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TA MISÉRICORDE

Éminentissime Seigneur (1), Messieurs,

La miséricorde est dans l'âme humaine un troisième effet de la charité. En Dieu, c'est la forme la plus parfaite de l'amour et de la honte, c'est la vertu qui met la toute-puissance du Créateur au service des créatures affligées, souffrantes, meurtries, coupables. En l'homme, elle n'a point la même dignité, parce que, vis-à-vis des êtres qui l'intéressent, elle ne dispose ni des remèdes, ni des baumes souverains, ni des trésors inépuisables dont Dieu seul est le dispensateur. En l'homme, elle ne vaut point l'amour qui nous attache à l'infini, mais elle est la plus suave expression des sentiments qui nous lient à nos semblables. L'antiquité n'a point complètement ignoré la miséricorde; le Philosophe

(i) S. Em, le cardinal Auette, archevêque de Paris.

savait déjà la louer, et si, par suite de leur orgueil, les stoïciens la traitaient comme une faiblesse indigne du sage, Cicéron l'appelait la qualité la plus religieuse et la plus aimable (1). Mais le Christianisme lui a donné un essor divin, il en a fait un de ses agents les plus admirables et un des ornements les moins discutés de son incomparable beauté.

Saint Thomas, à la suite de saint Augustin, définit la miséricorde : « Aliénée, miseriœ in nostro corde compassio, qua, utique, si possumus, subvenire compellimur. La compassion du cœur pour la misère d'autrui, compassion qui nous porte à soulager nos frères, si nous le pouvons (2). »

Cette définition me fournira toute la matière de ce discours, car elle détermine le domaine de la miséricorde et les actes qui lui sont propres. Il ne vous sera pas difficile de comprendre par vousmêmes, sans que j'aie besoin de les souligner, les rapports intimes qui rattachent cette vertu à la charité.

Le champ de la misère, tel est le domaine où se meut la miséricorde. Bossuet dit: « La misère est

(1) Cf. Aristots, II Rhet., vin; Sénèque, de Clementia, II, 4-5; S. Augustin, Cité de Dieu, liv. IX, ch. v. — Cf. Append.,N. l.p. 331.

(2) S. Thomas, II» II» , q. ixx, art. 1.

l'objet et le butde la miséricorde (1). » Saint Thomas enseigne la même vérité quand, se demandant si le mal dont souffre le prochain est le stimulant de la miséricorde, il répond par l'affirmative (2). Ce champ est immense, car l'homme, pendant son court passage sur la terre, est la proie de toutes les douleurs; il fuit emporté par le temps, il se hâte du berceau à la tombe sans pouvoir échapper à l'aiguillon qui le presse, il change de mal en changeant d'état, il n'est jamais à l'abri de l'épreuve. Homo natus de muliere, brevi vivens tempore, replet ur maltis miseriis, qui quasi flos egreditur et conteritur, et fugit velut umbra, et nunquam in eodem statu permanet (3).

La vie physique a ses infirmités, ses langueurs, ses épuisements. Le corps est exposé aux coups de l'air, de l'eau, du froid, du feu; la faim, la soif, la pauvreté, la maladie le torturent et l'atteignent dans toutes ses fibres et dans tous ses atomes. Pour lui, le jeu des poumons, les battements du cœur, les fonctions de nutrition, d'assimilation, de digestion, la circulation du sang, le mouvement des muscles et des nerfs deviennent constamment un supplice et un martyre. — Non est in eo sanitas. En lui, il n'est pas un point qui, à chaque instant, ne soit dévoré par une plaie. La vie intellectuelle n'est

(î) Sermon pour la fête de la Visitation.

(2) II» II* , q. xxx, art. 1. — Cf. Append., N. 2, p. 332.

(3) Job, nv, 1-3.

