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LA VERTU DE FOI

Éminentissime Seigneur (1) Messieurs,

Dans notre langage, le mot de foi désigne la vérité qu'il faut croire, l'acte libre par lequel nous la croyons, il désigne surtout le principe interne de cet acte salutaire, la vertu surhumaine qui est à la parole révélée et à notre adhésion ce que l'œil est à la lumière et à la vision. L'an dernier nous avons déterminé la vérité à laquelle nous devons notre assentiment, la nature et le caractère raisonnable de cet assentiment, il nous reste à considérer la vertu théologale qui en est la source.

Dans sa magnificence. Dieu ne nous donne pas seulement l'être, il nous donne l'action, il ne nous donne pas seulement l'aclion, il nous donne la puissance d'où elle émane. La vie chrétienne ne se com-

lA) s. E. Mgr le oirdiDal Ainette, archevêque de Paris.

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pose pas uniquement d'impressions passagères, de phénomènes fugitifs, de palpitations sans suite et sans durée, de sentiments qu'un souffle du dehors allume un instant pour les laisser s'éteindre l'instant d'après. Elle consiste d'abord en un surcroît d'être que nous avons appelé la grâce et qui s'attache à l'essence de l'àme. Elle consiste ensuite en un ensemble de qualités qui pénètrent l'intelligence, la volonté, le cœur, la sensibilité, la chair, en un organisme complet, formé par des ressorts surnaturels qui rendent la créature raisonnable capable de penser, d'espérer, d'aimer, d'exercer toutes ses facultés d'une manière conforme aux exige^ces de sa divine vocation. Ces ressorts ce sont lés vertus. Le premier de tous, la force mystérieuse qui crée entre le Père et nous le rapport fondamental où l'ordre religieux trouve son commencement et son appui, c'est la foi.

Rappeler la noblesse supérieure de la foi envisagée comme vertu et marquer la cause de son éclosion en nous, voilà le but de cet entretien.

Éminentissime Seigneur,

Les roses de la gloire ont fleuri sur votre blason, vous avez suivi la voie triomphale, comblé des chaudes bénédictions de Pie X, sentant toutes les âmes vibrer à l'unisson de la vôtre, au point que l'on se demandait si la suprême distinction dont

VOUS étiez l'objet était pour vous plus flatteuse que la sympathie dont les vagues ne se lassaient pas de vous bercer. Que pourrais-je ajouter à ces inoubliables manifestations? Du moins acceptez de nous le vœu que vous offrait le chef de la Chrétienté quand il vous souhaitait un ministère long et glorieux.

Votre ambition est de fouiller ces pierres vivantes qui s'appellent les âmes, de les unir par le ciment die la foi, de la charité et, comme les temples que vous ne cessez pas de bâtir, de les consacrer au Christ qui mettra ses délices à les habiter. Vous réussissez, car, avec l'amour de la vérité qui ne change pas, Dieu vous a donné le sens des situations qui varient avec les siècles, la parole claire qui dissipe les préjugés, la logique qui confond les sophismes, l'émotion qui touche les consciences, la grâce d'état qui entraîne la nature après avoir vaincu ses résistances. Romain par votre baptême et par votre qualité de Prince, vous gagnez les esprits et les volontés à la seule Eglise qui descende du Christ •et qui conduise les générations au ciel. Français par votre sang et par votre patriotisme, vous montrez à notre pays que son avenir, son expansion, sa prospérité dépendent de son attachement à rÉvaiigile. Notre vœu est que, bien avant que votre chapeau ne monte aux voûtes de cette basilique, vous voyiez luire des jours consolants et que vous jouissiez des fruits de votre apostolat. Honneur aux hommes qui prêteront leur

concours à cette œuvre d'intelligence, de liberté, de justice, de pacification! La postérité leur devra une reconnaissance sans borne. Pour nous, Eminentissime Seigneur, nous serons, dans l'humble sphère où la Providence nous a placés, les serviteurs de cette politique deux fois sacrée. Daignez en recevoir l'assurance avec l'expression des hommages que nous déposons à vos pieds en saluant filialement votre personne et votre pourpre.

La vertu de foi est une puissance qui permet à l'âme de se soulever par l'esprit et par la volonté jusqu'au monde surnaturel et de l'atteindre véritablement, réellement et infailliblement.

