‹ Exposition de la morale catholique (volume 4)Chapitre 8 sur 41 · LA · texte numérisé non relu

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a dicté cette doctrine, car autant il est sévère pour quiconque résiste à la vérité, autant il manifeste d'indulgence, de pitié pour les infortunés qui ne la pouvant connaître ne peuvent la croire. 11 avait fait entendre sur les bords du lac sa divine parole, il Favait confirmée par des prodiges de toute sorte, et les cités qu'il avait tant de fois parcourues et tant aimées fermaient les oreilles à ses discours, s'éloignaient de sa personne et le traitaient comme un étranger ou même comme un ennemi. Contraint par la justice à punir tant d'obstination, le Sauveur se détourna de ces rives ingrates après leur avoir jeté ces suprêmes et véhéments reproches : « Malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi Bethsaïde! Car si Tyr et Sidon avaient vu les miracles dont vous avez été témoins, elles auraient fait pénitence dans le sac et dans la cendre. Mais Tyr et Sidon seront jugées plus doucement que vous » (1). Un autre jour, à la veille de son supplice, il exprimait la même pensée : « Si je n'étais point venu, disait-il, si je ne leur avais point parlé, ils seraient sans faute, mais maintenant ils n'ont point d'excuse » (2). Paroles terribles pour quiconque a refusé délibérément de croire! Paroles miséricordieuses pour quiconque à son insu et malgré lui reste perdu dans la nuit de l'erreur! Paroles qui nous permettent d'affirmer que l'infidélité négative est un

(1) Saint Luc, x, 13, 15.

(2) Saint Jean, xv, 22.

malheur, non un crime, que ses victimes devenues la proie d'une ignorance invincible devront compte à Dieu des actes qui auront offensé leur conscience et non de ceux qu'elles n'auront pu éviter. Cette irresponsabilité s'étendra aussi loin que l'ignorance involontaire qui en est la cause. Pour mal faire, il faut le vouloir, et pour le vouloir d'une manière qui nous soit imputable, il faut savoir qu'on fait mal.

Cependant ici se pose un problème troublant. Nous l'avons dit et nous le maintenons, appuyés sur l'autorité de celui qui ne trompe pas : la foi surnaturelle dans son origine, dans son essence, dans son motif, dans son objet est nécessaire à l'homme qui veut entrer en relation vivante avec Dieu et atteindre la béatitude. Sans elle, nul ne peut appartenir à l'âme de l'Eglise, hors de laquelle il n'y a point de salut. Faudra-t-il donc désespérer de quiconque n'aura pas partagé toutes nos croyances, faire entrer dans la masse de perdition ces millions dïimes, qui sans aucune fiiiite de leur part seront restées étrangères à nos convictions? A cette seule pensée, notre esprit se révolte, personne d'entre nous ne saurait radmcllro.

L'infidélité dont nous parlons est relative ou absolue. Elle est relative lorsque tout en niant la piui)art des dogmes, tout en aflirmanl une foule d'erreurs, elle n'exclut pas cependant les vérités

rigoureusement nécessaires auxquelles nul n'est dispensé de croire. Permettez-moi de m'expliquer en procédant par degrés.

Voici un catholique inculte : il connaît uniquement les principaux mystères et les maximes essentielles de la morale évangélique, il ignore la plupart des enseignements de l'Eglise, il les nie sans scrupule et il soutient les opinions contraires. S'il avait conscience de son état et s'il y persévérait, il perdrait la foi sur-le-champ. Mais il ne sait pas, il ne croit pas ce qu'il croirait s'il était éclairé : aucun doute, sa foi est suffisante, elle a toutes les conditions requises, elle contient implicitement ce qu'il faut, elle le met en rapport avec Dieu, elle lui ouvre la voie du salut ; son incrédulité est purement matérielle : pourvu que par ailleurs il remplisse son devoir, son sort éternel est assuré.

Voici un protestant né dans l'hérésie de Calvin et de Luther. Il n'a jamais douté de la vérité de sa religion. Sa conscience lui reprocherait d'accepter ce que sa secte réprouve, de suspecter ce qu'elle impose à sa croyance. Il a retenu les dogmes fondamentaux : il croit à la Trinité, à la divinité du Christ, à la Providence, à une foule d'autres vérités, il les considère comme révélées par le ciel sur l'autorité duquel il s'appuie pour y adhérer. Rien n'empêche de penser que sa foi surnaturelle dans sa cause, dans son ohjet, dans son essence, comme dans son motif le place dans l'âme de l'Eglise

catholique et l'engage efficacement dans les chemins de la félicité (1).

