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LÀ BIENFAISANCE

Éminentissime Seigneur (1), Messieurs,

La miséricorde est l'effet intérieur de la charité, la bienfaisance en est Feffel extérieur; lamiséricorde est le cœur qui inspire, la bienfaisance est la puissance qui exécute ses desseins ; la miséricorde est la générosité qui offre ses trésors, la bienfaisance est la main qui les distribue; la miséricorde compatit à toutes les misères et brûle de les soulager, la bienfaisance, autant qu'il est en son pouvoir, travaille à les vaincre et à les soulager efficacement ; la miséricorde s'exprime dans un sentiment, la bienfaisance se déploie dans les œuvres.

La bienfaisance chrétienne se rattache à la charité comme à son principe; elle lui emprunte, vous le constaterez, Messieurs, à la suite de ce discours, la

(1) S. Em, le cardinal Amette, archevêque de Paris.

perfection qui la distingue, l'ordre qui la régit, le motif qui la soutient.

La bienfaisance chrétienne emprunte à la charité la perfection qui la distingue.

Je dois le rappeler, la charité est un amour de qualité supérieure, un amour qui, par son caractère et par son désintéressement, s'élève au-dessusde tous les sentiments analogues, un amour qui s'oublie pour se vouer à l'être aimé. Or le propre de l'amour exempt d'égoïsme, c'est de vouloir du bien à la personne qui l'a provoqué. Mais quand on veut du bien à quelqu'un, quand on le lui veut sincèrement, on le lui fait, si Ton en a la faculté. In actudilectionis, dit saint Thomas, includitur benevolentia, per quam vult aliquis bonum amico. Voluntas autem est eff'ectiva eorunt quœ vult, si facilitas adsit: et ideo ex consequenti benefacere amico ex actu dilectionis consequitur (1). En donnant son cœur à un autre, implicitement on lui a tout donné. Dans les passions qui, sujettes à tant de caprices, partagent peu les perfections de la saine amitié, on voit pourtant l'homme se condamner à l'effort, au sacrifice pour les épargner à l'objet de ses complaisances, on le voit se priver du nécessaire pour lui pro-

(1) IIa II*. q. xxxi, art. 1.

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curer le superflu, on le voit se dépouiller pour l'enrichir, se ruiner pour lui assurer l'aisance et le luxe. N'est-ce pas l'histoire des malheureux qui se remuent, qui intriguent, qui renoncent à leur avenir, à leur fortune, à l'honneur du nom dans le dessein d'éviter à leur idole l'épreuve de l'indigence et du mépris?

L'affection qui prend certaines proportions, qui passe certaines limites, qui tombe dans certains excès, pousse le dévouement à bout et jusqu'à l'extravagance. Son zèle pour l'être aimé a la profondeur, lalargeur, l'intensité du sentiment où il prend sa source. Rien ne l'épuisé, rien ne l'arrête, rien ne le lasse, rien ne l'éteint. Il soulève des montagnes d'obstacles, il franchit des abîmes pour satisfaire son besoin de se dépenser et de servir la cause de son objet. Faut-il veiller, faut-il travailler, faut-il lutter, faut-il souffrir, faut-il braver la mort même? Il s'y résigne de gaieté de cœur, avec enthousiasme, emporté par la force invincible de l'amour d'où il émane. Il est tout naturel, dans ces conditions, que la charité étant le plus grand des amours soit aussi le plus bienfaisant, qu'elle agisse avec une ardeur incomparable, qu'elle couvre la terre de ses bonnes œuvres.

Elle ne se renferme pas dans de vagues désirs, dans des intentions sans effet, clans des gémissements stériles sur la misère d autrui, elle agi

promptement pour y remédier. A peine, en descendant de sa barque, Jésus a-t-il aperçu la multitude errante comme un troupeau sans pasteur que, stimulé par son amour, il lui dispense les vérités substantielles dont elle est altérée. A peine a-t-il constaté sa détresse matérielle qu'il la nourrit de pains miraculeusement multipliés. A peine ses yeux se sont-ils arrêtés sur les maladies et sur les langueurs qu'il les guérit d'un souffle, d'un mot, d'un geste. A peine a-t-il entendu les sanglots de Marthe et de Marie pleurant sur le tombeau de leur frère qu'il ressuscite Lazare et le rend aux si' comme il a ressuscité l'adolescent de Naïm pour le rendre à sa mère. A peine a-t-il vu couler les larmes du repentir qu'il efface les fautes des publicains et des pécheresses. Son action secourable suit les mouvements de son cœur, il passe au milieu de sa génération en faisant le bien, parce qu'il y passe en aimant. Pour l'empêcher de répandre à pleines mains la lumière, la santé, la \ie, le pardon, l'innocence, il faudrait extirper de son âme le senti ment qui l'attache à l'humanité.

