Le désespoir inflige à Dieu une grave injure
a) Parce qu'il méconnaît ou la puissance ou la miséricorde de Dieu. S'il prétend pour justifier son excès que Dieu ne peut le sauver, il mutile la puissance divine et met la faculté qu'il a de se perdre au-dessus de la faculté que Dieu a de le sauver. S'il prétend que Dieu peut, mais ne veut pas le sauver, il attribue à sa perversité plus de vertu qu'à la bonté divine. En tout cas, il accuse d'erreur ou de mensonge Dieu qui tant de fois nous aflirmc qu'il peut et ([u il veut nous sauver, p. 142-144.
6) Le Dieu imaginé par le dése';péré n'a rien de commun avec le Dieu qui s'est manifesté dans l'histoire. A celui-ci, le désespéré inllige un outrage sanglant en lui attribuant des sentiments et des desseins opposés à ceux dont nous parlent les auteurs inspirés, p. i44-d4ii.
c) L'injure jetée à la face du Père rejaillit jusqu'au Christ, que le désespéré accuse implicitement de n'avoir pas assez souffert pour sauver tous les hommes, p. 145.
d) Le désespoir inflige une injure à Dieu en rompant avec lui. Cette rupture est directe et positive, c'est ce qui fait fa gravité, p. 146-147.
Aucun chrétien, quelle que soit l'extrémité de ses douleurs ou de ses fautes, n a le droit de désespérer. Ceux qui ont succombé à cette tontallon doivent revenir à l'espérance. Le désespoir guérissable en ce monde ne l'estplus dans l'éternité, p. 147-149.
LE DÉSESPOIR
Eminentissime Seigneur (1), Messieurs,
Dieu a fait de l'espérance un devoir qu'il a imposé à tous les hommes. Il l'a imposé aux justes et aux saints qui se consacrent avec une générosité sans bornes, avec une constance inlassable aux œuvres héroïques. Il Fa imposé aux âmes tièdes et lâches qui se traînent dans les sentiers du bien. Il l'a imposé aux infortunés qui ont connu l'extrémité de la tribulation, aux criminels qui épuisant la coupe du mal sont tombés au dernier degré de la bassesse et de l'infamie. Pour plusieurs le poids de cette obligation devient trop lourd, ils refusent de le porter; d'une manière plus ou moins résolue ils en secouent le joug, et ils nourrissent des sentimenis ((iii la blessent. Que de fois dans notre siècle cette puissante vertu a succombé dms les âmes! Que de fois l'impiété, la science, la pbilo-
(1) s. E. Mgr le cardinal Amelte, archevêque de Paris.
128 l'espérance
Sophie, les passions, les arts, la poe'sie sont entre's contre elle dans une vaste conspiration et ont réussi à l'arracher des cœurs!
L'homme moderne offense l'espérance en négligeant de la cultiver, en la laissant languir au fond de son cœur, en préférant les réalités du présent aux promesses de l'avenir, en s'insurgeant contre les devoirs dictés par sa vocation, en s'efforçant d'oublier les problèmes de vie et de mort qui s'imposent à l'attention de l'être raisonnable, en calmant par le mépris ses inquiétudes toujours renaissantes. Il la offensée quand il s'est plongé dans la mélancolie malsaine source du découragement qui tue la volonté ou la jette dans l'inertie. Il l'a offensée, plus peut-être que toutes les autres générations, par désespoir et par présomption (1).
Je voudrais, Messieurs, vous mettre en garde contre ces deux dernières tentations. Dans ce dessein, je définirai aujourd'hui le désespoir, j'en marquerai la malice, et, dimanche prochain, je traiterai de la présomption.
Le désespoir est un acte intérieur, délibéré, positif, par lequel l'homme cesse de tendre à son bonheur, y renonce et s'en éloigne sous prétexte qu'il lui est impossible d'y parvenir.
Cette définition contient, je crois, tous les élé-
(1) Append., n. i, p. 137.
ments nécessaires pour faire connaître la nature du vice le plus contraire à la vertu d'espérance. Elle le distingue des sentiments qui lui ressemblent ou s'en rapprochent, elle le caractérise et elle souligne les mauvais motifs que l'on invoque pour s'y livrer.