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pas mieux partagée. Sou besoin de certitude, de vision, de lumière ne trouve point d'apaisement total. Le doute, L'ignorance l'enveloppent de leurs ombres épaisses; son ardeur et son impatience de savoir se brisent au seuil des vérités qu'elle aspire le plus à connaître et à pénétrer, ses échecs, ce qu'il y a de fragile dans ses succès la laissent inassouvie. La vie morale passe par des conditions analogues. Qu'elle soit sainte ou criminelle, elle a ses sacrifices et ses désenchantements. Tout vice traîne après lui des regrets, des remords, des dégoûts qui tourmentent la conscience, qui remontent au cœur pour le noyer dans l'amertume. Les humiliations infligées à l'orgueil, les mécomptes et les inquiétudes de la cupidité, les réveils désespérés de la débauche, le sentiment indéfinissable du vide après toutes les ivresses, sont autant de souffrances qui pèsent lourdement sur l'âme coupable. La vertu connaît des joies, mais des joies qu'il faut cueillir comme des roses au milieu des épines et chercher comme les perles ensevelies dans les profondeurs d'un océan farouche. Les ravissements de la foi sont inséparables de ses troublantes obscurités, les élans de l'espérance inséparables des impatiences douloureuses de l'attente, les extases de l'amour inséparables des cruels renoncements qu'elles imposent. Pour triompher, la prudence doit nous faire passer par des chemins hérissés d'*bstacles, la justice nous condamner à l'agonie, la force vaincre des

CINQUIÈME GONFÉH;

puissances intraitables, la tempérance immoler désirs de la chair et des sens. Aucune condition n'est exempte de souffrances. Ni la sagesse, ni la fortune, ni le pouvoir ne nous gardent des coups de la tribulation : souvent même les traits les plus acérés de la douleur sont réservés à ceux qui occupent les trônes, qui habitent les palais, qui vivent dans les aréopages. Aucun âge n'échappe au malheur. Nés dans les angoisses, nous expirons le cœur brisé par la main impitoyable de la mort. Noire premier cri est une plainte, notre dernier signe un gémissement étouffé. HuLo ces deux termes, il y a des heures de répit, mais le mal ne nous lâche jamais complètement, il revêt mille formes, il affecte tous les degrés, toutes les nuances. Tantôt, c'est une ombre qui couvre notre front d'un voile léger, tantôt c'est l'ouragan qui secoue l'homme avec violence et qui l'emporte dans sa course furieuse.

La charité, qui a mis près de nous les anges de la joie et de îa paix, nous a confiés aussi à l'ange de la douleur, et Fange de la douleur c'est la miséricorde. L'office de la miséricorde, en effet, est de s'intéresser à toutes nos infortunes. Il n'est pas une misère qui la laisse insensible. Misères physiques, misères morales, misères intellccluelles, misères de l'enfance et de la jeunesse, misères de l'âge mûr et de la vieillesse, misères des riches et des grands, misères des pauvres et des petits,

misères des coupables et des innocents, malheurs prives et calamités publiques la trouvent attentive et excitent sa sollicitude, car Dieu l'a déposée dans les âmes pour veiller sur toutes nos détresses. Elle pénètre même jusqu'aux enfers où elle découvre encore des motifs de s'émouvoir en présence des supplices qu'endurent les damnés (1). Cependant elle s'attache de préférence et par ordre aux misères qui tomhent sur nous, malgré nous, et hien que nous ayons tout tenté pour les prévenir et pour les éviter. De sorte que, moins nous sommes responsables de nos maux, plus nous retenons son regard.

Il y a des douleurs qui contrarient les aspirations les plus profondes de notre nature, tels les événements qui menacent l'être et la vie dont nous sommes avides et jaloux. Il appartient à la miséricorde, dit saint Thomas, de s'arrêter à ces maux qui contrarient les tendances spontanées de l'instinct. Il y a des douleurs qui nous surprennent parce que nous espérions des faits d'où elles proviennent des résultats consolants. Nous sommes alors d'autant plus à plaindre et la miséricorde s'intéresse d'autant plus à notre sort que notre légitime attente a été plus trompée. Enfin, la miséricorde s'attendrit au suprême degré lorsqu'elle constate qu'un homme, ayant tout fait pour arriver à un légitime succès,

(1) Cf. Banez, II1 II*, q. xxx, art. 1. Cf. Append., N. 3, p. 332.

n'aboutit qu'à des revers. Le laboureur qui a traité sa terre avec négligence et qui n'a rien recueilli de son travail ne laissera pas la miséricorde indifférente à son égard, mais si, après avoir soigné son champ avec scrupule, après l'avoir engraisségénéreusement, après n'avoir rien omis de ce qui devait lui assurer une moisson riche et abondante, il ne voit paraître que des ronces, sa déception et son chagrin toucheront au dernier point la miséricorde. En un mot, iUessieurs, la misère mérite son nom dans la mesure où elle nous frappe sans qu'il y ait de notre faute, et, dans la même mesure, elle émeut la miséricorde. Comme dans toutes nos souffrances, quelque chose nous est imposé de force, la miséricorde est touchée par toutes nos souffrances, mais elle s'attache pardessus tout aux malheurs que nous avions voulu prévenir par tous les moyens et que nous n'avons pu prévenir (1).