Communiquée à ses disciples, la charité se montre en eux active comme en lui. Le chrétien qu'elle presse apparaît partout le docteur, le consolateur, le médecin, l'appui de ses semblables. 11 cherche les ignorants, les pauvres, les orphelins, les infirmes, les coupables, pour leur offrir, sinon pour leur imposer, sa lumière, son aumône,

sa protection, sa santé, sa vertu. Il s'appelle Paul de Tarse ou Augustin cTliippone, François d'Assise ou Dominique de Guzman, Ignace de Loyola ou Vincent de Paul, Lacordaire ou Ozanam. Souvent il ne laisse pas de nom, mais on le trouve dans tout être que l'Évangile a éclairé de ses rayons et réchauffé de sa flamme; sous tous les cieux, il se dresse le front transfiguré par l'amour et la vie pleine d'œuvres qui le font bénir des malheureux. Celte passion de faire le bien a tellement les caractères de la charité qu'il est aussi impossible d'en avoir raison que de la charité même. L'Apôtre défiait les puissances de la terre et des enfers, du temps et de l'éternité, d'arracher de ses entrailles l'amour dont il vivait; de même la passion de faire le bien renverse toutes les barrières qui essaient de lui fermer le chemin. On n'arrête pas le torrent : plus on veut contenir sa force impétueuse, plus ses eaux montent, franchissent les digues et rejaillissent jusqu'à ceux mêmes qui voulaient les contenir. La passion de faire le bien ne se comporte pas autrement. Nous avons été les témoins à la fois fiers et scandalisés de ce spectacle divin Le pouvoir, les sectes, les législateurs, les magistrats, la police se sont unis pour empêcher les meilleurs chrétiens de vaquer à leurs œuvres de dévouement. On leur a nié leurs droits, on les a. chassés de la demeure où ils avaient rassemblé toutes les misères, on leur a fermé les asiles, les écoles, les hôpitaux, on s'est flatté, par ces mesures

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rigoureuses et inhumaines, de décourager leur zèle et de lasser leur patience. Vaine conspiration! La sœur de charité, au sortir du prétoire, soignait les enfants, secourait les pauvres, assistait les vieillards, et quand il se réveillait entre deux accès d'inconscience et entre deux cauchemars, le politicien qui l'avait insultée ne trouvait qu'elle pour panser ses ulcères. Mais il ne s'était pas trompé en comptant sur elle et sur son infatigable générosité. La charité ne meurt pas, et, aussi longtemps qu'elle ne sera pas morte, la bienfaisance la suivra comme l'effet suit la cause, comme le rayonnement suit l'astre dont il est la chaude diffusion (1).

Le Philosophe de l'antiquité nous conseillait de restreindre le plus possible le cercle de nos amis, car, disait-il, il faut faire du bien à ses amis, et on n'en peut faire qu'à quelques-uns (2).

Bien différent est l'esprit de l'Evangile. Il s'applique à dilater et il dilate en effet notre cœur pour développer notre action et notre faculté de répandre le bien. Il dilate notre cœur par la charité. Saint^ Paul écrivait aux Corinthiens : « 0 Corinthii, cor nostrum dilatalum est... dUatamlni et vos. 0 Corinthiens, pour vous notre cœur s'est dilaté... rendez-nous la pareille, vous aussi, dilatez vos cœurs (3). » L'Apôtre, en adressant ce discours à ses

(1) Append.. N. 1, p. 336.

(2) Append.. N. 2, p. 330.