C'est un acte intérieur, un vouloir émané des profondeurs de l'ùme et tel au dedans qu'il se montre au dehors. Un'estpasrarede rencontrerdes jeunes gens ou même des hommes qui affectent le pessimisme, la désolation, le découragement. A les entendre, ils sont la proie d'une mélancolie incurable qui révolte leur cœur, mais qui s'impose àleur esprit. Ils se plaignent et disent que le bonheur n'est pas, ou qu'il est inaccessible. Comédie ! Au fond ils savent que leur sort est entre leurs mains, qu'il dépend d'eux d'atteindre leur lin; ils sont résolus d'ailleurs à ne point se perdre, et, au moment déterminé parleur caprice, à reprendre le chemin du salut. Leur but est d'émouvoir leurs proches, d'apitoyer sur leur personne, d'obtenir l'argent, la liberté dont ils ont besoin pour satisfaire des passions qu'ils n'avouent pas, mais qui les tyrannisent. Leur but est de justifier leur conduite, de trouver une excuse à leur dureté, à leur égoïsme, à leurs débauches, d'éviter les reproches, de s'arroger le droit de mal faire et de chercher dans la vie présente ce qu'ils feignent de ne plus attendre de la vie fiilure. Ce jeu est indigne l'i;si'i-:i;anc.i;. — 'J.
130 l'espérance
et dangereux, mais le désespoir dont il se couvre n'est qu'apparent. Viennent l'épreuve ei la maladie, les coupables jetteront eux-mêmes leurs masques et nous verrons dans leurs âmes s'affirmer l'espérance avec laquelle ils n'avaient jamais intérieurement rompu.
Le désespoir est un acte pleinement conscient et pleinement délibéré. Les plus grands saints ont connu des tentations violentes qui ébranlaient leur âme dans ses profondeurs. Leurs fautes leur semblaient si graves, leurs bonnes œuvres si insignifiantes, les chemins du ciel si rudes et si escarpés, la voie de la perdition si glissante, la justice de Dieu si rigoureuse qu'ils tombaient dans des inquiétudes dévorantes, dans des perplexités mortelles. Le trouble bouleversait la sensibilité, l'obscurité apeurait l'imagination, paralysait l'esprit, l'astre de l'espérance voilait ses rayons, et ces êtres, impuissants à sortir de ce chaos ténébreux, se débattaient au milieu de pensées, de sentiments qui les faisaient agoniser. Ils avaient l'impression que Dieu les haïssait, les condamnait d'avance, faisait déjà peser sur eux sa colère vengeresse, que son secours leur serait toujours refusé et qu'eux-mêmes abandonnés à leur faiblesse se damneraient infailliblement. En cet état, on dirait, écrit saint Jean Je la Croix, qu'ils partagent les douleurs de l'enfer (1); ils ne peu-
(1) La nuit ob$eurt, 1. II, cli. vt;
vent retenir des cris de détresse, on les entend répéter, sur un ton déchirant ces paroles du B. Henri Suso : « Malheureux que je suis! que faire? Oii me réfugier? Mon Dieu! mon Dieu! fut-il jamais créature plus à plaindre que moi? Pourquoi suis-je né, si je dois être toujours malheureux?Oui, malheureux dans le temps, malheureux dans l'éternité (1)? y- Cependant ces orages n'éclatent qu'à la surface de l'âme, qui, loin d'en être complice, lutte contre leur violence et ne cesse pas, si désemparée qu'elle soit, d'implorer 1 intervention du Sauveur, de murmurer encore aux heures du plus profond abattement : « Mon Dieu, mon Dieu, ne m'abandonnez pas! » L'ange du désespoir assiège ces consciences, il n'y entre pas.
Le désespoir est un acte positif et non un simple défaut d'espérance. Que d'hommes vivent sans accorder la moindre attention, la moindre pensée â'Ia question de leur salut! Le politicien toujoui's en quête d'intrigues et dé conspirations, le savant confiné dans son laboratoire étroit, le mondain tout entier préoccupé de ses vains succès, l'épicurien dont les jours sont rongés par sa fatale et absorbante |iassiun, le brasseur d'affaires noyé dans ses iiiuombiables spéculations, le paysan courbé sur sou c-bymp se montrent indifférents au problèmci, dp
■ :;»coq (1) Vio du B. Honri Siito, c. xxvi, éûU. Carlier.
