‹ Exposition de la morale catholique (volume 5)Chapitre 10 sur 45 · JÉRÉMIE, VI · texte numérisé non relu

JÉRÉMIE, VI

(2) S. Mathieu, vi. 23.

(3) Exode, xx, 13, 17.

Ce qui signifie en somme : vous ne tremperez dans l'injustice ni par la parole, ni par le désir, ni par l'action, si vous voulez rester mes amis. Avec quel soin et quel scrupule ceux que la charité attache à Dieu uV tout leur cœur respecteront ces préceptes!

Mais la guerre déchaînée sans un motif suffisant estime vaste et criante injustice, une injustice que rien n'excuse, une injustice qui passe toutes les homes, une injustice qu'aucun traité ne répare totalement, une injustice qui contient et qui résume toutes les autres, une injustice qui blesse des millions d'êtres dans leurs intérêts les plus sensibles, les plus divers et les plus sacrés. Comment un homme, aimant Dieu et craignant de l'offenser en s'attribuant illégitimement une pièce d'or, en frappant un innocent, consentirait-il à s'emparer de provinces entières, à détruire des cités, à ravager des campagnes, à ruiner à- son profit et à décimer toute une génération? Comment, se piquant de délicatesse, oserait-il engager une action qui entraîne une série de vols, de meurtres et d'iniquités de toutes sortes? Prétendra-t-il que sa force lui confère le droit d'imposer sa volonté à quiconque n'est pas capable de barrer le passage à ses légions, tel ce roi deNinivequi, ayant vaincu les Mèdes, somma les peuples établis en Cilicie, à Damas, dans le Liban, au Carmel, en Arabie, en Galilée, dans les plaines d'Esdrelon, en Samarie, aux bords du Jourdain,

!.\ CIIAIUTK

dans la terre de Jessé, aux confias de l'Ethiopie, de

se soumettre à sa juridiction, et jura de se venger des races qui refuseraient d'obéir à ses ordres iniques, comme si ces races avaient été coupables de rébellion en conservant leur liberté contre son ambition? Non, Messieurs, car il saura qu'en s'attaquant àde plus faibles que lui, il s'attaque à Dieu même, à Dieu qui confond surtout sa cause avec ceiledes pauvres et des infirmes. Il se rappellera qu'en adressant ce discours à ses disciples : « Ce que vous avez fait aux plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait », Jésus parlait des peuples autant que des individus. Il sera hanlé par la vision de David elïûudré devant Nathan. Le prophète disait au roi : « Il y avait deux hommes dans une ville, l'un était riche, l'autre indigent. Le riche possédait un grand nombre de brebis et un grand nombre de bœufs, le pauvre ne possédait rien du tout qu'une petite brebis, qu'il avait achetée, qu'il avait nourrie, qui avait grandi au milieu de ses enfants, mangeant de son pain, buvant à sa coupe, dormant dans son sein ; il la chérissait comme sa fille. Un étranger étant venu voir le r;che, celui-ci ne voulut point toucher à ses brebis ni à ses bœufs pour lui donner un festin, il prit la brebis du pauvre et l'offrit au banquet de son hôte... — Vive le Seigneur, s'écria David en entendant ce récit, celui qui a commis cette action est digne de mort. — Tu es Me vir, riposta le Prophète, vous êtes cet homme »

et il annonça que Dieu violemment irrité par l'iniquité du roi qu'il avait élu, sacré, béni, le punirait à la vue d'Israël et à la face du soleil (1). Son modeste patrimoine est pour le peuple faible ce que cette brebis était pour son propriétaire. Dieu le défend comme il défend tout ce qui appartient aux petits de ce monde. Nul n'y touchera sans briser avec Dieu, sans irriter Dieu, sans attirer sur soi, à l'heure marquée, de redoutables vengeances. La charité par conséquent, qui nous lie si étroitement à Dieu, qui nous donne la volonté suprême comme règle de notre conduite, maintiendra la paix entre les peuples en éloignant ceux-ci de toute guerre qui ne sera pas exigée par la justice.