Étendrons nous cette doctrine miséricordieuse aux âmes droites du judaïsme et du mahométisme qui n'adorent pas explicitement le Christ, qui ne confessent pas l'Evangile? Oui, messieurs, car elles reconnaissent les deux articles indispensables dû symbole : l'unité de Dieu et la Providence. Elles les reconnaissent non point parce que leur raison les en a instruites, mais parce qu'elles les ont reçus comme une révélation venue des prophètes antiques et transmise de génération en génération. Leur croyance trouve dans ces vérités son aliment substantiel, rien ne nous défend de la considérer comme un effet de la grâce qui ne se renferme pas dans le monde des êtres baptisés mais qui souffle partout, qui invite toutes les âmes à obéir à la parole de Dieu, telle qu'elles l'ont entendue. Il paraît certain aux docteurs que là oîi l'Evangile n'a pas été suffisamment enseigné, ce minimum de foi renferme un germe assez vigoureux pour engendrer à la vie éternelle (2).

Les ombres deviennent plus épaisses, les principes de solution plus chancelants à mesure que l'on aborde les tribus tombées dans le fétichisme et la barbarie. Ces tribus adorent des statues informes, rendent un culte aux astres, aux fontaines, aux forêts, aux animaux, aux mânes, elles se livrent à

(1) Append. N. l, p. 331.

(2) Append. N. 2, p. 332.

des pratiques dont le caractère absurde éclate à tous les yeux. Une implacable fatalité ne les rejette-telle pas brutalement en dehors de toutes les croyances exigées par Dieu? Telle est la question qui s'impose à notre attention. Messieurs, si bas que soient tombées ces races dégénérées, elles ont une religion, et souvent elles se persuadent que cette religion vient du ciel et non du génie humain, qu'elle tient ses idées dune révélation primitive transmise de père en fils, de siècle en siècle. Sous les notions les plus contradictoires, sous les superstitions les plus ridicules, sous les mystères les plus immoraux et les plus obscènes, de tels peuples gardent parfois la notion d'un Dieu suprême, d'un Esprit pur, créateur du monde, rémunérateur des bons et vengeur du mal au delà du tombeau. Il est même logique de supposer que ces dogmes sont chez eux ce qu'il y a de plus important, de plus profondément gravé dans l'âme. Comment s'expliquer que de pareilles traditions se soient conservées dans une atmosphère qui devait, semble-t-il, les étouffer ? C'est que, l'action exercée par Dieu sur Adam et sur sa postérité a été d'une efficacité inouïe. Le sang qu'il a fait couler dans les veines de nos ancêtres a été troublé par toutes les fièvres, tous les éléments sont venus y verser leur poison pour le corrompre mortellement. Et cependant, bien qu'il se soit altéré, il a gardé sa force vitale, sa fécondité

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inépuisée, et comme miraculeusement préservé, il a passé, bien qu'appauvri, des âges lointains aux âges modernes et des générations qui ont disparu aux générations qui occupent aujourd'hui la scène de l'univers. N'est-il pas plausible de penser que les idées les plus nécessaires, imprimées au commencement par Dieu dans l'âme primitive, ont eu un sort analogue et ont survécu au moins quelquefois à toutes les imaginations et à toutes les folies des individus ou des sociétés? N'est-il pas plausible d'ajouter que, mises en contact, à des époques qu'il serait téméraire de préciser, soit avec la révélation mosaïque, soit avec la révélation chrétienne, elles se sont purifiées, rajeunies, renouvelées au point de fournir à la foi l'objet qu'elle réclame strictement pour remplir son office de sanctification?

Alors, il suffirait que la grâce, que l'on respire comme l'air car Dieu n'est pas moins prodigue de l'une que de l'autre, qui agit sur nous comme la lumière et la chaleur du soleil sur les corps, s'emparât des esprits et des cœurs sincères, les attachât à ces vérités fondamentales pour que la foi eût la vertu requise et assurât aux plus déshérités le moyen de s'enchaîner à Dieu dans le temps et dans l'éternité. Je ne vous donne point comme certaines ces doctrines dont la valeur dépend de l'état réel de ceux que nous appelons païens, mais bien des maîtres les considèrent comme sérieusement oro-

bables, et je ne vois aucune raison péremptoire de les rejeter sans examen (1).