132 l'espérance
leur destinée. Pas un regard du côté du ciel, pas une inquiétude au sujet du lendemain! Le souci du bonheur éternel dort dans leur cœur, ils craignent de le réveiller, car en le réveillant ils troubleraient leur existence. Cette disposition est coupable, pleine de périls, elle est cependant purement négative, elle ne nous rend point hostiles mais seulement étrangers à l'espérance.
Dans riiésitation, l'àme se partage : l'excellence du bonheur l'attire, la difficulté d'y parvenir la rebute. Suspendue entre deux sentiments, elle refuse de prendre parti, ne voulant pas sacrifier sa béatitude, mais n'osant l'attendre. L'hésitation est pour la volonté ce que le doute est pour l'intelligence, elle blesse l'espérance, elle ne la tue pas nécessairement, elle ne se confond pas avec le déeespoir.
La défiance s'en rapproche davantage; mais si elle s'endistingue moins, elle s'en distingue encore, parce que le chrétien qui se défie de la puissance, de la bonté de Dieu, qui soupçonne Dieu d'intentions perfides, de desseins arrêtés de vengeance, ne forme pas un jugement absolu contre lui, ne renonce pas à son salut. Il y tend avec des arrière -pensées, avec des sentiments injurieux à Dieu, mais il continue d'y tendre.
Le désespoir est le relâchement total de la volonté, l'abandon de soi, la rupture consciente, délibérée, positive de l'homme avec le bonheur. Non seule
ment le chrétien dominé par ce sentiment sauvage brise de ses propres mains son espoir, non seulement il en arrache de son cœur jusqu'à la dernière racine, non seulement il cesse de s'élancer vers la béatitude éternelle, mais par un mouvement contraire, il renonce à sa destinée. Desperatio, dit saint Thomas, non importât solam privationem spei, sed recessum a re desiderata (1). Si le désespéré entend la voix du bon Pasteur qui l'appelle et qui le cherche, il s'éloigne pour lui échapper, s'il, l'aperçoit, il précipite ses pas dans le dessein de se soustraire à son sauveur. C'est Caïn s'enfonçant dans la solitude aride, désolée, pour éviter Jéhovah qui lui offre encore assistance et protection. Haletant, blessé, ensanglanté, emportant dans son àme le trait fatal qui le torture et l'exaspère, le malheureux fuit le bonheur. Et lorsque le bonheur le poursuit pour se faire désirer et pour se donner, le désespéré lui ferme toutes les portes de son cœur, s'arme contre lui, le repousse avec colère, le combat comme un mal et comme un ennemi.
Les tendres instances de l'amitié, les prières de la sagesse, les sollicitations de la grâce, les insinuations suaves, les touches délicates de l'Esprit, les aspirations de la nature le trouvent irréductible. Tantôt il tombe dans un état de prostration absolue et il oppose à toutes les avances sa force d'inertie, tantôt
(1) I» II*", q. XL, art. i, ad a»". Cf. Ap|ienii., n. 2, p. 318.
134 i/espérance
en proie aux furies il se défend avec opiniâtreté contre toutes les puissances qui voudraient le ramener dans la bonne voie. Pareil au pilote qui, non content d'avoir jeté à la mer ses rames et ses voiles, les repousse si le flot les lui rapporte, le désespéré résiste obstinément aux assauts de la miséricorde, d'un geste violent il affirme sa volonté inflexible et réfléchie de dire adieu à la félicité, de traiter comme des adversaires les auxiliaires qui s'efforcent à l'émouvoir, à lui prêter secours et à lui rendre confiance dans l'avenir. Quel spectacle! « Les insensés, dit en substance saint Chrysostome, les furieux qui ont perdu l'esprit ne redoutent plus rien, ils ne sont retenus ni par la pudeur, ni par la crainte du feu, de Teau ou des abîmes. Ainsi l'homme en proie à la folie du désespoir foule aux pieds toute prudence et se jette au-devant de tous les maux (I). »
Et comment expliquer un tel phénomène? Comment comprendre qu'un être puisse agir avec cette colère et cette ténacité contre son propre intérêt et contre son propre salut?