L'amour du prochain ne parlera pas moins haut en faveur de la paix. Un gouvernement qui aime ses sujets, comme il y est obligé par la loi naturelle et parla loi divine, fera le plus grand cas de leur vie. En favoriser l'épanouissement, en élargir et en prolonger le cours, économiser le sang, épargner la jeunesse qui est l'espoir de l'avenir : tel est un de ses principaux soucis. Il est jaloux du bonheur de tous ceux que le pouvoir confie à sa garde. La pensée de priver, par sa faute, les femmes de leurs époux, les enfants de leurs parents et les parents de leurs enfants lui est insupportable. Eh quoi ! ce gouvernement, qui doit être le père de ses sujets,

(i) II Rois, xn, 1-12.

les arracherait par orgueil, par ambition, à leurs travaux, à leur famille, à leurs espoirs, et les exposerait aux privations, aux souffrances inséparable de la guerre ! Eh quoi ! sans y être contraint, pour satisfaire ses instincts, il enverrait à la mort une génération et il ferait couler les flots du sang qui est la véritable et la principale richesse dune nation ! Eh quoi ! il condamnerait, par i-on initiative arrosante, le mouvement national à un arrêt, une population à ces alternatives de crainte et d'espoir, à ces inquiétudes énervantes dont on i c comprend pas la dureté quand on ne les a pas connues ! Eh quoi ! il ne reculerait pas devant la perspective de briser à jamais des millions de cœurs, de plonger dans un deuil immense son pays tout entier ! Dira-t-il qu'il est sûr de la victoire et que la victoire réparera les ruines accumulées par la guerre? Mais la victoire nous rendra-t-elle ceux qui sont tombés, nous consolera- t-elle de leur perte? D'ailleurs, sur quoi s'appuie votre cerlilude de triompher? Ne savez- vous pas qu'une force supérieure dirige les événements et décide du succès comme elle l'entend? Il lui plaît souvent de déconcerter les plans des capitaines fameux, de renverser un géant en employant la fronde de David et de confondre le génie par l'étendard d'une bergère. Vous vous flattiez de vaincre, comme en vous jouant, et voilà que le reflux des vagues violentes que vous avez déchaînées vous refoulera vous-même en deçà

de vos frontières et portera dans vos provinces et dans vos cantons la désolation que vous vous promettiez de répandre chez vos ennemis. Ces revers sont d'autant plus à prévoir qu' « une bonne cause ajoute aux autres avantages le courage et la confiance. L'indignation contre l'injustice augmente la force et fait que l'on combat d'une manière plus déterminée et plus hardie. On a même sujet de présumer qu'on a Dieu pour soi, parce qu'on y a la justice, dont il est le protecteur naturel. On perd cet avantage quand on fait la guerre sans nécessité et de gaîté de cœur : de sorte que, quel que puisse être l'événement selon les terribles et profonds jugements de Dieu qui distribue la victoire par des ordres et par des ressorts très cachés, lorsqu'on ne met pas la justice de son côté, on peut dire, par cet endroit-là, que l'on combat toujours avec des forces inégales (1). » Quel prince aimant son peuple le livrera à de pareilles aventures et à de pareils dangers?

A supposer qu'il fût à l'abri de la défaite, que ses troupes miraculeusement protégées par une main invisible pussent échapper aux souffrances, aux blessures, à la mort, un Etat qui vit sous l'influence de la charité se refuserait encore à tremper dans une guerre injuste. Il s'y refuserait, car s'il a de la préférence pour ses sujets, il aime véritablement

(1) Bossuet. Politique, liv. IX, art. 2, prop. ix.

tous les autres hommes. Le patriotisme de l'iSvan gile n'est pas exclusif, c'est une prédilection pour la race dont on sort, une prédilection qui se concilie parfaitement avec une bienveillance sincère pour les étrangers. Celte bienveillance nous impose le res peot de tous les droits, elle implique la ferme volonté de ne jamais léser les légitimes intérêts de nos semblables, qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas de notre sang. Les souverains animés par l'esprit de fraternité ne craindront pas seulement de livrer leurs peuples aux horreurs d'une guerre injuste, ils craindront aussi de nuire aux nations voisines. L'idée de détruire les monuments des cités qui ne demandaient qu'à vivre en paix, l'idée de ruiner des contrées prospères, l'idée de réduire à la misère des foules innocentes, l'idée de chasser de la maison où ils étaient nés, où ils voulaient mourir, des paysans, des ouvriers, l'idée de répandre le désespoir dans des âmes sans nombre, les révoltera, ils n'auront même pas la tentation de s'y arrêter. L'amour des êtres dont la vie est si précieuse à leurs yeux criera plus haut que leur ambition, plus haut que leur désir de commander avec éclat, et ils resteront partisans de la paix pour rester fidèles à la charité.