Supposé que l'infidélité soit absolue au point d'exclure toute croyance surnaturelle, je garde encore l'espoir de voir les volontés droites arriver à la vérité. Et ici je me sens sur un terrain plus ferme, j'ai le droit d'être plus affirmatif. Donnez-moi un homme qui ne connaît Dieu que par sa raison, qui n'emprunte à la révélation aucune de ses convictions, qui, par conséquent, reste enfermé dans la nature. J'ai du mal à concéder qu'il soit athée, s'il est sincère, car l'athéisme est un défia la sagesse et au bon sens inné que chacun de nous apporte en s' éveillant à la vie intellectuelle. Mais enfin, allons jusqu'à entrer dans cette hypothèse, jusqu'à imaginer qu'un individu, sans aucune faute de sa part, ait sombré par l'effet de son éducation ou de son ignorance dans l'athéisme, que se passera-t-il? D'abord, il dépendra de lui de répondre à la grâce qui ne lui manquera pas et d'observer la loi naturelle telle qu'il la connaît, de rester juste, chaste, fort, prudent, de se montrer bon citoyen, bon époux, bon père, de se conduire honnêtement. Mais si, par le secours de Dieu, il obéit en tout à sa couscience, l'Esprit Saint saura illuminer son entendement, inspirer son cœur et peu à peu l'amener à la connaissance de la vérité. Ce principe est incontes-

(l).Append. N. 3 et 4, p. 332-333.

table. Pie IX l'affirmait solennellement lorsqu'il écrivait dans son Encyclique Quanto conficiamur : « Nous le savons et vous le savez, ceux qui ignorent forcément notre religion très sainte, qui, observant soigneusement la loi naturelle et les préceptes gravés par Dieu dans le coeur de tous, sont prêts à obéir à ce même Dieu et mènent une vie droite, honnête, peuvent, par le secours de la lumière céleste et de la grâce, acquérir la vie éternelle; car Dieu, qui voit parfaitement, qui scrute et connaît les esprits, les âmes, les pensées, les habitudes de tous, ne permet pas, dans sa souveraine et clémente bonté, que celui qui n'est pas coupable soit puni par des supplices éternels. »

Comment le Dieu du christianisme atteint-il et changc-t-il des âmes auxquelles il demeure en apparence si inconnu? Je ne le sais pas, messieurs, le mystère de sa miséricorde n'étant pas moins insondable que celui desajustice. Qui de nous est capable de déterminer tous les effets du soleil? Qui de nous pourrait énumérer tous les infiniment petits que le vent soulève dans sa course, toutes les contrées qu'il assainit? Qui donc suivrait le travail de la grâce, la plus puissante, la plus universelle de toutes les causes? Ce que nous savons, c'est qu'elle touche les bonnes volontés, les âmes juives et les âmes païennes, qu'elle les inspire, qu'elle les soutient, qu'elle les entraîne vers le vrai, vers le bien, vers la béatitude, qu'elle opère incessamment dans

les consciences les plus délaissées, que le Christ, ministre du Père, la répand comme une semence le long des routes où passe l'humanité et où elle sera foulée aux pieds, sur la pierre stérile où elle germera un jour pour sécher le lendemain, au milieu des épines où le souci des plaisirs et des richesses l'empêche de fleurir et de mûrir, et à plus forte raison dans la bonne terre où elle porte tous ses fruits.

Cette grâce pousse à croire ceux qui doutent, à espérer ceux qui sont découragés, à aimer ceux qui se montrent indifférents. Souvent elle échoue, mais personne n'assiste à toutes ses victoires. Le prophète a vu enveloppée dans la gloire du Christ une multitude que nul ne saurait dénombrer, des hommes de toute nation, de toute tribu, de tout peuple, de toute langue (1), que la grâce avait arrachés à l'incrédulité pour les amener à la foi et à la vision. Le Sauveur réalise ses desseins de bonté sous nos yeux ou à notre insu, comme il lui plaît. Tantôt il envoie aux âmes qui l'appellent des apôtres chargés de raconter comme les cieux la gloire de leur Maître. Il adresse cesapôtres à Corneille, le centurion pieux, juste, charitable qui soupire après la vérité, à l'officier d'Ethiopie qui cherche le royaume céleste. Il les unit en vue d'assurer à leur zèle plus de succès, il les sépare afin de donner plus d'exten-