Avant tout, et essentiellement la foi est la puissance intellectuelle poussée sur la terre à son dernier degré, c'est l'intelligence parvenue en cette vie à sa plénitude (1). L'intelligence, en effet, arrive à sa plus haute expression quand elle est assez vigoureuse pour s'avancer au delà des spectacles que lui présente le fini, pour s'élancer d'un bond dans la sphère où se manifeste l'Infini, pour s'y fixer par un assentiment inébranlable. Si lointain et si imparfait que soit ce contact avec l'Infini, il vaut mieux que les contacts les plus intimes et les plus

H) Coloss , II, 2.

profonds avec le fini. Ainsi parlent et la théologie catholique et la sagesse des grands maîtres de l'antiquité. « Quelque légèrement que nous atteignions les substances supérieures, dit Aristote, ce que nous en apprenons nous cause plus de joie que la connaissance de tout ce qui nous environne (1). Transporté à ces sommets, l'être raisonnable ne vit plus humainement, il vit divinement, car il s'arrache à l'étreinte des choses mortelles, pour goûter la douceur des choses immortelles » \^2).

Or sans la foi, l'homme reste fatalement enfermé dans la nature. Longtemps peut-être il s'y plaît, il s'y distrait, il s'y enivre, il s'y oublie. Mais un jour vient où son domaine lui semble étroit, il y souffre comme dans un cachot, instinctivement il crie : « Educ de custodia animam meam (3), tirez-moi de cette prison », donnez-moi des ailes pour sortir de cette enceinte, pour franchir ce mur inexorable, pour m'envoler aux cimes d'oii Ton aperçoit les réalités que cache la création et que la raison manque toujours. Hélas ! sa faiblesse le retient dans les terrestres régions dont la vue lui est insupportable, elle le condamne à vivre au désert aride, triste, ténébreux 011 l'enchaîne son incrédulité, à passer en exil les jours inquiets qui lui sont donnés sans entendre le moindre écho de la patrie.

(1) De Part, anim., ch. v,

(2) Elhiquis, x, 7.

(3) Psaume 141.

Il n'en est pas ainsi de nous. Le chrétien a comme vous des yeux pour contempler les horizons où s'arrête votre regard, il a comme vous une raison pour découvrir l'essence des choses, mais il a de plus un sens merveilleux que vous n'avez pas : la foi. Grâce à la foi, il peut croire, c'est-à-dire se lier à la Vérité première par une a'firmation et-un commerce à l'abri de toutes les perplexités. A chaque instant, il ne tient qu'à lui, quand ce monde lui paraît insuffisant, vide, inhabitable, d'aborder le mystère éternel, d'entrer en communication avec la vie et la pensée de Dieu (1).

Il le peut facilement : la disproportion entre Dieu et lui a disparu, la distance qui les séparait s'est effacée. Ce n'est pas que Dieu se soit abaissé, le ciel est aussi haut, mais la foi a des ailes. Pénétré par cette vertu, l'entendement voit sa force s'accroître prodigieusement. S'éloigner de nos bords désenchantés lui est un jeu ; à la moindre déception, à la moindre douleur, il dépend du croyant de prendre son essor, de se réfugier sur la montagne au pied de laquelle viennent échouer toutes les intrigues, mourir tous les bruits tumultueux, et où le Père l'attend et l'accueille.

Il le peut malgré les obstacles qui tâchent h paralyser son élan, car en toute vertu il y a une force conquérante apte à la mettre en possession de

(1) Append., n. 1, p. 327.

son objet et une force de résistance qui triomphe des difficultés accumulées sur son chemin. L'homme chaste n'est pas seulement capable de se mouvoir dans la sphère de la pureté, instinctivement il repousse les fantômes et les images qui tentent de le détourner de son idéal. S'ils sont chrétiens, le savant et la femme du peuple gardent la facilité de fuir au delà de l'univers, bien que les négations, les blasphèmes, les controverses essaient d'arrêter leur ascension et de les retenir sur la terre ; car leur foi leur permet de traverser sans succomber les régions agitées où se heurtent les pensées humaines, et d'entrer dans le secret de Dieu.