La suppression de toutes les guerres injustes ouvrirait déjà pour le monde une ère presque inin-

terrompue de tranquillité. La charité vise pJus loin, elle s'efforce d'éviter les conflits, de calmer, sans recourir aux armes, ni à l'effusion du sang-, ceux qui naissent malgré ses efforts, elle s'applique à régler les différends par des moyens paciliques, en un mot, d'empêcher la guerre juste.

Premièrement, dans leurs rapports réciproques, les peuples animés de l'esprit de charité se ménagent les uns les autres. On n'entend pas celui-ci se vanter sur un ton déplaisant pour ses voisins, car la charité rend modestes les individus et les nations. On ne voit pas celui-là afficher la prétention insupportable de soumettre au contrôle de son génie et à son empire toute la terre habitable, car la charité» n est pas ambitieuse. Charitas non est ambitiosa. Chacun, attaché aux lois imposées par cette divine vertu, évite les manières hautaines et méprisantes, les airs de susceptibilité, les attitudes de colère trop prompte à se manifester, d'orgueil toujours prêt à s'affirmer, de jalousie toujours inquiète du succès ou de la prospérité des autres, car la charité ne connaît pas les explosions d'envie, de violence, de vanité qui deviennent à la fin des offenses et des provocations. Charitas non œmulatur... non inflatur... non irritatur. A plus forte raison un Etat fidèle aux préceptes de l'Evangile se montre-til respectueux jusqu'au bout de la lettre et de l'esprit des conventions et des traités qu'il a reconnus et

signés(l). A plus forte raison se garde-t-il de violer, sans un motif grave, les frontières des puissances limitrophes, de tendre des pièges, de s'approprier sournoisement un coin de territoire, d'humilier les ambassadeurs, de soupçonner à tort et à travers, de tirer à tout propos l'épée du fourreau pour la brandir menaçante et pour inquiéter les antres. A plus forte raison ne cache-t-il pas sous des mensonges, sous des réticences suspectes, son secret dessein de combattre et de conquérir, car la charilé ne croit pas au mal dont elle n'a pas la preuve, elle vit de franchise et de vérité. Non cogitât maluni... congaialet autem veritati.

Ah! que de difficultés seraient aplanies, que de * sanglanls malheurs seraient épargnés à notre pauvre race, que de stabilité serait assurée à la paix de l'univers, si cette doctrine triomphait, si l'on écoulait la voix du Christ, véritable prince de la paix.

Mais, hélas! il faut compter avec la maladresse des uns, avec la perfidie des autres. L'homme le plus irréprochable n'est pas à l'abri d'un coup criminel, ni le peuple le mieux intentionné à l'abri d'une insulte. Comment maintenir le règne de la paix quand on est environné d'ennemis qui, de parti pris et de propos délibéré, veulent la guerre ? Je me hâte de le proclamer, Messieurs, il est des occasions où l'on doit sacrifier la vie d'une géné-

(1) Append., N. 4 et 5, p. 319-320.

QUATRIÈME CONFÉRF.NCK H 5

ration, le sang rie la jeunesse à la cause de l'honneur, de la justice et de la liberté. Il est des jours où il convient de relever le gant, d'opposer aux bataillons qui envahissent les bataillons qui protègent de leurs poitrines et de leurs glaives la patrie menacée. Mieux vaux pour une nation fi ère atïronler les pires calamités que de subir la honte de la mutilation et de la servitude. **

Cependant, avant d'en arriver à cette extrémité, avant de prendre sur soi la responsabilité d'une résolution qui implique de si terribles conséquei ces, l'effusion de tant de larmes, de tant de sang, à l'heure où l'on tient dans sa main le sort des multitudes, il faut, tout en prévoyant et tout en préparant l'avenir, se prémunir contre la précipitation et contre l'impatience. Exagérer les tort; ('ont en a pu souffrir, envenimer les querelles pour les exaspérer, changer en cas de guerre les contestations inévitables entre deux peuples qui se touchent et vivent côte à côte, les dénoncer avec fracas à l'opinion pour l'exciter, à la moindre difficulté recourir aux sommations, aux ultimatums injurieux, exiger des réparations excessives et sans proportion avec le dommage que l'on a subi, en un mot, céder à l'emportement et résister aux conseils de douceur, de mansuétude, à l'esprit de conciliation qui rétablirait le droit sans ameuter les unes contre les autres des masses innombrables, c'est blesser la charité, car, dans son commerce avec les hommes et