(3) II Corinth., vi, 11-12.

fidèles, les priait de céder à la charité, sur, qu'en lui cédant, leurs âmes prendraient de nouvelles et plus vastes dimensions, comme le vase qui s'élargirait suivant la quantité de liqueur versée dans sa coupe. C'est qu'en effet le cœur se rétrécit ou s'agrandit selon l'amour qui le remplit. Dès qu'on voit s'affirmer un sentiment plus noble, on doit conclure qu'il a communiqué sa noblesse à l'âme où il est né. Mais il y a quelque chose d'infini dans la charité et c'est pourquoi, sans rendre le cœur de l'homme tout-puissant, elle assure à son aclion une sorte d'universalité. « Elle se fait tout à tous, dit Bossuet, elle se donne autant d'affaires qu'il y a de nécessités et de besoins (I). » Le résultat est que les œuvres de la charité, que la bienfaisance dont elles sont issues, demeurent étrangères à l'étroitesse et à l'exclusivisme. Oserai-je donc soutenir que la charité rend chacun de nous capable de subvenir à toutes les misères ? Certes non ; je vous ai enseigné le contraire, mais je soutiendrai qu'elle décuple nos forces pour le bien, qu'elle étend, par le seul fait d'un individu, son intluence miséricordieuse et consolante à des êtres sans nombre, qu'on ne saurait mesurer les services qu'un seul saint a rendus à ses frères, grâce à son dévouement personnel.

Puis la charité est envahissante et conquérante ;

(1) Sermon sur l'ambition.

1 HO l'A CHARITE

;i l'Ame qu'elle entraîne elle attache d'autres âmes, elle les enchaîne, elle les discipline, elle les enflamme du m^me zèle. Ainsi elle mobilise des armées qui suivent avec unanimité ses directions, qui exécutent ses ordres, qui portent dans le monde entier les trésors de sa magnificence. Jamais saint Vincent de Paul n'a pensé qu'il pourrait par lui-même subvenir à toutes les détresses. .Mais, au son de sa voix, des légions de serviteurs et de servantes sont accourus qui lui ont prêté leurs bourses, leurs lèvres, leurs bras pour atteindre plus loin la souffrance.

A la voix de Dieu, tous ceux qui croient, tous ceux qui marchent sous la lumière de l'Evangile, liés entre eux par le ciment de la charité, ont formé un vaste corps, un Christ immense dont la sollicitude plane sur l'univers, dont les œuvres multipliées à l'infini s'appliquent partout, dans tous les siècles, à faire le bien et à soulager tous les maux. De sorte que, émanation et image de l'amour, qui, régnant dans les cieux, en bannit toute affliction et déjà fait luire en cette vie son soleil sur toutes les créatures, la charité nous permet d'opposer l'océan de ses bienfaits à l'océan des misères humaines.

Des philosophes positivistes, comme Taine, ont bien reconnu et même fortement souligné la supériorité de la bienfaisance chrétienne sur toutes les formes de la philanthropie naturelle ; ils n'en ont nt découvert la source, il eût fallu remonter jus-

qu'à la charité et constater le caractère surhumain de i-on essence. Ils avaient décidé, de parti pris, de ne point se condamner à cette ascension. Etrange contradiction d'hommes qui n'ont pas su conclure de la divinité de l'effet à la divinité de la cause! Étrange contradiction à laquelle nous échappons lorsque nous nous montrons moins étonnés de la puissance incomparable de nos œuvres que de leur n suffisance à traduire la richesse de la charité où elles puisent leur vertu.

Dans la distribution de ses faveurs, la bienfaisance suit l'ordre de la charité.

La charité nous oblige à aimer tous les hommes. Il nous est pourtant impossible de donner à chacun en particulier des marques spéciales de notre affection. L'universalité de notre amour consiste donc dans la disposition qui nous interdit d'exclure qui que ce soit de notre cœur, qui nous impose d'accorder à tous, sans exception, les signes généraux de notre sympathie, ou même, à l'occasion, les signes exceptionnels et singuliers que les circonstances réclament.

La bienfaisance est soumise à la même loi, et c'est dans ce sens qu'il faut interpréter le mot de saint Paul : « Dum tempus habemus , operemur

bonum ad omnes . Pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous (4). » Certains actes nous permettent d'atteindre tous les membres de la société humaine, de leur rendre service à tous en ce monde, et, même, de leur être utile au delà du tombeau. Rien ne nous empêche de solliciter de Dieu le pain pour tous les affamés, le pardon pour tous les coupables, la consolation pour tous les affligés, une sainte mort pour tous les agonisants, la délivrance pour toutes les âmes retenues dans les souffrances du purgatoire. Rien ne nous empêche de prononcer tel mot de vérité, de justice, de faire tel geste de courage, de miséricorde, de bonté dont profitera toute notre race. Sur les routes de la vie, des inconnus, des étrangers, des malheureux imploreront notre assistance; à chaque instant, nous aurons la faculté de les secourir et ainsi d'étendre plus loin l'action de notre charité,