Tout en donnant à l'homme la possibilité de croire, la foi le laisse t-elle suspendu entre l'assentiment et l'incrédulité sans lui inspirer une préférence, sans le déterminer dans un sens plutôt que dans un autre? Non, messieurs, elle met un terme àl'indécision, elle nous engage dans le chemin des choses divines. Magnétisé par elle, l'entendement se tourne vers le Père, vers le Verbe, vers l'Esprit, vers le Christ, vers le royaume des cieux, comme l'aiguille influencée par l'aimant se tourne vers le pôle. Il est orienté, il a reçu sa direction. Plus de fluctuation, plus de diMibéralion; il regarde du côté de l'Infini, qui se dresse dans l'ombre au delà des substances visibles, qui domine le reste par sa majesté : car il appartient à la vertu de mettre fin à

l'indifférence qui empêchait l'âme de choisir le vrai et le bien plutôt que le faux et le mal.

Puissance motrice, la foi nous pousse intérieurement à croire. « Per habitum fidei, dit saint Thomas, inclinatur mens ad assentiendum his quas conveniunt rectsR fidei. La foi nous porte à croire les choses qui lui conviennent » (1). « Fides, écrit à son tour saint Augustin, ad Christum nos trahit. La foi nous entraîne vers le Christ » (2). Elle procède avec une certaine violence, empiétant sur la liberté qu'elle maîtrise, nous imposant une sorte de nécessité et nous assujettissant à la doctrine du Christ. In captivitatem redigentes omnem intellectum in obsequium Christi (3). Elle exerce en effet sur nous une influence analogue à celle de l'habitude; les docteurs lui accordent le même empire. Or, qui ne le sait, l'habitude nous jette dans une captivité dont il est presque impossible de sortir. Nul n'arrête les mouvements qu'elle nous commande sans se condamner à un efl'ort où souvent il s'épuise, et pour échouer. Même quand elle contrarie des penchants innés, elle réussit encore à régner. Mentir, tromper, porter un masque, jouer ses amis, quoi de plus vil, de plus bas, de plus abject? A cette pensée, l'instinct de droiture que le Créateur a placé au fond de notre être se soulève et se révolte.

({) II" II», q.i, art. 4. ad 3»».

(2) Epist. 194, 12, III» Glassis.

(3) II Corinth., x, 5.

Et pourtant rhomme habitué à mentir cède à sa honteuse faiblesse. S'il a gardé une ombre de conscience, il rougit peut-être d'une conduite qui le rend méprisable à ses propres yeux, qui lui ôte toute estime, toute autorité, toute créance aux yeux de ses semblables; mais l'habitude l'emporte sur les répugnances, sur les remords, sur les résolutions. Ah! pour la vaincre, il faut consentir à un dur combat! Vincere consuetudinem, dura pugna (1). Heureusement, les habitudes bonnes partagent la puissance des mauvaises. La foi qui dispose de cette force nous presse d'adhérer à Dieu; pour briser son élan impérieux, on en est réduit à la détruire jusque dans ses racines. Fût-on décidé à la perdre, on n'y réussit pas comme on veut. On la pensait morte, elle n'était qu'endormie. Soudain elle se réveille, elle parle, elle nous tourmente, elle nous obsède, elle éclate, et bon gré, mal gré, nous ramène tout palpitants devant l'éternelle vérité, devant l'éternel Juge, devant l'éternel Amour que nous avions tenté d'oublier. Un homme, conduit par le désœuvrement et par une curiosité toute profane dans la cité antique où expira Jésus, avait gravi la colline du Calvaire. Pour éteindre les sentiments de religion venus de sa mère, il n'avait rien épargné. Plongé dans les ténèbres épaisses de la politique contemporaine, affilié aux sectes qui conspirent contre les dogmes et

(1) Saint Augustin, Enarral. in. Ps. m. v, 13.

contre la morale, il n'avait refusé à ces sociétés de haine aucun des gages qu'elles exigent de leurs courtisans. 11 passait aux yeux des autres et à ses propres yeux pour un esprit affranchi de toute croyance. Debout sur le roc nu, théâtre de l'agonie et de la mort du Sauveur, il parcourut d'abord le paysage et Jérusalem d'un regard indifférent, cachant son dédain sous les dehors de la courtoisie, puis il affecta de s'intéresser en penseur, en artiste, en critique à l'événement qui domine l'histoire. Tout à coup, il se trouble, il se tait, les larmes inondent son visage ; étreint par une émotion intense, il tombe à genoux et murmure ces paroles qui trahissent plus de sinprise que de joie : « J'ai toujours la foi! » Tant il est vrai, messieurs, que cette vertu sacrée survit à bien des attentats et se réserve de nous rejeter par une explosion subite vers l'invisible Réalité avec laquelle nous pensions avoir à jamais rompu (1).