avec les pays, elle est patiente, non téméraire et précipitée. Charitas patiens <'st, non agit perpereim. Inflexible et capable de défier les puissances delà terre et de l'enfer, quand sont enjeu des intérêts qu'il lui est interdit d'abandonner, intransigeante quand on lui demande de renoncer à la dignité, à l'indépendance qui communiquent aux Etals leur splendeur, disposée aux luttes pénibles et interminables plutôt que de tremper dans une paix signée contre la justice et qui ne mériterait pas son nom, elle sait se plier aux circonstances, elle nous fa'd nous mouvoir avec souplesse et souvent elle empêche les ma lentendus de dégénérer en effroyables conflits. Si l'Eglise, tant de t'ois, a épargné aux sociétés des crises sanglantes, si elle a désarmé des adversaires brûlant de se jeter les uns sur les autres, c'est qu'elle a invoqué la charité pour régler les litiges, et rendre à chacun ce qui lui appartenait, c'est qu'elle a puisé dans cette divine vertu le secret de traiter avec tact les cas les plus épineux et de les résoudre à la satisfaction de tous. Léon XIII et PieX ont été appelés, en deux circonstances mémorables, comme arbitres entre des peuples. Les deux illustres Pontifes, de l'avis de nos professeurs de droit international les' plus qualifiés, ont procédé avec tant d'intelligence et tant de délicatesse, que leurs iugements ont paru indiscutables. Ils étaient indiscutables parce que la charité qui les avait dictés avait poussé à son dernier degré le souci de la

justice et de l'impartialité. Les préceptes de la charité, Messieurs, lient les personnes privées, ils lient plus étroitement encore les personnes publiques. Celles-ci ont le devoir rigoureux de les consulter avant de déclarer la guerre; si elles Ios méprisent, elles deviennent les ennemies de Dieu avant de devenir les ennemies de l'humanité.

Il est impossible à la charité d'empêcher toutes les guerres. Il suffit qu'un peuple veuille régler par les armes les questions pendantes, pour que le reste du monde échoue dans son désir de maintenir la paix. On a vu les efforts des princes les plus haut placés se briser contre le dessein positif qu'un seul homme avait formé de trancher par son épée tous les problèmes. Chacun, pour se sauver, est contraint de se défendre et de mettre sa force au service de son droit. S'effacer, reculer serait se trahir soi-même.

Cesemportementsbelliqueux réduiscntle rôle delà charité sans paralyser son action pacifiante. Impuissante à arrêter le choc des régiments ennemis, cette vertu essaye du moins d'assurer aux âges futurs des 'ours moins tourmentés.

Elle y réussit en obtenant des parties adverses, dpneaut le cours des hostilités, le respect des

lois qui gardent leur autorité au milieu dos pires violences, en leur inspirant l'horreur des excès dont le souvenir réveillerait tôt ou tard le désir de la revanche et des représailles. C'est une grave erreur de croire que, en terrorisant les populations vaincues, on les conquiert, on ne l'ait que les ameuter en les exaspérant. Longtemps peut-être, elles se tairont, mais, à la première occasion, elles seront debout, le cœur plein de la rancune qui, à la fin d'une guerre, en prépare une autre. Car, il est facile de le prouver à la lumière de l'histoire, les guerres s'enchaînent et celle-ci est l'effet direct de celle-là. A cet enchaînement, il y a plusieurs causes qu'il ne m'appartient pas d'énumérer aujourd'hui, mais ces causes ont leurs plus profondes racines dans les souvenirs irrités que le peuple vaincu a gardés du peuple vainqueur.

La charité tempère ces haines implacables et sert pour l'avenir la cause de la paix en condamnant les excès et en proscrivant les rigueurs qui ne sont pas commandées par des nécessités d'ordre militaire.