Ah ! c'est que. Messieurs, le désespéré s'est per-r suadé que l'accès du bonheur lui était impossible. Cette impossibilité imaginaire le rebute, le révolte et lui inspire un mouvement d'aversion. La béatitude avec ses joies l'attire; par une loi naturelle dont
(1) Exhoflalio ad Tlieodorum lap^ui», T, }.">.
CINQUIÈME CONFÉRENCK 135
il n'est pas le maître, il la désire et il l'appelle, mais convaincu qu'il lui sera interdit d'y parvenir, il se rejette volontairement en arrière et fuit dc^libérément un but qu'instinctivement il brûle d'atteindre.
Dans son esprit, cette impossibilité est absolue pour tous, ou relative à sa personne.
S'il pense que Dieu n'est pas, que l'àme est mortelle, il conclut que la félicité est un mot inventé par les hommes lassés de leur misère et mécontents de leur sort, que le ciel est vide, que personne ne nous attend au delà du tombeau. Tantôt il s'irrite contre la fatalité, il maudit une vie qui n'a pas de sens, il s'exaspère contre l'existence incertaine, douloureuse, éphémère qu'une puissance aveugle et brutale lui impose, contre les aspirations d'une nature qui refuse d'accepter la perspective du néant. Tantôt étouflant avec une énergie amère toutes les voix qui en lui, et malgré lui réclament la félicité, il essaie de prendre une attitude hautaine, et de regarder stoïquement vers un avenir qui le broyera dans l'engrenage universel. Tantôt il affecte de sourire, il prêche à son propre cœur une douce, une sceptique résiirnation et il invile les âmes d'élite à imiter son exemple Mais toujours il liitlo contre la pensée d'être heureux, il s'abstient (h; tous les actes ([iii pour muis sont des moyens d'arriver au l)ut linaUl qnalilie
136 l'espérancb
de rêve, d'illusion notre espérance, et l'écrase sous son mépris quand elle essaie de renaître, il accuse de folie et il considère comme des naïfs ceux qui s'y abandonnent. « Ceux-là seuls, dit Renan, arrivent à trouver le secret de la vie qui savent étouffer leur tristesse intérieure, se passer d'espérance, faire taire ces doutes énervants oii ne s'arrêtent que les âmes faibles et les époques fatiguées (1). » Ce désespoir est le plus incurable, car il est la suite et le compagnon de l'incrédulité, qui ne reconnaît pas à Dieu la qualité de Rémunérateur, parce qu'elle ne lui reconnaît pas même l'existence.
Le chrétien qui désespère croit à la réalité du bonheur, à la possibilité pour beaucoup de l'atteindre, mais pour lui-même il est résigné d'avance à sa perte, convaincu que son échec est certain et qu'il manquera sa destinée. Il manquera sa destinée, parce que les passions qui l'ont toujours entraînél'entraîneront toujours, parce que ses habitudes invétérées triompheront jusqu'au bout de ses résolutions, parce que la grâce, quelle que soit sa force au point de vue spéculatif, ne lui suffira pas en pratique pour se vaincre lui-même, parce que ses fautes dans le passé crient vengeance, parce que ses fautes dans l'avenir achèveront de le perdre, parce que Dieu l'abandonne et a décidé de le sacrifier, parce
(1) Livre de Job, p. lxxiviii Cf. Append., ii. 3, p. 318.
qu'en un mot les difficultés accumulées sur son chemin sont insurmontables. Obsédé par ces erreurs déprimantes, il juge inutile de réagir et il se laisse glisser dans les précipices. Il voit les fruits pendus aux arbres, le torrent des célestes voluptés coule sous les yeux de sa foi, mais le démon du désespoir Fécarte, lui défend d'approcher, lui souffle ces mots que l'on a attribués à Luther : « Le ciel est resplendissant d'étoiles, mais il n'est pas fait pour nous. » Devant cet ostracisme imaginaire le désespéré se retire. N'estimant plus suffisants les secours qui lui sont offerts, ni possibles les actes qu'on lui demande, déclarant que Dieu ne peut pas ou ne veut pas le sauver, il fuit un bonheur qu'il juge inaccessible et se voue lui-même à une damnation qu'il pense inévitable (1).