La foi est une puissance qui unit étroitement l'esprit à Dieu. Prima conjunctio Jtominis ad Beum est per fidem (2). Par la foi, le Christ habite en nous, et nous devenons le temple dn Dieu. Plus nous croyons, plus nous nous approchons intimement du Très-Haut, plus nous vivons au ciel. Conversatio nostra in cœlis est[^). La foi nous fait

(1) Append.. n. 2. p. 328.

(2) IV Seni., dist. XXXIX, art. 6, ad 2«'«n.

(3) Philipp., III, 20.

PREMIÈRE CONFÉRENGB 23

croire, c'est-à-dire adhérer fermement et pleinement à la vérité première. Mais en physique, en botanique, en pathologie, l'adhérence n'est-elle pas l'union intime de deux êtres, la soudure de deux éléments que la nature tenait séparés? L'adhérence de l'esprit à la vérité a-t-elle son égale? N'est-ce pas la compénétration réciproque de l'esprit et de la vérité? Et parmi les adhérences de l'esprit au vrai, en est-il de plus absolue, de plus définitive que celle de la foi? La foi ne comporte-t-elle pas une conviction, c'està-dire un enchaînement total de la pensée au mystère éternel, une certitude inébranlable, c'est-àdire une possession absolue de la vérité supérieure que l'on a adoptée ?

Union continuelle, car bien que la foi ne se traduise pas toujours à l'intérieur, ne s'exprime pas toujours à l'extérieur, elle croit sans cesse, et en croyant elle nous lie d'une manière constante à Dieu, par un assentiment qui contient tous les autres, comme une source renferme tous les flots du lleuve. Ainsi la science nous attache d'une façon permanente à son objet, bien qu'elle n'y pense pas, bien qu'elle n'en parle pas toujours.

Commerce précieux, fiançailles déjà ineflablcs, qui no, se rompent que parla mort do la croyance, j'entends par la révolution sanglante qui emporte avec la foi l'élément le plus vif elle plus sensible île l'àme. Le naufrage causé par l'incrédulité jette les hommes dans une détresse qui les épouvante parce

qu'elle les laisse sans Dieu. Longtemps après, le souvenir de l'orage qui a changé leur vie soulève encore en eux une émotion indicible. « Ce moment fut affreux, dit Jouffroy en parlant de lui-même, et quand je me jetai sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie si riante et si pleine s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie. Dire de quels mouvements ils furent agités serait trop long... Mon àme ne pouvait s'accommoder à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents, elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus, elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi » (1). Il faut que la foi nous unisse bien réellement et bien profondément à Dieu pour qu'en la perdant l'âme soit ainsi dévastée!

Enfin, messieurs, la foi est dans lesprit une puissance de vision. Elle aspire à l'intelligence, a L'homme qui ne cherche pas à comprendre ce qu'il a commencé par croire, dit saint Augustin, ignore la puissance de la foi » (2). « Epouse ivre

(1) JotiFFROY, Nouveaux mélangea.

(S) Epist. 120, ad Consent.

PREMIÈRE ''lONFÉRENGE 25

du Christ, ajoute saint Bernard, oseras-tu, pourras-tu t' avancer jusque dans ce sanctuaire si saint et si secret où l'on voit le Fils dans le Père, et le Père dans le Fils? oui, si tu peux croire, car à celui qui croit tout est possible. Crois seulement et tu as trouvé ce que tu cherches. En effet, que ne trouve pas la foi? L'inaccessible, elle l'atteint; l'inconnu, elle le découvre; l'immense, elle le comprend; l'extrémité des choses, elle y parvient; elle n'a qu'à dilater son sein pour y enserrer même l'éternité » (1). D'abord l'intelligence renforcée par la foi entend mieux la valeur des arguments qui nous prouvent l'origine céleste de notre doctrine. Les miracles, les prophéties, les raisons que nous opposons à ceux qui nient l'authenticité de la parole divine lui apparaissent sous un jour si lumineux qu'elle se sent en sûreté, comme l'homme qui ayant examiné du dehors et du dedans les contreforts, les arêtes, les murs, les tours d'une basilique, perd toute crainte de la voir s'écrouler ou chanceler. Devant les dogmes, elle est offusquée d'abord par l'obscurité, mais ses beaux yeux illuminés par la foi finissent par les distinguer les uns des autres, par saisir les liens qui les unissent logiquement, par admirer l'harmonie de l'ensemble et l'accord qui règne entre les vérités naturelles et les vérités révélées. Plus elle vit eh contact avec son objet, plus elle est satisfaite, plus