il y a des maux qu'elle ne saurait conjurer. On fait la guerre pour vaincre; et, pour vaincre, il faut frapper, répondre au glaive par le glaive, au fer et au feu par le fer et parle feu, fermer les mers, barrer les fleuves, rompre les ponts, détruire les routes, raser ici une maison, brûler là des moissons on des forêts, assiéger et bombarder des villes. Il faut harceler l'ennemi, le poursuivre, le cerner,

faucher ses bataillons par la mitraille et le canon, diminuer ses chances et ses forces en multipliant ses perte?, l'épier pour le surprendre, le traquer pour l'écraser et pour l'anéantir. Fatalement on doit se résigner à voir dans les deux camps des hommes sans nombre tomber, de belles cités et de riches provinces se changer en déserts fumants, des temples, des monuments s'écrouler avec fracas. 11 est môme impossible que, sur un point ou sur un autre, des êtres désarmés ne soient pas sacrifiés au lléau; le génie de la guerre est le génie des ruines, de la destruction, de la mort; en secouant sur le monde ses ailes redoutables, il oblige le sang et les larmes à couler, les cœurs à se briser, les lèvres à pousser des cris de détresse ; la force qui le soutient est suivie par le sombre cortège du deuil, de la misère, delà désolation. Quand on n'a pu le contraindre à remettre son glaive dans le fourreau, inutile de lui demander d'épargner les choses ou les vies, il y a des coups qu'il ne retiendrait plus sans trahir le devoir, la justice, le patriotisme. C'est la guerre, dirai-je, en employant une expression dont on abuse pour expliquer d'inexcusables crimes. Devant ces cruelles nécessités la charité pleure, mais elle applaudit aux sacrifices du capitaine et du soldat qui se sont condamnés aux plus dures exécutions pour sauver le droit et la patrie.

Elle tolère, elle permet, ou même elle ordonne toutes les mesures indispensables à qui veut défendre

LA CHAIUTE

victorieusement son territoire; là s'arrêtent ses concessions. Kilo condamne tout ce qui dépasse les bornes tracées par les lois de la guerre, elle dénonce à l'univers et à Dieu l'abus de la force avec les accents indomptables que ne connaissent ni la politique, ni la justice. Comme une mère, sous on manteau, elle abrite tous les enfanls. Malheur à qui délibérément ose toucher à ces petits êtres, elle le flétrit sans réticence et sans pitié. Elle se dresse aux côtés des vieillards pour les protéger contre les outrages et contre les fureurs de la barbarie. Elle monte la garde aux portes des maisons, des temples, des monuments pour en interdire l'entrée à César et à ses légions triomphantes. Elle couvre de son autorité les prêtres et les pontifes, ministres et dispensateurs de ses royales largesses. Elle veille au seuil des vierges et des épouses pour défendre l'honneur et la chasteté des foyers et des familles. Elle intervient pour apostropher les chefs et les soldats capables, par lâcheté, de faire marcher devant eux des foules désarmées. Elle maudit les envahisseurs toujours prêts à prononcer pour un oui, pour un non, des sentences de mort, toujours prêts à faire payer à vingt innocents la faute d'un coupable. Elle marque au front les vainqueurs qui, par force, imposent aux vaincus leur foi, leur évangile, leur religion. L'achèvement, la mutilation, ou seulement l'abandon des blessés, les privations, les supplices infligés aux prisonniers la trouvent inexo

rable. En un mot, Messieurs, avec le prestige de l'amour, avec l'intransigeance spéciale au plus grand de tous les amours, la charité réprouve le pillage, le viol, la cruauté, la tyrannie qui, pendant la guerre même, conservent leur caractère de crimes et d'infamies.

En se comportant de cette manière, en interdisant aux belligérants ces crimes et ces infamies, la charité, vous ai-je dit, prépare la paix, une poix durable à l'issue de la guerre. Elle la prépare, car on vous pardonnera d'avoir été plus forts, plus habiles, mieux armés, on vous pardonnera d'avoir triomphé par votre tactique, par votre nombre, par votre courage; on ne vous pardonnera pas d'avoir déshonoré vos drapeaux par des actes contre lesquels a conscience humaine et la conscience chrétienne se révolteront toujours. On ne vous pardonnera pas d'avoir attaché ceux-ci à la queue de chevaux lancés au galop ; on ne vous pardonnera pas d'avoir enterré ceux-là vivants ; on ne vous pardonnera pas d'avoir fusillé, en ricanant, les pères sous les yeux des enfants, d'avoir outragé des femmes en présence de leurs maris, des vierges en présence de leurs parents. Les provinces ne vous pardonneront pas de les avoir ravagées sans motif, les cités ne vous pardonneront pas d'avoir, par méchanceté, brûlé leurs monuments, enchaîné, torturé, massacré leurs habitants. Les familles, les nations ne vous pardonneront jamais d'avoir mutilé, d'avoirachevé, d'avoir

fait mourir par la faim, par des traitements indigo s, les Liesses el les prisonniers. La Religion même, pleine de miséricorde, ne se rappellera pas sans colère ni sans indignation que vous avez fait servir à vos orgies ses sanctuaires, ses calices et ses autels. Tremblez donc si vous refusez d'écouter les préceptes de la charité, car, au lendemain de la paix que vous aurez obtenue, vous verrez se soulever contre vous les puissances, les rancunes, les sentiments que vous aurez exaspérés et la guerre demain succéder à la guerre d'aujourd'hui (1).

