inclinons devant votre nom ; à la lace de l'univers par l'expression de notre croyance et de nos adorations nous fermons la bouche aux incrédules, aux apostats et aux blasphémateurs. Ainsi soit-il.
ALLOCUTION
4V tA COMMUNION 6ÉNÉIIALE DES HOMME?
DIMANCHE DE PAQUES