L'homme vraiment désespéré est si malheureux, la douleur dont il offre le spectacle est si poignante et si dramatique, qu'on voudrait l'arracher au sentiment qui le torture, le ramener à une vue plus raisonnable et plus religieuse des choses, lui rendre la confiance dans l'avenir. On est plus frappé par sa souffrance que par sa faute, et plus disposé à consoler la première qu'à souligner la seconde. (Cependant, Messieurs, fout en ressenlant une compassion profonde pour l'infortuné que le
(1) Append., n i, p. 318.
138 l'espérance
démon du désespoir entraîne, je suis obligé de vous montrer sa culpabilité afin de vous instruire, et aussi afin de vous garder, autant que le peut la parole humaine, contre une déiaillance inexcusable dans un chrétien.
Je ne parlerai point ici du désespoir des incrédules qui n'est pas nécessairement un péché. Si celui qui nie Dieu et la félicité est responsable de son incrédulité, ilestresponsable, au même degré, de son désespoir. S'il est au contraire de bonne foi et s'il a tout tenté pour connaître la vérité sans y réussir, on n'a pas le droit de l'accuser, et, en priant le Sauveur de l'éclairer, il faut le juger d'après les principes que j'exposais Tan dernier dans la question de rinfidélité négative.
11 en est autrement du Chrétien qui désespère : il est coupable, et si son acte est pleinement conscient et pleinement délibéré, il pèche gravement contre lui-même et contre Dieu.
Il pèche contre lui-même en se nuisant au plus haut degré, et en s'appuyant pour se nuire sur des raisons qui ne lui sont fournies que par la lâcheté.
Nous sommes tenus de nous aimer, et en conséquence de nous vouloir du bien, de pourvoir autant qu'il dépend de nous à notre sort. Nul ne manque à ce devoir sans olTenser l'ordre établi par la Providence, sans lolTenser d'une manière plus
OU moins mortelle suivant l'importance des intérêts engagés. Mais désespérer, c'est de propos délibéré se priver soi-même du plus grand de tous les biens, du seul bien qui compte finalement, car seul il est nécessaire, de la béatitude; c'est par une incompréhensible aberration se précipiter librement dans le dernier de tous les maux, la damnation ; c'est en réalité se haïr soi-même au point de se livrer à un suicide dont la répercussion retentira dans les siècles des siècles, puisque l'enfer ne laisse vivre ses habitants que pour les offrir en pâture à une mort qui les torturera toujours sans les achever jamais. Quel est donc l'ennemi à qui vous seriez capable de souhaiter un pareil avenir? Si loin que vous poussiez la haine, la rancune, l'esprit de vengeance, vous reculeriez devant ce vœu abominable, et si vous ne reculiez pas, je dirais que vous êtes l'être le plus dur, le plus implacable, le plus barbare, je dirais que Satan s'est incarné en vous, car seul Salan est assez pervers pour travailler avec une constance inlassable à la perte éternelle des âmes. Or le désespéré n'hésite pas à se frapper des traits qu'il aurait horreur de lancer contre ses semblables, puisque sous l'empire de son sentiment maudit il s'éloigne volontairement de la félicité pour s'abandonner à un supplice sans fin. En effet : il n'y a pas de milioii, il faut choisir entre le royaume de Dieu et l'enfer, entre le royaume de Dieu qui est la cité de l'espérance et l'enlur (jui est la pairie du désespoir.
140 i/espérance
Le crime du désespéré est d'autant plus grand que pour raccomplir il est obligé de réprimer tous les instincts qui nous poussent à chercher le bonheur, de résistera la pression, je ne dis pas seulement de la raison, je dis de la nature qui se ré voile contre saconduite et qui proteste avec véhémence contre sa décision. Touteslesvoixenluis'élèventetle supplient de ne point rompre avec la félicité qu'elles appellent, de chercher la joie suprême à travers les obstacles, les épines, les tribulations, d'espérer contre toute espérance, de sorte que, pour s'abandonner à sa passion infernale, il est dans la nécessité de se faire violence, ce qui rend sa faute plus inexcusable.