(1) Bermo 75, do Canlico.

elle aperçoit rinfirmité des systèmes qui depuis des siècles essaient en vain de supplanter sa croyance. Ainsi, en péne'trant dans cet auguste sanctuaire, le regard est au premier moment déconcerté par les ombres qui remplissent la nef, mais bientôt on triomphe de cette première impression : les colonnes s'élancent, lesarceauxles relient, lesstatuessedessinent, les vitraux s'animent, la clarté se répand dans tout i'édilice qui manifeste l'art, l'unité de conception, le génie incomparable de ceux qui Font construit. Le visiteur patient jouit du spectacle qui s'offre à lui et il a conscience que les autres monuments rampent à terre et ne peuvent que s'incliner devant le temple qui les écrase par sa majesté, par sa hauteur, par son incomparable solidité. Image du temple idéal que la foi contemple, avec lequel elle se familiarise au point de se sentir consolée des obscurités qui subsistent par les clartés qui l'inondent!

La loi est une perfection de rinlelligence, c'est aussi un supplément de force affective qui élève le cœur à Dieu, au moins d'une manière imparfaite. C'est l'esprit qui croit, mais il croit sous l'impulsion de la volonté qui lui commande de croire. Saint Thomas le répète à satiété : « Croire est-un acte de l'intelligence qui adhère è la vérité divine par ordre de la volonté. Ipsum autein credere est aclus intelleciûs assentientis veritati divinse ex imperio

voluntalis » (1). Saint Augustin enseigne la même doctrine et il écrit ; « l'homme ne peut croire sans le vouloir, Creclere non potest nisi volens ». Pascal est d'accord avec ces deux grands docteurs : « La volonté, dit-il, est un des principaux organes de la créance » (2). Donc la foi réside dans Tintelligence comme dans la faculté qui obéit, dans la volonté comme dans la faculté qui commande et qui meut. Voluntas intellectui imperans, intelleclus exsequens (3). Donc, messieurs, pour croire il faut le vouloir. Retenez ce principe. Lorsque la raison vous a convaincus que réellement et authentiquement la vérité chrétienne nous a été enseignée par un Dieu qui ne peut pas se tromper, ni mentir, lorsque vous avez compris que votre devoir était de l'accepter, vous ne la croirez pas si vous ne voulez la croire. N'en est-il pas ainsi à chaque instant dans la vie? La conscience nous trace en vain les routes à suivre, ses avertissements, ses reproches n'ont aucun effet en celui qui refuse de lui obéir.

Si la révélation montrait sous un jour parfaitement clair ce qu'elle enseii;ne, l'esprit y adhérerait sans hésitation, mais elle lui présente des mystères impénétrables qui ne peuvent le subjuguer. S'il acquiesce d'une manière stable par la vertu, d'une manière transitoire par un acte, c'est

1) II» II"',fi. II, ait. 9.

(2) Vemés, «dit. Havit, art. III, 10.

(3) Saint Thomas. III, I)ist, 23, (j. m, art. 2, ad 2"™.

qu'une énergie est intervenue pour suppléer à l'insuffisance de la lumière et déterminer l'acquiescement, c'est la volonté. « Personne n'ignore, dit Pascal, qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, l'entendement et la volonté. » Or, la Providence veut que les vérités divines « entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur... Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui est passé en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu'il faut les aimer pour les connaître » (1).

Comment expliquer ce phénomène? Les objets qui ne suffisent pas à convaincre l'esprit parce qu'ils sont obscurs, suffisent quand ils nous apportent un bien qui nous flatte et qui nous plaît, à toucher le cœur et à ébranler la volonté. La volonté émue pèse sur notre esprit et nous fait croire, non pas ce que nous voyons mal, mais la personne ou la chose que nous aimons. « Tout ce qu'il y a d'hommes, écrit encore Pascal, sont presque toujours emportés à croire non par la preuve, mais par l'agrément » (2). Or la Révélation ne nous présente pas seulement une idée, elle nous présente un bien, elle est pleine de promesses pour

(1) De l'esprit géométrique, sect. II.