Si. au contraire, écoutant ces préceptes au milieu de la victoire et de la conquête, vous ménagez les populations qui ont dû, cédant à la force, vous livrer passage, si vous traitez avec d'autant [dus d'égards et d'autant plus d'émotion vos adversaires qu'ils sont vaincus, si vous respectez leurs propriétés, leurs patriotiques susceptibilités, leurs temples, leurs consciences, si vous leur évitez les vexations, les outrages, si vous leur prouvez, par votre conduite, que vous compatissez à leurs souffrances et que vous vous efforcez de les atténuer, je ne dis pas que vous les aurez totalement consolés, ni môme que vous aurez banni de leur cœur toute amertume, mais vous aurez empêché la haine de s'accumuler, de méditer d'inexorables vengeances. De sorte que la charité est la seule puissance ca-

(1J Append., N. 6. d. 323.

paMe de prévenir la guerre, et après la guerre, qui a éclaté malgré elle, de préparer la paix.

Vous penserez, Messieurs, que j'ai voulu, durant ce discours, stigmatiser des actes dont la barbarie nous indigne, vous ne vous tromperez pas. Les faits sont trop nombreux, trop officiels, trop inexcusables et ils parlent trop haut pour que je ne me sente pas le droit de les souligner avec énergie et sans réserve. Le Christ, dont je suis le ministre, s'est montré, au nom de l'amour qui l'inspirait, le censeur implacable de quiconque abusait de la force et du succès. Pour rester fidèle, dans cette chaire, à ma surnaturelle vocation, j'ai le devoir de le suivre et de puiser mes enseignements dans les siens. Mais la doctrine de Jésus porte loin, elle approuve, sans acception de peuple ou de personne, tout ce qui mérite d'être approuvé et elle condamne tout ce qui mérite d'être condamné. Les principes qui m'obligent à m'élever contre des crimes qui appartiennent désormais à l'histoire et au passé, qui ont été incontestablement commis par nos adversaires, ne m'obligeraient pas moins à m'élever contre les excès qui pourraient venir de nos soldats ou de nos alliés. — Le Christ n'a ni deux poids ni deux mesures, il flétrirait en nous ce qu'en son nom nous flétrissons dans les autres. Que ne donnerais-je pas pour que nos armées et les armées de nos amis fussent à l'abri de tout emportement, de toute iniquité, e tout fanatisme ! Je

voudrais, quand ils seront vainqueurs, qu'ils passassent dans les bourgs et dans les villes sans piller, sans voler, sans détruire, sans massacrer; je voudrais qu'ils s'interdissent de dépouiller les églises protestantes sous prétexte d'enrichir les églises catholiques, de dépouiller les églises catholiques sous prétexte d'enrichir les églises orthodoxes; je voudrais qu'ils se montrassent partout scrupuleusement respectueux des femmes, des enfants, des vieillards, des hommes désarmés; je voudrais qu'ils bannissent de leur cœur toute idée de vengeance et de représailles; je voudrais que leurs drapeaux victorieux demeurassent immaculés. Quoi qu'il soit arrivé, soldats de France, de Russie, d'Angleterre, quoi qu'il soit arrivé, officiers des armées alliées, écoutez les leçons du Christ Jésur-, et, par vos procédés d'humanité et t!< ](iii<\ pré parez, pendant la guerre du présent, la paix de l'avenir (\). .

(1) Append., N. 1, p. 330.

Li MISÉRICORDE

SOMMAIRE

La miséricorde, troisième effet de la charité. Supériorité de la miséricorde de Dieu sur celle de l'homme. Idées du Philosophe, des stoïciens, de Cicéron. Définition de la miséricorde. La compassion du cœur pour la misère d'autrui, compassion qui nous porte à soulager nos frères, si nous le pouvons Celle définition détermine le domaine elles actes de la miséricorde, p. 131-132.