La misère humaine est donc l'objet de la vertu que nous étudions, quelle est l'attitude de cette vertu vis-à-vis de cette misère?

C'est d'abord une attitude compatissante. La compassion est le premier acte de la miséricorde. Alienœ miserite compassio. Et que contient ce

(i) Append., N. 4, p. 333.

mot de compassion? Il contient l'idée d'une pitié provoquée par les maux d'autrui. Mais la pitié revêt bien des formes parmi lesquelles il en est que la miséricorde répudie.

Elle est parfois le sentiment hautain du savant, du riche, du puissant qui accable de son mépris l'ignorant, le pauvre, le faible et qui profile de ! cablement de son semblable pour affirmer sur lui son insolente supériorité. Ce sentiment renferme de l'orgueil, de la dureté, de la dérision; il est personnifié dans le pharisien qui, debout au pied de F autel et plein de lui-même, se complaît en sa perfection personnelle et poursuit de son dédain le publicain prosterné humblement sur le parvis.

La pitié est souvent le compliment froid et menteur que le monde offre aux affligés. Pitié de convention et de comédie qui, vis-à-vis de tous les . malheurs, emploie les mêmes formules banales, les mêmes protestations superficielles, pitié qui froisse les vraies douleurs au lieu de les consoler et qui d'ailleurs se transforme instantanément en joie pour porter aux heureux de ce monde des félicitations aussi senties que ses condoléances.

La pitié est encore une impression des ne ils froissés par l'apparition de la souffrance, l'émotion aveugle et sans contrôle rationnel causée par une vision que les yeux ne peuvent supporter sans se baigner de larmes. Cette pitié affecte moins l'âme

que la sensibilité, elle est sujette à des erreurs, à des inégalités, à des retours qui diminuent sa valeur, elle a besoin d'être réglée par l'esprit et de s'exprimer sous son autorité pour mériter quelque estime.

La pitié propre à la miséricorde est la tristesse intérieure, sincère, réfléchie, contrôlée par la droite raison que l'âme et le cœur éprouvent en face de la misère. Elle se reflète dans le regard, sur le visago, elle s'exprime par des mots, par des gestes, elle se répand à travers l'imagination, elle s'empare de la sensibilité, mais elle a sa source au dedans (1).

Elle apparaît en Jésus avec ses signes les plus touchants. Pendant trois jours, quatre mille hommes se sont attachés à la personne du Sauveur. Oubliant tout pour le suivre, ils voient bientôt s'épuiser leurs provisions et ils tombent dans une grande détresse. Ce spectacle émeut le Maître, il laisse tomber de ses lèvres bénies ce mot que les siècles ont recueilli avec tant de reconnaissance : « Misereor super turbam. J'ai pitié de cette foule, parce qu'il y a déjà trois jours qu'elle demeure avec moi et elle n'a plus rien à manger (2). » Jésus arrive à la maison de Lazare, il entend les plaintes, les sanglots'de Marie, de Marthe, des amis qui se pressent autour du tom-

(lj Append., N. îi, p. 333.

(2) S. Marc. v:i, 3.

l'»0 I.A CHARITÉ

beau. Il est saisi jusque dans les profondeurs de son esprit par un frémissement douloureux qui lui arrache des larmes (1). La pe'cheresse de Magdala se prosterne à ses pieds qu'elle arrose de ses pleurs, qu'elle oint de ses parfums, qu'elle essuyé de ses cheveux pour témoigner de son remords et de son repentir. En face de cette conscience avilie, mais réhabilitée par ses regrets, le Seigneur a pitié et prononce un discours où la sévérité pour le pharisien endurci se mêle à des accents de miséricorde indicible pour l'âme contrite de Madeleine (2).