(2) De l'esprit géométrique, sect. II.

le cœur, elle nous fait entrevoir la félicité absolue au terme de la vie; si le cœur est assez haut pour s'attacher à ce bien, à ce bonheur de croire, il ne manque pas d'entraîner l'adhésion de l'intelligence. « Celui-là croira, dit saint Augustin, qui sera emporté par la volonté et par le bonheur de croire... Celui-là aura la volonté de croire qui sera charmé par la vérité, par la béatitude, par la justice, par l'éternelle vie... Donnez-moi un homme qui aime, qui désire la vie éternelle, qui en a faim, qui en a soif, qui dans ce désert où il est errant soupire après la patrie, il croira » (1).

Mais pour que la volonté s'attache au bien divin il faudra en elle une disposition affectueuse, une complaisance qui décidera de l'acquiescement intellectuel. Et pour que l'acquiescement soit habituel, il faudra que le cœur soit continuellement sous l'empire de son sentiment, et par conséquent que ce sentiment lui-même soit ininterrompu. Ainsi, lorsque nous sommes liés d'amitié avec quelqu'un, nous nous lions instinctivement à ce qu'il nous dit, sans exiger aucune preuve. Cette disposition pieuse est l'élément volontaire de la foi. Si le sentiment s'élève jusqu'à devenir cette vertu royale qui s'appelle la charité, la loi apparaît sous sa forme parfaite, elle est tout animée, elle dispose de la vie et la consacre à Dieu (2). Si au contraire le senti-

(i) Tract, in Evang. Joan., XXVI, 4.

(2) Append.. n. 3, p. 328.

ment est imparfait, la foi en souffre ; et s'il disparaît, elle meurt avec lui.

Que cet amour initial soit en ceux mêmes qui n'ont pas la charité, les faits le prouvent. Prenez un chrétien sincère qui cependant pèche et perd la charité. Cet homme sera blessé quand on insultera, quand on blasphémera l'Eglise, les sacrements, les mystères, le Christ, le saint Esprit auxquels il adhère. Il sera blessé non pas seulement dans sa pensée, mais encore dans son cœur et dans ses sentiments, il défendra peut-être sa croyance avec d'autant plus de vivacité qu'il se reproche plus douloureusement d'oublier en pratique ce qu'il professe en théorie. Du moins son attitude émue montrera bien qu'il aime ce qu'il croit et que la moindre foi suppose une affection. Ainsi cette grande vertu soulève jusqu'à Dieu nos deux plus belles facultés : Tintelligence et la volonté.

La foi est noble dans son essence, elle est noble aussi par son origine, elle vient du ciel, c'est un don de Dieu.

Il est des vertus qui doivent leur apparition dans l'âme aux eftorts réitérés de la nature. En rendant à chacun scrupuleusemenfce qui lui appartient, en s'aguerrissant aux dangers, en luttant avec con-

stance contre les attraits des plaisirs, l'homme acquiert la justice, la force, la tempérance. Chaque acte émané de la volonté y laisse une trace, y opère une amélioration, y accumule une énergie qui peu à peu s'élève à la dignité de vertu. Il n'en est pas ainsi de la foi.

Les Pélagiens, qui ont toujours exagéré les forces de la nature et confondu son ordre avec celui de la grâce, disaient que la foi est l'œuvre de l'homme et •* de la liberté. A les entendre, il suffisait pour croire de le vouloir, sans qu'il fût nécessaire de faire appel à l'intervention d'une cause supérieure, et Dieu nous ayant parlé, il tient à nous de donner à sa parole l'assentiment qu'il exige. Hermès enseigne à son tour que, la révélation une fois promulguée, il dépend de chacun d'y adhérer pleinement par une acceptation qui est l'effet du raisonnement. Les modernistes professent des doctrines analogues. Pour eux, la foi est un sentiment suscité par le besoin du divin, l'épanouissement normal des germes religieux que tout homme porte en soi, le développement de la conscience personnelle. L'être raisonnable croit sous l'action des instincts immanents, comme l'arbre lleurit, comme le fruit mûrit sous la poussée mystérieuse de la sève intérieure. Autant d'hérésies.

Je ne dis pas que l'on ne puisse, après avoir entendu la parole de Dieu et après avoir compris les motifs de crédibilité, arriver à une certaine convie-

tion, mais ce n'est pas là entrer avec Dieu en cette communication surhumaine qui commence l'œuvre du salut.