Cependant, sur bien des points, nos ressources sont limitées. Quelque soit notre bon vouloir nous ne pouvons ni nourrir tous les indigents, ni soigner tous les malades, ni visiter tous les captifs, ni instruire tous les ignorants, ni corriger tous les délinquants. Je vous ai dit comment la société chrétienne parait à, cette insuffisance des personnes. Quant aux personnes, elles doivent, en matière d'amour comme

Ç\) (iacatesx vi, 16,

en matière de bienfaisance, donner la préférence aux êlres qui sont, pour divers motifs, le plus rapprochés d'elles. Dans leurs évolutions, la grâce et la vertu imitent l'ordre delà nature, ordre établi par la sagesse éternelle. Or voici l'ordre suivi par les agents de la nature : ils exercent bien plus leur heureuse influence sur les réalités qui les touchent de plus près. Le feu communique plus sa chaleur aux êtres qui entourent le foyer où il brûle qu'au reste de la création. Dieu lui-même répand ses premières faveurs et ses dons les plus abondants sur les substances qui vivent, par leur nature, plus à proximité de lui. La part qu'il fait aux anges vaut mieux que la part des hommes, la part des hommes vaut mieux que la part des animaux. Mais la bienfaisance est l'action de la charité sur les autres, elle doit s'exercer avec plus de cœur et plus de générosité à l'endroit de ceux que la Providence, à un titre quelconque, a placés à côté de nous. Les liens qui nous attachent plus étroitement à nos semblables sont divers, ils sont établis tantôt par la communauté du sang, tantôt par la communauté de patrie, tantôt par la communauté de foi et de religion. Nos familles, notre pays, la société catholique : tels sont les domaines où nous sommes tenus de répandre d'abord l'effusion de notre amour et d'exercer avec le plus de zèle notre bienfaisance Soulager avec une spéciale sollicitude ceux qui portent notre nom, ceux qui parlent notre langue,

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ceux qui partagenl notre croyance et nos espoirs : tel est l'ordre. La nature et la grâce protesteraient avec la même énergie contre l'homme qui, indifférent à la misère Je sa femme, de ses (ils, de ses parents, de ses amis, de ses concitoyens, de ses frères dans le Christ, irait porter son or et ses soins à des inconnus, à des étrangers, à des ennemis, à des païens. Sans doute, il serait contraire à l'esprit de l'Evangile de laisser dans une extrême nécessité des malheureux, fussent-ils éloignés de nous à tous égards, fussent-ils même nos adversaires, pour améliorer sans cesse le sort de nos proches. La gravité de la misère est un élément dont la charité doit tenir un grand compte dans la distribution de ses grâces. Elle ne supporte pas que, négligeant des créatures réduites à la dernière détresse, nous réservions nos bienfaits pour des parents et des amis qui n'en ont pas besoin (1).

Ce que j'ai voulu dire, c'est que, toutes choses égales d'ailleurs, nos ressources appartiennent premièrement et davantage à ceux qui sont nôtres. Ce que j'ai voulu dénoncer, c'est la manie des hommes qui préfèrent toujours les gens du dehors aux gens de leur famille, de leur maison, de leur intimité; qui se montrent durs, insensibles, avares, impitoyables à l'égard des uns, et prévenants, émus, généreux, compatissants à l'égard des autres; qui

(1) Append., N. 3, p. 337.

n'ont jamais un denier pour les œuvres chrétiennes ou patriotiques, et qui trouvent des trésors pour les entreprises neutres ou cosmopolites; qui pardonnent tout aux champions du mensonge et du mal et rien aux champions du vrai et du bien. Ils appellent cela libéralisme et largeur d'esprit. Libéralisme bizarre qui ne tient même pas la balance égale entre la foi et l'incrédulité, entre le vice et la vertu; qui assure la meilleure part à ceux qui tiennent à nous de loin et qui la refuse à ceux qui vivent de notre sang et de notre baptême! Libéralisme désordonné qui cache peut-être plus de vanité, plus d'ambition que de miséricorde, efqui est une des grandes plaies de notre temps! Libéralisme, en tout cas, formellement réprouvé par les leçons comme par les exemples de Jésus, notre Docteur, notre modèle et notre Dieu. Si quelqu'un a paru exempt des préjugés de sectes, de castes, de races, de nationalités, c'est lui. Si quelqu'un a marqué au fer rouge l'étroitesse des pharisiens qui maudissaient tout contact avec les Gentils, avec les publicains, avec les Samaritains, avec les Chananéens, avec les pécheurs, c'est lui. Si quelqu'un a ouvert le Temple aux Grecs, aux Romains, aux Barbares, c'est lui. Si quelqu'un a rompu avec l'exclusivisme d'Israël c'est lui. Ecce homo. Il a été l'Homme par excellence, l'homme que passionne tout ce qui est humain. Et pourtant, il s'est toujours souvenu qu'il avait une mère, une patrie, des apôtres, des dis-