Celte compassion n'humilie pas ceux qui en sont l'objet, car elle est modeste. Elle est modeste, parce qu'elle émane de cœurs qui se savent exposés aux erreurs, aux faiblesses, aux souffrances qu'ils déplorent dans les autres. C'est pourquoi on la trouve plus attendrie dans les vieillards qui ont l'expérience de la vie et qui en connaissent toutes les tentations et tous les désenchantements, dans les éprouvés qui, ayant subi les rigueurs du sort, apprécient mieux la dureté des sacrifices qu'il impose, tandis que les jeunes gens et les hommes heureux ne comprennent qu'à moitié les angoisses dont ils n'ont pas souffert (3). Cette compassion ne froisse pas les malheureux, car elle procède avec douceur, avec prudence, avec délicatesse, et elle nous fait sentir

I S. Jean, xi, 33.

(2) S. Luc, vu, 3C-." 0.

(3) Append., N. 6, p. 334.

que les plaies dont nous nous occupons sont vives et ne supporteraient pas une action brutale. Le baume qu'elle emploie est de première qualité, ses onctions s'adaptent au mal de nos frères qu'elles apaisent en usant de précautions infinies.

Cette pitié comporte une souffrance. Compatir, c'est prendre sur soi les fardeaux et les peines d'autrui pour les alléger. N'avons-nous donc pas assez de nos propres douleurs? Faut-il encore que nous assumions le poids de chagrins qui, directement du moins, ne nous atteignent pas? Oui, Messieurs, il le faut, car nous sommes tenus de nous solidariser. Quand cette solidarité s'est effectuée, il est impossible d'éviter les conséquences qu'elle entraîne. Ce qui frappe nos frères nous frappe nous-mêmes, ce qui les meurtrit nous meurtrit. « Lorsque ie Christ. dit saint Paul, a été attaché à la croix, j'y ai été attaché avec lui, Christo confixus sum cruel (1); lorsqu'il est mort, je suis mort avec lui. configura tus mortiejus (2). » Cette chrétienne compassion est si vraie et va si loin qu'elle se manifeste par des phénomènes pareils à ceux que subit l'être aimé. Saint François d'Assise, sainte Catherine rie Sienne ne contemplent pas le Sauveur luttant, défaillant au jardin des Oliviers et au Calvaire sans lutter, sans défaillir eux-mêmes; ils ne voient pas

(1) Galales, ir, 20.

(2) P/iilippiens, m, 10.

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les pieds, l^s mains, le Iront, le cœur du Maître Baigner sans que des stigmates viennent ensanglanter leurs pieds, leurs mains, leur front et leur cœur; ils n'assistent pas à l'agonie de Jésus sans devenir eux-mêmes agonisants et haletants. Et que dirai-je de la Vierge, si étroitement liée avec son divin Fils? Je dirai avec Bossuet : « Le Père et le Fils partagent dans l'éternité une même gloire, la Mère et le Fils partagent dans le temps les mêmes souffrances; le Père et le Fils une même source de plaisirs, la Mère et le Fils un même torrent d'amertumes ; le Père et le Fils un trône, la Mère et le Fils une même croix. Si on brise de coups le corps de Jésus, Marie en ressent toutes les blessures; si on perce sa tête d'épines, Marie est déchirée de toutes leurs pointes; si on lui présente du fiel et du vinaigre, Marie en boit toute l'amertume; si on étend son corps sur une croix, Marie en souffre toute la violence (1). »

Cette compassion va si loin qu'elle n'est indifférente à aucune des inquiétudes de l'humanité. L'apôtre écrit aux Corinthiens : « Il n'est pas une de vos infirmités qui ne m'accable, il n'est pas une de vos tentations dont le feu ne me torture et ne me dévore. Quis infirmatur et ego non infirmer? Quis scandalizatur et ego non uror(2)P » Le converti

(1) Sermon sur la Compassion.

(2) II Corinth., xi, 29.

de Damas relent les tri bu 1 al ion s qui, de toute part, fondent sur ses frères, on dirait qu'il est le cœur de l'Église, le cœur où afllucnt, comme à leur centre prédestiné, les maux qui assiègent le reste du corps. Jésus a poussé ce sentiment de solidarité, avec la compassion qu'il inspire, à son dernier degré. Pour prendre plus de part à nos misères il a voulu les connaître par expérience. « Notre Pontife, dit l'apôtre, n'est pas impuissant à compatir à nos infirmités; pour nous ressembler, il les a toutes éprouvées, hormis le péché (1). » 11 les a toutes éprouvées, car il a passé par toutes les formes et par tous les troubles de nos tentations. Il les a toutes éprouvées, car il n'a ignoré ni la faim, ni la soif, ni la fatigue, car il s'est heurté comme nous à l'indifférence, à la jalousie, à la haine, à l'ingratitude, à la violence, à la persécution. L'ennui, le dégoût, la crainte ont envahi son âme, comme ils envahissent la nôtre. Il a connu les tristesses de la solitude, de l'abandon, de la trahison, les transes de l'agonie, les affres d'une mort pleine d'opprobre, de cruauté, de dérision. On peut dire que toute sa vie a été une compassion, qu'il s'est identifié avec nous au point de prendre sur lui nos langueurs, nos souffrances et nos lourdes responsabilités, au point de se substituer à nous pour recevoir les coups qui nous