Le champ de la misère humaine, tel est le domaine de la miséricorde.

1. Immensité de ce domaine : misères dans Tordre physique, dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre moral, souffrances imposées au vice, sacrifices imposés à la -\evtu, souffrances dans les diverses conditions et aux différents âges, p. 132-135.

2, La miséricorde est l'ange de la douleur. Elle veille suttons les maux de l'humanité. Cependant elle s'attache de préférence et par ordre aux épreuves qui arrivent au prochain malgré lui. Explication de celte distinction. Les misères les plus volontaires contiennent quelque chose d'involontaire, voilà pourquoi la miséricorde s'en inquiète, bien qu'elle s'en inquiète moins que des autres, p. 135-137.

Le premier acte de la miséricorde est la compa^S'on.

i. La compassion implique de la pitié.

a) Différentes séries de pitiés que la compassion chrétienne répudie. Pitié hautaine qui cache du mépris, ('e l'ironie, de l'orgueil. Pilié mondaine de convention-ci de comédie Pitié qui émeut la sensibilité sans att< indre l'âme, p 137-139.

h La pilié' propre à la compassion chrétienne est une tristesse d'àmo dont l'émotion extérieure n'est que la visible

LA CHARITK

expression. Elle apparaît en Jésus-Chrisl avec ses traits les plus touchants, p. 139- i M)

c) Cette pitié n'humilie pas les autres, car elle émane d'êtres qui se sentent exposés aux mêmes maux que leurs frères Naturelle aux vieillards et à ceux qui oui souffert, plus diffici'c aux jeunes gens cl aux heureux île ce monde Celle pitié m' froisse pas, car elle est pleine d'égards et de délicatesse, p. I itQ-l VI.

2. La compassion implique une souff rance, Compatir, c'est souffrir et partager les fardeaux du prochain La charité nous solidarise les uns avec les autres, (jette solidarité entraîne entre nous la communauté des biens et des maux.

a) Souffrances de saint Paul, de sainl François d'Assise, de sainlc Catherine de Sienne, de la Sainte Vierge vis à vis de la Passion de Jésus Christ. Les plaies du Sauveur se gravent jusque dans la chair des saints. Jusqu'où saint Paul a poussé celte passion de partager les maux de ses frères Jusqu'où surtout l'a poussée Jésus-Christ, p. 141-144.

b) Cette solidarité qui vient de la charité va si ioin et nous unit si tendrement à nos frères que ce qui nous préoccupe le plus eu nous, cr'est eux. Explication de cette pensée. Carac tère de respect et presque d'adoration qnecontient cette coin passion, p. 144-145.

La compassion chrétienne nous inspire la ferme volonté de secourir nos frères.

1. Par elle-même, la compassion dont nous sommes l'objet nous apporte déjà un soulagement. La présence de ceux qui qou& aiment, leur pitié, fut-elle impuissante, nous réconforte. La solitude pèse aux malheureux. Jésus s'en est plaint amèrement et aujourd'hui un de nos supplices est de penser que nos soldats meurent souvent sans être assistés par personne. Raison de ce phénomène, p. 145-147.

2. La miséricorde fait davantage. C'est une force qui nous pousse à faire disparaître les misères de nos semblables. Volonté ardente et impatiente qu'avait Jésus-Christ de nous sauver. Ce sentiment est commun à tous ceux qui aiment, car aimer, c'est vouloir du bien p. 147-148.

3. Impossibilité fréquente pour nous de secourir efficacement le prochain. Pour Dieu seul vouloir et faire, désirer et

réaliser, sont une même chose. Cette infirmité désespère notre cœur. Epreuves de la Sainte Vierge condamnée au silence et à l'inaction pendant le martyre de Jésus. Vive peine des mères qui ne peuvent soigner leurs fils blessés ou mourants.

Revanches de la miséricorde qui s'exalle à l'intérieur, donne plus d'amour, et parfois, dans son exaltation, se dépasse ellemême et fait des miracles, p. 148-150.

Nous sommes tous des malheureux, nous avons tous besoin de miséricorde. Nous avons tous besoin de la miséricorde de Dieu surtout. Nous l'obtiendrons à condition de faire mise. ricorde. La récompense dépassera nos mérites. Comment !a pitié de Jésus répond à celle du bon larron, p, 150-152.

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