<i pies, des amis ;\ qui il devait ses premières et ses plus précieuses grâces. Avant d'offriraux étrangers son royaume de lumière et de gloire, il y a fait pénétrer Marie, la créature prédestinée dont il tenait son sang. Avant de communiquer son cœur aux inconnus, il l'a communiqué aux pêcheurs attachés à ses pas et à sa personne. Avant de guérir les plaies des Gentils, il a guéri les plaies d'Israël. Avant d'être le Sauveur de l'humanité, il a voulu être le Sauveur de sa mère, de son peuple, de sa race, de sa patrie. Ses apôtres ont réglé leur doctrine et leur conduite sur sa conduite et sur sa doctrine, saint Paul par ses actes et par son enseignement nous a prescrit de fa'redu bien à tous, mais de le faire premièrement et surtout à nos frères. Dum tempus habemus, operemur bonum ad omnes, prsesertim ad domesticos fidei. Cette parole résume l'Evangile en cette matière et prouve que l'ordre de la bienfaisance suit l'ordre de la charité (1).

Enrin, Messieurs, la bienfaisance chrétienne emprunte son motif à la charité. « Quand je donne, dit un célèbre interprète de saint Thomas, sous l'empire d'un sentiment humain, mon acte est un acte d'amitié humaine, mais quand je donne à quelqu'un

(1) A-ppend., N. 4, \>. 337.

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par égard pour Dieu et parce qu'il esl aimé de Dieu, mon acte est un acte de charité chrétienne et mr naturelle (1) », un acte qui atteint Dieu en atteignant le prochain, un acte qui plaît à Dieu plus encore qu'il ne plaît au prochain, un acte qui prouve mon amour réel pour Dieu plus encore qu'il ne prouve mon amour réel pour le prochain.

Le rêve de la charité qui s'attache à Dieu par toutes ses fihres serait de lui rendre des services, d'ajouter un rayon à sa gloire, un degré à son être et à sa béatitude. Cela nous est impossible, aucune créature ne saurait accroître la fortune de Dieu, Dieu lui-même ne saurait s'élever plus haut qu'il n'est, ni élargir en quoi que ce soit les dimensions de sa vie et de son bonheur, car il possède nécessairement et par essence tout ce qu'il est possible de posséder. Charitas creaturse non potest benefacere Deo, sicut nec etiam Deus potest benefacere sibi ipsi, quia nihil potest Deo boni accrescere (2). Mais le Père céleste a des enfants qui lui sont chers et qui lui tiennent au cœur. La charité peut indirectement rendre service à Dieu en rendant service à ceux qu'il a créés, à ceux qu'il a rachetés, à ceux qu'il appelle au partage de sa vie et de son éternité. Considérées en elles-mêmes, ces créatures ne mériteraient guère peut-être notre sollicitude, mais en elles nous

(1) Banez, IIa II*, q. xxxi, art 1.

(2) Cajbtan, IIa II»8, q. xxxi, art. 1.

apercevons l'Etre qui a droit à toutes nos adorations et à. tous nos hommages. C'est lui que nous cherchons partout, c'est lui que nous aimons en tout, c'est à lui que nous offrons nos aumônes, nos consolations, nos secours, en les offrant aux malheureux qui tiennent sa place et qui le représentent. Et comme il est loujours représenté à quelque degré dans les personnes et même dans les choses qui nous environnent, il n'est rien en ce monde qui n'attire notre attention, notre sympathie, rien qui ne provoque notre bienfaisance. La famille obtient notre sollicitude parce qu'elle symbolise la paternité, la filiation, qui dans les cieux est le principe de toute paternité et de toute filiation. La société nous intéresse parce qu'elle est l'image et la préparation de la société dont Dieu est le chef visible et le roi. La patrie excite notre dévouement parce qu'elle nous rappelle l'éternelle cité(1).