La foi est une vertu infuse, une perfection émanée de Dieu qui seul la répand dans notre âme. « Dieu, dit saint Augustin, exige de nous la foi à sa parole, mais il ne trouve pas ce qu'il exige, s'il ne nous a d'abord donné ce qu'il trouve. Ipsa est ergo fides quant de nobis exigit Deus, et non invenit quod exigat nisi donaverit quod inventât » (1).

L'évêque d'Hippone traduisait la pensée des apôtres qui ont écrit : « Vous êtes sauvés par la grâce, au moyen de la foi, cela ne vient pas de vous, mais de Dieu » (2). Les Conciles ont interprété et défini ces textes avec une précision qui ne laisse pas place au doute. Ecoutez les Pères d'Orange : « Si quelqu'un affirme que par la force de la nature humaine on peut penser comme il faut à quelque bien qui touche au salut et à la vie éternelle, ou qu'on peut le choisir, ou qu'on peut adhérer à renseignement évangélique sans une illumination et une inspiration du Saint-Esprit qui donne à tous la suavité de l'adhésion et de la croyance à la vérité, il est trompé par l'esprit d'hérésie » (3). Pourquoi Monique versaitelle en présence de Dieu tant de larmes, pourquoi lui adressait-elle tant de supplications, sinon parce

(1) Tract, m Evang. Joan., XXX, 6.

(2) Ephes., II, 8.

(3) Can. 7.

qu'elle considérait que lui seul pouvait donner la foi à son fils égaré? Pourquoi l'Église, cette autre Monique, élève-t-elle si fréquemment la voix vers le Père avec des accents qui remplissent le monde, pourquoi prie-t-elle avec une instance inlassable, sinon pour que ses enfants, soutenus par l'Esprit, persévèrent, progressent dans leur foi, sinon pour que ses ennemis, vaincus par l'Esprit, renoncent à leurs erreurs et reconnaissent la vérité?

Quel motif invoquerons-nous, si nous voulons justifier cet enseignement? La foi est une vertu surnaturelle, il y a en elle du divin. Jamais, si elle n'a ce caractère, elle n'atteindra une vérité transcendante qui nous dépasse absolument, une vérité que la raison n'abordera pas comme il convient aussi longtemps qu'elle n'aura pas été arrachée à sa faiblesse. Il faut une adaptation entre l'être qui connaît et l'objet de sa connaissance. Nous l'avons sans cesse affirmé, entre la Vérité première et notre esprit il n'y a pas de proportion. Ce sont deux mondes qu'un abîme sépare, qui resteront fatalement, éternellement étrangers l'un à l'autre, à moins qu'une puissance infinie n'établisse un pont qui leur permette de se rejoindre. La foi est une énergie surnaturelle, elle ne peut donc trouver son principe dans la nature or, au delà et au-dessus de la nature, il n'y a que Dieu, et c'est à lui seul qu'elle devra son existence.

Les Pélagiens et Hermès, leur disciple, avouaient bien que la foi animée par la charité, c'est-à-dire

3i LÀ FOI

la foi parfaite, a son origine en Dieu, mais ils niaient que la toi informe, séparée de la charité, eût la même cause. Erreur, messieurs, que le Concile du Vatican a condamnée quand il a dit : « En soi, la foi est un don de Dieu, même quand elle n'opère pas sous l'empire de la charité » (1). L'œuvre de notre salut est surnaturelle de sa base jusqu'à son sommet, du commencement jusqu'à la fin. La foi initiale est le fondement de cet édifice ; ne serait-elle pas vaine si elle ne descendait du ciel comme l'espérance, comme la charité, comme toutes les autres forces qui nous mettent en relation avec le mystère de l'Evangile et de l'éternité? A quelque degré qu'elle soit, n'eût-elle que la grosseur d'un grain de sénevé, qu'elle se montre tiède ou chaude, faible ou vigoureuse, vive ou à peine animée, elle tient de Dieu sa naissance (2).

La foi est un don de Dieu. N'entendez pas cette parole en ce sens que Dieu en créant notre intelligence et notre volonté nous a donné la faculté de croire, comme il nous a donné la faculté de voir en nous assurant des yeux. Comprenez que, par sa haute intervention, Dieu ajoute une vigueur nouvelle à la nature, nous élève au-dessus de nous-mêmes, e1 nous confère la possibilité d'entrer dans une sphère où il nous était jusque-là interdit de pénétrer. Com-

(1) Const. Dei Filius., ch. ni.