(i) Hébreux, m, 15.

étaient destinés. Vere languores nostros ipse lulit, et dolores nostros ipse portavit (1).

Mais d'où vient cette solidarité qui emporte une compassion si vraie, si réelle, si profonde? C'est un effet de l'amour fraternel. L'amour fraternel nous unit si réellement à nos semblables, que, rien de ce qui les regarde ne nous est étranger. Avec eux nous sommes un même corps, un même cœur, une même âme, et rien ne les blesse sans nous blesser nousmêmes.

Disons davantage : dès qu'ils sont éprouvés, malheureux, ils sont en nous ce que nous avons de plus cher et ce qui nous préoccupe le plus. Certes, nous nous intéressons à chacun de nos membres, mais nous nous intéressons surtout à la main, au bras qui souffrent. Quand nous voyons couler le sang d'un point quelconque de notre corps, toute notre attention s'y porte avec une sollicitude qui nous fait oublier le reste. Ainsi en est-il dans la chrétienne société formée par la charité. Son amour s'inquiète par-dessus tout de ceux qui, pour un motif ou pour un autre, sont plus affligés. Son inquiétude est d'autant plus respectueuse qu'elle voit en eux non pas seulement des malheureux, mais le malheureux par excellence, Jésus-Christ, Fils de Dieu. Jésus-Christ, en effet, s'est uni plus étroitement avec les affligés. Quand nous parlons

(1) IsaIe, lui, 4.

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d'eux, nous employons celte expression touchante: les membres souffrants de Jésus-Christ. C'est pourquoi nous nous agenouillons avec une religieuse émotion au chevet des malades ou des blessés, les traitant comme nous aurions traité le Christ agonisant et mourant. C'est pourquoi nous laissons tomber sur leurs maux l'onction d'une surnaturelle pitié. Cette pitié entraîne une sorte d'adoration qui s'adresse au Dieu incarné, mais qui rayonne jusqu'à sa Personne à travers les douleurs et les infirmités de son corps mystique : l'humanité.

La miséricorde est une vertu qui nous excite à la compassion, la compassion à son tour nous inspire Ja volonté de secourir nos semblables et d'y employer tout notre pouvoir. Elle ne serait pas vraie, si elle n'était suivie de cette résolution (1).

Déjà la compassion est pour nous un soulagement. La présence de ceux qui nous aiment, fût-elle silencieuse, nous apporte un réconfort, un adoucissement, une consolation; leur pitié, fût-elle impuissante, nous soutient et nous rend du courage. Être abandonné, lutter seul, souffrir seul, agoniser seul, mourirseul, sentir que l'on est oublié, que le monde vaque à ses plaisirs, à ses affaires, au moment où l'on aurait tant besoin d'assistance, voilà bien une

(i) Append., N. 7, p. 331.

des épreuves les plus insupportables de cette vie. Le Christ l'a connue, et, malgré sa patience et son héroïsme, il s'en est plaint avec les accents d'une déchirante désolation:

Mon cœur palpite, dit-il, ma force m'abandonne, La lumière de mes yeux n'est même plus avec moi, Mes amis et mes compagnons s'élbigaent de ma douleur, Et mes proches se tiennent à l'écart de moi (1).

Parvenu à cette extrémité d'un malheur qu'on dirait trop accablant pour son àme, il implore un regard compatissant de son Père afin de ne pas être vaincu dans le sanglant combat où il s'était engagé en vue de sauver la race humaine. Ecoutez-le : Deus meus, Deus meus, respice in me, quare me dereliquisii?

Mon Dieu, mon Dieu, regardez- moi, Pourquoi m'avez-vous abandonné (2)?