Les pauvres, les affligés sont l'objet de notre miséricorde parce qu'ils sont les protégés de Dieu. Les saints avaient pitié de la biche poursuivie par le chasseur, de la colombe menacée par le vautour, et leur offraient un refuge parce que la biche et la colombe sont l'œuvre de Dieu. Ils essayaient d'abriter contre la tempête les fleurs, toutes les créatures, parce qu'ils savaient que Dieu n'oublie ni les lys, ni les passereaux. Dans toute la nature ils trouvaient

(i) Append., N. 5, p. 338.

un reflet de la divinité, et c'est à ce reflet qu'ils se dévouaient sans compter. Les choses les eussent peut-être laissés froids et indifférents, mais, dès qu'elles avaient un rapport avec l'Etre aimé pardessus toutes choses, leur cœur palpitait et leur activité miséricordieuse se mettait en branle. Vous vous étonnez parfois que la sœur de charité s'occupe d'individus indignes qui ont tout fait pour l'éloigner et pour l'écœurer. Vous dites : il faudrait les abandonner à leur misère, les laisser souffrir, mourir, pourrir dans leurs infirmités. Vous oubliez, Messieurs, que ces êtres dégradés portent encore sur leurs fronts les traces de leur origine divine, qu'on reconnaît encore en leurs personnes avilies la marque et le génie de celui qui les a créés. Nos cathédrales en ruines nous toucheront éternellement, leurs admirateurs se montreront soucieux de conserver leurs colonnes brisées, comme ils se sont montrés soucieux de parer aux orages qui auraient pu menacer leurs portails, leurs nefs ou leurs arceaux. Nous nous attacherons au moindre fragment de leurs statues, à la moindre pierre de leurs murailles, à la moindre poussière de leurs parvis, j arce qu'en ce fragment, en ceîte pierre, en cette poussière, nous retrouverons le reste et le parfum du monument qui nous avait enthousiasmés. Cherchez dans le même principe, Messieurs, le motif qui permet, qui ordonne à la charité, à la bienfaisance, de s'étendre à toutes les misères de ce monde, parce que dans

ces misérables, si tombés qu'ils soient, elles voient la créature de Dieu. Apprenez qu'en se comportant de cette sorte ces vertus ramènent tout à Dieu, que leurs senlimeuts se rapportent à lui, que leurs œuvres s'exercent en vue de lui plaire et de le servir. Aimer Dieu pour lui-même et les créatures pour l'amour de Dieu, vous ai-je dit, voilà toute la charité; compatir aux maux du prochain par égard pour Dieu, lui faire du bien par considération pour Dieu, voilà, vous dirai-je aujourd'hui, tout le secret delà miséricorde et de la bienfaisance chrétiennes. Ce motif d'ordre surnaturel coupe court aux objections que nous pourrions invoquer pour nous dispenser des œuvres de charité. C'est Dieu qui, par la voix des malheureux, nous demande un peu de pain, un peu de vérité, un peu de bonté. C'est le Christ adoré qui se cache sous les haillons du pauvre, c'est lui qui a faim, qui a soif, qui est nu, malade, captif. Aux portes d'Amiens, un mendiant implore la pitié du soldat dont le nom est devenu si populaire : saint Martin. Saint Martin n'a que ses armes et ses vêtements. 11,'partageen deux sa chlamyde et en offre la moitié au mendiant. La nuit suivante, le Christ apparut au légionnaire, il portait la chlamyde et il dit avec une douceur pénétrante : « C'est Martin, le catéchumène, qui m'a revêtu de ce manteau. » C'est donc la voix du Christ et la voix de Dieu que nous reconnaissons à travers les supplications des malheureux. Au Christ et

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à Dieu est dû toujours, à toute heure, l'hommage de ce que nous possédons. Jamais nous n'aurons le droit de leur refuser ce qu'ils réclament et ce que nous pouvons leur accorder, car ce que nous possédons leur appartient avant de nous appartenir, et puisqu'il leur a plu de choisir les pauvres, les ignorants, les esclaves comme leurs mandataires, c'est aux pauvres, c'est aux ignorants, c'est aux esclaves que nous devrons offrir le tribut de nos aumônes et de nos consolations. Ils sont les mandataires de Dieu et du Christ, cette qualité suffit pour que nous les traitions en conséquence, sans nous arrêter à ce qui, de leur côté, refroidirait notre zèle ou attiédirait notre action. La philanthropie s'éloigne de certaines misères perdues dans la honte, la charité chrétienne ne recule pas, car, dans l'être le plus dégradé, elle reconnaît encore le Dieu qu'elle chérit par-dessus toutes choses, elle s'agenouille à son chevet, et, domptant ses répugnances, elle le traite avec une délicatesse infinie.