Je l'entends, il dit : je ne puis pas pratiquer les vertus que Dieu exige de ses prédestinés. Dieu demande que l'on soit pur. et par tempérament je suis voué au sensualisme ; Dieu veut que l'on soit pauvre, et par un penchant plus fort que moi je suis un être de luxe; Dieu ordonne que l'on soit humble, et par une fatalité qui dispose de moi souverainement je suis vain et orgueilleux. 11 pense se justifier en invoquant ces prétextes, et moi je lui demanderai s'il a usé de toutes les énergies de sa volonté, s'il a employé tous les moyens que la religion lui offre pour triompher de ses instincts pervertis, si dans la lutte contre le mal il a résisté jusqu'au sang? Nondiim enim usquead sanguinem res-
iitistis, adversus peccatum répugnantes (1). M'affirmera-t-il qu'il lui est impossible de rompre cette liaison où il perd la santé, l'honneur et la raison, de quitter cette société sceptique, blasée, tarée où son sentiment de la justice el delà probité s'altère, où sa conscience s'habitue à la trahison et à la profanation ? Ah! s'il avait mis au service du bien l'opiniâtreté qu'il a dépensée au service du mal, à quel degré d'héroïsme et de sainteté ne serait-il pas arrivé? Mais il désespère parce qu'il veut atteindre le bonheur suprême sans se condamner à l'effort qu'il met au service de la plus vulgaire de ses ambitions : je le surprends vis-à-vis de luimême et de sa destinée en un flagrant délit de lâcheté, lâcheté qui, comme l'enseigne saint Jean Chrysostome, se cache au fond du désespoir et le nourrit (2), lâcheté où s'effondre l'âme qui ne sent plus sa force parce qu'elle a cessé, par crainte du travail, de s'en servir et de l'exercer, lâcheté qui est un désordre parce que l'homme ne fait pas et ne veut pas faire ce qu'il peut, ce qu'il doit faire, ce que Dieu exige qu'il fasse pour accomplir sa destinée, pour parvenir au bonheur. Oui, dans le repli de l'âme désespérée, je découvre un défaut de virilité naturelle, un (b'faut de virilité chrétienne, un énervement de la volonté; il dépend de nous de dominer cette pusillanimité qui devient mortellemenl
(1) Hébreux, xii, 4.
(2) KxUorlulio ad Theorlorum lapsum, I, 18.
142 l'espérance
coupable si nous lui laissons la faculté de nous troubler et de nous emporter par son mouvement de reflux loin de notre bonheur éternel.
Nuisible à l'homme, le désespoir inflige à Dieu une grave injure.
Il inflige à Dieu une injure très grave, d'abord parce qu'il méconnaît ou sa puissance ou sa miséricorde.
Si, en eff"et, le désespéré prétend, pour justifier ses excès, que Dieu ne peut pas le sauver, il met des limites à la puissance infinie, il mutile la souveraineté de l'Être absolu : autant qu'il est en lui, il ôte des perfections au Seigneur à qui rien ne manque, qui possède même celles que notre esprit ne peut imaginer. Finem iinponit virtuti Dei^ dans finam infinito, et itnperfeclionem imponens Deo cui nihil deest, etiam quod cogitari non potest (1).
Bien plus, il compare la faculté qu'il a de se perdre à la faculté qu'a Dieu de le sauver, et il agit comme si la première l'emportait sur la seconde, comme si, par conséquent, le principe du mal était plus fort que le principe du bien, comme si le bras de la créature s'étendait plus loin que le bras du Créateur. En réalité dans son esprit et à e^x juger par sa conduite, il triomphe de Dieu et il est plus Dieu que Dieu.
Si le désespéré, en vue d'expliquer sa faute, recon-
(1) ï)9 Vira el falsa pastùlenUa, V (intor opéra S. Augustini).
naît la toute-puissance de Dieu, mais refuse de reconnaître sa miséricorde, s'il dit : « Dieu peut me sauver, mais il ne le veut pas, mes péchés sont trop graves pour que j'obtienne mon pardon », il attribue à sa perversité plus de vertu qu'à l'éternelle bonté. Suam nequitiam comparât benignitati Dei (1). Il refuse de confesser que la malice de l'homme, à quelque degré qu'on la pousse, est infiniment moins étendue que la clémence divine, que les feux les plus ardents 'de la passion déréglée s'éteignent dans l'océan sans rivage de la miséricorde divine, comme une étincelle dans la mer. Cogita milii scintillam in pelagus cadentem, dit saint Chrysostome, num potest illa stare aut apparerc (2)? Celui qui désespère abaisse donc Dieu au point de penser que l'homme peut plus par son péché que Dieu ne peut par sa clémence et que, dans la lutte engagée entre le bien et le mal, la victoire se prononcera pour le mal. Erreur monstrueuse de i'esprit, qui acceptée comme règle de nos œuvres deviendra un crime dans la volonté; car ce qui dans l'intelligence est vérité ou fausseté devient dans le cœur bonté ou méchanceté : Quod est in inlellecta ver uni et- (alsuiit, est in appctiln boniun et nialuni (3); les actes sont louables par leur accord avec la conception exacte des choses, et désordonnés par leur conformité avec le mensonge.