(1) Apoealyvse, vu, 9.

sion à leur ministère. Tantôt il se réserve d'agir lui-même directement et secrètement sur les pensées et sur les sentiments, de se former des disciples qui croient en lui, qui l'adorent, qui se consument à son service. Dans les forêts lointaines, dans les îles désertes, au sommet des montagnes arides, au sein des solitudes ignorées, au bord des mers et des fleuves inconnus, parmi les juifs, les mahométans, les païens, il a des fidèles qui le suivent. Il n'exclut personne de son royaume, tous ceux qui meurent en dehors de sa maison ont refusé d'y entrer, et s'ils périssent, victimes de leur incrédulité, c'est leur faute. L'âme de l'Eglise est infiniment plus vaste que son corps visible, nous ne saurons qu'au dernier jour le nombre de ceux qui d'une manière ou d'une autre auront cru à la vérité première et mérité par leur foi de la contempler dans sa parfaite lumière et dans sa pure beauté (1).

Les choses changent de face quand on envisage les individus qui restent incrédules de propos délibéré. Ils pèchent, Dieu leur demandera compte de leur faute, s'ils y persévèrent jusqu'à la mort, ils seront réprouvés au dernier jour et pour l'éternité.

L'infidélité est voulue et coupable indirectement ou directement : indirectement, c'est-à-dire dans sa cause ; directement, c'est-à-dire en elle-même.

(1) Append. N. 5, p. 333.

Elle est voulue dans sa cause lorsqu'elle est la conséquence prévue en fait ou prévue en droit d'actes que l'on est gravement tenu d'éviter, de dispositions intellectuelles ou morales que l'on est gravement tenu de modifier et de corriger. Nos œuvres ont une répercussion dont nous sommes responsables quand nous avons pu et dû la prévoir. Vous savez qu'une idée est dangereuse, qu'elle troublera les esprits, qu'elle pervertira les consciences, malgré cela, vous la jetez dans la circulation : vous êtes répréhensibles et d'avoir mis au jour une idée funeste et du mal que fera cette idée dans le monde.

VoQS n'ignorez pas que la négligence, et le dilettantisme en matière religieuse sont de graves désordres, que le sensualisme est condamné par la raison et par la loi naturelle ; en vous y livrant vous commettez une première faute contre la vertu particulière que vous avez offensée. Cette faute vous entraîne, vous le savez, vous devez le savoir, dans l'incrédulité, ou vous y maintient : cette incrédulité reste à votre compte.

Il n'est permis à personne, messieurs, de se désintéresser des questions de vie et de mort dont le christianisme offre la solution. Ai-je à vous le prouver? Comment? vous reconnaissez l'obligation où vous êtes de vous remuer pour éviter d'insignifiantes infortunes, et vous auriez le droit de risquer votre

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être et votre destinée sans témoigner aucun souci de vous éclairer, sans que la pensée de vous exposer à un malheur sans fin, de vous perdre irrémédiablement pût trouver place parmi vos préoccupations et vos inquiétudes ! N'est-ce pas « une chose monstrueuse, dit Pascal, devoir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes » (1)? La sagesse, le bon sens, l'instinct réclament et protestent en vous contre une disposition qui est la dernière des folies. Cependant, vous refusez de secouer cette torpeur, de sortir de cette apathie, d'ouvrir le livre qui vous éclairerait, de prêter l'oreille aux discours qui vous arracheraient à votre ignorance. Renfermé dans le cercle étroit d'études infiniment secondaires, vous n'avez pas un regardpour les problèmes qui touchent à vos intérêts essentiels. Où trouverez- vous des excuses pour justifier cette indifférence?