Nous comprenons ce langage. Que ne donnerionsnous pas pour assurer à ceux qui tombent à chaque instant du jour et de la nuit l'assistance d'un être compatissant. Nous ne nous résignons pas à lapensée de savoir qu'ils appellent sans entendre aucun écho, qu'ils expirent sans témoin. S'ils sentaient quelqu'un auprès d'eux, si la compassion veillait à leur chevet, leur souffrance serait atténuée, leur râle deviendrait moins cruel, leur dernier soupir s'exhalerait avec moins de peine et leur àme s'envolerait vers les

(1) /'. antne xx.wn, 12.

[2t Psaume xx;, 1.

hauteurs de l'éternité avec une plus libre allégresse. Pourquoi la compassion adoucit-elle ainsi la douleur d'autrui? Parce qu'elle la partage, qu'en la partageant elle la diminue, parce que souffrir sous les yeux d'un ami, c'est se décharger à moitié de son fardeau, de sorte que la compassion allège déjà le poids des tribulations imposées aux malheureux.

Mais la miséricorde étend plus loin son action. Elle est dans l'âme une force qui nous pousse à secourir efficacement notre prochain. Avez-vous remarqué le sens total de la définition due à saint Augustin? « La miséricorde est, vis-à-vis de la misère humaine, la compassion du cœur, compassion qui nous presse de subvenir, si nous le pouvons, aux besoins de nos semblables. Aliénas miseriez compassio in corde, cjuâ, si possumus, subvenîre compellimur. » La miséricorde comporte donc un entraînement, un désir ardent, la volonté ferme de faire disparaître la souffrance, l'infirmité dont la vision la désole. La compassion n'est donc pas platonique, elle est agissante, elle a hâte de panser les plaies, de guérir les maladies, de parer aux nécessités, de consoler les chagrins qui l'ont émue. Elle apparaît en Jésus-Christ avec ce caractère. Le Maître ne peut pas se contenir, à la moindre occasion il se plaint de voir couler trop lentement à son gré les jours qui le séparent du moment où il lui sera permis, par l'effusion de son sang, d'arracher notre race à la mort et à la damnation. Il ne dit pas seule-

La CHARITE

ment : « J'a pitié de la foule », il dit : « Venez tous à moi, vous tous qui êtes accablés et surchargés, je vous soulagerai. » 11 dit : « J'ai désiré ardemment manger avec vous cette Pàque qui servira de prélude \ mon œuvre de rédemption. » Il dit : « Vite, levez- vous, allons à la mort qui doit sauver le monde. » Ne vous étonnez pas de cette impatience. Si elle prend des proportions exceptionnelles en Jésus, elle est commune à tous ceux qui ont été initiés aux secrets de la miséricorde. Elle leur est commune, car l'âme de la miséricorde c'est l'amour et la charité. Or, aimer c'est vouloir du bien à l'être aimé, et, quand il est malade, pauvre, prisonnier, coupable, c'est vouloir lui rendre la santé, le pain, la liberté, l'innocence. L'aiguillon de l'amour ne nous laisse ni trêve, ni repos jusqu'à ce que nous ayons protégé nos amis contre les coups qui les meurtrissent. « C'est de tout mon cœur, s'écrie saint Paul, que je dépenserai ce que je possède et que je me dépenserai moi-même sans réserve pour vos âmes (1). » Telle est la disposition intérieure, telle est la volonté qu'implique la miséricorde.

Hélas! il n'est pas toujours en notre pouvoir d'affranchir nos frères des maux qui les tourmentent. Notre miséricorde est imparfaite parce que notre puissance a des limites. En Dieu seul, la

(1) II Corintk., xa, L5.

miséricorde a toute son ampleur, parce que Dieu dispose en maître de la vie, de la santé, de la fortune, du bonheur; parce qu'il met des bornes, comme il lui plaît, à nus tribulations; parce que, comme il lui plaît, il dissipe les ombres en répandant la lumière; parce qu'il change, comme il l'entend, en joies ineffables nos chagrins les plus amers. Pour lui seul, vouloir c'est faire ce qu'il veut ; et désirer c'est réaliser ce qu'il désire, sans que rien soit capable de résister à son action. Pour nous, il en est autrement, il y a loin du vouloir au succès et, souvent, nous manquons le but que nous avions visé avec toute notre énergie (1). C'est une dure épreuve des cœurs compatissants : constater des misères qu'ils n'ont pas la faculté de soulager. Il me semble qu'au Calvaire le plus cruel supplice de la Vierge a été de voir son Fils abreuvé d'outrages, dévoré par la soif, moqué, torturé par des ennemis barbares, perfides, et d'être condamnée à se tenir debout, silencieuse, immobile. De même, lorsque nous pensons aux adolescents si chers qui succombent aux bords des tranchées, notre plus vive peine est de sentir l'impossibilité de les secourir. Ah! que n'avonsnous des ailes pour les rejoindre ! Que n'avons- nous ces yeux auxquels rien n'échappe pour les découvrir dans le désert où ils sont étendus! Que ne