(2) Append., n, 4, p. 329.

prenez que la foi mérite son nom de vertu théologale et parce que Dieu lui fournit son objet en se révélant, et parce qu'il en est en nous la cause véritable. Il en devient la cause en travaillant lui-même l'esprit et le cœur, en illuminant le premier, en inspirant le second. Cette illumination et cette inspiration ont un effet en nous quand nous n'y résistons pas. A leur souffle, la puissance intellectuelle et la puissance affective se transforment. 11 n'appartient qu'à Dieu d'atteindre ainsi les êtres raisonnables dans leurs profondeurs intimes, de changer les pensées, les sentiments jusque dans leur source et dans leur principe, de faire de ses propres mains une âme royale d'une âme vulgaire, une âme tendre d'une âme dure, un père d'un étranger, un fils d'un esclave, un croyant d'un incroyant, parce que les anges, les hommes dépendent totalement de leur Créateur qui peut tirer l'être du néant et le parfait de l'imparfait (1).

Sans doute, il est libre d'associer ses créatures à la réalisation de ses desseins de bonté, de miséricorde, de salut. 11 a même voulu que presque tous les éléments concourussent à l'œuvre de notre régénération et eussent la gloire de travailler à la formation des saints. L'humanité de Jésus-Christ,

(1) Appcnd., n. li, p. 330.

les. apôtres de tous les temps, l'eau, l'huile des sacrements ont la vertu de graver la foi dans les âmes. Tombée des lèvres des disciples, des lèvres du Sauveur la parole divine pénètre comme un glaive à double tranchant jusqu'aux dernières fibres de la conscience et de la volonté pour se faire une place. Le baptême imprime dans l'enfant avec le caractère ineffaçable du chrétien la surnaturelle vertu de foi. Mais l'action créée n'est que le véhicule de l'action incréée, l'instrument dont Dieu se sert pour nous justifier. Quand Pierre, Paul, Jean parlent, c'est Dieu qui parle, quand ils émeuvent les âmes, c'est Dieu qui les émeut, quand ils baptisent, c'est Dieu qui baptise, quand ils convertissent, c'est Dieu qui convertit, comme c'est l'artiste qui peint par son pinceau, qui sculpte par son ciseau, qui chante sur les cordes de la lyre qu'il a enthousiasmée.

Que devient le libre arbitre sous celte pression de l'Infini? Nos générations tremblent toujours pour lui, et plus jalouses de sauvegarder son intégrité que de reconnaître la puissance de Dieu, elles se plaignent que les théologiens fassent entrer du dehors et de force la grâce et la foi dans l'âme. Craintes chimériques! messieurs. Si nous voulons croire, c'est Dieu qui, par son action transcendante, nous le fait vouloir, si nous croyons en adhérant à la vérité, c'est Dieu qui nous fait croire et adhérer.

Mais il nous fait vouloir, croire et adhérer librement; son inspiration, d'une souveraine souplesse, se conforme aux exigences de la nature, la nécessité la règle quand elle meut des êtres sans raison, le respect de la liberté est sa loi quand elle meut des êtres libres. Aussi la foi ne s'enracine pas dans l'âme sans notre consentement. L'Eglise enseigne en même temps que la foi vient de Dieu et^qu'elle est libre . elle vient de Dieu, parce que sans la grâce il serait impossible à l'homme de croire, elle est libre parce qu'elle s'implante en nous par notre coopération, parce que jamais elle ne s'y implante sans notre volbntaire concours. Même lorsque l'Esprit souffle dans les voiles de notre pensée et de nos sentiments avec le plus de véhémence, il nous reste le pouvoir de dire : « Non credam^ je ne croirai pas (1). »

Messieurs, la foi est une faculté extraordinaire d'intelligence et de cœur qui, en nous laissant toutes nosqualitésnativesouacquises, nous rend supérieurs à nous-mêmes et nous transporte au delà des choses que l'observation atteint, au delà des spectacles que la raison découvre. Soyons fiers de vivre sous sa loi, sans nous inquiéter des hommes qui rient de ce qu'ils ignorent.

La foi est un don de Dieu. Si, par malheur, elle

(1) Append., n. 6, p. 330.

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