(1) De vera et falsa pœnilenlia, V (int^ropcra 8. AuRU»lini),
(2) De Pœnitenlia, homilia VIII. 1.
(3) S. Thomas, II» II*, q. xx, art. l,
144 l'espérance
En tout cas, le désespéré accuse Dieu implicitement ou d'erreur ou de mensonge. Dieu, en effet, nous a affirmé qu'il pouvait et qu'il voulait nous sauver, si bas que nous fussions tombés. S'il s'est trompé, s'il nous a trompés, il ne mérite pas le nom que nous lui donnons, car l'idée de science absolue, de sincérité indéfectible est inséparable de l'idée de divinité.
Faut-il l'ajouter, le Dieu imaginé par le désespéré n'a rien de commun avec le Dieu qui s'est manifesté dans l'histoire. En lui prêtant la volonté de nous damner, ou, ce qui pratiquement est la même chose, le dessein d'exiger de nous des vertus et des actes au-dessus de nos forces même soutenues par la grâce, le désespéré calomnie Dieu et le blesse au point le plus sensible: son infinie bonté. Reconnaissez-vous, dans le juge implacable que nous peint ce malheureux, le Dieu qui se déclare prompt à pardonner et qui de fait pardonne à Adam, à David, à la Samaritaine, à l'enfant prodigue, à la femme adultère, à Madeleine, au bon larron et qui était tout disposé à pardonner à Gain et à Judas ? Quand le désespéré chante sur les cordes irritées de sa lyre :
Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable Que ne sont à la fois tous les maux d'ici- bas, Me voilà seul, errant, fragile et misérable, Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas,
CINQUIEME CONFÉRENCE 14j
Il m'observe, il me suit, si mon c(p;n bat trop vite,
J'offense sa grandeur et sa Divinité.
Un gouffre est sous mes pas, si je m'y précipite.
Pour expier une heure il faut l'éternité,
Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime,
Pour moi tout devient piège et tout change de nom,
il outrage indignement celui qui a voulu s'appeler le Père céleste, celui qui se contente d'un cri, d'une larme, d'un geste pour presser sur son cœur le plus ingrat de ses enfants.
Faut-il l'ajouter encore, l'injure jetée à la face du Père céleste rejaillit jusqu'au Christ. En déclarant que le salut lui est inaccessible, le désespéré se plaint implicitement que Jésus n'a pas suffi à sa tâche de Rédempteur, que la victime adorable du Prétoire et du Calvaire n'a pas versé assez de sueurs, assez de sang, qu'elle n'a pas enduré assez d'opprobres, que son agonie n'a pas été assez longue, ni sa meut assez cruelle pour ouvrir largement à la race maudite les voies du salut et les portes du ciel. Il me semble, a travers les cris du désespoir, entendre les échos des blasphèmes que les Juifs adressaient au Crucifié : « Allons sauve-toi et sauvenous. 11 a dit qu'il sauverait les autres, et il ne peut se sauver lui-même.» lilasplièmes abominables qui durent blesser au vif le cœur du Dieu qui s'incarna pour nous assurer tous les moyens de parvenir i\ la béatitude, et qui nous les assura en effet par sa mort. l'espérance. — iO.