Vous êtes la proie du dilettantisme, vous vous contentez d'effleurer les choses, vous vous jouez des idées, affectant de les mettre sur le même rang, vous décidez de tout par un sourire, feignant devons estimer supérieur parce que vous réussissez à saisir des nuances, à signaler des délicatesses que le vulgaire n'aperçoit pas. Dans ces amusements vous gaspillez la fleur de vos jours, vos années de virilité, le soir

(1) Pascal. Pensée», Havet, art. IX, 1.

apaisé de votre vieillesse, la force de votre esprit et de votre talent. La passion du vrai, qui au fond de vous-même vous tourmente et que vous n'avez pu étouffer, vous répète impérieusement que vous êtes dans le faux et vous presse de chercher l'être sous les couleurs, la substance sous les phénomènes, l'astre derrière son reflet, le corps derrière son ombre, le Créateur au-dessus de la création, et au delà du temps l'éternité. L'approche et la crainte de la mort, la désillusion et le désenchantement de votre âme irrasasiée, le spectacle de ceux qui se sont affranchis de votre scepticisme, le besoin de certitude, l'impatience d'être heureux, d'être accueilli, d'être aimé par quelqu'un de plus grand que vous augmentent encore l'autorité de ces avertissements. Cependant vous dédaignez de vous rendre à tant d'appels, de vous interroger sérieusement, de réfléchir, de vous condamner à l'effort qui vous délivrerait de vos doutes. Il y a là un désordre qui retombe sur vous de tout son poids. Mais l'incrédulité, vous le savez bien, est l'eff'et fatal de ces habitudes intellectuelles. Comment adhérer à une vérité que l'on ne connaît pas, comment connaître une vérité que l'on ne veut ni entendre, ni examiner, dont on ne veut pas étudier les titres ? Se plonger dans ce dilettantisme, dans cette indifférence, n'est-ce pas s'éloigner consciemment de la lumière, élever de ses propres mains le mur qui en empêchera le rayonnement, n'est-ce pas

la fuir et consentir à l'ignorer toujours? Ah ! si vous pouviez me dire : j'ai cherché loyalement, de toute mon âme et je n'ai pas trouvé, loin de vous accuser, je vous plaindrais, j'essaierais de vous consoler, de vous soutenir, de vous encourager en vous parlant de la paix promise à la bonne volonté ; mais vous n'avez rien fait pour sortir de votre lamentable état, avec une frivolité sans excuse vous avez ri de votre détresse. Je prie pour vous le Juge souverain, je lui demande de vous traiter avec miséricorde, je ne puis vous déclarer innocent (1).

Que vous dirai-je si, dans le secret dessein d'échapper à la vérité, vous vous êtes armés contre elle de tous les systèmes, de tous les sophismes capables d'en diminuer l'autorité à vos yeux et de vous tromper, si pour vous défendre victorieusement contre ses traits et contre ses aimables instances vous vous êtes jetés dans les préjugés, dans les téméraires hypothèses destinées à ébranler les convictions les plus raisonnables et les principes les plus certains, si vous avez cherché dans les sectes littéraires, philosophiques, scientiliques les objections qu'elles élaborent contre la parole de Dieu sans demander à ceux qui la connaissent et qui la défendent la solution efficace que la sagesse divine ne refuse à personne, si vous avez contemplé le Christ dans Renan qui le défigure, appris l'Iiis-

(1) Append. N. 6, p. 334.

toire de l'Église dans Louis Blanc et dans Michelet qui l'imaginent au lieu de la raconter, si vous avez suivi l'exposition de la doctrine catholique dans les facéties de Voltaire qui la falsifie intentionnellement au point de la rendre méconnaissable? En vous attachant à des hommes qui tantôt sous des dehors savants, tantôt sous des formes ironiques ou mystiques, cachent une animosité réelle contre l'Evangile, en vous nourrissant de leurs pensées, en vous laissant bercer et endormir au charme de leur langage, ne saviez-vous pas que peu à peu le poison de leur erreur se glisserait dans les veines de votre esprit et que bientôt vous perdriez toute chance d'apprécier impartialement les choses, les idées, les personnes, les faits et de découvrir la vérité ? Vous le saviez, il vous était facile de le savoir, et pourtant vous vous êtes abandonnés à cette débauche de l'esprit, vous vous êtes librement bandé les yeux, vous ne voyez pas : prenez-vous en à vousmêmes, n'essayez pas de nous donner le change et d'atténuer votre faute. Vous avez violé les lois élémentaires de la prudence, l'incrédulité qui est la suite naturelle de votre péché vous est imputable (1).

Elle est imputable aussi à ceux qui y seront tombés par l'effet de leurs mœurs corrompues. L'amour effréné des plaisirs ne tarde pas à rendre l'esprit

(1) Append. N. 7, p. 335.