(1) Append., N. 8, p. 335.

nous est-il donné de leur porter ces soins qui raniment, ces remèdes qui guérissent, ou du moins ces consolations qui raviraient leurs derniers moments ! Tel est le cri qui s'échappe brûlant de nos poitrines oppressées et où s'affirme notre volonté ardente de subvenir à la détresse de ceux que nous aimons. De ce côté donc, notre miséricorde est paralysée. Mais d'autre part, comme irrités par les obstacles, le sentiment intérieur, la compassion, le bon vouloir qui sont les éléments essentiels de la miséricorde même portent cette vertu à son comble en atteignant leur dernier degré. Impuissants à se manifester au dehors par des interventions efficaces, ils se déploient du moins au dedans dans toute leur générosité, et ils prodiguent aux déshérités un don excellent, s'il en fut, l'amour, sans compter que, parfois, la miséricorde ainsi excitée, ainsi exaltée, se dépasse elle-même, accompli ! des miracles et obtient que, suppléant à son infirmité, Dieu lui prête sa toute-puissance et lui permette de réaliser ses vœux.

Nous sommes tous des malheureux, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral, soit dans l'ordre intellectuel, soit dans tous ces ordres à la fois. Nous sommes tous des malheureux et noue avons tous besoin de miséricorde, de pitié, de compassion, de secours. Nous avons besoin surtout de la miséricorde du Père céleste, la seule qui soit assez

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efficace pour triompher de tous nos maux, pour changer notre indigence en richesse, nos douleurs en joie, nos vices en vertus.

Beati miséricordes quoniam ipsi misericordiam consequentur. Bienheureux les miséricordieux car ils recevront miséricorde. Le cœur du Père est tout ouvert, mais c'est nous-mêmes qui, par notre miséricorde, provoquons sur nous l'épanchement de sa miséricorde infinie. Dieu se plo.it à manifester sa gloire souveraine par l'effusion de sa pitié, de sa compassion, de ses grâces, mais il la manifeste à une condition, c'est que nous-mêmes nous aurons pitié des autres, c'est que nous compatirons aux épreuves des autres, c'est que nous ferons nos efforts pour soulager les autres et que du moins nous aurons le désir et la volonté de les arracher à leurs infortunes, c'est que nous essayerons de nous montrer, autant que le comporte notre faiblesse, miséricordieux comme le Roi du ciel est miséricordieux. Notre récompense dépassera de beaucoup nos mérites, nous recevrons infiniment plus que nous n'aurons donné, de sorte que, dans cet échange, pour nous, tout sera bénéfice. En offrant à nos frères tout l'amour de notre cœur, nous ne leur offrirons qu'une goutte dévie, ilsdemeureront altérés ; en leur prodiguant notre compassion, nous n'aurons qu'allégé le poids de leurs tribulations ; en leur affirmant notre volonté de les délivrer, nous nous heurterons souvent à des difficultés insurmontables. Dieu

répondra à nos saintes dispositions en nous Paisanl sentir les feux de son amour sans bornes, et son compatissant vouloir arrachera notre corps, notre esprit, notre conscience à toutes leurs infirmités. Le bon larron n'a laissé tomber qu'un accent, qu'un motde pitié sur Jésus souffrant. Sans tarder, Jésus, Dieu comme son Père, a enveloppé le criminel dans sa miséricorde puissante et a reconnu la valeur de sa générosité en lui ouvrant le royaume dont la douleur ne franchit plus les portes. Episode touchant qui nous prouve avec quelle magnifique libéralité Dieu récompense notre miséricorde, et combien nous sommes sûrs en pratiquant cette vertu d'en retrouver le prix, un prix sans proportion avec ce qu'elle nous aura coûté. Soyez, donc miséricordieux et vous recevrez miséricorde.

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