146 l'espérance
Le désespéré inflige une injure à Dieu, il consomme sa rupture avec lui. Tout péché nous détourne de Dieu et c'est là ce qui fait sa gravité. Mais parfois cette aversion n'est qu'indirectement consentie, et parfois elle est immédiatement voulue. Ainsi tantôt nous brisons avec nos amis parce que nous prenons des attitudes incompatibles avec les exigences du sentiment qui nous unit à eux, tantôt nous rompons par une décision formelle les liens qui nous attachaient à leur personne. 11 est évident que le premier procédé, si tristement efficace qu'il soit, l'est moins que le second, et que le second nous sépare beaucoup plus profondément, beaucoup plus irrémédiablement de ceux qui nous étaient chers. Quelque chose d'analogue se passe dans nos rapports avec Dieu. Il est des désordres qui ne nous éloignent de lui que par contre-coup; Tavarice porte directement sur l'argent, la débauche sur les plaisirs sensuels, c'est en se consacrant à l'argent et à la jouissance que l'avare et le voluptueux ravissent à Dieu le culte de préférence qu'ils lui doivent. Ce qui domine en eux, c'est l'amour excessif de biens misérables, ce n'est pas la volonté de rompre avec Dieu. Cette rupture n'est qu'une conséquence, ils la subissent, serais-je tenté de dire, sans l'avoir cherchée. Il est d'autres excès, au contraire, oii par une volonté immédiate l'homme brise avec Dieu, creuse par une décisijon formelle un abîme entre Dieu et lui. Ainsi se comporte le désespéré. Il se dresse en
face de son Créateur et il lui dit : u Je renonce à vous voir, à vous posséder, à vous aimer, j'en ai pris mon parti, je vivrai loin de vous, que notre séparation soit éternelle. » En vain Dieu le rappelle, multiplie les avances et les invitations, lui offre secours et protection pour l'arracher à son sentiment amer, essaie de renouveler le pacte sacré qui les unissait et qui devait être le prélude de l'alliance indissoluble de l'autre vie, le malheureux se dérobe à toutes les instances intérieures de l'Esprit, détourne son regard et son cœur de celui qui s'o'bstine à vouloir le sauver. Plus tard ne pouvant supporter le vide immense de son cœur, ni vivre dans la solitude effroyable oii il s'est jeté, il demandera aux créatures de tromper sa douleur et son inexorable ennui, mais pour le moment tous ses efforts tendent à rendre infranchissable le mur que son désespoir a élevé entre lui et son Dieu. C'est ce qui donne à son emportement un caractère si coupable, car plus une faute nous détourne directement et positivement de Dieu, plus elle est grave. Illiid quod prias et per se hahct aversioncm a Deo, est gravissimum peccatum inter peccata mortalia (1).
Permettez-moi, Messieurs, avutermede ce discours de vous adresser une prière. Si hésitants et si impuissants que vous vous sentiez en face de votri^ devoir, si navrante que soiL l'expérience que
(1) II" II», q. XX, ait. 3. Cf. Appcml., n. 5, p. il9.
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vous avez faite de votre fragilité, si tyranniques que soient vos passions et vos habitudes, si nombreux et si impudents qu'aient été vos pécliés, si cruelles qu'aient été vos épreuves, n'écoutez jamais le démon du désespoir. Quand même vous sefiez arrivés à la mort sans avoir réparé les fautes d'une longue existence, quand même vous auriez repoussé jusqu'à la fin toutes les grâces et tous les secours, je vous dirais encore : mettez dans votre dernier souffle et dans votre dernier battement de cœur un sentiment de confiance dans l'infinie bonté du Père céleste et demandez-lui par un suprême élan d'avoir pitié de vous et de vous sauver (1).
Et si vous aviez succombé à la tentation du désespoir, si vous aviez glissé dans cette défiance et dans ces découragements qui ressemblent au vice dont je viens de parler, réagissez contre cet état et revenez à une conception plus raisonnable des choses. Aussi longtemps que nous sommes en ce monde, nous pouvons passer de l'incrédulité à la foi, de la haine à l'amour, du désespoir à l'espérance; lorsque nous voudrons effectuer ce retour. Dieu ne nous manquera pas, il saura proportionner sa grâce à nos besoins et à nos misères, nous accorder un pardon aussi large quil faudra pour effacer nos fautes, il mettra à notre disposition la toute-puissance auxiliatrice qui relève les âmes les plus avilies et les exalte jusqu'à la possession de sa gloire
(1) Append., n. 6, p. 319.
Après la mort il serait trop tard : guérissable en cette vie, le désespoir ne l'est plus dans l'autre; il est une part de la peine infligée aux damnés et il ajoute à leurs supplices une intolérable douleur. Fuyez-le donc par tous les moyens, arrachez-vous à la faute qu'il entraîne ici-bas, afin d'échapper aux intarissables larmes qu'il fait verser dans Téfcrnité.