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presque incapable de connaître le vrai, et le cœur presque incapable de sentir le bien. La luxure exerce sur l'intelligence une action meurtrière. Elle en épuise la force, car lorsque l'on s'est abandonné aux jouissances, toute la vie passe dans les sens, et ce que gagnent les sens, la raison le perd. Nos jours se consument dans une sorte d'ivresse qui parfois va jusqu'à la folie et qui nous enlève la liberté de penser, de réfléchir, d'approfondir les questions et de les résoudre. A peine avons-nous essayé d'ouvrir les yeux que les fantômes dont se nourrit l'imagination habituée à ne pas se discipliner se présentent en foule pour nous aveugler, nous distraire, nous absorber et nous entraîner à leur suite. A peine avons-nous réussi à fixer un objet plus noble, que la passion qui ne connaît pas de repos vient nous troubler et nous arracher à la contemplation. Résistons-nous à cet envahissement, la pission corrompt encore nos jugements en nous montrant le monde sous un faux jour et en nous empêchant d'avoir des choses une juste appréciation.

Le cœur n'est pas moins atteint. Avide de transports, de palpitations violentes, il s'endurcit, rien ne le touche en dehors des émotions qui le grisent et le secouent. Il est indifférent à tout ce qui jadis l'enthousiasmait, le moindre souffle de volupté suffit à le faire vibrer, et les sentiments élevés le laissent sans ardeur. Parvenu [)ar sa faute à ce point de dégradation, l'homme est pour ainsi dire dans

l'impossibilité de croire. Il cherche les images, les spectacles, les réalités susceptibles de servir de pâture à des désirs insatiables et toujours renaissants, il y vit, sa pensée captive n'a plus assez de vigueur pour s'envoler dans les pures régions où Dieu se montre et se fait entendre. Il se désintéresse de ce qui ne flatte pas sa fatale concupiscence, il n'éprouve pas le besoin de croire, il s'exile de parti pris de la société de ses semblables et de la société de Dieu. Tantôt en proie à d'incompréhensibles fureurs il s'agite convulsivement, machinalement, follement sans essayer de se maîtriser; tantôt, rongé par l'inexorable ennui qu'engendre la satiété, il ressent un dégoût universel et une répu- D:nance invincible à sortir de sa condition avilie jusqu'à ce que se réveille son impatience d'oublier son mal dans les misérables délices auxquelles il sacrifie sa dignité et son éternel avenir. C'est bien volontairement qu'il est descendu dans cet abîme d'où le ciel n'est plus visible : s'il y périt, si la mort le saisit avant qu'il en ait remonté la pente, qu'il s'en prenne à lui-même et à la tyrannie librement acceptée de son implacable passion (1).

L'incrédulité est directement volontaire et directement coupable lorsque l'homme résiste en face à la

(1) Appeud. N. 8 et 9, p. 335-336.

vérité. Elle suppose alors une connaissance parfaite ou du moins suffisante et une révolte positive contre la parole de Dieu et contre Dieu lui-même, sa gravité est consommée. En cet élat l'homme sait qu'il doit croire, et il sait ce qu'il faut croire. Il s'avoue à lui-même que Dieu a parlé, que Jésus-Christ a prouvé sa mission, qu'il a inspiré les apôtres, fondé l'Eglise et que son enseignement est contenu authentiquement dans le symbole et dans l'Evangile. Il n'ignore rien de cette doctrine qui le dépasse par sa hauteur, mais qui porte, il le voit, le sceau.du ciel et qui s'harmonise d'ailleurs avec les découvertes de la raison. Il a cherché peut-être à se persuader qu'il était victime d'une illusion, d'un sophisme, il n'y a pas réussi. Du dehors, la vérité première s'affirme impérieusement à lui, et il l'entend ; au dedans un instinct secret l'incline suavement à croire, une force mystérieuse le presse de s'abandonner au Verbe qui s'est révélé. Aucune lumière ne lui fait défaut, rien ne lui manque de ce qu'il faut pour croire, et cependant il résiste avec une opini;\lreté indomptable, et il refuse son adhésion. H se cabre quand on essaie de lui faire dire : « je crois », il se répète à lui-même, il répète à ses semblables, il répète k Dieu : « je ne crois pas, je ne croirai jamais ». Il offense violemment la logique, la conscience, la grâce; son crime est sans mesure, sa rupture avec Dieu est absolue (1).

(1) Append. n. 10, p. 337.