Aucune philosophie, aucune religion n'a trouvé cette raison, qui ne fléchit pas, de subvenir aux nécessités des autres, il a fallu, pour que nous la connussions, que le ciel nous la révélât. Il nous l'a révélée par tous ses prophètes, il nous l'a révélée surtout par le Christ qui résume et qui achève en son enseignement tout l'enseignement divin des siècles passés. Il nous l'a révélée et il a obtenu qu'elle devînt l'âme et le nerf de nos œuvres, uv charité. — II — 12.

Humanitaires et socialistes ont tenté de rivaliser avec le Christ, de substituer leurs raisons à la raison qui nous inspire, ils ont piteusement échoué. Pour garder à leurs essais une apparence de générosité, ils sont obligés d'emprunter furtivement à l'Evangile, comme, pour donner une ombre d'existence à leurs entreprises, ils sont obligés d'en confier la direction à des sœurs de charité. Qu'on ne lente donc pas de nous leurrer avec des mots qui ne peuvent en imposer qu'à des politiciens naïfs ou bornés, l'homme qui fait le plus de bien à ses semblables est l'homme qui aime le plus son Dieu. Je suis loin, Messieurs, denier la bouté naturelle, je suis loin de méconnaître la générosité instinctive de certaines âmesqui, par pure philanthropie, savent être la providence des malheureux. En créant notre cœur, Dieu y a déposé des richesses, et, quoi que nous ayons fait pour les tarir, nous n'avons pas complètement réussi. C'est pourquoi, même quand nous sommes impies et mauvais, à chaque instant nous nous arrachons à notre égoïsme et à notre insensibilité pour obéir au sentiment de fraternité qui nous presse et que l'auteur du monde avait gravé au commencement dans le fond de notre être.

II faut admirer cette disposition tenace qui rend témoignage à la puissance magnifique de Celui qui nous a faits. Mais la bienfaisance chrétienne n'a point d'égale, ses œuvres humilient toutes les autres par leur nombre, par leur étendue, par leur perfec-

tion. Depuis deux mille ans, elle arrache chaque jour des millions d'hommes à la misère; depuis deux mille ans, elle arrache chaque jour des millions d'esprits aux ténèbres et à la barbarie; depuis deux mille ans, elle arrache chaque jour des millions de consciences au pire de tous les maux : la corruption.

Pour perpétuer son action, elle se transforme, elle s'adapte aux circonstances les plus ingrates, les plus déconcertantes, et elle triomphe des régimes successifs, des conspirations qui se flattaient d en finir avec son esprit d'initiative et d'entreprenante audace. Elle ose ce que personne, avant elle, n'avait osé : défier toutes les tyrannies, braver toutes les violences, survivre à toutes les persécutions. Elle doit cette supériorité à un élément surnaturel. On peut lutter contre Dieu, mais on est toujours battu, Dieu se rit de nos armes et renverse, en se jouant, les tours de Babel que Ion avait édifiées pour le détrôner. Or Dieu est, dans la bienfaisance chrétienne, l'agent principal, comme dans la miséricorde, comme dans la charité. Divine est notre charité, divine est notre miséricorde, divine esl notre bienfaisance. Ces vertus s'exercent par des créatures et voilà pourquoi leurs œuvres ont des lacunes, mais elles sont, malgré leur infirmité l'instrument dont Dieu se sert pour communique, au monde, avec la grandeur qui lui est propre, soi bien-être, sa lumière, sa sainteté, et voilà pourquo

leur fécondité l'emporte sur la fécondité des vertus qui ont leur principe dans la volonté humaine. Dieu se montre généreux dans l'ordre naturel, c'est dans Tordre surnaturel qu'il affirme toute sa bonté. Aussi, c'est en nous attachant à ce dernier ordre que nous devenons vraiment et supérieurement les bienfaiteurs de nos semblables. Attachons nous-y, Messieurs, et nous serons par notre fraternité, par notre miséricorde, par notre action, les meilleurs amis de notre génération.

RETRAITE PASCALE

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