Gomment expliquer cette étrange anomalie, cette insurrection scandaleuse? c'est que si la vérité catholique apparaît avec assez de lumière pour nous montrer que nous devons la croire, elle reste assez obscure pour ne point contraindre notre assentiment. Elle nous laisse la liberté de lui donner notre adhésion ou de la lui refuser. Mais pourquoi, ayant reconnu qu'elle avait tous les droits à notre acquiescement et à notre obéissance et pouvant sous l'action de la grâce de Dieu les lui accorder, nous élevons-nous contre son autorité ? Parce que, messieurs, les vices qui nous empêchent de connaître la vérité nous empêchent aussi d'y croire quand nous la connaissons et quand notre conscience nous a nettement dit qu'il y fallait croire.

Ils nous empêchent d'y croire parce qu'ils nous empêchent de l'aimer, parce qu'ils poussent l'insolence jusqu'à nous inspirer de la haïr et de la repousser avec ténacité. 11 en est ainsi de tous les devoirs dont le caractère impératif s'impose à notre raison et que cependant nous offensons par passion et par perversité.

Et pourquoi les vices sont-ils ainsi en guerre avec la vérité chrétienne? Ah! messieurs, parce qu'elle les menace. Elle menace l'indépendance dont notre orgueil est jaloux, elle touche à notre vie pour nous en découvrir les honteuses faiblesses, pour les con-

damner et les corriger, voilà ce qui explique notre répulsion à son égard.

Elle nous enlève l'autonomie absolue à laquelle prétend notre orgueil et, de ce fait, elle nous inspire déjà une vive répugnance. Nous avons l'ambition d'être par nous-mêmes tout ce que nous sommes, de connaître par nous-mêmes tout ce que nous connaissons, de ne devoir qu'à, nous-mêmes la lumière qui, dirait-on, tire sa valeur et sa beauté non de son propre fonds, mais de notre découverte. Or, croire, c'est aliéner notre personnalité, c'est servir, c'est demander à un autre la règle de nos convictions, et au sens oii nous l'entendons ici, c'est nous abandonner à une force qui entraîne à sa suite et nos idées et notre vie tout entière. En croyant, on renonce à ses fantaisies de penser, de douter, d'errer, d'affirmer, de nier, de juger, de se contredire, de flotter au gré de tous les systèmes, on accepte un frein, on vit dans la dépendance d'une loi qui impose des limites aux caprices de l'esprit. Ce joug est odieux à l'orgueil de l'homme qui aspire à ne relever que de lui-même, il est odieux surtout à des générations auxquelles on a répété sur mille tons que l'heure était arrivée de renverser toutes les barrières, d'affranchir la personne humaine, d'étendre à l'infini le domaine de la liberté. Il est odieux, et la vérité qui l'impose partage sa disgrâce et se voit repoussée avec colère.

La vérité chrétienne ne se contente pas d'iiumi-

lier notre orgueil en nous commandant de vivre dans sa dépendance, elle découvre nos œuvres mauvaises. Ah ! si elle se bornait à se montrer ellemême dans ses adorables maximes, « un cœur serait bien farouche qui refuserait son affection à sa divine beauté. Mais lorsque ce même éclat qui ravit nos yeux, met au jour nos imperfections et nos défauts et que la vérité, non contente de nous montrer ce qu'elle est, vient à nous manifester ce que nous sommes, alors comme si elle avait perdu toute sa beauté en nous découvrant notre laideur, nous commençons à la haïr et ce beau miroir nous déplaît à cause qu'il est trop fidèle ». Ainsi la femme mondaine voyant dans une glace les rides et les traits flétris de son visage s'irrite contre le pur cristal qui ne l'a pas flattée et va parfois, dans son dépit, jusqu'à le briser. « Etrange égarement de l'esprit humain que nous souffrions en nous-mêmes si facilement des maux dont nous ne pouvons supporter la vue, qne nous ayons les yeux plus tendres et plus délicats que la conscience, et que pendant que nous haïssons tellement nos vices que nous ne pouvons les voir, nous nous y plaisons tellement que nous ne craignons pas de les nourrir, comme si notre âme insensée mettait son bonheur à se tromper ellemême, et se délivrait de ses maux en y ajoutant le plus grand de tous, qui est celui de n'y penser pas et celui même de les méconnaître » (1).

Il) Boss'iET. Sur la haine de la vérité. Append. n, 11, p. 337.

La vérité chrétienne va plus loin : après avoir démasqué les vices, elle les réprouve et les condamne. Juge incorruptible, elle flétrit tout ce qui mérite de l'être, elle proclame inique ce qui est inique, mensonge ce qui est mensonge, débauche ce qui est débauche, crime ce qui est crime, elle imprime un stigmate à toute indignité qu'elle menace du juste châtiment et qu'elle dénonce à Dieu et à l'univers. Elle va plus loin encore, elle veut nous arracher à nos désordres, à notre morale relâchée, à des plaisirs et à des enivrements qui nous sont plus chers que la vie, nous soumettre à une loi austère qui promet un avenir incomparable, mais qui impose en attendant des immolations quotidiennes et sanglantes, à une loi qui nous élève et nous rend estimables à nos propres yeux et aux yeux de nos semblables, mais qui nous astreint à une discipline d'eff"orts et d'abnégation, à une loi dont la vertu nous emporte jusqu'au bonheur éternel, mais qui a ses racines et qui puise sa force dans l'amour crucifié. C'est assez pour que l'homme de chair et de sang, pour que l'homme d'ambition, d'injustice, d'orgueil fuie la vérité chrétienne comme un témoin, la craigne comme un juge, la haïsse comme un ennemi, la repousse comme un bourreau qu'il voudrait anéantir, et lui refuse par une incrédulité volontaire et opiniâtre la foi qu'elle réclame au nom de Dieu. « La lumière est venue dans le monde, dit Jésus, les hommes lui ont pré-

féré les ténèbres, car leurs œuvres étaient mauvaises; celui qui fait le mal haït la lumière, parce qu'elle condamne ses œuvres mauvaises. » A ce degré l'infidélité est consommée : directement elle nous déchaîne contre une vérité reconnue, contre un devoir manifeste; elle fait éclater cette exaspération et ce mépris qui blessent infiniment le Créateur et constituent un des plus grands crimes contre le Saint-Esprit.

Messieurs, quels mots trouver pour vous convaincre que vous n'avez pas le droit de rester indifférents aux problèmes de la foi? Quels accents tirer de mon cœur, consacré depuis dix ans à votre service, pour vous arracher à la froideur, au dilettantisme, aux passions et vous intéresser à votre propre destinée? Je vous en supplie, inquiétez-vous de votre avenir. Plusieurs parmi vous vont mourir, la puissance implacable qui tranche à son gré le fil de nos jours les emportera sur son char avant que la présente année soit parvenue au terme de son cours. Ils sont jeunes peut-être et pleins d'espérance, ils sont dans la force de l'âge et comptent encore sur une longue carrière, ils tremblent déjà sous les glaces du temps atteints sans s'en apercevoir par le premier frisson de l'agonie. Dieu, par ma bouche, les interpelle et les conjure de songer à leur âme avant d'entrer dans l'autre vie. Il n'en est pas

un, parmi nous, qui ne puisse au moins comprendre ce raisonnement de Pascal et de La Bruyère : « Posons le gain et la perte, en gageant que Dieu est... Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter... Si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, il faudrait jouer, mais il y a une infinité de vie infiniment heureuse à gagner... Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, ami véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs emportés, dans la gloire, dans les délices; mais n'en aurez-vous point d'autres?... Je vous dis que vous gagnerez en cette vie, et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin vous verrez tant de certitude de gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné » (i).

Cette argumentation suffira pour désarmer pratiquement votre raison et vous disposer, avec la grâce de Dieu, à croire. Oserez-vous me dire que vous ne le pouvez faire? Et si votre sagesse, messieurs, vous a montré la nécessité de croire à l'Evangile, ne lui résistez pas; ne luttez pas plus longtemps contre l'Esprit, vous assumeriez une accablante responsa-

(1) Pascal. Pensées, sect. III, 23;(. IMil. Urunscliwi-. — I,.v lîiuYicnE. Caractères, ch. \\\. Edit. Sorvois. Aiipcnd. n. 12, p. 337.

bilité et vous n'auriez pas le dernier mot qui restera toujours à Dieu, vous ne vous affranchiriez de l'autorité de la vérité qui sauve qu'en retombant sous la rigueur de la vérité qui frappe; elle jugera les croyants et les incroyants : pour échapper à ses éternelles vengeances, ayez le courage dès maintenant d'obéir à ses ordres.

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